La révolution du pape

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Au milieu du XXIe siècle, une dictature capitaliste sévit dans le monde entier. Khadidja, une jeune Tchétchène dont toute la famille a été assassinée par des soldats Russes, décide de combattre cette dictature. C'est pourquoi elle s'engage à quinze ans dans une organisation terroriste, le GranDjiM, dont elle devient rapidement Chef Suprême. Au fil du temps, sa haine disparaît et elle continue la lutte de manière non-violente. L'un de ses anciens camarades de classe, Christian Sainte-Marie, devient pape. Il combat Khadidja sans relâche, la dépeignant comme l'Antéchrist, jusqu'au jour où cette dernière l'assassine…
Publié le : lundi 3 juillet 2006
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EAN13 : 9782748168983
Nombre de pages : 371
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La révolution du pape
Iris Ferreira
La révolution du pape





ROMAN










Le Manuscrit
www.manuscrit.com













© Editions le manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6899-2 (fichier numérique)
EAN : 9782748168990 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6898-4 (livre imprimé) 8168983 (livre imprimé) IRIS FERREIRA








ANNEES 2042-2051


Un soldat russe, tenant par la main une petite fille,
sonne à la porte du plus grand orphelinat de Moscou.
Une éducatrice vient ouvrir.
« Cette petite est Tchétchène, commence le soldat.
Toute sa famille a été tuée. Mon commandant m’a
chargé de vous la confier.
– Comment s’appelle-t-elle ?
– Je ne sais pas. Je le lui ai demandé plusieurs fois
pendant le trajet. Elle ne m’a pas répondu. »

***
*

La petite fille est encore sous le choc des derniers
évènements. Elle vivait en Tchétchénie avec ses parents,
son frère et sa grand-mère dans un petit appartement
délabré.
Hier, ses parents et son grand frère ont décidé d’aller
voir un vieil oncle, qui habitait de l’autre côté de
Grozny. La petite fille était malade. Elle est restée chez
elle, avec sa grand-mère.
9 LA REVOLUTION DU PAPE
A dix heures du soir, ils n’étaient toujours pas de
retour. La vieille femme s’inquiétait. Elle a décidé de
sortir, en disant qu’elle n’en aurait pas pour longtemps.



Trois heures plus tard, elle n’était pas revenue. La
petite fille, angoissée, ne pouvait pas dormir. Où
étaient-ils tous ?

N’y tenant plus, elle est sortie. Une atmosphère
inquiétante planait sur la ville. La rue était sombre. Elle
parvint pourtant à reconnaître le chemin pour aller chez
son oncle.
Son pied a heurté quelque chose. Lorsqu’elle a vu ce
que c’était, elle a poussé un cri de désespoir. Tous les
membres de sa famille, y compris le vieil oncle, gisaient
là, morts.
Les soldats russes, tout près épaulaient déjà leurs
fusils. Ils allaient tirer, lorsque leur commandant, pris de
compassion, leur a ordonné de la laisser en vie.

***
*

Ce matin, un couple de Français d’origine russe, les
Kalonov, se présente à l’orphelinat, voulant adopter un
enfant.
La petite fille voit en eux un espoir de s’en sortir :
« S’il vous plaît, emmenez-moi avec vous ! Je
m’appelle Khadidja Kokhadov.. »
10 IRIS FERREIRA

Deux mois après, tous les papiers nécessaires à
l’adoption sont prêts. Elle quitte enfin la Russie avec les
Kalonov, qui habitent en France.

***
*

Christian Sainte-Marie arrive au collège où Khadidja
l’attend déjà. Avant de rentrer en cours, ils discutent de
tout et de rien, jusqu’à ce qu’ils rencontrent la « bande à
Pierrot ».

« Ho ! La Tchétchène, tu sais que t’es vraiment la fille
la plus moche que j’aie jamais vue ? Je me demande
comment les Kalonov ont pu t’adopter ! Lui lance un
gros garçon d’un air goguenard.
– Qui t’a dit que j’ai été adoptée ?
– Tout le monde est au courant, mais t’es trop bête
pour t’en apercevoir ! Et toi, le moine, t’as perdu ta
soutane ? »

Les cinq garçons de la bande à Pierrot éclatent d’un
rire bête. Khadidja et Christian passent leur chemin.

C’est l’heure d’aller en cours. Le professeur de
mathématiques distribue les évaluations. Alors qu’elle
s’apprêtait à commencer le premier exercice, un
surveillant, après avoir frappé à la porte entre, suivi d’un
garçon et annonce à la classe :
« Vous aurez désormais un nouveau camarade,
Mohamed Nasri. »

11 LA REVOLUTION DU PAPE
La place à côté de Khadidja est vide. Le nouveau s’y
installe. Les élèves se sont déconcentrés, des murmures
parcourent la classe.

