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LA RUMEUR DES COMORES

De
299 pages
L'action se déroule aux Comores, dans les années 90. A Moroni, la capitale de la Grande Comore,le souvenir de Bob Denard et ses chiens de guerre" hante encore tous les esprits. C'est dans cette ambiance de coup d'état permanent qu'un ancien mercenaire revient menacer la sécurité du Président Djohar. Un innocent va payer de sa vie cette folle équipée. L'auteur nous conduit dans les coulisses du drame, au coeur de la Médina, et met en scène, depuis la terrasse du Café du Port, les principaux témoins de cette douloureuse affaire. La troublante sensualité des filles de "l'île aux parfums" n'est jamais tout à fait absente de cette histoire..."
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2 Titre
La rumeur des
Comores

3

Titre
Jean-Paul Gauch
La rumeur des Comores
Dans l’ombre de Bob Denard
Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9678-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196788 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9679-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196795 (livre numérique)

6





. .
8 La rumeur des Comores
EN GUISE D’AVERTISSEMENT

« Méfions-nous
des journalistes qui romancent,
1des romanciers qui informent… »


L’ouvrage qui va suivre s’inspire d’un fait
divers dont on trouvera par ailleurs les
références « médiatiques ». À défaut d’historien
l’Histoire, quelquefois, doit se contenter de
journalistes pour rapporter des événements qui,
sans eux, ne seraient jamais venus à la
connaissance du public. Simples fragments de
puzzle ces « faits divers » n’en constituent pas
moins des éléments intéressants pour l’éclairage
d’une société, d’une époque.
L’affaire se passe aux Comores dans les
années 90.

1. OCKRENT, Christine, Dans le secret des princes, Paris,
Stock, 1986.
9 La rumeur des Comores
Sans les « exploits » de Bob Denard et de ses
mercenaires qui connaîtrait même l’existence de
cet archipel de l’Océan Indien, situé à l’entrée
septentrionale du Canal du Mozambique, à mi-
distance des côtes de l’Afrique et de
Madagascar.
J’avoue avoir moi-même consulté un
planisphère quand j’ai appris mon affectation à
Moroni après avoir pourtant sillonné une bonne
partie du continent africain, de Dakar à
Kinshasa, pendant plus de quinze ans.
N’eut été donc Denard et ses « chiens de
guerre », bien peu de monde saurait que
« l’Archipel aux Parfums » compte
géographiquement quatre îles, la Grande
Comore où se trouve la capitale Moroni,
Anjouan, Mohéli et Mayotte. De cette ancienne
colonie la France n’a conservé que Mayotte, les
trois autres îles ayant choisi unilatéralement
l’indépendance sous l’impulsion du Président
Ahmed Abdallah en 1975, soit plus de dix ans
après la fin du processus de décolonisation
initié par le Général de Gaulle. La séparation de
Mayotte, restée française, de son ensemble
naturel a fait et fait encore scandale,
provoquant des tensions fréquentes entre la
République Fédérale Islamique des Comores et
l’ancien colonisateur.
Si le nom d’Archipel « aux Parfums » fait
évidement référence aux huiles essentielles
10 La rumeur des Comores
tirées de l’ylang-ylang, du jasmin et autre vanille
dont les Comores sont d’éminents producteurs,
celui d’Archipel « aux Sultans Batailleurs »
évoque pour sa part la période précoloniale
succédant aux vagues d’invasions arabes entre le
e eX et le XVI siècle. Cette période est émaillée
par les querelles des sultans qui, après s’être
substitués aux chefferies bantoues, se
disputaient à coups de sabre les terres des « Îles
de la Lune » et plus particulièrement celles de la
Grande Comore. Pour être géographiquement
lié le destin de ces quatre îles n’en a pas moins
connu des parcours divergents, après avoir subi
avec des fortunes diverses le choc de nouvelles
invasions, malgaches celles-là, à la fin du
eXVIII siècle. C’est ainsi que Mayotte se retrouva
(déjà !) vendue à la France en 1841 tandis
qu’Anjouan en quête de protection contre les
razzias malgaches lorgnait vers l’Angleterre, que
Mohéli somnolait et que la Grande Comore se
livrait à son passe temps favori : les querelles
intestines… Finalement et par le jeu des
alliances entre grandes puissances l’archipel tout
entier sera annexé par la France en 1912 et,
ironie du sort, rattaché à Madagascar elle-même
colonie française.
Longtemps repère des flibustiers, escale sur
la route des Indes, la vocation maritime de
l’archipel et son intérêt stratégique seront
sérieusement compromis par l’ouverture du
11 La rumeur des Comores
Canal de Suez en 1869, impitoyable concurrent
du Canal du Mozambique. Par contre l’intérêt
que lui ont toujours porté des aventuriers ne se
démentira pas. Colonisées par des individus
avant de l’être par des états ces îles auront
connu au bout du compte un destin singulier
qui les a vues tomber des mains des planteurs
dans celles des mercenaires…
1De Humblot à Denard il a fallu attendre un
siècle pour que resurgissent les démons du
passé sous l’uniforme noir des soldats de
fortune appelés en renfort pour faire et défaire
les régimes. Depuis la proclamation unilatérale
d’indépendance du 6 juillet 1975 cinq hommes
ont exercé successivement le pouvoir à
Moroni : Ahmed Abdallah, Ali Soilih, Said
Mohamed Djohar, Mohamed Taki et le Colonel
Azali. Les quatre civils, directement ou
indirectement, se sont appuyés sur des
mercenaires pour accéder à la charge suprême.
Les deux premiers en sont morts
« accidentellement », liquidés par leurs

