La Revanche du zébu

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Au milieu du goulet, un bébé nu est posé sur le dos, à même la caillasse ocre. C’est une petite fille toute menue. Elle est âgée de deux ou trois jours, au plus. Elle ne parvient pas à laisser ses yeux ouverts face au bleu du ciel. Elle ne gémit pas, son sourire est un rictus, elle a faim. Le troupeau lancé ne pourra plus s’arrêter. Hommes et bêtes ne sont plus maîtrisables. Hurlements de transe, meuglements de crainte. Il faut que l’enfant soit piétiné, fracassé, retourné à la terre. C’est son destin. Inéluctable. Des dizaines de sabots, des centaines de kilos vont hacher le petit corps nu. Les enfants curieux grimpés sur les talus se bousculent pour mieux voir, s’excitent et rient.
Publié le : jeudi 24 mai 2012
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EAN13 : 9782748385380
Nombre de pages : 92
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Fleur de Malo, 2010. Contre mauvaise fortune, 2011. Son Murmure argentin, 2012.
Loïc Kergroac’h
LA REVANCHE DU ZÉBU
 
Mon Petit Éditeur
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IDDN.FR.010.0117649.000.R.P.2012.030.31500
Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2012
« Cest moi qui tai suicidé mon amour Le compte avait commencé à rebours Un voyage un aller seul, doù lon ne revient jamais »
Gainsbourg,Sorry Angel
1. 1963, Madagascar
Ils ont parqué leurs zébus à lentrée du village. Les bêtes sur-sautent aux coups de badines qui giflent leurs reins. Hurlant et agitant leurs bâtons, les hommes et les jeunes ont poussé le troupeau sur la piste de terre rouge. Il y a là rassemblée toute la fortune du village. Trente-cinq bêtes plus ou moins émaciées et cagneuses, le regard craintif, la bosse flasque, les côtes saillantes. Près de la dernière maison, les femmes observent la manuvre, graves. Les enfants courent devant le troupeau dans la pous-sière, pieds nus. Sous les vociférations des hommes, les bêtes commencent à prendre de la vitesse, se poussent du flanc et des cornes. Elles sont lancées au trot. À la sortie du village, la des-cente est raide qui mène aux rizières. Plusieurs bêtes sécroulent, à genoux dans la poussière, et sempressent de se redresser pour reprendre la course commune. Le chemin se resserre entre les talus de terre. Au milieu du goulet, un bébé nu est posé sur le dos, à même la caillasse ocre. Cest une petite fille toute menue. Elle est âgée de deux ou trois jours, au plus. Elle ne parvient pas à laisser ses yeux ouverts face au bleu du ciel. Elle ne gémit pas, son sourire est un rictus, elle a faim. Le troupeau lancé ne pourra plus sarrêter. Hommes et bêtes ne sont plus maîtrisables. Hurlements de transe, meuglements de crainte. Il faut que lenfant soit piétiné, fracassé, retourné à la terre. Cest son destin. Inéluctable. Des dizaines de sabots, des
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centaines de kilos vont hacher le petit corps nu. Les enfants curieux grimpés sur les talus se bousculent pour mieux voir, sexcitent et rient. Les bêtes passent. Chez les Antambahoaka, dans le cas dune naissance gémel-laire, tout le monde sait que le deuxième né attire le malheur. Il est convenu de sen débarrasser. Cest le « fady kambana », ou « tabou des jumeaux ». Quand Hanta, vingt-et-un ans, a été enceinte pour la cin-quième fois, Ramartine, la matrone de la communauté, na pas été longue à déceler quelle portait dans son ventre deux en-fants. Ramartine est un personnage dont la notoriété dépasse lar-gement le village. Elle a quatre-vingt-quatre ans et plus une dent. Son visage est rongé par les rides. Elle est un peu sage-femme, un peu guérisseuse, un peu sorcière. Elle est devenue sorcière le jour de la mort de sa mère, sorcière et guérisseuse renommée. Elle assistait à ses derniers instants, et elle lui tenait la main au moment précis du décès. Cest ainsi quen une se-conde, elle a hérité du savoir et des pouvoirs de sa maman. Et depuis soixante ans, elle a guéri ou soulagé des centaines de malheureux. Elle a fait naître des centaines de bébés. Elle-même na eu ni mari ni enfants. Elle connaît toutes les plantes médici-nales. On parcourt à pied des dizaines de kilomètres pour la voir. On la paie en riz, en manioc, en argent parfois. Mais elle utilise rarement son argent, si bien quelle a amassé en petits billets et pièces une somme assez importante. Bien cachée, ras-surez-vous. Un jour, ladministration française a envoyé dans les villages un médecin. Mais les villageois lont boudé, ils navaient aucune confiance en la science et en les remèdes vazaha. Dès quelle a diagnostiqué la présence de jumeaux dans le ventre de Hanta, Ramartine a cherché à confier à quelquun le deuxième bébé quand il serait né. La jeune maman, elle, aurait bien accepté de le garder, cet enfant maléfique. Mais son mari
