La Sirène du port

De
Publié par

Une grande saga bretonne.

Février 1919. Marchand de vin à Brest et gazé de la Grande
Guerre, Maurice Lenoir vient d’épouser Marthe, son infirmière,
lorsqu’il accueille son demi-frère Félix de retour de captivité.
Il l’aide à s’installer comme shipchandler au port et tout semble
sourire aux deux hommes, d’autant que Félix a rencontré
et séduit la belle Julie.
Néanmoins, se croyant stérile et désespérant de transmettre
son nom avant de mourir, Maurice décide de mettre à contribution
son meilleur ami et confrère, Jean-Marie Kerléo…
Tandis que Jean-Marie, Félix, Maurice et leurs familles
surmontent les vicissitudes de l’après-guerre, Marthe, qui a percé
le mystère qui entourait sa naissance, se trouve prise au piège
d’une infernale machination…
De secrets en révélations, d’amours en trahisons, d’échecs
en renaissances, la formidable aventure de ces amis nous
entraînera d’une guerre à l’autre jusqu’à la Libération.
Une étourdissante saga.

Joël Raguénès a rencontré d’emblée le succès
avec sa grande saga bretonne
Le Pain de la mer, hommage à son
grand-père goémonier. Il est l’auteur de
La Maîtresse de Ker-Huella
et de La Dame de Roz-Avel chez Calmann-Lévy.
 
Publié le : mercredi 29 avril 2015
Lecture(s) : 31
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702154717
Nombre de pages : 580
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Couverture
001

I
LES ANNÉES FOLLES

1
1924
Le mugissement étouffé et répétitif de la corne de brume le sortit peu à peu de la torpeur bienfaisante où il se complaisait. Encore ensommeillé, Félix se tourna légèrement sur le côté gauche en émettant un léger grognement et tendit le bras pour attirer Julie à lui. Ne la trouvant pas, il tapota de la main l’oreiller puis le drap, en quête de ce corps qui lui manquait déjà. Bredouille ! Il s’aventura à tâtons de plus en plus loin, toujours sans succès. Se redressant sur le coude en bâillant, il émergea enfin du sommeil pour constater l’absence de sa dulcinée : Julie avait déjà déserté leur nid !
Quelques instants plus tard, il était vraiment réveillé. Il savait pourquoi il était seul dans le lit. Julie était dans le train pour Paris où elle arriverait dans quelques heures ; la veille au soir, il l’avait conduite à la gare où elle avait retrouvé Louise Mazé, son ex-patronne devenue son associée et amie. Il s’étira paresseusement en songeant à sa fiancée.
Julie, la chance de sa vie… Julie si belle, si vive, si… Il esquissa un sourire en songeant qu’il avait failli la qualifier de douce… Vive, oui, et terriblement vivante aussi. Mais douce, Julie ? Non. Ce n’était certainement pas le terme qui convenait le mieux à cette tornade en jupon dont il était follement épris et qui allait bientôt devenir sa femme. Car, après des mois d’atermoiement, elle avait accepté de l’épouser, même si, pour l’instant, elle se refusait à fixer une date à une cérémonie qu’elle jugeait quelque peu prématurée. Elle ne voulait pas être bousculée ? Peu importait, lui avait-il répondu, en pensant le contraire. Il aurait tant aimé convoler sur-le-champ ! Il ne pouvait cependant pas faire la fine bouche et devait se contenter de savoir qu’ils se marieraient tôt ou tard. C’était déjà beaucoup ! Lui, Félix Cariot, allait épouser la reine brestoise de la mode, la directrice des Nouveautés Parisiennes, la première boutique de la ville !