1. Léon Humblot, personnage hors du commun, né à
Nancy en 1852 d’une famille modeste, botaniste,
débarque en Grande Comore en 1884 et s’y verra
attribuer par le Sultan de la Bambao toutes les terres
qu’il voudra prendre dans l’île. Puissant planteur, il
deviendra même Résident Général, c’est-à-dire le
représentant officiel de la France. Il est décédé en 1914
après avoir fait souche, on trouve encore aujourd’hui
plusieurs de ses descendants.
12 La rumeur des Comores
protecteurs, le troisième n’a dû son salut qu’à
un éloignement provisoire pendant que le
quatrième prenait « démocratiquement » sa
place… à l’issue d’une nouvelle et ultime ( ?)
incursion armée de Bob Denard, avant de
décéder « naturellement » et d’être remplacé par
un sympathique colonel, diplômé des écoles
militaires françaises les plus prestigieuses et qui
a promis de rendre le pouvoir aux civils dès que
ceux ci seront en mesure de l’exercer. Mais de
nouvelles querelles ont éclaté et les « sultans
batailleurs » ont renoué avec leurs vieux
démons pour se lancer dans une affaire de
partition du pays, sous la houlette d’Anjouan
désireuse de voler de ses propres ailes et donc
de devenir un état à part entière. Rien que ça…
L’affaire a fait grand bruit, du moins dans la
région de l’Océan indien, et l’OUA
(Organisation de l’Unité Africaine) s’efforce de
la régler au mieux, avec l’aide prudente de la
France toujours empêtrée dans l’évolution du
statut de Mayotte et qui préfère, une fois n’est
pas coutume, dissimuler son action
diplomatique sous le camouflage de l’Union
Européenne ou (et) de la Francophonie.
Les interventions extérieures des mercenaires
n’ont fait en général que bien peu de victimes,
l’armée comorienne ayant chaque fois, à de
rares exceptions individuelles prés, donné la
preuve de son incapacité à assurer la défense du
13 La rumeur des Comores
territoire quand elle-même n’était pas mêlée aux
entreprises de déstabilisation du pouvoir. Le
ralliement au « Colonel » Denard lors de son
dernier débarquement à Moroni, dans la nuit du
25 au 26 septembre 1995, de la garnison
chargée de la sécurité présidentielle est
suffisamment révélateur de ces prédispositions
factieuses.
Mais il est arrivé aussi qu’en marge de ces
incessants complots des « accidents »
surviennent et fassent des victimes qui, celles-là,
ne portaient pas d’uniforme. Ce ne sont que des
« faits divers », des « affaires » tout au plus qui
ont bien peu de chances de faire carrière dans la
mémoire collective.
C’est à partir d’une de ces « affaires » que j’ai
imaginé l’histoire qui va suivre. S’il vous arrivait,
au détour d’un paragraphe, de reconnaître tel
ou tel personnage, ce n’est peut-être pas le seul
fait du hasard…
Il faut se méfier des journalistes qui
romancent.

