La semaine des six samedis

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La retraite, tant attendue par certains, se révèle être un
moment de séparation. Seul l’état d’esprit avec lequel on
s’engage dans ce nouvel espace-temps permet de le vivre
pleinement en savourant tous ses instants. Mes deux premières
années m’ont appris à appréhender ce nouveau « job », l’esprit
et le coeur ouverts en le par tageant avec les souvenirs qui me
poussent en avant.

« Un mois, un mois que j’appartiens à la catégorie de ceux qui
ont encore des fourmis dans les jambes, prêts à se lever tôt,
prendre rapidement un café et partir pour une journée
chargée, comme il se doit, mais qui, désormais, ont toute la
journée devant soi, enveloppés d’un calme presque religieux
et qui sont encore par la pensée auprès de leurs collègues.
Les premières semaines, je n’osai sortir, pas même pour aller
chercher le courrier ! »


Plusieurs vies en une seule.

D’abord cadre dans une industrie papetière (Sopalin), puis dans
un organisme national de formation pro fessionnelle pour adultes
(AFPA) tout en étant associée à un commerce en restauration
pendant près de vingt ans – les semaines de travail se demandaient
ce qu’étaient les 35 heures.

Soixante-quatre ans, mariée, deux enfants, j’exerce depuis un
autre travail à plein temps : la retraite, qui me permet de multiplier
toutes les passions qui restaient en suspens faute de temps
libre, entre autres le plaisir d’écrire.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954086224
Nombre de pages : non-communiqué
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La Semaine des « Six Samedis » Encore quelques semaines de congés et ensuite je serai en retraite. Dieu que je n’aime pas cette expression ! Donc, bientôt en retraite, il me faudra rentrer dans cette nouvelle « activité » : la retraite… C’est quoi, en fait, la retraite ? En retraite ? Se mettre en retraite ! Aller en retraite… Est-ce une retraite spirituelle telle qu’on peut la vivre dans un endroit privilégié où l’on se met en retrait de ses anciennes activités ? Catholique, bouddhiste, tibétain, islam, laïque, chacun propose, dans une rupture momentanée des activités ordinaires, un temps de réflexion, de retour sur soi-même et de découverte de soi.
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Je ne crois pas que c’est ce que l’on entend dans l’expression « partir en retraite » lorsqu’on arrête de travailler, l’âge légal de la retraite arrivé. La retraite, c’est quoi alors? Se mettre en retrait de tout ce que l’on a connu ? Non, pour moi ce n’est pas un retrait, mais je le sens plutôt comme une séparation. Je dirai même plus, je le sens comme la coupure instantanée d’une vie sociale riche en échanges. C’est laisser, sans se retourner, toute une partie de sa vie, de ses connaissances, de ses collègues, de ceux avec qui on vivait plus de huit heures par jour. Séparation, oui ! Vraiment, la retraite est une séparation qu’il me faudra régler entre moi et… moi.
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… cette fois-ci, j’y suis ! Un mois… un mois que j’appartiens à la catégorie de ceux qui ont encore des fourmis dans les jambes, prêts à se lever tôt, prendre rapidement un café et partir pour une journée chargée, la tête pleine de rendez-vous, de dossiers à compléter ou de solutions à trouver. Plus jeune, je ne m’imaginais pas sans une activité professionnelle – femme au foyer : je ne le concevais même pas. J’avais besoin de montrer ce dont j’étais capable, d’exister vis-à-vis des autres, être reconnue pour moi-même. Mes changements de fonctions furent pour moi des challenges que je voulais absolument réussir. J’avais connu le chômage comme bon nombre d’entre nous, et cela avait été une souffrance autant physique que morale. Désormais, la journée devant moi, enveloppée d’un calme presque religieux, je suis chez moi, mais encore par la pensée, auprès de mes collègues : des collègues devenus avec le temps des amis, avec qui bonheurs et tracasseries de
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chaque jour avaient été partagés sans compter ; des collègues que j’appréciais et à qui j’aurais confié mes clefs sans problème. Discussions, conseils, quelques fois très intimes, réflexions que l’on n’exprime pas forcément chez soi, étaient le lot quotidien échangé. Je me suis aperçue pendant toutes ces années, qu’il était souvent plus facile de parler d’un problème personnel, récurrent ou d’un souci temporaire à quelqu’un qui n’est pas impliqué émotionnellement et ne connaissant pas ses proches. Cette personne a un regard extérieur, du recul, et peut apporter sa propre expérience dans ces discussions. On dit souvent que les coiffeurs sont des « psys » improvisés. Je crois que cette profession devrait se méfier également des bons collègues. C’est une concurrence non déclarée qui fait très souvent preuve de bon sens et de patiente écoute. De cela, j’en suis sûre. Les premières semaines, je me sentis perdue. Un cocon m’enveloppait, érigeant un vide énorme autour de moi. Envahie par une sensation oppressante, très bizarre, presque culpabilisante, je
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n’osais sortir, pas même pour aller dans le jardin ! Etais-je en train de devenir agoraphobe ? Peut-être mon époux s’en était-il aperçu, car le soir, rentrant de son travail, il plaisantait : — Alors, tu t’es levée à quelle heure ? Je n’avais jamais répondu à cette question même lorsque j’appartenais à la vie dite « active », il le savait. Ma réponse était toujours renfrognée : — Lorsque je me suis réveillée. Il continuait : — La journée n’a pas été trop dure ? Personne ne t’a ennuyée ? Pas de dossier en souffrance… ? Des réunions inattendues peut-être ? C’était difficile pour moi de lui expliquer ce que je ressentais. Alors, sur le même ton de la plaisanterie : — Une journée épuisante, oui ! Voyons… J’ai fait la police : bagarre de chats dans la véranda… Les mâles errants laissent leurs traces au bas de