Ou, plus précisément, c’était Julie qui l’épouserait, se dit-il, réaliste. Julie était une femme moderne, l’une de celles si bien dépeintes par Victor Margueritte dans La Garçonne, ce roman qu’elle lui avait prêté et qu’il avait lu d’une traite. Cette lecture l’avait d’ailleurs estomaqué et, lorsqu’ils en avaient parlé tous les deux, Julie l’avait brocardé en raillant son conservatisme. Fort heureusement pour lui, elle n’avait rien d’une garçonne ni de la Monique de ce Victor Margueritte, même si elle passait pour émancipée. Il n’en demeurait pas moins qu’elle avait au moins un point commun avec la scandaleuse héroïne du romancier, celui d’être une femme de caractère. Elle tenait à son indépendance financière et à sa boutique de mode comme à la prunelle de ses yeux ; c’étaient là ses deux priorités, aujourd’hui comme hier, et elles le resteraient toujours.
Sur ce plan, les choses étaient claires entre eux. Julie avait eu la franchise de le lui annoncer dès que leur relation était devenue sérieuse : elle s’investissait pleinement dans son commerce et ne le lâcherait pour rien au monde, ni pour un mari ni même pour des enfants. Sa boutique était sa raison de vivre. Il l’avait mieux comprise lorsqu’elle en était venue aux confidences. Elle ignorait ce que signifiait la chaleur d’un foyer et plus encore l’amour paternel ; son père était un despote, un tyran domestique que tous craignaient, femme et enfants, tant il était violent. Elle ne dépendrait jamais d’un homme, fût-il le meilleur des maris.
Les yeux au plafond, il revivait pour la énième fois leurs premiers instants. Ils s’étaient rencontrés dans le chai de son frère un jour où il s’y trouvait lui-même. Elle venait y acheter du bordeaux et du champagne au moment précis où il s’apprêtait à quitter le magasin après y avoir salué les employés, pour la plupart d’anciens camarades de travail. Un clin d’œil aussi rapide que complice avec le maître de chai avait suffi pour que celui-ci opine de la tête et lui cède momentanément sa place.
Palliant l’absence de son frère, Félix avait accueilli la cliente comme s’il faisait encore partie de la maison. Ce n’est qu’après avoir fait plus ample connaissance qu’il lui avait avoué que, s’il avait été employé dans l’entreprise, il n’y travaillait plus depuis quinze mois. Il n’était que le frère du patron et avait sa propre affaire au port de commerce. La commande passée et enregistrée, il l’avait invitée à prendre un café. Il lui avait révélé qu’il l’avait déjà aperçue au même endroit, dix-huit mois plus tôt, et qu’elle lui avait fait profonde impression. Julie s’était excusée de n’avoir, pour sa part, aucun souvenir du petit manutentionnaire qu’il était encore à l’époque, un soldat récemment démobilisé débarquant de sa Picardie.


La guerre, la Picardie, c’était si loin déjà et si proche encore. En ce mois de janvier 1919, lorsqu’il avait tenté de rejoindre les siens après son retour de captivité et sa démobilisation, il était loin d’imaginer tous les changements qui allaient survenir dans sa vie.
Ses parents n’avaient vraiment pas eu d’intuition lorsque, à la mi-août 1914, devant l’invasion allemande, ils avaient décidé de quitter Saint-Quentin pour la petite ville de Montdidier qu’ils croyaient plus sûre. Ils avaient fui les hordes ennemies sans se douter que ce refuge n’allait leur offrir qu’un déluge de feu et le tonnerre incessant, assourdissant et meurtrier des explosions de bombes, tant alliées qu’allemandes. Ils avaient survécu à cette bataille de Montdidier comme à celle de Saint-Quentin et eu la chance de traverser toute la guerre sans encombre en lui faisant parvenir régulièrement de leurs nouvelles, du moins jusqu’à ce qu’il soit fait prisonnier par les Allemands en décembre 1917.
En définitive, ils ne s’étaient jamais résolus à quitter cette zone de la Marne qu’Allemands et Alliés s’étaient disputée durant tout le conflit, songeait Félix. Il leur avait adressé un télégramme dès sa libération et, sans attendre une hypothétique réponse, s’était aussitôt mis en route.