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sy est fermement opposé. Cest vrai, si on le garde, tous les malheurs vont sabattre sur la famille, sur le village. Quels mal-heurs ? Eh bien, les pluies diluviennes, les inondations, les mauvaises récoltes, la maladie des proches. La mort ? Oui, peut-être la mort. Mais la mort nest pas un malheur, cest un pas-sage. Alors, Ramartine a cherché dans les villages environnants une famille sans enfants, une femme stérile, un foyer daccueil. En vain. Elle aurait peut-être trouvé preneur pour un garçon, mais une fille, cest moins coté. Il faudrait donc en passer par lusage : placer lenfant sur un berceau en chaume, le confier à la rivière. Le laisser partir au fil de leau Cest la coutume. « On fait comme ça parce que nos parents lont toujours fait, cest un devoir de faire comme ça ». À moins que À moins que lenfant soit soumis à lépreuve des zébus. On le place à la porte dune étable. Sil échappe au piétinement des zébus, le tabou est levé, le petit peut vivre. Ramartine est allée parler au raiamandreny, le chef coutumier dAmbonarafia. « Il faut quà la naissance, le deuxième jumeau soit soumis à lépreuve des zébus. » Le chef a pris deux minutes, les yeux fermés. Le temps de consulter les ancêtres. Il a asséné avec conviction : « Il ny a que les chiens pour avoir des portées multiples. Un homme ne peut engendrer quun enfant à la fois. Si plusieurs petits naissent en même temps, cest que la femme a été infi-dèle. Le deuxième être qui sortira delle sera maléfique pour toute la communauté, cest ainsi ! » Ramartine sest permis dinsister : « Lépreuve des zébus, chef » Le raiamandreny craignait un peu la vieille sorcière, dont la bouche édentée pouvait parfois laisser filtrer des mots mena-çants. Il médita quelques instants, tourna les yeux vers le ciel,
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remua les lèvres en silence et finit par consentir, théâtral. Les ancêtres étaient daccord pour lépreuve des zébus, à condition de durcir la règle du jeu : quelle soit effectuée avec un troupeau entier lancé au trot, à lentrée du village, près de la fontaine sa-crée, là où résident les esprits des ancêtres. Si lenfant est récupéré vivant, le fady est levé, il sera accepté dans la commu-nauté. Si lenfant est mort, il sera jeté dans la rizière du chef de clan, le mpanjaka. Tous les paysans peuvent vous dire que le champ qui a reçu le corps broyé de jumeaux est beaucoup plus fertile que les parcelles voisines. De toute façon, un enfant ne devient un être humain que lorsquil a sa première dent. Avant, il appartient à la terre. Tout le monde sait cela. Dans les deux cas, on offrira aux ancêtres le sacrifice dun zébu, à la fontaine sacrée. La maman Hanta serre, nouée contre elle, le petit garçon sorti le premier de son ventre. Un minuscule pied dépasse de létoffe qui lemmaillote. Elle est un peu à lécart du groupe de femmes. Cest quon doit éviter son contact, on ne sait jamais Hanta regarde, en bas, la mort inéluctable de sa petite jumelle. Vaguement indifférente, elle sourit. Elle a déjà deux fils et deux filles. Elle est fertile, elle a fourni de la main-duvre pour les rizières, elle a fait son devoir de mère, jusquà cette faute impar-donnable de fabriquer des jumeaux ! Elle sait quelle est responsable : lorsque son mari sabsente, pour vendre au loin ses marchandises, il est arrivé plus dune fois que son frère vienne coucher avec elle. Ça se fait, il ny a pas de mal à coucher avec le frère de son mari, il ny a pas à sen cacher, personne ny trouve rien à redire. Mais les jumeaux viennent de là, cest sûr. Hanta voit le troupeau emballé qui dévale la pente enveloppé de poussière et de vociférations. Elle voit dans le goulet, en contrebas, son enfant qui va mourir. Elle voit les bêtes qui pas-sent dessus, puis ralentissent, ségaillent dans les terres
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