Jean Paul Gauch

La Cabridelle – Toulouse – janvier 2001.
14 La rumeur des Comores
CHAPITRE I
– Sitty est enceinte.
Devant l’absence totale de réaction des
habitués du Café du Port Hélène, visiblement
perplexe, se cure longuement la narine gauche.
À l’accoutumée les potins qu’elle colporte
sentencieusement rencontrent plus de succès.
Déçue, elle promène un regard globuleux et
désappointé sur les clients indifférents, tire-
bouchonne son tablier crasseux et repart vers
les cuisines en traînant ses vieilles samaras.
Sur la ligne d’horizon le soleil irradie le lagon
où une horde de gamins, nus et luisants,
s’ébattent en piaillant autour des boutres
échoués à cette heure de marée basse. Au bout
du quai un caboteur fait chauffer ses machines
en crachotant des bulles de fumée grise. Au
large, un tanker immobile, tenu en laisse par de
longs tuyaux noirs, accouche lentement de sa
cargaison de pétrole. On ne manquera pas
d’essence pendant quelques semaines aux
Comores, en cet été 1990.
15 La rumeur des Comores
Hélène bien décidée à ne pas en rester là
revient à la charge :
– Sitty est enceinte. Quand elle presse ses
tétés y a du lait qui coule. Elle nous les a
montrés ce matin. Comme ça !
Tout en parlant elle saisit à pleines mains ses
énormes mamelles toujours prêtes à jaillir du
large boubou et presse énergiquement. Il faut
bien se rendre à l’évidence : Sitty est enceinte.
– De qui ?
La question prend Hélène de court. Elle
hésite, tire-bouchonne à nouveau son tablier, se
racle longuement la gorge, crache sur les
marches du perron et laisse enfin tomber :
– Ze sais pas. Elle non plus d’ailleurs… mais
ça n’a aucune importance.
– T’as raison, on s’en fout. Donne-moi
plutôt une bière et pas une de ces saloperies
polonaises. Une Sud Af bien tapée.
Hélène toise Rambo qui s’est replongé dans
la lecture d’une feuille locale, prend une moue
méprisante et fait lentement demi-tour avant de
chalouper vers le bar, en roulant ses puissantes
fesses en signe évident de provocation.
Elle n’aime pas Rambo, un ancien de la G. P.
qui n’en finit pas de raconter ses guerres, du
temps qu’il faisait partie du corps
expéditionnaire français. En fait il a servi de
chauffeur à un capitaine de la Légion qui se
trouvait au Tchad et, à ce titre, a participé à
16 La rumeur des Comores
l’Opération « Manta » à l’époque où Hissen
Habré faisait ses classes de chef d’état à l’ombre
du drapeau tricolore et aux frais de la
eV République. Les gosses du quartier l’ont
baptisé « Rambo » et il en cultive
soigneusement l’image, sanglé dans des tenues
dont le camouflage a mal résisté à des années de
lessive pour se fondre dans un jaune pisseux où
flotte sa maigre carcasse. L’œil par contre est
resté vif dans le visage bistre encadré d’une
barbe taillée court, comme la moustache. Le
crâne rasé à la légionnaire complète la panoplie.
Sa pension de sous-of lui permet de mener un
train de vie nettement supérieur à celui de la
plupart de ses compatriotes, ce qui lui vaut
autant de respect que de jalousies. Son passage
1à la G.P ., alors que Bob Denard, « protecteur »
des Comores, veillait sur la sécurité du
Président Ahmed Abdallah avant que ce dernier
ne soit abattu d’une rafale de pistolet mitrailleur
dans la nuit du 26 au 27 novembre 1989 dans
2des circonstances restées mystérieuses, son
passage à la Garde présidentielle donc, a été