***
*

A la récréation, Pierrot et sa bande prennent le
nouveau à part :

« Dis, tu viens d’où ? Mohamed c’est pas un nom
français.
– Je suis Palestinien. Pourquoi ?
– Ah ouais ? Quelle drôle de coïncidence ! Tu sais
que la fille qui est à côté de toi est Tchétchène ?
D’ailleurs, un de ces jours, on devrait lui exploser la tête
à cette pimbêche. Et le moine, son ami, il subira le
même sort.
– Comment ça « le moine » ? demande Mohamed,
surpris.
– Ah ! C’est vrai, tu le connais pas encore, c’est
Christian Sainte-Marie. Déjà rien que le nom… Un
conseil, surtout les fréquente pas. Ce serait la honte. Et
je te dis, la Tchétchène, c’est la pire de la classe. Elle a
dix-huit de moyenne et elle est première. Rien que ça, ça
donne pas envie de la fréquenter.
En plus, c’est vraiment une saleté, cette fille.
– Pourquoi ? Qu’a-t-elle fait de mal ?
– Tu verras par toi-même, quand tu la connaîtras
mieux. Franchement, y a pas plus bête qu’elle. Même le
moine il est mieux, à choisir entre les deux.
– Si elle est première de la classe, c’est qu’elle ne doit
pas être aussi bête que vous le dites.
12 IRIS FERREIRA

– Oh si ! tu vas voir… »

Pourtant, Mohamed a trouvé Khadidja très
sympathique. Se sentant mal à l’aise avec cette bande, il
préfère s’en aller.

« Eh ! T’en va pas ! Lui crie Pierrot. »

Il fait comme s’il n’entendait pas. La bande le
rattrape.

« Attends ! On va marcher un peu. »

Ils se dirigent vers une cour attenante où quelques
élèves se promènent et jouent au ballon. Au fond, un
petit parking assez sombre vers lequel ils entraînent
Mohamed.
« T’es de la même espèce que cette sale Tchétchène,
toi ! On le voit tout de suite. On le voit rien qu’à ta tête.
En plus, on aime pas les Arabes, nous. »

Il est encerclé et s’aperçoit qu’ils font tous au moins
une tête de plus que lui. Pierrot, le chef de bande, sort
un canif de sa poche.
« Alors, t’es résistant, j’espère ? On va voir ce que tu
vaux ! »

Il commence à paniquer. Il a fui la Palestine à cause
des troubles, et dès son arrivée en France, il doit faire
face à des racistes.
Pierrot veut lui porter un coup de canif. Il se baisse
et ramasse un caillou, qu’il lance au front d’un autre
garçon de la bande. Il profite de l’effet de surprise pour
13 LA REVOLUTION DU PAPE
s’échapper. Mais les autres le rattrapent et allaient
commencer à le frapper, lorsqu’un surveillant arrive.

« Pierrot et tes copains, allez me chercher vos carnets
de liaison. Vous avez trois heures de retenue. Et si vous
ne me l’apportez pas dans les cinq minutes, vous en
aurez six. »

Ils s’en vont dépités.
C’est le surveillant qui a conduit Mohamed en classe
ce matin. Il est accompagné de Khadidja et de Christian.

« Il ne vous ont pas fait de mal ?
– Non, je vais bien, merci.»

Mohamed fait connaissance avec Khadidja et
Christian et se lie d’amitié avec eux.

***
*

Voilà trois mois que Mohamed est entré au collège. Il
s’entend bien avec Khadidja mais Christian ne l’aime
pas beaucoup, sans vouloir s’avouer sa jalousie et se
tient à l’écart. Ses parents, ses deux sœurs et son frère
ne le reconnaissent plus. En quelques semaines, il est
devenu invivable.
Sa mère met cette attitude sur le compte de
l’adolescence ; il doit faire sa crise, rien de bien
inquiétant.
Il passe toutes ses récréations au CDI, où il se
documente sur la religion catholique. Khadidja
s’aperçoit de ce changement.
14 IRIS FERREIRA

Un jour elle s’assoit à côté de lui en étude :
« Christian, que se passe-t-il ? Pourquoi ne restes-tu
pas avec nous ? »
Il ignore la question et commence un exercice
d’anglais.
« C’est à cause de Mohamed ? Que lui reproches-tu ?
– Tu devrais le savoir.
– Comment ? Explique-toi !
– Tu es tout le temps avec lui.
– Et alors ? Je ne vois pas ce qu’il y a de mal. Tu sais
très bien que si tu le veux, tu peux venir avec nous. »

Dans les jours qui suivent, Khadidja espère qu’il
revienne. Ce n’est pas le cas. Bien au contraire, elle le
voit discuter avec la bande à Pierrot de plus en plus
souvent.
Elle comprend que c’en est fini de leur amitié.

