La réparation

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« Je me suis d'abord trompée.
Je me disais c'est trop facile, tu portes des sandales dorées, tu te complais dans des histoires d'amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu'une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. La petite Salomé, dont ma fille a hérité du beau prénom, mon arrière grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins, vivaient en Lituanie avant la guerre. Ils appartenaient à une communauté dont il ne reste rien. »

Que s'est-il vraiment passé dans le ghetto de Kovno en 1943 ? Et pourquoi cette culpabilité en héritage ?
Dans ce roman-vrai, Colombe Schneck remonte le temps et fouille les mémoires. Jusqu'à la découverte d'une vérité bouleversante.

Publié le : mercredi 22 août 2012
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EAN13 : 9782246788959
Nombre de pages : 224
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DU MÊME AUTEUR

L’increvable Monsieur Schneck, Stock, 2006.

Sa petite chérie, Stock, 2007.

Val de Grâce, Stock, 2008.

Une femme célèbre, Stock, 2010.

« On n’est plus victime de rien, même de l’arbitraire, du pire, de ce qui détruit la vie, quand on le décrit avec ses mots propres. »

David Grossman

« La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer. Elle est l’unique essai. »

Pascal Quignard, Vie secrète

Pour Salomé.

 

Mary a été sélectionnée le 26 octobre 1943, avec ses petits enfants, Salomé et Kalman. Quelques jours après, ils ont été gazés à Auschwitz.

Ce 26 octobre 1943, en allant vers la mort, Mary, mon arrière-grand-mère, a uni dans un même mouvement la vie et la mort, les vivants d’aujourd’hui et Auschwitz. Tout cela je ne l’ai appris que récemment.

Ma mère, Hélène, m’avait pourtant encouragée à l’écouter.

J’étais enceinte, elle m’avait proposé, comme si elle me demandait une faveur, « si tu as une fille, tu pourrais lui donner en deuxième prénom Salomé ? C’était celui de ma cousine dont il ne reste rien ». J’entendais ce prénom, Salomé, pour la première fois.

Je ne l’ai pas interrogée plus avant. Et je lui ai répondu négligemment, « pourquoi pas ». Comme si cela n’avait pas tant d’importance. Mon fils est né, ma mère est morte et j’ai oublié son souhait. Hélène vivait dans ce monde où quelques-uns ont survécu, les autres sont morts. J’étais dans l’innocence de ce monde-là.

En 2003, deux ans après la disparition de ma mère, ma fille est née. Elle s’appelle Salomé parce qu’une amie me l’avait conseillé, « tu ne trouves pas que c’est un beau prénom ? », et c’est ainsi que je me suis souvenue, presque par hasard, du vœu de ma mère. Salomé est née et j’étais paniquée. Comment pourrais-je continuer à vivre, si ma fille mourait à son tour ?

Salomé a passé sa première nuit à la maison, je me suis endormie et très vite réveillée après un premier cauchemar. Ma mère me téléphonait. Impossible, elle n’est plus là, je le sais, je me répétais dans mon sommeil, elle insiste, je la prends au téléphone. Je vais pouvoir lui annoncer la naissance de Salomé. Cela lui fera tellement plaisir. Elle raccroche. Je n’ai pas eu le temps de lui parler.

Je me réveille, étourdie, et me rendors aussitôt. Cette fois, ce sont des hommes barbus, armés de couteaux. Ils tentent d’ouvrir la fenêtre de la chambre de Salomé. Je les repousse, ferme la fenêtre. Ils disparaissent. Je me réveille, sans comprendre.

 

Salomé Bernstein, dont ma fille porte le beau prénom, était la fille de Raya, la sœur de ma grand-mère maternelle Ginda.

Ma grand-mère Ginda est née en 1908 en Lituanie dans une famille juive, aimante, cultivée. Elle avait deux sœurs, Raya et Macha, et un frère, Nahum, qui sont restés vivre en Lituanie, quand Ginda a choisi de venir faire ses études en France en 1924 et s’est mariée avec un médecin d’origine russe. Ma mère Hélène est née, puis mon oncle Pierre. De Salomé, il ne reste qu’une photo.

