La route nº10

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"Moi aussi j'accepte. J'accepte mon amour, avec ses insuffisances et ses misères, j'accepte Françoise avec ses tares. J'accepte mon pays tel qu'il est devant moi étalé face à face. J'accepte mon âge et ma force. J'accepte mon passé avec ses déceptions, et mon avenir avec ses lacunes. J'accepte le temps où je vis, ni en avance ni en retard. Aujourd'hui pour aujourd'hui, et demain pour demain."
Publié le : samedi 1 janvier 1927
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246799122
Nombre de pages : 224
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DU MÊME AUTEUR
Recherches sur la nature de l’amour. (Plon-Nourrit, éditeur.)
Méditation sur un amour défunt. (Bernard Grasset, éditeur.)
POUR PARAITRE :
La Révolution (Essai sur Saturne.)
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 1927.
9782246799122 — 1re publication.
A PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
I
PORTRAIT DANS UN MIROIR
Regardez, dans sa psyché de palissandre, Françoise qui se regarde. Elle porte une robe de deuil qu’on a fait teindre d’urgence. Et un petit chapeau de crêpe envoyé par « la Religieuse ». Elle est pâle, plus mate que sur un chemin le passage d’une belette. Le cerne de ses yeux marque les nuits de veillée funéraire. Mais le réseau solide de sa peau renfermerait tous les parfums. Ses joues un peu rondes vous paraissent niaises parce que vous ne voyez à leurs pommettes ni rouge ni poudre. Autour d’elle flotte, avec l’odeur de teinturerie, celle des visites dominicales qu’après vêpres les dames de Nemours se font l’une à l’autre, un petit sac de faille noire à leurs mains gantées de fil. Deux vieilles demoiselles viennent rapporter à Mme Breny le dernier numéro de la Revue Hebdomadaire.
Françoise redoute que sa grand’mère ne l’oblige à les raccompagner chez elles, à boire leur thé fade, à tendre, sous leurs bouches sèches, son front bombé comme celui d’une gravure du Magasin d’Éducation et de Récréation.
Amateurs éternels de beautés reçues, ne soyez donc pas toujours dupes des décors et des fards. Les joues de Françoise ne dessinent-elles pas sur la glace leur finesse future, en des traits que je puis deviner  ? Voyez-vous pas qu’elle ressemble à l’image même de l’adolescence, et que ses jambes sont exactement celles dont vous suiviez la course, quand vous pensiez aux héroïnes de Walter Scott ? Ses seins, si elle les laissait surgir du cache-corset festonné, seraient juste ceux de votre nymphe favorite. Écoutez donc le chant des oiseaux qui se croisent d’un siècle passé à un pays lointain, et avouez que Françoise est très belle. Pour moi l’image même de la Beauté.
Elle commence sa malle, puisque, ce soir, il lui faudra partir. Les trois tiroirs de la commode Louis-Philippe font briller leurs doublures fleuries. Où donc mettre, avec ses pantalons ornés de valenciennes, tous les parfums de cette chambre ? L’odeur de cretonne, l’odeur de printemps, avec les bottes d’ajoncs et de lilas qu’on rapporte, l’odeur de l’hiver, quand on sent l’exacte mesure de son corps dans l’espace où il projette son haleine. De tous les côtés de la pièce des discours s’entre-croisent et un vol de pensées, hors du temps, interfère, qui ressemble à Françoise défaite. Les gestes caressants de sa grand’mère morte, autour du lit que dérangent les lingeries et les robes amoncelées, font sonner la musique conventionnelle mais attendrissante qui accompagne les orphelines. Avec sa grand’mère, Françoise n’a-t-elle pas tout perdu ? Des tas de souvenirs bouillonnent. Mais Françoise ne peut dépasser celui d’hier : Mme Breny morte, un bouquet de violettes de Parme à sa main roidie. Et Françoise qui sanglote. Aimera-t-elle jamais personne autant que cette main de pierre où, solidement, son enfance s’accroche  ? Elle est bien morte. Une chose. Françoise pourrait ouvrir le chiffonnier sans que sa grand’mère lui dise : « Je te défends de toucher mes affaires. » Le tiroir lui-même, pour Françoise sacré, où il y a tant de lettres, de photos, de médailles, qui donc le garde ? Françoise comprend que ce visage, aux expressions duquel sa vie était suspendue, restera toujours immobile.