***
*

Elle rentre chez elle à pied, par une rue peu
fréquentée. Elle entend des pas. Plusieurs personnes la
suivent. Cependant, elle ne s’inquiète pas.
Quelqu’un la saisit à l’épaule. Elle parvient à se
dégager et voit son agresseur : Marc, le meilleur ami de
Pierrot. Toute la bande est là et parmi eux, Christian.
Cet instant ne dure qu’une fraction de seconde ; tous
se jettent sur elle. Dans la mêlée, Christian lui arrache sa
chaîne en or avec la main de Fatima.
Ils prennent tous aussitôt la fuite.

15 LA REVOLUTION DU PAPE
Khadidja est au comble de la colère.
Comment Christian, qui était il y a encore quelques
mois son meilleur ami, a-t-il pu ainsi la trahir ? Elle ne
s’était jamais séparée de sa main de Fatima. C’est tout ce
qu’il lui restait de sa famille en Tchétchénie.
Jamais elle ne lui pardonnera.

Dès qu’elle arrive chez elle, sa mère remarque son air
préoccupé. Khadidja lui décrit toute la scène.
Le lendemain elle en parle aussi à Mohamed et au
professeur principal.
La bande à Pierrot est renvoyée de l’établissement.
Comme il s’agit du premier méfait de Christian, qui
jusque là s’était bien comporté, il n’eut qu’un
avertissement.

***
*


Christian a des remords. Il décide d’aller faire réparer
la chaîne de Khadidja qu’il a cassée en la lui arrachant. Il
sait l’importance que cet objet a pour elle.
Toute sa famille est choquée de son comportement.
Il doit essayer de se faire pardonner.

En classe ce matin, en passant devant la table de
Khadidja, Christian y dépose une enveloppe.
Elle l’ouvre et découvre sa main de Fatima, dont la
chaîne a été réparée et ce petit mot :

Excuse-moi.
16 IRIS FERREIRA








2051-2052


Les mois, puis les années passent. Khadidja et
Mohamed sont toujours dans la même classe. Quant à
Christian, il a changé de collège.
Khadidja fréquente un groupe de filles et Mohamed
s’est fait d’autres amis.

A midi, en attendant d’être appelées au self, Khadidja
et ses trois copines restent ensemble. Deux d’entre elles,
Amélie et Linda parlent entre elles :

« Tu as regardé, hier, Deviens une star ? Tu sais, la
nouvelle émission de télé réalité.
– Oui, c’était génial, et puis je trouve l’un des garçons
vraiment mignon.
– Lequel ?
– Je ne me souviens pas de son nom…C’est le grand
blond aux yeux bleus, dont la mère est norvégienne.
– Mathieu ? C’est vrai qu’il est mignon. Et toi,
Khadidja, qu’en penses-tu ?
– Je n’aime pas vraiment la télé réalité.
– C’est dommage. Tu devrais essayer de regarder, de
temps en temps, tu verras c’est super. Après, tu ne
pourras plus t’en passer.
17 LA REVOLUTION DU PAPE
– Ne le prends pas mal mais…Tes chaussures ne
sont plus vraiment à la mode, lui fait remarquer
Noémie. Cela allait encore il y a un mois, mais
maintenant ce style est un peu dépassé. La prochaine
fois que tu iras en ville, tu devrais peut-être t’en acheter
de nouvelles…
– Hier je suis allée acheter un nouveau manteau,
déclare Linda. Demain, je le mettrai et Arthur ne pourra
plus résister ! Depuis le temps que je voudrais sortir
avec lui. Il est vraiment trop beau !
– Tu trouves ? Moi je préfère Damien.
– C’est vrai qu’il n’est pas mal non plus. Et toi,
Khadidja, quand est-ce que tu sors avec Mohamed ? Si
tu n’en veux pas, moi je le prends !
– Non, les filles, ce n’est vraiment pas drôle ! »



Elles continuent leur conversation que Khadidja juge
futile et sans intérêt. Dès qu’elle le peut, elle va rejoindre
Mohamed, qui demeure son meilleur ami.

« N’étais-tu pas avec les filles ? lui demande-t-il.