La date, le 1er juillet 1939, et ce nom, A Panemunè, sont inscrits à l’encre bleue en haut à droite de cette photo. J’ai longtemps cru que A Panemunè était le nom du photographe, avant de découvrir que Panemunè est un faubourg de Kovno, « un des plus beaux lieux de la Lituanie où le fleuve Niémen fait une boucle », où se trouve le Quatrième Fort, un des lieux d’exécution du ghetto de Kovno.

Un couple et une petite fille. Salomé a deux ou trois ans, elle est blonde, les cheveux coupés au carré, une raie sur le côté, un sourire malicieux. Elle porte une robe brodée blanche. Salomé est assise non pas à califourchon sur les épaules de son père, mais entièrement sur son épaule droite. Il la soutient avec son bras droit, son bras gauche enlace sa femme, Raya, la sœur de ma grand-mère Ginda. Raya a relevé sa main gauche afin de tenir la main de son mari. Elle porte un tailleur blanc, une blouse à fleurs, le regard vif, une raie sur le côté elle aussi, les cheveux bruns ramenés en arrière, un fin bracelet-montre en or au poignet. Lui s’appelle Max Bernstein. Déjà un peu chauve, la ceinture de son pantalon un peu trop serrée, en chemise et cravate. Ils posent devant une maison en bois, on devine une fenêtre, des rideaux en dentelle, un toit couvert de tuiles, un numéro de rue, le 19.

Une photo lumineuse prise en Lituanie dans une famille juive le 1er juillet 1939. Je n’ai jamais vu cette photo chez ma grand-mère.

Ginda dévisageait seule le regard de sa sœur, de sa nièce, de son beau-frère, n’osant montrer cette photo à personne. Elle ne l’a sortie qu’en 1990, l’emmenant avec elle au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem afin de remplir la première fiche de témoignage sur les trente et un membres de sa famille proche disparus pendant la guerre. Pour celle consacrée à sa nièce Salomé, elle a joint cette photo. Une photo qu’elle n’a jamais montrée à sa fille. Hélène m’avait dit de Salomé « il ne reste rien d’elle, même pas une photo ». Entre Hélène et Ginda, il y avait ce silence autour de cette absente, Salomé. Ni image, ni paroles échangées.

J’ai retrouvé par hasard une copie de cette photo sur le site du mémorial de Yad Vashem. Elle est posée sur le linteau de la cheminée de ma chambre. Je regarde Salomé et ses parents et je les supplie, « Quittez, quittez la Lituanie, ce pays bientôt maudit ». Ils ne m’entendent pas.

images

Salomé, Max et Raya Bernstein

 

Les deux sœurs de ma grand-mère Raya et Macha ont vécu une première vie avant la guerre. Raya a étudié le piano, s’est mariée avec Max Bernstein, un avocat, beaucoup trop gentil pour être un grand avocat. Elle a eu une petite fille Salomé née en 1936 ou en 1937. Macha, après des études de droit, a épousé un médecin. Ils ont eu un petit garçon Kalman, né en 1940. Je connaissais les prénoms de Raya et de Macha, sans rien connaître d’elles vraiment. Ma grand-mère Ginda prononçait très souvent leurs noms, « Raya et Macha ». « Raya et Macha », « Raya et Macha », répétait Ginda.

Ces prénoms sonnaient comme une mystérieuse incantation.