Quelle journée cauchemardesque que ce mardi 21 janvier 1919 ! L’armistice était encore tout récent. Le spectacle qu’il découvrait en marchant était horrible, effrayant : tout au long du chemin, ce n’étaient que maisons éventrées, fermes pillées, forêts décapitées ou brûlées, cadavres d’animaux aux ventres béants, carcasses de véhicules incendiés barrant les routes. Devant pareille désolation, il s’était fait la réflexion que les soldats n’imaginaient pas, lorsqu’ils traversaient des villages déserts durant le conflit, que nombre de leurs habitants tués lors des combats et enterrés à la va-vite gisaient sous leurs pieds.
Son appréhension vira à l’inquiétude avant de véritablement tourner à l’angoisse lorsqu’il pénétra dans le tas de ruines qu’était devenue Montdidier. La petite ville était rasée, ou peu s’en fallait. Lorsqu’il se dirigea vers la mairie, il était déjà résigné tant il s’attendait au pire. Il apprit que ses parents avaient été ensevelis sous les décombres de leur maison pendant l’offensive allemande du printemps 1918. Quant à sa sœur cadette qui leur avait survécu, elle était portée disparue depuis la contre-offensive française d’août. Désemparé, il l’avait désespérément cherchée pendant une quinzaine de jours, sans trouver la moindre trace d’elle.
Après avoir craint un moment qu’elle n’ait été emmenée par les soldats allemands durant leur débâcle, il s’apprêtait à quitter la Picardie lorsque l’on retrouva enfin sa dépouille : sa sœur était morte sous les décombres de l’étable d’une ferme où elle était venue s’approvisionner. Elle tenait encore à la main son pot à lait. Il l’avait fait ensevelir avec ses parents puis avait regagné Paris après avoir confié la succession au notaire de la petite ville. À la mi-mars, il s’était retrouvé sur le quai de la gare du Nord quasi sans le sou, avec pour seul point de chute l’adresse d’une cousine de son père qui habitait Puteaux. La brave femme avait accepté de l’héberger quelques jours, le temps pour lui de se retourner. À moins de vingt-trois ans, il était seul au monde.


Seul au monde ? Pas tout à fait. Il s’était souvenu qu’il avait un demi-frère qu’il n’avait pas revu depuis une quinzaine d’années. Maurice, son aîné de treize ans, portait le nom de sa mère, Lenoir, alors que Félix était, lui, un Cariot, comme leur père à tous deux. Enfant, cette différence de patronyme l’avait perturbé avant que, les années passant, il admette que son frère et lui pouvaient être du même père sans porter le même nom. Il n’avait jamais su pourquoi Maurice avait cessé toute relation avec leur père, plusieurs années avant la guerre. Quoi qu’il en soit, il ne risquait rien à reprendre contact avec lui, sinon une fin de non-recevoir.
Félix savait Maurice marchand de vin à Brest. Ce seul détail lui avait permis de trouver rapidement l’adresse et le téléphone qui lui manquaient. Optant pour le télégramme, il était entré dans le bureau de poste avec l’impression d’être un enfant qui lance une bouteille à la mer. Le texte de son message était bref : Cher Maurice, je viens d’être démobilisé après avoir été prisonnier. Père est décédé en mars dernier. Ma mère et ma sœur également. Tu es ma seule famille désormais. J’aimerais te voir. Suis à Puteaux chez cousine Jeannine. Affectueusement, Félix. Le lendemain, il recevait une réponse inattendue et même inespérée tant elle était chaleureuse : Viens me rejoindre. Nous t’attendons Marthe et moi. Donne-moi ton heure d’arrivée en gare de Brest. Je t’embrasse. Maurice. Ce « Nous t’attendons » était plus qu’une promesse : Maurice avait une famille et sa femme était, elle aussi, prête à l’accueillir… Exactement ce dont il avait tant besoin.