– Ce qu’elles disent ne m’intéresse pas. Je ne les
pensais pas aussi ancrées dans le système de
consommation.
– C’est vrai qu’il est excessif dans ce pays. Il est une
des causes principales depuis 2020, du réchauffement de
la planète qui ne cesse de s’aggraver. Dans trois ans,
toute la côte Atlantique risque d’être submergée…Et
tout ce que la plupart des gens trouvent de mieux à
faire, c’est de s’acheter une nouvelle voiture.
18 IRIS FERREIRA

– Plus ils achètent, plus d’autres gagnent de l’argent.
J’ai l’impression que tout est fait pour rendre les gens
moins intelligents. Toute cette télé réalité, ces émissions
dépourvues d’intérêt, la publicité qui les incite sans arrêt
à consommer… Alors que des milliers de personnes sur
Terre n’ont même pas de quoi se nourrir. Je trouve cela
honteux ! »

***
*

Khadidja ne fréquente plus Linda, Mélanie et
Noémie. Les trois filles finissent par lui en vouloir. Une
jeune fille d’une autre classe, Myriam, se joint au
groupe.
Noémie organise une soirée. Elle invite ses trois
amies, deux autres filles et presque tous les garçons de la
classe.
Deux jours plus tard, Khadidja remarque un
changement chez Mohamed. Elle ne saurait dire quoi.
Mélanie la prend à part et lui confie :
« Tu sais, Mohamed, il sort avec Myriam.
– Non ! C’est impossible. Tu sais bien qu’elle est
Israélienne et lui Palestinien.
– Tu ne me crois pas ? Va lui demander !

***
*

Mohamed s’apprêtait à aller rejoindre Myriam,
lorsque Khadidja le rejoint :

« Il paraît que tu es avec Myriam, maintenant ?
19 LA REVOLUTION DU PAPE
– Oui, et alors ?
– Je croyais que tu trouvais toutes les Juives
affreuses. Enfin, c’est ce que tu m’as dit l’an dernier.
– Non, tu dois te tromper. Ce n’est pas en restant
rivaux avec eux que le monde va s’améliorer. Il faudrait
arriver à une entente entre les deux peuples.
– Franchement, qu’est-ce que tu lui trouves ?
– Elle est jolie, non ? Et puis elle est intelligente,
aussi. »

Myriam arrive avec ses amies. Elles se précipitent sur
Mohamed et lui demandent :

« Qu’est-ce qu’elle te disait ?
– Elle voulait savoir pourquoi je sors avec toi,
répond-il à Myriam.
– Quoiqu’elle te dise, ne l’écoute pas. Ce n’est qu’une
sale Tchétchène, lance Mélanie. Je suis sûre qu’elle est
jalouse. »

***
*

Dans les jours qui suivent, Khadidja est sans cesse
traitée de « sale Tchétchène » par toute la classe. Elle fait
semblant de ne pas les entendre.
Elle est de plus en plus seule. Elle n’a plus d’amis,
même Mohamed devient plus distant. Elle attend que
cela passe. Un évènement va forcément se produire, qui
changera cette situation…

Rien n’arrive. Ce passage difficile se prolonge près de
deux mois.
20 IRIS FERREIRA

Un jour, Khadidja tente de rejoindre Mohamed et
Myriam dans la cour :
« Lâche-nous, Khadidja, lui lance Mohamed quand
elle s’approche. Tu vois bien que tu es de trop, ici. Sale
Tchétchène, va ! »

C’en est trop. Elle part en courant dans la cour
adjacente où elle reste seule, dans un coin, en attendant
la sonnerie.
Le lendemain, elle aura un cours avec le professeur
principal et en profitera pour tout lui dire. Elle ne peut
plus contenir sa rage et se met à pleurer.
Quelques minutes plus tard, elle voit Mohamed
arriver :
« Excuse-moi Khadidja, je ne voulais pas.
– Va-t-en ! Tu ne vaux pas mieux que les autres !
Explose-t-elle. Rejoins Myriam, puisqu’elle te plaît tant.
– Khadidja, excuse-moi. Je ne suis qu’un misérable
pour t’avoir insultée. Je suis vraiment désolé.

***
*

Le soir même, il casse avec Myriam, qui ne
comprend pas.

Bientôt, toute la classe ne parle plus que de cet
évènement, en oubliant les « sale Tchétchène »
habituels.
En deuxième heure de l’après-midi, Khadidja va
parler au professeur principal.
Le lendemain, en vie de classe, il lui promet de faire
cesser cette situation. Il n’en fait rien. Khadidja le lui
21 LA REVOLUTION DU PAPE
rappelle à la fin de l’heure ; il ne sait plus quoi dire et
bredouille quelque chose qui ressemble à « j’ai oublié,
j’en parlerai au prochain cours ».

Mohamed prend alors son parti. Il raisonne les
autres.
Au bout de trois semaines, plus personne n’insulte
Khadidja.

Il vient la voir et lui demande :

« Veux-tu bien me pardonner, maintenant ?
– D’accord. Faisons comme s’il ne s’était rien passé. »

***
*

Quelque temps plus tard, tous s’aperçoivent que les
insultes envers Khadidja étaient infondées.
Myriam est accusée d’être la cause de ces propos
racistes. Peu à peu, les « sale Tchétchène » se
transforment en « sale Juive ».
Khadidja constate que certains groupes ne peuvent
s’empêcher d’avoir un bouc émissaire sur lequel
déverser tout leur énervement, leurs mauvaises ondes.
Aussi prend-elle le parti de Myriam, comprenant sa
souffrance.