La maison se prolonge par un petit jardin, où poussent quelques légumes et des roses. Il descend jusqu’au Loing. L’herbe cache un gros anneau de fer où on amarre le canoë. Françoise découvre le voyage et la peur. Sait-on si des eaux calmes une fée va surgir ? Un sauvage ne viendra-t-il pas tout d’un coup l’enlever sur un cheval rouge ? Est-ce pour rien que sa bonne lui raconte tant de belles histoires ? Ne signifient-elles pas un Univers dangereux ? Les herbes que le vent fait pencher reflètent un vol de chevaux avec des haches qui cliquètent, comme dans la cuisine une fricassée qu’on prépare. Françoise découvre tout son attachement à sa peau de brugnon qui dégage l’odeur des fruits et des bocages. Elle suce ses bras. C’est Bernard, maintenant, qui accompagne sa chevauchée. A bicyclette, tous les deux, sur la route qui, de Chaintreauville, remonte vers la forêt. Jacqueline et Jean sont encore au bas de la côte ; Françoise déjà en haut avec Bernard. Elle l’admire parce qu’il allonge son grand nez, pareil à celui de Louis XIV sur la gravure qu’on voit dans l’
Histoire de France par M. Albert Mallet, vers une bouche spirituelle d’où les moqueries partent comme des oiseaux. L’ombre grandit. Françoise tend vers Bernard son amitié chargée de rêves. Il la trouve jolie ; qui donc résisterait à l’éblouissement de ses dents ? Mais il pense qu’elle est trop jeune. Il aime une demi-mondaine retraitée qui, dans sa maison du Quai des Fossés, l’accueille. De sorte qu’il ne perçoit pas la toilette seyante de Françoise, ni tous ses efforts pour lui plaire : la brillantine qui lustre ses cheveux, le col tout neuf sur sa robe de serge, le vernis trop épais sur ses ongles et, à son cou, l’odeur du chypre. Mais le plaisir de marcher côte à côte suffit encore à Françoise, dans l’indécision de sa nubilité.
Le canoë avance de paysage en paysage. Parfois, les tourbillons concentriques de l’eau semblent une multitude innombrable d’alliances dorées par le soleil. Quel poisson portera la sienne à Françoise ? Jacqueline lui apprend à pagayer. C’est difficile ; mais Françoise a de la force et de l’adresse. Le canoë avance le long des berges. Pourquoi s’arrête-t-il en face du moulin ? C’est que Bernard peint sur la rive. Il tient avec nonchalance sa palette de bois saturée d’huile, où les couleurs s’étalent. Françoise regarde comment il dessine. Bernard siffle. Le moulin quitte sa berge pour se poser là où veut Bernard, sur la toile. Puissant charmeur d’objets, tous lui obéissent, aussi bien que lui obéirait Françoise ; et elle pense que, s’il voulait, elle se donnerait à lui sans plus de résistance qu’une botte de foin. Le désir qu’elle en a lui semble juste et bon. Amarrée devant Bernard, elle voudrait qu’il quittât son pliant, qu’il sautât dans le canoë ; mais il reste impassible. Elle voit bien dans ses yeux quelque chose qui vient vers elle, mais le reste du corps ne suit pas, ne bouge pas. Bernard pince un peu les lèvres, il se remet à siffler et à peindre. Le canoë s’enfonce dans les herbes ; et Françoise connaît enfin la solitude.
Que la poussée de son corps est donc impérieuse ! Les baisers qu’elle aspire à donner gonflent un peu sa lèvre et même ses seins hauts et minces. Le glissement du canoë parmi les cascades des chèvrefeuilles la fait pâmer. Le bain même avec Jacqueline communique à son cœur les palpitations des naïades, et le matin des rêves, par leur violence, renversent son sommeil, dieu solide pourtant qui ignorait jusqu’alors ces attaques sournoises. L’eau a perdu sa chasteté. Les jardins s’emplissent du miel le plus léger. Avec Jacqueline, de longues conversations mauvaises font brûler leurs pommettes et sécher leurs palais. Sans cesse l’obsède le cou nu de Bernard, et son odeur de pierre ; ses mains aussi, ses mains qu’elle voudrait pour soi.
Mais comme, après le moulin, le Loing reprend son calme, Françoise entre, grand bateau avec ses beaux gréages, dans une adolescence pure. Elle ne pense plus à Bernard ni aux autres garçons.. L’amour lui semble lointain comme l’ombre d’un arbre inconnu. Les figures mythologiques s’éloignent sur le fleuve et les traits des personnes apparaissent plus nets.
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