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La servante noire

De
127 pages


" Mon heure noire était toujours en moi, comme une blessure inerte et fantôme avec laquelle il me fallait vivre sans cesser d'exister. Mais mon amour absolu pour cette femme s'était refugié dans ma bosse. "






L'amour est aveugle, qui porte l'un vers l'autre deux jeunes êtres qu'a priori tout sépare : d'un côté, Tancrède, cadet de l'une des plus importantes familles de la noblesse de robe normande ; de l'autre, Sophie, la servante du château. À y regarder d'un peu près, pourtant, ils ont quelque chose en commun, à savoir leur " différence ". Tancrède de Miromesnil est venu au monde avec un handicap physique : il est bossu. Quant à Sophie, née Zénaïde sur quelque île lointaine, elle est également reconnaissable entre tous pour la simple raison qu'elle a la peau noire.



Un double événement vient contrarier l'histoire de cet impossible amour naissant. L'annonce de la mort de son frère aîné - qui fait de Tancrède l'héritier présomptif des Miromesnil et lui confère un rôle politique en tant que parlementaire - est, en effet, suivie de celle de la jacquerie suscitée par l'instauration d'un nouvel impôt royal dans la région. Tancrède, jeune homme au caractère impulsif et à l'âme romantique, voit dans ce soulèvement des " petits " contre les " gros " l'occasion d'une revanche sur le sort. Il prend résolument fait et cause pour le peuple et précipite Sophie dans les bras de Jean, un paysan attaché au domaine familial, dont il envie secrètement la vigueur et la beauté.



Librement inspiré de la révolte des va-nu-pieds, qui secoua la Normandie au XVIIe siècle, La Servante noire clôt en beauté " La trilogie des servantes ". Tancrède, le " bancroche ", comme il n'hésite pas à se nommer, sorte de cousin contrefait de Fabrice à Waterloo, Sophie, servante à la voix d'ange et amante à la dévotion héroïque, mais encore Jean, tour à tour sombre et lumineux, l'abbé Vatelot, discrète conscience politique et morale de la jeunesse révoltée, ou Mme de Miromesnil, mère meurtrie par les disparitions de son fils puis de son mari, et qui cependant se révèle dans l'adversité... Autant de portraits sensibles que ce plaidoyer en faveur de la différence transforme, sous la plume inspirée de Martine Marie Muller, en figures inoubliables.






RÉSUMÉ








Lors d'une promenade dans les bois qui environnent le château de Miromesnil, le jeune Tancrède et l'abbé Vatrelot découvrent, au pied d'un arbre, le corps gisant d'une petite fille noire. Rapidement remise sur pied et au terme d'une enquête de voisinage infructueuse pour retrouver ses propriétaires, l'enfant tombée du ciel rejoint la domesticité des Miromesnil, qui s'en entichent autant pour la couleur de sa peau, " phénomène " unique dans la région, que pour la beauté du chant produit par sa voix d'ange.



Maintenu quelque peu en lisière de la famille en raison de son handicap, Tancrède le bossu a tout loisir d'initier la nouvelle venue, absurdement baptisée Sophie par Mme de Miromesnil, aux mœurs de la vie au château. Les années passant, l'attachement qui le lie à Sophie se meut peu à peu en véritable passion. Devenue une magnifique jeune femme, Sophie attise également les convoitises des jeunes paysans de la région. Le comportement de l'un d'eux - Jean - est regardé avec suspicion par Tancrède.



Contre toute attente, et parce que le " bancroche " s'estime indigne d'elle et de mériter le bonheur, le bouillonnant et ombrageux Tancrède pousse pourtant Sophie à s'unir à Jean. Préférant fuir plutôt que de faire face, le jeune homme disparaît de Miromesnil. Quelque temps plus tard, l'annonce de la mort prématurée de son frère aîné Henri l'y ramène. Le voilà promu conseiller à la Grand'Chambre du parlement de Rouen en lieu et place d'Henri.



Dans une taverne de Rouen, par la bouche du jeune avocat François Rossignol, Tancrède apprend que le roi veut imposer la gabelle à la Normandie et que le peuple, en effervescence, attend des parlementaires leur soutien au soulèvement qui couve. Sans même y réfléchir, Tancrède se rallie à la cause des paysans et tente à la fois de convaincre le Parlement du bien-fondé des revendications populaires et de susciter des vocations chez les paysans.



Ayant rejoint la clandestinité, Tancrède se réfugie dans les bois où, au côté des paysans, au premier rang desquels Jean, il se familiarise à l'usage des armes sous les ordres du redoutable Honoré de Bois-Guillaume, dit le Dogue Noir. Entraînés, les hommes du Doge Noir affrontent les soldats du roi au cours de plusieurs escarmouches. Lors de l'une d'elles, Tancrède est pris en chasse par l'ennemi. Il trouve asile dans la ferme de Sophie et Jean, qu'en l'absence de son mari la jeune femme occupe seule.