1. Garde présidentielle créee par Bob Denard en 1978
pour assurer la protection d’Ahmed Abdallah qu’il
venait de mettre au pouvoir après avoir renversé Ali
Soilih.
2 C’est au cours d’une discussion « orageuse » entre Bob
Denard et Ahmed Abdallah que ce dernier a été abattu
« accidentellement ». L’affaire n’a jamais été élucidée.
17 La rumeur des Comores
trop bref pour qu’il ait eu à répondre du
désastre final. Il se vante même d’être un des
rares Comoriens - et c’est vrai qu’ils n’étaient
pas nombreux quoi qu’ils puissent en dire - à
ne pas avoir pactisé avec les mercenaires. Tout
le monde garde religieusement en mémoire
cette soirée désormais « historique » où il a viré
du Café du Port trois ou quatre « Chiens de
guerre » ivres comme des marins
d’Amsterdam…
– Vous avez dit trois ou quatre ? Fatouma,
dis au Monsieur combien ils étaient les Affreux.
Dis-lui qu’ils étaient au moins six… peut-être
même davantage, Monsieur. N’est-ce pas
Fatouma ?
Le scénario était merveilleusement au point.
Fatouma, préposée aux brochettes, poste clé du
Café du Port qu’elle assumait à croupetons,
secouait énergiquement ses nattes pailletées de
cendres de charbon de bois, hochait de la
croupe qu’elle avait suffisamment dodue pour
exciter la convoitise des clients avant de se
redresser pour lancer d’une voix fluette qui
dénotait avec sa corpulence :
– C’est vrai qu’ils étaient au moins six,
Monsieur. Peut-être même plus.
C’était aussi vrai que Sitty était enceinte. On
n’y reviendrait pas.
L’arrivée de Bill réveilla la terrasse. Membre
des Peace Corps, Volontaires américains de la
18 La rumeur des Comores
Paix, il était connu de tout Moroni pour sa
gouaille impétueuse. Il pratiquait la langue du
pays qu’il émaillait de français et d’anglais
quand les mots lui manquaient. Les gens bien
informés – mais qui ne l’était pas au Café du
Port – affirmaient qu’il travaillait pour la C.I.A.,
ce qui, loin de le desservir, ne faisait qu’ajouter
à son prestige.
Du haut des marches il interpella deux filles
qui traînaient leur ennui dans le coin,
1enveloppées de l’éternel chiromani avant de les
abandonner pour entamer une discussion
animée avec un chauffeur de taxi, arrêté au beau
milieu de la chaussée et parfaitement indifférent
aux coups de Klaxon plus complices
qu’impatients d’une demi-douzaine d’automo-
bilistes rigolards.
– Arrête de déconner et viens boire un coup,
lança Rambo sans quitter des yeux sa feuille de
chou.
Bill secoua sa longue tignasse rousse, s’étira
comme un chat, lança un « tchao » retentissant
et finit par s’asseoir, non sans avoir, au passage,
copieusement flatté la croupe de Fatouma sous
l’œil plus envieux que réprobateur d’Hélène.
– Tu as lu le canard, enchaîna Rambo en
gratouillant sa moustache. Ils disent que les

1. Long voile de cotonnade bicolore, le plus souvent
blanc et rouge ou blanc et noir, dont les femmes
s’enveloppent de la tête aux chevilles.
19 La rumeur des Comores
gendarmes ont loupé Max Veillard du côté de la
plage de Shomoni. Il a sauté de la voiture dans
un ravin. Les deux types qui étaient avec lui
sont arrêtés. Ce sont des pécheurs du coin.
J’espère qu’ils vont parler. De mon temps…
– Tu nous emmerdes. On s’en tape de Max.
Ça fait dix fois que ces cons de gendarmes le
laissent filer. Je me demande même s’ils ne font
pas exprès ?
– C’est tous des bons à rien, renchérit
Hélène, ils savent que manger et dormir !
Un éclat de rire général secoua la terrasse,
cette fois bien réveillée. La seule évocation des
« manger et dormir », (lanlalé en comorien)
terme générique pour désigner l’armée faisait
toujours flores. Par ailleurs ce qu’il fallait bien
appeler « l’Affaire Veillard » n’en finissait pas de
dérouler son feuilleton depuis que cet ancien
compagnon de Bob Denard avait été signalé sur
l’île où il serait revenu pour abattre le Président
Djohar, commandité, disait-on, par un parti
d’opposition en exil en France. Décrété ennemi
public, l’image mal photocopiée de son long
visage osseux trônait sur toutes les façades des
édifices publics, promettant une prime de cinq
millions de francs comoriens (100 000 FF à
l’époque) à qui permettrait sa capture « mort ou
vif ».
Rambo ne voulait pas en rester là :
20 La rumeur des Comores
– Toi tu t’en fous, bien sûr. D’aileurs les
amerlos vous vous foutez de tout, sauf du cours
du dollar. On se demande ce que vous venez
branler aux Comores… à part sauter les filles et
fumer de l’herbe. Moi les cinq briques ça
m’intéresse. Avec ça je pourrais racheter le
bistrot du Tanzanien. Je l’appellerais « au
1TAP » et je suis sûr que j’aurais tous les
bidasses du coin.
– C’est ça, tu trouves qu’il y a pas assez de
bordel chez le Tanzanien… Ces mecs passent
leur temps à s’engueuler et à se taper dessus. En
tout cas si tu reprends ce bistrot, moi je fous
plus les pieds ici.
– On perdra pas grand-chose, tu bois que du
Coca et encore si on te le paye !
– Bass, je me casse. Va le chercher ton Max
si t’as encore des couilles !
Bill se leva, esquivant en souplesse la boite de
Coca lancée à toute volée par Rambo et qui
rebondit bruyamment sur la terrasse voisine,
soulevant un concert de protestations des
clients du Tanzanien qui n’avaient rien perdu de
l’incident. Les tables se touchaient et n’eut été la
couleur – blanche pour le Café du Port, jaune
pour l’autre – on aurait pu les confondre.
L’Américain dévala les marches et fila vers les