***
*

Les semaines passent. Au Moyen-Orient, les
Palestiniens gagnent la guerre engagée depuis plusieurs
22 IRIS FERREIRA

années contre les Israéliens qui, une fois de plus, se
retrouvent sans pays.
Deux semaines après cette victoire, Mohamed
déclare à Khadidja :

« La situation politique est redevenue calme dans
mon pays, je vais y retourner.
– Quand ? demande la jeune fille.
– Dans un mois. »


Khadidja s’en doutait. Dès qu’elle avait appris la
victoire des Palestiniens, elle avait pensé à cette
éventualité.

« Nous pourrons correspondre, propose-t-il.
– Bien sûr ! Tu as mon adresse. »

Khadidja se souvient comment Mohamed était arrivé
en plein contrôle de mathématiques. Durant toute leur
scolarité, ils s’étaient rarement querellés et avaient tissé
des liens d’amitié très profonds.

***
*

Le jour du départ arrive. C’est un mardi. La place de
Mohamed à côté de celle de Khadidja, est de nouveau
vide. Elle ne parvient pas à se concentrer.

Un jour, en regardant dans sa boîte aux lettres,
Khadidja trouve une lettre en provenance de Jérusalem.
Mohamed est bien arrivé en Palestine et a pu s’installer
23 LA REVOLUTION DU PAPE
avec sa famille dans la capitale. Elle s’empresse de lui
répondre.

***
*

Les semaines ont passé. Le brevet de fin de troisième
arrive. Depuis les réformes de l’Education Nationale
française, un élève est obligé d’avoir son brevet pour
passer au lycée.

***
*

Ce soir, Khadidja est prise d’une subite envie
d’écrire. Elle s’empare d’une feuille et d’un stylo :

Les humains et le système

Elle réfléchit quelques secondes, puis le stylo court
sur le papier.

Ici, le système représente le système de consom-
mation dans lequel sont englobés les humains des pays
d’Occident. A savoir les publicités incessantes, la télé
réalité, la mode… Toutes ces choses qui incitent les
humains à dépenser leur argent et le plus souvent à le
gaspiller.
Le système influence les humains à tous points de
vue.

Voici quelques-unes de mes observations :

24 IRIS FERREIRA

I

Le temps perdu

Certains peuvent passer des heures entières :
– à regarder des émissions dépourvues d’intérêt qui
les abêtissent.
– à faire du shopping, source de gaspillage.
– à attendre pendant des heures derrière des barrières
au milieu d’une foule immense pour voir un chanteur
(ou autre), et se mettre à crier comme des hystériques
quand ladite célébrité (qui parfois n’en est pas encore
une) arrive.
– à dépenser tout leur argent au jeu…

Toutes ces activités représentent pour l’esprit une
perte de temps. Parfois, cependant, le shopping peut
être nécessaire, et certains peuvent aimer se détendre en
regardant la télévision…
Mais ici, je dénonce tous ceux qui entrent dans le
système de manière abusive.

***
*

Le téléphone sonne.

« Allô Khadidja ? C’est Mohamed. Je t’invite en
Palestine ces vacances. Mon père et ta mère viennent de
convenir des dates.
– C’est fantastique ! Ce sera quand ?
– Du quinze au trente juillet ! »

25 LA REVOLUTION DU PAPE

***
*

Khadidja est dans l’avion pour Jérusalem. Elle a hâte
de découvrir la Palestine et surtout de revoir Mohamed.
Elle arrive enfin. Son meilleur ami l’attend avec ses
parents et sa petite sœur. Ils se montrent très
accueillants envers Khadidja et lui posent une foule de
questions.

Le lendemain, Mohamed lui présente un de ses amis,
Ali. C’est un garçon d’une quinzaine d’années, qui a les
mêmes idées que Khadidja et Mohamed sur le système.
Ils décident de rester ensemble pour la journée et de
faire visiter Jérusalem à Khadidja.
Au tournant d’une rue, ils voient des policiers qui
cernent un immeuble et en font sortir tous les
occupants. Quelques journalistes sont sur place.
Mohamed perçoit une lueur d’inquiétude dans les yeux
de son ami :

« Que se passe-t-il ? »

Ali réfléchit quelques secondes avant de répondre.
Une dizaine de policiers se dirigent vers eux ; Ali les
observe, puis entraîne Khadidja et Mohamed dans une
petite rue et se met à courir.

« Mais enfin, qu’y a-t-il ? Interroge Mohammed, à
bout de souffle.»