Bloqué pendant plusieurs semaines par la neige, Tancrède et Sophie vivent enfin l'histoire d'amour longtemps empêchée. Mais une fois les beaux jours revenus, Tancrède doit rallier la troupe du Dogue Noir et laisser derrière lui Sophie. Dans les bois, le combat à venir s'organise : il est l'heure de regagner Rouen, vers laquelle convergent tous les paysans insurgés afin de livrer la bataille décisive aux hommes du roi.



Après avoir entrevus la victoire et mis à mort le receveur des impôts royaux, les émeutiers sont finalement battus. La révolte matée, Lamoignon de Blancmesnil, grand chancelier et représentant du roi, décide de faire pendre en place publique, pour l'exemple, dix rebelles issus du peuple, parmi lesquels Jean. Il décide également de condamner la province à nourrir et loger la troupe pendant six mois. Les parlementaires, eux, ne paieront pas de leur vie pour les crimes commis et le sang versé.



La paix revenue, Tancrède se met en tête de retrouver Sophie, désormais veuve, mais elle semble s'être volatilisée. De guerre lasse et pour sauver la famille Miromesnil d'une ruine certaine, souhaitée par le roi, Tancrède accepte un mariage de raison ; il s'unit à Geneviève de Bois-Préau, qui lui donne un fils.



Devenu un parlementaire en vue, spécialisé dans les questions juridiques, Tancrède cède un jour à l'insistance de son ami avocat Étienne le Cauchois, qui le conduit à Dieppe visiter l'institut des Filles du Bon Pasteur. C'est là qu'il retrouve pour la première fois la trace de Sophie...






