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DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur
Terre-mégère, 1993. Les Amants du pont d'Espagne, roman, 1995. Froidure, le berger magnifique, roman, 1997 (prix du Printemps du Livre, 1997). Terres brûlantes, roman, 1998. La Porte, roman, 1999 (prix Mémoire d'Oc, 1999). Les Ronces de fer, roman, 2000. Adieu la vie, adieu l'amour, roman, 2001. Les Cèdres du roi, roman, 2002. Le Dernier des pénitents, roman, 2003 (prix Maupassant, 2003). Je l'appellerai Éden, roman, 2004. L'Homme de la frontière, roman, 2005. Quai des Amériques, roman, 2006. Les Enfants de l'arche, roman, 2008. La Belle Camarade, roman, 2009. La Trilogie des servantes 1.Mademoiselle des palissages, roman, 2010. 2.La Servante de Monsieur Vincent, roman, 2010.
Aux Éditions Publisud
Dimanche les abeilles, roman, 1990.
MARTINE MARIE MULLER
LA SERVANTE NOIRE
La trilogie des servantes
* * * roman
ROBERT LAFFONT
© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2011. En couverture : © John Foley / Trevillion Images. © M. S. Lewis / Corbis Dépôt légal : mai 2011
ISBN numerique : 978-2-221-12654-7
Ouvrage composé et converti par Etianne composition
Si cette servante noire affirme que nous ne devenons qu'une très petite part de nous-mêmes, je souhaite cependant à mes trois enfants chéris, Sarah, Joris, Victoria, le bonheur de vivre toutes leurs vies.
Première partie
1.
Était-ce le jour ou la nuit, lorsque je me suis assoupi dans mon fauteuil et que j'ai rêvé qu'elle était de retour à Miromesnil ? Elle marchait dans la grande allée qui mène au château, avançant, non de ce pas vif que je lui avais toujours connu, mais du pas flottant du fantôme fugitif de ma jeunesse et de mes illusions perdues. Elle émergeait d'un écrin de voiles de brume dont les lambeaux accompagnaient la fluidité de son pas, le lent mouvement de sa robe grise. Ses grands yeux noirs, fixés sur moi, brillaient comme deux pépites de cette pierre volcanique venue du Nouveau Monde, l'obsidienne, que me montra un jour un apothicaire de Dieppe. Deux éclats noirs brûlants et tranchants qui rougeoyaient pourtant comme de l'amadou. Soudain, une tache apparut au milieu de sa robe, qui s'élargit de plus en plus, rose rouge qui s'épanouit, s'avançant vers moi, qui engloutit l'allée, le grand orme près du saut-de-loup. L'incendie crépitait au cœur même de son tablier, qui emplit mon âme, et mon corps, et tout le château. Je me suis réveillé en sursaut, le cœur battant, le corps caparaçonné de suées glacées et j'ai fixé, hagard, le crépitement des flammes dans la cheminée, puis j'ai tourné les yeux vers le lit. La main tremblante, j'ai tenté de me servir un verre de ce vin dont j'exige, chaque soir, une carafe en sentinelle près de mes écritoires, mais j'y ai renoncé. J'ai détourné les yeux du baldaquin clos, je suis allé à la fenêtre, j'ai tiré le lourd rideau de velours noir et contemplé l'allée noyée par cette heure grise, entre chien et loup. Le grand orme, près du mur des communs, au tronc souffrant et aux branches dépouillées par l'hiver, a, comme toujours, attiré mon regard. Il ne m'est guère possible d'y poser les yeux sans penser à ce 1 jeune ancêtre, Noël de Miromesnil, qui s'y pendit . L'allée, jusqu'à l'orée du bois, était déserte, fendue par le long fossé transversal, ce saut-de-loup qui nous a toujours protégés des bêtes sauvages mais pas du malheur. J'ai refermé le rideau et je me suis à nouveau laissé choir dans mon fauteuil car les élancements de mon dos et la vieille douleur de ma cuisse se réveillaient. Cette dernière blessure aussi me parlait d'elle, douleur fouissant ma chair comme autrefois le scalpel du chirurgien y avait plongé à vif. Puis le mal a diminué, le mouvement pendulaire de mon cœur a repris son cours ; je me suis peu à peu laissé enrober dans l'étoffe molle de ma rêverie. J'ai fermé les yeux. Je revoyais la courbe délicate de son cou de miel sombre, la ligne fluide de sa taille, et la nuit est devenue tout à fait noire. Noire comme le souvenir. Noire comme Némésis, fille des ténèbres, vengeresse souveraine des excès des hommes, taillée dans le marbre noir de Phidias. Noir fécond et fertile. La terre est noire, comme le feu est rouge et l'eau verte. Le rouge pour ceux qui combattent, le noir de la caverne matricielle pour ceux qui travaillent. Non pas caverne. Non pas sépulcre, ou prison : le noir, c'est la vie ; le noir, c'est la douleur. Je me souviens de chacune des cicatrices qui zébraient le grain parfait de sa peau ; elle avait la brillance de la martre zibeline, le plus beau de tous les noirs tirés du monde naturel. Cette femme fut mon heure noire, et j'ai fait tendre la chambre, dans laquelle je me tiens encore, aux couleurs de funérailles que fut cettehora nigra, disait mon maître de latin. Tentures noires aux fenêtres et sur les murs, meubles de noyer. J'ai réduit la mesure de mon appartement et de mon existence à celles de son souvenir. Je ne suis plus habillé que de noir. Je recherche le silence des couleurs dans les silences de l'amour. Il n'y a pas d'autre couleur que le noir. — Monsieur Tancrède ! Votre traduction est non point fausse, mais approximative ! m'expliqua un jour mon maître, l'abbé Vatelot, plantant son doigt taché d'encre au milieu