26 IRIS FERREIRA

Les policiers sont derrière eux et se rapprochent de
plus en plus. Ils ne tarderont pas à les rattraper. Ali
fouille dans une poche intérieure de son manteau. Il en
sort un petit objet qu’il lance sur leurs poursuivants.
Une explosion retentit. Plus personne n’est à leurs
trousses.

***
*

« Explique-nous ce qu’il se passe ! Lui intime
Mohammed, épouvanté.
– Ce serait trop long. J’ai quelques questions à vous
poser. »

Il les attire dans un coin sombre où personne ne
risque de les déranger.

« Haïssez-vous réellement le système de consom-
mation qui régit la planète ?
– Oui.
– Selon vous, que doit penser Allah du monde ?
– IL doit être catastrophé. Les humains se laissent
totalement aller, la plupart d’entre eux n’ont plus aucune
culture générale ni valeur morale et vivent uniquement
pour gagner de l’argent et le dépenser.
– Voulez-vous contribuer à remettre les choses en
ordre ?
– Évidemment.
– Seriez-vous prêts à mourir pour cela ?
– Si c’est nécessaire ?…
– Suivez-moi ! »

27 LA REVOLUTION DU PAPE

***
*

Ils traversent Jérusalem et arrivent devant une grande
maison. Ali sonne deux fois, puis marque un temps
mort avant de sonner de nouveau. Un homme vient
leur ouvrir, les fait entrer et demande à Ali :

« Qui sont-ils ?
– Je te présente Mohamed et Khadidja. Je pense
qu’ils seraient en mesure de nous aider. D’autant plus
que la réunion a mal tourné.
– Personne ne t’a suivi ?
– Non.
– Nous allons rejoindre nos confrères à Ispahan et
notre Chef Suprême.

Il se tourne ensuite vers Mohamed et Khadidja, qui
restent quelque peu stupéfaits :

« Bienvenus au GranDjiM ! »

Le GranDjiM, ou « Grand Djihad Moderne » est le
groupe terroriste le plus important du monde. Il
entreprend la destruction du système pour réinstaurer
des valeurs disparues.

« Vous pouvez encore renoncer. Après, ce sera trop
tard. »

28 IRIS FERREIRA

Khadidja et Mohamed se regardent ; ils savent qu’ils
sont en train de prendre la décision la plus importante
de leur vie. Ils sont attirés.
Pourtant, ils savent que la raison serait de s’en aller
au plus vite et de continuer une vie normale. Mais pour
eux, la vie normale n’a rien de très intéressant ; ils ne
veulent pas subir le système toute leur existence et
pensent que le meilleur moyen de s’en détourner est
d’adhérer au GranDjiM.
Ils savent aussi que cette occasion ne se représentera
plus et ne veulent pas la laisser échapper.

« Puisque vous choisissez de rester, il faut que je vous
avertisse de certaines contraintes. Vous aurez trois
fausses identités pour dérouter les forces de l’ordre. Ne
les confondez pas !
Vous en utiliserez une dans la vie courante et une
autre pour mener le Djihad. La dernière sera une
identité de secours, vous ne devrez l’utiliser qu’en de
très rares occasions.
En Iran, vous serez scolarisés et mènerez une vie
normale, à la différence près que vous aurez
régulièrement rendez-vous avec notre groupe où vous
pourrez faire usage de votre véritable nom.
Je ne vous en dis pas plus pour le moment. »

***
*

Le départ pour Ispahan est prévu dans deux heures.
Ali leur explique que son vrai nom est Mehdi.

29 LA REVOLUTION DU PAPE
« Vous devez cesser tout contact avec vos familles et
vos amis, sauf s’ils adhèrent au groupe, ce que vous
découvrirez à Ispahan. Pour le moment, écrivez-leur des
lettres rassurantes pour leur expliquer que tout va bien
mais que vous ne les rejoindrez plus. Nous les
posterons sur la route. »

Une fois les lettres terminées, ils écoutent les
informations à la radio et apprennent la capitulation des
rebelles Tchétchènes.
Khadidja contient difficilement sa rage ; les
Tchétchènes sont décimés, affamés, presque tous
atteints de graves maladies ou handicapés. Après leur
reddition, les Russes les ont humiliés et n’ont pas cessé
les attentats avec pour mot d’ordre « La Tchétchénie
sera bien à nous quand nous y aurons éliminé toute la
vermine ».

« J’espère que ces Russes auront droit à une part
importante d’attentats, pense la jeune fille en son for
intérieur. »

***
*

En début d’après-midi, ils partent tous les quatre en
voiture et postent les lettres avant de sortir de
Jérusalem. Le voyage dure presque trois jours.

Arrivés à Ispahan, ils se dirigent vers un immeuble
du centre ville.