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l’escalier de la cave… J’ai de quoi mener une enquête d’expert. Je n’irai pas jusqu’à faire des prélèvements… Les coupables sont repérés. … Ah, oui, il y a eu un coup de fil inconnu : je n’ai pas répondu… … Et puis j’ai fait des confitures… un nouveau mélange. Je suis allée également à la boîte aux lettres. Trois factures à régler. J’ai pensé aussi à faire une liste de courses pour demain. Tu comprends bien que je ne pouvais pas tout faire aujourd’hui. … En réfléchissant, oui, j’ai été un peu débordée. Oui vraiment, une journée épuisante ! Que fallait-il que je fasse pour passer ce cap ? Retourner au travail ? Téléphoner à ceux dont je savais combien le travail était stressant, prenant ? Non ! Je pensais que c’eût été gênant pour eux. La rupture était belle et bien là. « La retraite ne pouvait pas être uniquement cela » me dis-je. Je ne le concevais pas. Je devais trouver
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la bonne porte. Je devais me trouver, me retrouver. Pourtant, je m’étais préparée à la retraite. J’avais plein de projets et je pensais vraiment pouvoir les mettre en place : vendre sur le « net » des confitures et des plats cuisinés et stérilisés par mes soins. J’avais tellement d’idées de parfums et d’aromates que je pourrais en écrire un livre ! Mais, ce n’était pas ce que je pensais. Ce que je croyais être un passe-temps sympathique prenait l’allure d’une véritable entreprise : les difficultés légales, la mise en conformité d’une cuisine professionnelle, tout cela m’emmenait bien trop loin. Ce n’était pas ce que je recherchais. Je voulais, avant tout, me faire plaisir et le partager. En attendant, je donnais mes confitures et restais à me torturer les méninges… sans bouger de chez moi. Finalement, ce fut le nouveau calendrier qui me permit de renouer avec le monde. Nous étions dans les derniers jours du mois de janvier et je
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pouvais encore souhaiter une bonne année à tous ceux que je croisais, connus ou inconnus… A cette période de l’année, les gens se parlent plus volontiers, même dans la rue, sûrement parce qu’ils veulent faire table rase de l’année passée, en espérant que la prochaine serait mieux, en tout cas différente. « Allez », me dis-je, « lance-toi. Tu ne crains rien, c’est le moment ou jamais ! » La journée était particulièrement froide, et le soleil était de sortie. L’air était frigorifiant mais revigorant. Je partis donc chercher du pain au bout de ma rue et par une « Bonne année » par ci – « Bonne année » par là – « Un espoir d’argent, mais surtout la santé » – « Des beaux petits-enfants et une réussite professionnelle » – tout y passe… et avec le sourire. Quant aux têtes connues, on se propose, avec bonne humeur, de s’embrasser pour l’année à venir… Et voilà comment je fis le tour de mes commerçants : boulangère – boucher – épicière et postière… Plus d’une heure s’était écoulée et je me retrouvai dans mon jardin – frigorifiée mais
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légère… légère… comme une bulle dans ce ciel d’azur. Après six semaines, mes petits commerçants me virent quasiment tous les jours… je réappris le monde. En fait, je découvris la vie de mon quartier sous un autre angle, moi qui, auparavant, partais vers 7 h et ne revenais que vers 19 h. En fonction de mes levers et de mes besoins de sorties, mon quartier prit un tout autre visage. A 8 h, j’apercevais la 2CV des religieuses venant chercher leur fournée de pains pour toute leur communauté. « La communauté des Béatitudes », communauté religieuse qui, entre autres, ouvre ses portes à qui veut prendre du recul pour une retraite spirituelle, cette fois-ci, dans un environnement privilégié. Je reconnaissais les deux « marcheuses » bonnets, gants et joggings d’hiver – qui fonçaient à 10 h sonnantes, tête baissée dans une allure plus proche d’un pas de course que celui d’une marche sympathique. Ce qui ne les empêchait pas de discuter et de plaisanter. Je les retrouvais un peu
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plus tard dans l’autre sens de leur circuit, toujours en parlant. Elles devaient faire un repérage, c’est sûr ! Ma petite postière, prenant sa pose tous les jours à 11 h, se taillait une bavette avec la factrice en deux roues et celle des colis en voiture, tout en fumant une cigarette. Je mettais enfin un visage sur celles qui me déposaient des avis de passage. Je profitai de différentes rencontres pour leur demander leur prénom, ainsi plus qu’une tête je pouvais les identifier. C’était plus sympathique ! J’entendais la sonnerie de midi et quart pour le repas de cantine de l’école devant chez moi, et les cris des enfants qui se cherchaient dans une cour qui devait leur sembler immense au vu de leur petit gabarit. On aimerait bien être petite souris pour les voir à table… La « vieille dame qui parle toute seule et qui tire son cadi » passait tous les jours deux fois dans le même sens à très peu de temps d’intervalle vers 10 h : à croire qu’elle avait un circuit ou qu’elle perdait la mémoire ! A moins qu’elle ne soit de connivence avec les deux marcheuses.
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