de ma feuille.Ater veut bien dire « noir », mais un noir mat et terne, alors queniger exprime un noir brillant. Comme nous trouvonsalbus etcandidus« blanc » ; pour pernigerexprime un noir très sombre,subnigerun noir au reflet violet, etnigrita rappelle le noir mauresque. Le noir, Tancrède, est une grave couleur, subtile et délicate à exprimer ! Curieux impénitent, mourant d'ennui auprès du médiocre élève qui lui était échu et vivant au sein d'une famille pour qui les choses de l'esprit étaient insignifiantes, l'abbé me prenait pour confident, m'assommant de ses conférences et questionnements scientifiques qui comblaient ma solitude. — Vous ai-je déjà entretenu de ce M. Newton ? Aurais-je répondu oui, revenons à Virgile, je vous prie, que la peine se fût perdue. Il me fallait, sans battre de l'œil, avaler son salmigondis en faisant bonne figure. — Un grand savant ! Un Anglais, ce qui est regrettable, mais peut-être le plus grand esprit de ce temps. Savez-vous qu'il a prouvé que l'œil ne voit que les préjugés, que seule la physique est source de vérité ? — Quelle vérité, monsieur l'abbé ? — Newton a taillé des verres, poursuivit-il, les yeux au plafond, comme s'il avait pu y voir les planètes de ce M. Newton. Dans ces verres, il a observé et découvert que la lumière du soleil ne s'atténue ni ne s'obscurcit, mais qu'elle forme une tache colorée et allongée, à l'intérieur de laquelle elle se disperse en plusieurs rayons qui forment une séquence chromatique, toujours la même : le spectre. — Le spectre, monsieur l'abbé ? demandai-je par politesse. — On peut donc décomposer et recomposer la lumière solaire en partant des rayons colorés. La lumière ne s'affaiblit pas pour donner les couleurs, mais elle est elle-même, de manière innée, formée de la réunion de diverses lumières colorées : découverte fondamentale ! Désormais la lumière et les couleurs qu'elle contient sont identifiables, reproductibles, maîtrisables, mesurables ! — À quoi peut bien servir la mesure de la couleur, monsieur l'abbé ? — À mesurer un nouvel ordre chromatique, autant dire un nouvel ordre du monde ! Il s'agit désormais d'une séquence continue, qui était inconnue jusque-là : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge ! L'ordre des couleurs ne se trouve plus respecté, le rouge ne se situe plus au centre de la séquence mais à l'extrémité, le vert prend place entre le bleu et le jaune, confirmant ce que les peintres et les teinturiers faisaient depuis des siècles, mais dans ce nouvel ordre, il n'y a plus de place pour le noir et le blanc : c'est une révolution, Tancrède, une révolution ! Le noir et le blanc ne sont plus des couleurs, ils sont hors du spectre, donc hors du monde ! Je n'ai jamais lu ce M. Newton, ni rien compris à ce que m'expliquait mon précepteur, mais si je me souviens de cette leçon-là, c'est parce que, quelques heures plus tard, durant notre promenade quotidienne dans le bois qui enserre le château de Miromesnil, nous allions y découvrir un être « hors du spectre, hors du monde ». Je ne savais pas encore que mon existence et mes certitudes allaient un jour s'en trouver bouleversées, les miennes et celles du château, mais aussi celles du pays. L'ordre du monde, et non point seulement celui de notre monde normand, en serait ébranlé. J'ai participé à cet ébranlement des choses, des êtres et du roi, pour mon plus grand bonheur et mon plus grand malheur, avant que ne tombât le couperet de la condamnation. Je ne sais si j'ai bien fait, si j'ai mal fait, je ne sais si le sang sur mes mains me sera jamais pardonné, mais j'entrerai dans la mort en n'arborant aucune autre puissance que celle de ma faiblesse. Car si j'ai porté les faibles et les impuissants, l'espace d'une embellie, pour ne les conduire qu'au sacrifice, ce sont ces faibles et ces impuissants qui me porteront jusqu'au Ciel. Et ma Némésis marchera à mes côtés.
1Cf. Mademoiselle des palissages, Robert Laffont, 2010.