30 IRIS FERREIRA

« C’est ici que vit notre Chef Suprême depuis trois
ans, ainsi que d’autres membres du groupe, explique
Mehdi. »

Ils montent au onzième étage. Un homme d’une
soixantaine d’années les fait entrer. L’appartement est
très spacieux. Dans une pièce, sept hommes au visage
grave discutent.
Le vieil homme leur offre du thé et se tourne vers le
père de Mehdi :

« Alors, Hakim, quelles sont les nouvelles ?
– Vingt membres de l’unité 5, que j’avais sous ma
responsabilité, ont été arrêtés. Si certains ont réussi à
échapper à la police, je pense qu’ils viendront ici dès
qu’ils le pourront, puisque c’est ce que nous devons
faire en cas de problème. Voici les deux personnes qu’il
manquait à la onzième unité pour les attentats du Japon.
– Très bien. Je pense qu’ils sont fatigués du voyage et
ont besoin de repos. »

***
*

Il conduit Khadidja et Mohamed dans un salon
adjacent et revient s’entretenir longuement avec Mehdi
et Hakim.
Les deux adolescents surpris par ce qu’ils viennent
d’apprendre, se concertent :

« Apparemment, ils préparent des attentats contre le
Japon, avance Khadidja.
31 LA REVOLUTION DU PAPE
– Oui, je me demande qui peut bien financer tout
cela, continue Mohamed.
– J’espère que les prochains seront contre la
Russie…Ils le mériteraient bien, pour ce qu’ils font à
mon peuple.
– J’aimerais avoir plus de précisions sur la manière
dont fonctionne le groupe, s’inquiète Mohamed. »

Très fatigués, ils finissent par s’endormir.

***
*

Deux heures plus tard, ils sont réveillés par le Chef
Suprême :

« Demain, vous aurez vos fausses identités. Je viens
vous expliquer le fonctionnement du groupe :
e Vous serez membres de la 11 unité, dirigée par un
chef que je vous présenterai dans quelques minutes. Au
total, le GranDjiM comporte douze unités. Deux unités
réunies forment un groupe, dirigé par un chef,
hiérarchiquement inférieur aux responsables
d’armement, d’entraînement et d’organisation des
attentats. Quant à moi, je supervise le tout.

Vous aurez une vie d’apparence normale. Vous
résiderez à Ispahan, chez des membres du GranDjiM et
serez scolarisés dès la rentrée. Les membres d’une unité
doivent être assez proches les uns des autres pour se
réunir facilement. Fin août, vous participerez à un
attentat qui aura lieu au Japon, comme vous le savez
première puissance mondiale depuis 2025. Cet attentat
32 IRIS FERREIRA

aura pour cible un grand Centre commercial, le plus
grand building du pays, fréquenté chaque jour par des
milliers de personnes.
– Sur ces milliers de personnes, comment être sûrs
qu’il n’y en ait pas qui pourraient contribuer à
l’évolution du monde ? demande Khadidja.
– D’abord, c’est un lieu pourri par le système. S’il s’y
trouve des gens si intéressants, ce ne sera toujours
qu’une minorité. Nous devons agir en masse pour être
efficaces.
– Ce n’est pas juste ! se révolte Khadidja.
– C’est parce que tu es une femme. J’ai toujours
pensé que vous étiez trop émotives et sensibles pour ce
genre d’opérations… »

Bien qu’elle n’en laisse rien paraître, Khadidja est
vexée. Elle, trop sensible ? Elle sait qu’il lui faut prouver
le contraire. Les femmes ne valent pas moins que les
hommes.

« Quant à nos flux financiers, l’Afghanistan et
l’Arabie Saoudite nous fournissent une partie de l’argent
dont nous avons besoin. Le reste nous vient des chefs
des deux premières puissances mondiales, à savoir le
Japon et la Chine.
– Le Japon ? s’étonne Mohamed, mais c’est là que
vont se dérouler les prochains attentats !
– Justement, c’est le Président japonais lui-même qui
nous le demande.
– C’est impossible !
– Il veut garder sa place de Président et que le peuple
japonais lui soit totalement soumis. Il ne mène pas une
dictature classique, comme au temps de Mao en Chine
33 LA REVOLUTION DU PAPE
et de l’URSS sous Staline, mais une dictature déguisée.
Nous faisons des attentats afin de terroriser les gens.
Pendant ce temps, le Président fait semblant de nous
combattre. Il demande aux forces armées de nous
traquer. Bien sûr, elles obéissent. Si certains ont le
malheur d’être découverts, il ne peut leur être d’aucun
secours. Il a instauré une loi pour rendre les mandats
d’un Président illimités. C’est pour cette raison qu’il
s’est déjà fait réélire trois fois.
Il en est de même pour la Chine. Le système de
consommation a été renforcé pour abêtir les gens et la
plupart des autres démocraties, notamment en Europe,
ont suivi son exemple. »


Ils font ensuite connaissance avec les sept
organisateurs des attentats au Japon. Parmi eux se
trouve Ahmed, leur chef de groupe.