Deux jours plus tard, son frère et son épouse l’invitaient à rester chez eux aussi longtemps qu’il le souhaiterait. Maurice l’avait employé trois mois dans son commerce de vin avant que Félix ne réussisse à se faire embaucher comme commis chez un shipchandler du port. Il appréciait ce métier qu’il avait appris et exercé au port du Havre depuis ses seize ans jusqu’à sa mobilisation. Il n’avait pas tardé à s’imposer de la même façon qu’il l’avait fait au Havre : il était devenu premier commis au bout de trois mois avant de s’apercevoir qu’il en savait autant et même plus que son patron.
Sa première surprise, en arrivant à Brest, avait été d’entendre le canon rythmer la vie de la ville en tonnant, matin et soir, à chaque ouverture et fermeture de l’arsenal. La seconde fut de constater l’intense activité du port et de la ville qui bénéficiaient à plein de la manne de ces milliers de fantassins et de marins américains qui se préparaient à rentrer chez eux. Ceux-ci paraissaient d’autant plus riches que la population brestoise, autochtones comme réfugiés, manquait de tout ou presque. Cela ne dura qu’un temps. Leur départ lent et régulier durant l’année 1919 entraîna la dégradation progressive du commerce puis du marché du travail. Ce n’est cependant qu’en juillet 1920 que le volume des frets traités chuta brusquement.
Félix eut alors l’occasion de vérifier la rude loi à laquelle étaient soumis toutes les marines et les ports de commerce : la baisse des échanges internationaux entraînait systématiquement celle des taux de fret, donc celle des recettes et, par voie de conséquence, le désarmement des navires et une baisse des commandes pour les chantiers navals. Les deux mille cinq cents marins débauchés durant ce second semestre 1920 par les armateurs au cabotage ignoraient tout de cette inadéquation de l’offre à la demande. La seule chose qui comptait à leurs yeux, c’était le résultat : ils se retrouvaient sans embarquement.
De l’animation exceptionnelle due à la présence des Américains pendant une quarantaine de mois, la ville passa brutalement à la sous-activité. L’idée d’un port de passagers transatlantique apte à accueillir les plus grands paquebots avait vécu. Les utopistes qui avaient cru à ce rêve déchantèrent d’autant plus qu’il s’avéra que les prises étrangères qui peuplaient leur belle rade étaient des bateaux mal construits, inaptes à quelque trafic que ce soit.
Tant et si bien qu’en 1921, toute la ville parlait de la crise qui touchait le port de commerce et l’arsenal. La Dépêche, le quotidien local, avait ouvert une rubrique « La misère à Brest » qui, multipliant les appels à la charité publique, appelait les citoyens à apporter leur obole aux pauvres de la cité et des communes avoisinantes. Les dockers avaient ouvert une « soupe populaire » au port de commerce où l’inquiétude gagnait peu à peu tous les professionnels. L’exode des ouvriers, qualifiés ou non, qui avait débuté fin 1919 et s’était poursuivi l’année suivante s’amplifia encore en 1921. L’arsenal en était réduit à la portion congrue : la construction de cargos, les discussions sur la limitation des armements navals traînant en longueur.
Félix détestait la misère pour en avoir souffert dans sa prime jeunesse à Saint-Quentin, puis, comme prisonnier, durant la guerre. Solidaire de tous ces malheureux jetés sur le pavé sans ressources dès l’été 1919, il avait donc incité son patron à leur fournir des denrées alimentaires à prix coûtant quand il ne les donnait pas. Cette générosité avait créé une certaine émulation chez leurs confrères qui avaient adhéré à ces principes de solidarité. Le temps passant, Félix avait noué de solides amitiés dans le milieu portuaire avec les dockers et les marins désœuvrés qu’il aidait à retrouver du travail, comme avec des pilotes du port ou encore les capitaines de remorqueurs comme Manac’h, le commandant du Puissant.