1. Troupes aéroportées.
21 La rumeur des Comores
quais de sa longue foulée élastique, poursuivi
par une meute de gamins en guenilles.
– C’est pas fini ce cinéma ?
Un mètre soixante, maigre comme un sifflet,
le crâne du docteur Nimbus, le tee shirt
constellé de taches de graisse, le short huileux,
les baskets en ruines, le patron du Café du Port
avait tout du gavroche attardé. Il avait débarqué
un jour à Moroni, quelques années plus tôt,
pour rendre visite à un sien cousin en séjour
militaire et pour fuir la routine désespérante du
service d’entretien d’un lycée technique de
province française. Séduit par le pays il s’était
lancé dans la culture des salades, avait élevé des
poulets en batterie, vendu des œufs, bricolé sur
des chantiers et puis il s’était posé là, sur la
terrasse du Café du Port, comme un oiseau
mouillé. Et il y était resté, assurant plus mal que
bien une gérance boiteuse pour le compte d’un
Indien, propriétaire de la moitié de la médina
voisine y compris la mosquée, qu’il entretenait
avec le plus grand soin, non pas pour s’attirer la
bénédiction d’Allah, dont il se foutait
éperdument, mais pour mériter celle des
notables qui lui faisaient payer très cher leur
sainte protection.
Claude était vite devenu « Papa » Claude ou
« Bako » (le Vieux), célèbre pour ses coups de
gueule et ses frasques amoureuses. Les
serveuses se succédaient chez lui au rythme de
22 La rumeur des Comores
ses fantasmes et d’une virilité que d’aucunes
disaient à toute épreuve mais d’humeur plutôt
changeante. Après avoir goûté de la malgache et
s’y être, disaient les jaloux, cassé les… dents, il
avait résolument opté pour la Comorienne,
sautant allégrement des filles de Moroni à celles
de Mohéli, plus rares et plus farouches. Pour le
moment il forniquait sur Anjouan et plus
précisément avec Sitty, laquelle comme chacun
le savait maintenant, grâce à Hélène, était
enceinte.
– Vous commencez à m’emmerder
sérieusement avec vos histoires. Vous pouvez
pas aller vous engueuler ailleurs ? Les clients
viennent pas ici pour écouter vos salades. Pas
vrai Monsieur Lecomte ?
Monsieur Lecomte hocha la tète d’un air
entendu. La cinquantaine élégante, chemise
blanche et cravate sombre, pli de pantalon –
également blanc – toujours impeccable, il
promenait sur les choses et les gens un regard
bleu lavande et plutôt désabusé. À n’en pas
douter ces yeux là avaient dû voir pas mal de
choses. Il parlait peu, étant de ceux qui ont l’art
d’écouter, ou du moins de faire semblant.
Officiellement il était en congé de la fonction
publique française après plus de vingt ans passés
en poste diplomatique dans différents pays, dont
la plupart africains, pour le Ministère des
Affaires étrangères en qualité d’Attaché de
23 La rumeur des Comores
presse. On lui prêtait volontiers, mais on ne
prête qu’aux riches, des activités plus…
souterraines pour le compte des Renseignements
généraux. Personne ne savait exactement
pourquoi il avait débarqué aux Comores deux
ans plus tôt.
Le Vieux, teigneux comme un roquet, reprit
de sa voix de tète :
– Et d’abord vous y croyez, vous, à cette
histoire de mercenaire ? Pour moi c’est
complètement bidon. Un type qu’on signale
partout à la fois et que finalement personne n’a
jamais vu. Moi, je le croirai quand je le verrai.
Pas avant ! C’est un coup monté par les
journalistes. Pas vrai, Monsieur Lecomte.
D’ailleurs vous, vous devez bien le savoir s’il
existe ou non ce putain de Max ?
Monsieur Lecomte choisit soigneusement
une cigarette dans un étui d’argent extra plat, la
tapota longuement sur son pouce gauche, pour
tasser le tabac, à petits coups précis, la fit rouler
entre ses lèvres. La flamme du briquet alluma
furtivement une lueur ironique dans les yeux
bleus.
– Moi, vous savez je suis comme vous, je
demande à voir.
La voix était profonde, chaude, musicale. Un
rien cabotin il en jouait volontiers.
Claude, manifestement peu convaincu, se
gratta l’oreille droite, remonta d’un coup sec sur
24 La rumeur des Comores
son nez étroit et pointu, des petites lunettes
rondes et métalliques qui ajoutaient s’il en était
besoin au comique du personnage et voyant
bien qu’il n’en tirerait pas davantage préféra
changer de sujet.
– Vous prendrez bien un petit jaune ? C’est
ma tournée.
Le mot fit sursauter Rambo. Le patron du
Café du Port n’avait pas la tournée facile.
– Pour moi une autre bière.
– Toi, on t’a pas sifflé. J’ai dit à Monsieur
Lecomte que je lui offrais un pastis. J’ai pas dit
une tournée générale. Si tu veux une autre bière
tu te la payes. Bass !
Le mot était lâché : bass, c’est en comorien le