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1.
Était-ce le jour ou la nuit, lorsque je me suis assoupi dans mon fauteuil et que j'ai rêvé qu'elle était de retour à Miromesnil ? Elle marchait dans la grande allée qui mène au château, avançant, non de ce pas vif que je lui avais toujours connu, mais du pas flottant du fantôme fugitif de ma jeunesse et de mes illusions perdues. Elle émergeait d'un écrin de voiles de brume dont les lambeaux accompagnaient la fluidité de son pas, le lent mouvement de sa robe grise. Ses grands yeux noirs, fixés sur moi, brillaient comme deux pépites de cette pierre volcanique venue du Nouveau Monde, l'obsidienne, que me montra un jour un apothicaire de Dieppe. Deux éclats noirs brûlants et tranchants qui rougeoyaient pourtant comme de l'amadou. Soudain, une tache apparut au milieu de sa robe, qui s'élargit de plus en plus, rose rouge qui s'épanouit, s'avançant vers moi, qui engloutit l'allée, le grand orme près du saut-de-loup. L'incendie crépitait au cœur même de son tablier, qui emplit mon âme, et mon corps, et tout le château. Je me suis réveillé en sursaut, le cœur battant, le corps caparaçonné de suées glacées et j'ai fixé, hagard, le crépitement des flammes dans la cheminée, puis j'ai tourné les yeux vers le lit. La main tremblante, j'ai tenté de me servir un verre de ce vin dont j'exige, chaque soir, une carafe en sentinelle près de mes écritoires, mais j'y ai renoncé. J'ai détourné les yeux du baldaquin clos, je suis allé à la fenêtre, j'ai tiré le lourd rideau de velours noir et contemplé l'allée noyée par cette heure grise, entre chien et loup. Le grand orme, près du mur des communs, au tronc souffrant et aux branches dépouillées par l'hiver, a, comme toujours, attiré mon regard. Il ne m'est guère possible d'y poser les yeux sans penser à ce 1 jeune ancêtre, Noël de Miromesnil, qui s'y pendit . L'allée, jusqu'à l'orée du bois, était déserte, fendue par le long fossé transversal, ce saut-de-loup qui nous a toujours protégés des bêtes sauvages mais pas du malheur. J'ai refermé le rideau et je me suis à nouveau laissé choir dans mon fauteuil car les élancements de mon dos et la vieille douleur de ma cuisse se réveillaient. Cette dernière blessure aussi me parlait d'elle, douleur fouissant ma chair comme autrefois le scalpel du chirurgien y avait plongé à vif. Puis le mal a diminué, le mouvement pendulaire de mon cœur a repris son cours ; je me suis peu à peu laissé enrober dans l'étoffe molle de ma rêverie. J'ai fermé les yeux. Je revoyais la courbe délicate de son cou de miel sombre, la ligne fluide de sa taille, et la nuit est devenue tout à fait noire. Noire comme le souvenir. Noire comme Némésis, fille des ténèbres, vengeresse souveraine des excès des hommes, taillée dans le marbre noir de Phidias. Noir fécond et fertile. La terre est noire, comme le feu est rouge et l'eau verte. Le rouge pour ceux qui combattent, le noir de la caverne matricielle pour ceux qui travaillent. Non pas caverne. Non pas sépulcre, ou prison : le noir, c'est la vie ; le noir, c'est la douleur. Je me souviens de chacune des cicatrices qui zébraient le grain parfait de sa peau ; elle avait la brillance de la martre zibeline, le plus beau de tous les noirs tirés du monde naturel. Cette femme fut mon heure noire, et j'ai fait tendre la chambre, dans laquelle je me tiens encore, aux couleurs de funérailles que fut cettehora nigra, disait mon maître de latin. Tentures noires aux fenêtres et sur les murs, meubles de noyer. J'ai réduit la mesure de mon appartement et de mon existence à celles de son souvenir. Je ne suis plus habillé que de noir. Je recherche le silence des couleurs dans les silences de l'amour. Il n'y a pas d'autre couleur que le noir. — Monsieur Tancrède ! Votre traduction est non point fausse, mais approximative ! m'expliqua un jour mon maître, l'abbé Vatelot, plantant son doigt taché d'encre au milieu
de ma feuille.Ater veut bien dire « noir », mais un noir mat et terne, alors queniger exprime un noir brillant. Comme nous trouvonsalbus etcandidus« blanc » ; pour pernigerexprime un noir très sombre,subnigerun noir au reflet violet, etnigrita rappelle le noir mauresque. Le noir, Tancrède, est une grave couleur, subtile et délicate à exprimer ! Curieux impénitent, mourant d'ennui auprès du médiocre élève qui lui était échu et vivant au sein d'une famille pour qui les choses de l'esprit étaient insignifiantes, l'abbé me prenait pour confident, m'assommant de ses conférences et questionnements scientifiques qui comblaient ma solitude. — Vous ai-je déjà entretenu de ce M. Newton ? Aurais-je répondu oui, revenons à Virgile, je vous prie, que la peine se fût perdue. Il me fallait, sans battre de l'œil, avaler son salmigondis en faisant bonne figure. — Un grand savant ! Un Anglais, ce qui est regrettable, mais peut-être le plus grand esprit de ce temps. Savez-vous qu'il a prouvé que l'œil ne voit que les préjugés, que seule la physique est source de vérité ? — Quelle vérité, monsieur l'abbé ? — Newton a taillé des verres, poursuivit-il, les yeux au plafond, comme s'il avait pu y voir les planètes de ce M. Newton. Dans ces verres, il a observé et découvert que la lumière du soleil ne s'atténue ni ne s'obscurcit, mais qu'elle forme une tache colorée et allongée, à l'intérieur de laquelle elle se disperse en plusieurs rayons qui forment une séquence chromatique, toujours la même : le spectre. — Le spectre, monsieur l'abbé ? demandai-je par politesse. — On peut donc décomposer et recomposer la lumière solaire en partant des rayons colorés. La lumière ne s'affaiblit pas pour donner les couleurs, mais elle est elle-même, de manière innée, formée de la réunion de diverses lumières colorées : découverte fondamentale ! Désormais la lumière et les couleurs qu'elle contient sont identifiables, reproductibles, maîtrisables, mesurables ! — À quoi peut bien servir la mesure de la couleur, monsieur l'abbé ? — À mesurer un nouvel ordre chromatique, autant dire un nouvel ordre du monde ! Il s'agit désormais d'une séquence continue, qui était inconnue jusque-là : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge ! L'ordre des couleurs ne se trouve plus respecté, le rouge ne se situe plus au centre de la séquence mais à l'extrémité, le vert prend place entre le bleu et le jaune, confirmant ce que les peintres et les teinturiers faisaient depuis des siècles, mais dans ce nouvel ordre, il n'y a plus de place pour le noir et le blanc : c'est une révolution, Tancrède, une révolution ! Le noir et le blanc ne sont plus des couleurs, ils sont hors du spectre, donc hors du monde ! Je n'ai jamais lu ce M. Newton, ni rien compris à ce que m'expliquait mon précepteur, mais si je me souviens de cette leçon-là, c'est parce que, quelques heures plus tard, durant notre promenade quotidienne dans le bois qui enserre le château de Miromesnil, nous allions y découvrir un être « hors du spectre, hors du monde ». Je ne savais pas encore que mon existence et mes certitudes allaient un jour s'en trouver bouleversées, les miennes et celles du château, mais aussi celles du pays. L'ordre du monde, et non point seulement celui de notre monde normand, en serait ébranlé. J'ai participé à cet ébranlement des choses, des êtres et du roi, pour mon plus grand bonheur et mon plus grand malheur, avant que ne tombât le couperet de la condamnation. Je ne sais si j'ai bien fait, si j'ai mal fait, je ne sais si le sang sur mes mains me sera jamais pardonné, mais j'entrerai dans la mort en n'arborant aucune autre puissance que celle de ma faiblesse. Car si j'ai porté les faibles et les impuissants, l'espace d'une embellie, pour ne les conduire qu'au sacrifice, ce sont ces faibles et ces impuissants qui me porteront jusqu'au Ciel. Et ma Némésis marchera à mes côtés.
1Cf. Mademoiselle des palissages, Robert Laffont, 2010.
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