L’occasion faisant le larron, il n’hésita pas lorsque se présenta, de façon imprévue, l’opportunité d’acheter une société en pleine déconfiture. Bien qu’intéressant, le prix restait cependant largement au-dessus de ses possibilités du moment. Heureusement, il avait un frère qui croyait en lui. Maurice appréciait le caractère et les compétences tout autant que le talent de meneur d’hommes de son cadet. Dès mars 1922, trois ans à peine après son arrivée à Brest, Félix s’installait à son compte.
Tout comme celui du fret, le marché de la construction navale s’inversa enfin en février 1922 à la suite de l’accord international intervenu à Washington sur les flottes militaires. Le gouvernement français décida sur-le-champ la mise en chantier de sous-marins et surtout de six croiseurs de dix mille tonnes. Aussitôt, la ville et le port de Brest retrouvèrent l’espoir et des couleurs, et les « arpètes » de l’arsenal purent à nouveau entonner leur refrain : « Apprentis des constructions navales… »
S’il était, à ses yeux, sans doute encore un peu tôt pour s’installer, Félix était persuadé que, comme toutes les crises, celle-ci offrirait des opportunités aux gens courageux et compétents. Les marchés du bois et du charbon qu’il connaissait très bien étaient prometteurs et particulièrement ouverts à Brest, celui du vin d’Algérie l’était encore plus, d’autant que son frère et ses amis marchands de vin l’épauleraient pour s’y tailler une place. Et puis, quelques années plus tôt, n’avait-il pas très vite fait son trou au port du Havre où la concurrence était beaucoup plus rude qu’à Brest ?


Tout cela, il le devait à son aîné. Gazé lors de la deuxième bataille de la Somme, Maurice était resté lourdement handicapé : s’il avait évité la tuberculose, il souffrait d’emphysème et de bronchites à répétition. Il se soignait essentiellement à l’atropine et se rendait régulièrement, pour son oxygénothérapie, à l’hôpital militaire où il avait rencontré Marthe. Elle était aide-infirmière bénévole, préposée à la pose de ventouses. Traitement dont Maurice était rapidement devenu un adepte inconditionnel. Ces soins lui permettaient de mener une vie en apparence tout à fait normale.
Contrairement à d’autres malades sortis de cette épreuve très aigris, Maurice ne l’était pas du tout. C’était un homme bon et généreux, toujours occupé à aider les autres. Félix s’était aperçu de sa délicatesse dès le premier jour, à la chaleur de son accueil à la gare. Marthe, son épouse, était tout aussi prévenante que lui. Il sut qu’il était enfin arrivé à bon port dans cette famille, sa famille dorénavant. Il sourit en pensant à son langage imagé de Brestois, comme en témoignait son premier commentaire sur Julie : « Quelle goélette que cette fille ! Où donc l’as-tu dénichée ? »
Allons, il était vain de remuer le passé ! Il se leva en songeant que la vie pouvait être bizarre et surprenante.
Il habitait un petit trois-pièces situé au cinquième étage d’un immeuble d’une vingtaine d’années qui surplombait la gare. Fidèle à son habitude, la première chose qu’il fit, ce matin-là, fut d’ouvrir ses persiennes et de jeter un coup d’œil dehors. Il resta, les yeux clos, à respirer profondément l’air iodé de la rade tandis que la bruine humectait son visage. Lorsqu’il referma la fenêtre, il se sentait frais et dispos, prêt à prendre son petit déjeuner avant de se laver puis de regagner son bureau du port de commerce. Il le sentait, il allait vivre une belle journée, même s’il avait ce problème de vols à résoudre.
2
Allongée près de Maurice, Marthe dormait paisiblement. Encore une chance qu’il ne l’ait pas réveillée cette fois ! se dit-il en s’essuyant le visage dans un coin du drap. Son cœur battait la chamade. Ses poumons n’étaient plus assez solides pour résister longtemps à des cauchemars pareils. Un jour, il perdrait totalement sa respiration et c’en serait fini. Il savait pourquoi, aujourd’hui. Sa stérilité ! C’était cela qui l’obsédait et l’angoissait ainsi, puisqu’il en rêvait !