point final à toute discussion. Après bass il n’y a
plus rien à ajouter. Rambo, qui connaissait
parfaitement la règle du jeu, se replongea dans
son journal, l’air pincé.
– Salut la compagnie ! Hélène, un jaune en
vitesse, j’ai dit à Bobonne que j’allais essayer
une bagnole. Faut pas qu’je traîne, sinon ce soir
c’est l’hôtel du cul tourné. Alors Fatouma
quand c’est qu’on baise ?
Tonitruant, mécano de son état, taillé comme
un lutteur de foire, Laurent était connu de toute
l’île pour sa grande gueule. Il distribuait avec une
égale générosité les coups à boire et les coups de
boule. Quant aux filles il en consommait autant
que de pastis, ce qui n’était pas peu dire. À l’en
25 La rumeur des Comores
croire il ne sortait les mains du cambouis que
pour les plonger dans les corsages de ses
accortes employées. Son garage en bord de mer
avait la particularité, rarissime en Afrique et
singulièrement en pays musulman, de compter
une demi-douzaine de gamines, de préférence
bien en chair, qu’il occupait à nettoyer les
moteurs.
– Un autre jaune, Hélène. Ce soir je vais
bouffer des moules chez l’Indien en famille et
après java en solo à la Dérobade. Fatouma je te
retrouve à la boîte… Ça va être ta fête, mais tu
feras gaffe de pas me défoncer le tableau de
bord ! Cette conne m’a ruiné la boite à gants en
s’envoyant en l’air la dernière fois que je l’ai
sautée. Et la bagnole était à un client. Ce soir je
prendrai une bâchée, on sera plus à l’aise. Tiens,
salut Sitty. toi aussi faudra que t’y passes.
D’ailleurs si t’étais pas le casse-croûte du Vieux,
y a longtemps que ce serait fait. Un cul pareil si
c’est pas dommage !
Sity évita d’un coup de reins la main
baladeuse, se faufila entre les tables et alla
s’accouder au balcon, offrant à la terrasse le
spectacle toujours apprécié de ses hanches en
amphore, moulées dans un pagne multicolore
qui découvrait des mollets ronds et fermes au-
dessus des bracelets d’argent qui cerclaient les
chevilles. Elle avait vingt ans, du moins c’est ce
qu’elle disait, en paraissait quinze et promenait
26 La rumeur des Comores
dans la vie avec la plus parfaite candeur une
silhouette outrageusement excitante. Les
connaisseurs n’hésitaient pas à affirmer qu’elle
avait les plus beaux seins de Moroni (titre
contesté par Zita Disco, qui faisait commerce de
son avantageuse anatomie un peu plus loin sur la
Corniche). Même que c’était bien dommage
pour ce vieux salopard de Claude ! Dommage ou
pas il fallait se rendre à la raison : pour le
moment c’est lui qui la sautait.
Les relations du couple restaient toutefois
plutôt orageuses et il ne se passait pas de jour
sans que la terrasse du Café du Port soit le
théâtre d’une de ces scènes mémorables et
parfaitement orchestrées. Sitty jouait à merveille
de la jalousie du Vieux. Elle connaissait tous les
chauffeurs de taxi de la ville et adorait se
promener en voiture. Elle se trouvait donc
toujours quelque course à faire et n’avait que
l’embarras du choix pour profiter des services
des taximen – jeunes de préférence – qui
maraudaient dans les parages et se disputaient
avec force invectives, quand ce n’était pas à
coups de poing, l’honneur de l’embarquer. Les
retours étaient homériques.
– Mais qu’est-ce que tu foutais ?
– Je suis allée voir ma sœur.
– Ta sœur ? Ça fait trois fois aujourd’hui que
tu vas voir ta sœur ! Tu me prends pour un
con ?
27 La rumeur des Comores
– Je le prends pour un con ! Non mais vous
entendez comment il me parle ? Il me fait
travailler, il me donne jamais d’argent et en plus
il voudrait m’enfermer. Ce type est un salaud.
Moi, je vais repartir à Anjouan, chez ma mère.
Là-bas au moins j’étais tranquille. Personne
m’emmerdait.
– Fallait y rester. En attendant tu es là et pas
1pour faire la soussou . Va te changer. Y a du
boulot à la cuisine.
Là, Sitty se cambrait, défiant le Vieux de la
pointe des seins, lui jetait une moue méprisante
et se réfugiait dans la douche où il s’empressait
de la rejoindre. Une série de gémissements
mouillés fusait à travers les claustras et Claude
réapparaissait en rajustant son short, écarlate
derrière ses lunettes rondes, promenant sur la
terrasse l’air satisfait du mâle triomphant. C’est
ainsi qu’il fallait parler aux femmes…
– T’as raison, Vieux, avec les filles faut avoir
la manière. Moi avec Bobonne… oh merde
j’suis encore à la boure. Je vais me faire
engueuler. Alors Fatouma c’est d’accord pour
ce soir et c’est pas la peine de mettre une
culotte, ça gagne du temps ! Salut la compagnie.
Hélène, tu mets ça sur mon compte. Je passerai
te payer demain.