Pour cette nuit, le Chef Suprême les héberge.

***
*

Ce soir, avant de dormir, Khadidja décide de
reprendre Les humains et le système là où elle l’avait
arrêté :

Pourquoi les humains dépensent-ils leur temps à tant
de futilités ?

En ce qui concerne le peuple, c’est parce que tout est
fait pour l’attirer dans le système.
34 IRIS FERREIRA

Les publicités incessantes, les incitations à acheter, la
censure et les films dénués d’intérêt de plus en plus
nombreux leur ôtent toute intelligence.
S’ils ne prennent pas le temps de réfléchir avant
d’entrer dans le système, le plus souvent incons-
ciemment, il leur est très difficile d’en sortir.

Leur principale préoccupation est de gagner le plus
d’argent possible pour le dépenser dans les produits
proposés, la plupart du temps pour être à la mode,
« être dans le coup » et se faire des amis.
Ces amis ne seront pas de vrais amis ; comment
apprécier profondément quelqu’un à sa simple
apparence physique ?

Pourquoi rien n’est fait pour leur ouvrir les yeux ?

A l’heure actuelle, certains chefs politiques et autres
puissants personnages se servent du cercle vicieux
qu’est le système pour avoir plus de pouvoir ; eux aussi
en font partie mais à une autre échelle.

Le peuple y entre parce qu’on l’y contraint.

Quant aux dirigeants, c’est par envie de puissance,
par matérialité. La croissance de leurs richesses et de
leur pouvoir grâce au système de consommation, les
obsède.
C’est cette motivation qui fait d’eux ce qu’ils sont.

***
*

35 LA REVOLUTION DU PAPE
Le lendemain, Mohamed et Khadidja prennent leur
déjeuner en compagnie du Chef Suprême, qui leur
annonce :

« J’ai vos faux papiers. »

Il leur indique la fonction de leurs trois identités et
leur demande d’apprendre par cœur d’abord celle qu’ils
utiliseront dans la vie courante, puis celle qui leur servira
pour les attentats et en dernier l’identité dite « de
secours ».

« Au lycée je m’appellerai Malika Alawi, née le dix-
huit septembre 2037, de mère Tchétchène et de père
Marocain…
– Et moi Hassan Al Zubair, né le trois décembre
2037, de parents Palestiniens… Hassan Al Zubair, ils
auraient pu trouver mieux !
Franchement, je préfère m’appeler Mohamed Nasri.
Malika Alawi est un nom plus joli…
– C’est vrai. Ce sera difficile, j’ai peur de ne plus être
moi, même si ce nom ne me déplaît pas… Si je deviens
Malika, je ne serai plus Khadidja.
– Nous ne porterons ces noms que dans le système.
J’espère que le deuxième est un peu mieux…Oh
non ! Abdelmottalib Ben Abdullah ! Enfin tant pis, il
faudra faire avec.
– Moi, c’est Soraya Baali. Ce n’est pas difficile à
porter…Quoique je trouve ce nom un peu fade…
Je vais devoir changer de personnalité pour être en
accord avec ces noms, quelle horreur !
– Il faut déjà commencer par s’y habituer. »

36 IRIS FERREIRA

Ils passent la matinée à apprendre par cœur leurs
nouvelles identités, puis le Chef Suprême revient
accompagné de quatre personnes, deux hommes et
deux femmes. Ce sont leurs familles d’accueil.

***
*

Les nouveaux parents de Khadidja sont très pieux et
ont conservé toutes les valeurs morales de l’Islam ; ils
accomplissent tous les ans le pèlerinage à La Mecque,
font l’aumône, ne mangent pas de porc en souvenir des
soucis d’hygiène que procurait cette viande au temps de
Mahomet, raison pour laquelle le Prophète les a incités à
ne pas en consommer.
La « mère » de Khadidja porte le hijab, symbole de
dignité, de pudeur.
Contrairement à ce que croient certains Occidentaux,
il représente pour elle un signe d’émancipation :

« Le port du hijab, selon moi, ne symbolise pas
l’appartenance à un seul homme, comme certains le
pensent. Le prophète demande simplement aux femmes
de ne pas dévoiler leur corps pour que les hommes ne le
retournent pas contre elles, les réduisant alors à des
objets sexuels sans aucun statut, sans aucun droit,
comme c’était le cas à son époque. En Occident, la
situation des femmes, vers les années 2010, avait failli
s’améliorer. Dans certains pays, elles avaient le droit de
donner leur nom de famille à leurs enfants, toutes les
grandes écoles leur étaient ouvertes. Mais le système
voulait qu’elles soient de plus en plus souvent dénudées
dans les publicités pour s’attirer la clientèle masculine.
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