Il était marié depuis plus de quatre ans et n’avait toujours pas d’héritier. Ce n’était pas faute d’essayer pourtant ! Marthe n’y était pour rien ; avant qu’il ne l’épouse, elle avait déjà mis au monde un petit que la grippe espagnole lui avait enlevé en 1919, trois mois à peine après leur mariage. C’était pour compenser cette perte qu’elle désirait tant un enfant. Lorsqu’il avait évoqué une éventuelle stérilité devant son médecin, celui-ci s’était contenté de lui rétorquer : « Balivernes que cela ! » Selon lui, s’il souffrait bien d’une anémie due aux gaz, celle-ci n’entraînait pas sur son organisme d’autre conséquence que ses problèmes pulmonaires. En lui conseillant de ne plus y penser, le praticien avait ajouté sur le ton de la plaisanterie :
— Personne ne vous a noué l’aiguillette, n’est-ce-pas ?
Comme il restait interdit, le médecin avait précisé, plus sérieux :
— Vous pouvez remplir votre devoir conjugal ?
— Bien sûr que oui, docteur ! Plusieurs fois par semaine ! Et toujours avec plaisir !
— Dans ce cas, ne vous inquiétez pas. Votre femme se trouvera enceinte quand vous y penserez le moins tous les deux.
— Vous êtes marrant, vous ! C’est que justement, je ne pense qu’à ça, docteur, et ma femme aussi. Cela devient une obsession pour nous !
— Croyez-moi, mon ami, y penser ne sert à rien d’autre qu’à vous bloquer. Le cerveau est une drôle de machine que l’on connaît mal. Distrayez-vous et ça marchera !
« Ça marchera ! » Mais ça ne marchait pas et ils ne pensaient qu’à leurs espoirs déçus, Marthe et lui. Au début c’était : « Quand nous aurons un enfant, j’aimerais que »… Puis le « quand » s’était transformé en « si ». Depuis peu, il s’était presque résigné et envisageait calmement sa stérilité, encore que « calmement » n’était sûrement pas le terme ad hoc, son dernier cauchemar en était la preuve. Quoi qu’il en soit, s’il était stérile, il ne pouvait pénaliser sa femme qui n’y était pour rien. Il devait lui en parler ; et cela, dès aujourd’hui, même s’il la savait réticente à l’adoption. Tout à l’heure, au petit déjeuner ; ou alors ce midi. Il ne servait à rien de continuer à se ronger les sangs inutilement…


20 h 50… Maurice raccrocha rageusement son récepteur. Ces lignes téléphoniques ne marchaient vraiment pas plus d’une fois sur deux, et encore ! C’était particulièrement agaçant ! S’il avait bien entendu Jean-Mi lui répondre « Allô, allô ? », Maurice ignorait si son ami avait reçu son message. Il devait impérativement parvenir à le joindre.
Il ne pouvait négliger l’offre reçue la veille de ces Quimpérois qui disposaient, eux, des vingt mille francs qu’il demandait pour son commerce alors que Jean-Mi n’en avait qu’une partie. Ils étaient amis, certes, et il lui donnerait la priorité. Mais s’il ne se remuait pas assez vite et continuait à lambiner, l’affaire lui passerait sous le nez ; il ne pourrait attendre Jean-Mi indéfiniment. D’autant que ces Quimpérois exigeaient une réponse sous une semaine et qu’il n’aurait bientôt plus le choix. Du mois d’exclusivité qu’il avait accordé à son ami, plus de trois semaines s’étaient écoulées sans qu’il ne se manifeste. Il avait pourtant du bien, bon sang ! Cela ne devait pas être compliqué pour lui de réaliser une ferme ou une maison ! Il est vrai que ses six enfants ajoutés à sa nombreuse domesticité devaient lui prendre tout son temps. Six enfants ! Il n’en demandait pas tant, lui ; il se contenterait de la moitié, voire même d’un seul rejeton si c’était un fils. Quel veinard, ce Jean-Mi !