 

Le prénom de Salomé, la fille de Raya, je ne l’avais jamais entendu. Quand, le 1er février 2003, ma fille Salomé est née, Ginda avait quatre-vingt-dix-huit ans, elle était dans la détresse d’avoir perdu sa fille Hélène. Elle est venue embrasser son arrière-petite-fille. Salomé criait. Ginda ne semblait pas entendre. Elle la trouvait ravissante malgré ses pleurs. Je n’ai pas interrogé Ginda sur Salomé, la première Salomé, sur ses sœurs Raya et Macha. Ginda aurait peut-être été enfin prête, c’était le moment ou jamais, le moment de ce qui aurait pu ressembler à une réparation. Une nouvelle Salomé venait de naître, elle hurlait, elle était ravissante, elle était vivante. Ginda aurait pu me dire ce qu’elle avait appris quand elle était allée à Munich, en 1946, retrouver et entendre ses sœurs qui avaient survécu. Elle ne m’a rien dit. Je ne l’ai pas non plus questionnée. Comment dire la mort et le retour à la vie des survivants ? C’était, pour elle, indécent. Elle m’observait m’occuper de ma fille, la vêtir avec soin, l’admirer. Ginda semblait ravie de cette naissance. Le reste était inexplicable.

 

Ma mère Hélène n’a évoqué Salomé qu’une seule fois. Lorsqu’elle m’avait priée d’une voix inquiète, comme si elle me demandait d’exaucer pour elle un souhait, qu’il me serait très difficile d’accomplir. Donner comme deuxième prénom, à mon enfant qui allait naître, celui de Salomé, « sa cousine dont il ne restait rien ». Et moi, j’avais répondu avec désinvolture « pourquoi pas », sans assurer ma mère de mon choix. Cette désinvolture n’était qu’un masque.

J’avais compris très tôt que ce qui avait trait à la guerre et à la Lituanie, ce qui concernait la vie et la survie de Raya et Macha, la mort de Salomé, tenait de l’ordre du secret et du miracle, qu’il fallait protéger de tout. Ne rien savoir était, je le croyais, une manière de les protéger. Je respectais enfant puis adulte, face à ma mère Hélène, à ma grand-mère Ginda, une nécessité secrète de ne pas les encombrer de tourments supplémentaires. Elles avaient déjà trop pleuré. Il fallait les laisser tranquilles dans leur tristesse et leur silence, ne pas poser de questions.

Une seule fois, la détresse est évoquée. Ma grand-mère mentionne un chèque qu’elle a reçu d’Allemagne en « réparation ». Elle me propose, j’ai huit ans, d’aller aux Galeries Lafayette « acheter la plus belle poupée ». On prend le bus, on traverse la Seine, on va dans ce grand magasin. Au rayon Jouets, des dizaines de poupées, rondes, blondes, aux lèvres roses sont alignées. Aucune ne me plaît. Je me mets à pleurer, je ne veux aucune poupée. Je n’arrive pas à faire plaisir à ma grand-mère, choisir la plus belle poupée, payée par les Allemands, avec l’argent de la « réparation ». Je les trouve toutes laides ces poupées. Nous rentrons toutes les deux, elle me tient par la main. Elle ne me demande pas pourquoi je ne voulais pas de poupée, je ne lui demande pas pourquoi les Allemands veulent la « réparer ». Rien ne pourra réparer sa détresse. Sa main tiède ne quitte pas la mienne.

 

Je me suis d’abord trompée.

Je me disais c’est trop facile, tu portes des sandales en chevreau mordoré, tu te complais dans des histoires d’amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu’une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La cousine de ma mère, Salomé, ses oncles et tantes, ses cousins, ses grands-parents vivaient en Lituanie avant la guerre. Une communauté dont il ne reste rien. 95 % des Juifs lituaniens ont été tués. Les liens avec ce pays, la Lituanie, où ma grand-mère est née, où ma mère passait des vacances, enfant, ces liens ont été effacés. Depuis 1945, Ginda et Hélène, la mère et sa fille sont restées silencieuses. Ginda n’a jamais raconté à sa fille Hélène ce qui était arrivé à sa grand-mère, à ses tantes et oncles, à sa cousine Salomé, à son cousin, le petit Kalman. Certains avaient survécu, d’autres étaient morts, il n’y avait rien à ajouter.

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