1. Prostituée en Comorien.
28 La rumeur des Comores
Le vrombissement du moteur fut couvert par
une vague de décibels déferlant des minarets
voisins. À grand renfort de haut-parleurs les
muezzins de service invitaient les croyants à la
1prière du crépuscule, la quatrième, « maharabi ».
Aussitôt une foule d’hommes se pressa dans la
rue, bouquet ambulant de boubous blancs, piqué
ça et là des tâches rouges et noires des turbans et
des écharpes des notables ondulant comme
serpentins au souffle de la brise.
– Tchao, je change de crémerie. Sinon tout
Moroni va savoir que je ne vais pas à la
mosquée et c’est pas bon pour mes affaires.
Les affaires de Rambo se résumaient en un
mot : « mbkara mbkara », le terme le plus
employé de tout le vocabulaire comorien, en
réalité emprunté au malgache. Générique de tout
ce qui n’est pas circuit officiel ou légal, de tout ce
qui se vole, s’échange, se vend, se revend, du
paquet de cigarettes au carton de whisky, en
passant par les pièces détachées en tout genre, la
viande de Madagascar, la bière polonaise, le riz
américain, les voitures et les étoffes de Djedda,
les parfums de Paris, les bouteilles de gaz, le
cognac charentais, etc…
Rien de ce qui se consomme sur l’île
n’échappe au cheminement tortueux de ce

1. On compte cinq prières quotidiennes s’étalant de
quatre heures du matin à minuit.
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