Une idée lui vint soudain à l’esprit : l’adoption n’était peut-être pas la seule solution ; ni la meilleure ! S’il ne parvenait pas à faire un enfant à Marthe, peut-être qu’un autre pourrait y parvenir en se substituant à lui. C’était de loin préférable à l’adoption ! Il ne serait pas le vrai père ? Quelle importance puisque ses jours étaient comptés ! L’essentiel était que Marthe ait cet enfant qui porterait son nom à lui.
Un inséminateur, soit, mais qui dans ce cas ? Un inconnu ? Il n’envisageait pas Marthe couchant avec le premier venu, ce serait lui faire offense. À écarter. Ne restait que le choix d’un proche. Celui de Félix était le plus naturel. Cette solution n’enthousiasmait cependant pas Maurice qui craignait d’imposer à son frère une contrainte qui nuirait à ses relations avec Julie, voire l’empêcherait de se marier. Ce ne pouvait être qu’un ami. Dans ce cas, Jean-Mi avait amplement prouvé qu’il était aussi généreux que discret et prolifique. Restait à le convaincre : l’homme était catholique convaincu et pratiquant. Qui sait même s’il ne serait pas puritain au point de juger indécente pareille demande ?
La première des choses à faire était d’en parler à la principale intéressée, sa femme, et de lui demander ce qu’elle en pensait. Marthe avait conscience que l’horloge tournait vite et dans le mauvais sens pour elle. Elle avait déjà vingt-huit ans et voulait à tout prix cet enfant, elle le lui rappelait trop souvent à son goût. Elle pouvait rejeter d’emblée cette proposition, voire très mal la prendre. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait plus tergiverser.
Il avait quitté son bureau à 11 h 30 et immédiatement abordé le sujet avec elle. Il l’avait fait le plus simplement qu’il l’avait pu. Contrairement à ce qu’il craignait, Marthe s’était jetée dans ses bras et s’était mise à pleurer en se serrant contre lui. Durant leur déjeuner, ils en avaient parlé comme si cette éventualité ne les concernait pas, comme s’il s’agissait d’un autre couple que le leur. Et, à la fin du repas, Marthe lui avait donné son accord en lui laissant le choix du géniteur. Elle n’avait rien répondu lorsqu’il avait parlé de Jean-Mi puisqu’elle ne le connaissait pas. Les dés étaient jetés. Il devait oser, aller de l’avant, crever l’abcès une fois pour toutes.
3
Pour Jean-Mi Kerléo, ce 23 mai débuta par un appel téléphonique quasi inaudible de son ami Maurice Lenoir. En raccrochant son monophone, il haussa les épaules en se disant que le téléphone était certes une belle invention, mais qu’elle avait encore besoin de mise au point. Il était presque certain d’avoir entendu Maurice lui dire « une semaine maximum » avant que l’opératrice ne coupe la communication, la jugeant trop mauvaise. S’il ne se trompait pas, il ne lui restait donc qu’une semaine pour trouver les vingt mille francs qu’il lui fallait pour racheter à son ami son commerce de vin.
Sa vie tournait au cauchemar depuis la guerre ! En 1914, il aurait ri au nez de celui qui lui aurait prédit que, dix ans plus tard, il lui arriverait d’être si angoissé par l’avenir qu’il ne parviendrait pas à s’endormir. Et pourtant, c’était le cas aujourd’hui… Ses insomnies ne résultaient le plus souvent que d’une mauvaise nouvelle imprévue qui venait s’ajouter à d’autres, attendues celles-là. La vie devenait si difficile pour tout le monde que même des nantis comme lui n’étaient plus épargnés et en venaient à se faire du souci pour leurs lendemains.
Il plia machinalement son quotidien avant de se saisir du courrier que le préposé venait de déposer dans la corbeille pendant qu’il était au téléphone. Cette fois, il allait devoir trancher dans le vif et se décider. Pour l’instant, il ne voyait pas d’autre solution qu’un emprunt notarié désagréable à envisager. Cette seule idée le ramena une fois de plus à sa mère, décédée huit mois plus tôt. Quelle erreur elle avait commise en cédant tout leur or à l’État malgré la promesse qu’il lui avait arrachée, durant sa permission de 1916, de ne pas le faire ou d’en garder au moins la moitié ! Ils payaient déjà le prix du sang versé et de ses deux blessures, c’était assez, lui avait-il dit ; point n’était besoin d’y ajouter une saignée financière en se séparant de leurs napoléons. Elle l’avait pourtant fait sans lui en parler. Ce n’est qu’après sa disparition qu’il avait appris sa « trahison », et son désarroi avait été total. Désemparé, il avait eu l’impression de couler, de se noyer… Heureusement, son naturel optimiste avait rapidement repris le dessus.
Il consulta ses factures et courriers professionnels qu’il classa par ordre d’importance avant d’en venir à la correspondance personnelle. Trois faire-part, deux de baptême, un de mariage, cela signifiait trois cadeaux en perspective puisque venant de trois bons clients. Et puis… qu’était-ce donc que cela ? Jean-Mi tournait et retournait dans sa main une carte de visite au nom du docteur Jacques Furet. Il parcourut en quelques secondes la lettre qui l’accompagnait. Le signataire se recommandait de son frère notaire à Landivisiau. Il le remerciait par avance de l’aide qu’il pourrait lui apporter dans la résolution de son problème de logement. Quel était ce farfelu que lui envoyait Francis ?
Il mit cette lettre de côté et s’en félicita lorsque, un peu plus tard, un mot bref de son frère éclaira sa lanterne. Ce docteur Furet, un ami d’amis, ouvrait un cabinet médical dans leur fief de Penzé et Francis le priait de lui apporter toute l’aide nécessaire pour que son installation dans leur village natal se fasse dans les meilleures conditions. Il allait même jusqu’à lui suggérer de lui louer, voire de lui vendre, l’annexe de la propriété familiale de Ker-Huella. L’annexe ? Francis divaguait ! Lui faire cette proposition parce que, dix jours plus tôt, il avait eu la faiblesse de lui faire part de ses difficultés financières ? C’était insensé ! La louer, passe encore, mais la vendre…
Si cette suggestion était une façon déguisée de lui reprocher – du moins de souligner – son incapacité à gérer leur patrimoine, ou plutôt ce qu’il en restait, elle était particulièrement maladroite. Vendre une partie de la demeure familiale ! Ses parents se retourneraient dans leur tombe ! Si Jean-Mi s’en voulait de l’inconfort et de la précarité de sa situation financière actuelle, il ne s’en estimait pas pour autant responsable. Comment aurait-il pu, en effet, gérer son patrimoine depuis le front ? Il avait été mobilisé plus de quatre ans pendant lesquels il avait dû déléguer ses pouvoirs à sa mère. La pauvre avait fait ce qu’elle avait pu ; et voulu aussi, soupira-t-il en jetant un coup d’œil distrait par la fenêtre de son bureau, en songeant à la disparue.
Sa faute initiale, c’était d’avoir cru sa mère éternelle, indestructible. Il n’aurait jamais dû lui transférer la responsabilité des affaires familiales à soixante-quinze ans passés, ne serait-ce que parce qu’elle ne parvenait pas à comprendre que le franc-papier n’avait plus rien à voir avec le franc-or. Il avait commis une incroyable erreur de jugement ; ce n’était pas elle qui avait failli, c’était lui. Il est vrai qu’il n’avait pas eu le choix. Philo, son épouse, était incapable de gérer quoi que ce soit. Son frère Francis avait argué qu’il avait déjà bien trop à faire et que son handicap physique croissant limitait de plus en plus son activité et ses déplacements. L’aurait-il vraiment voulu qu’il aurait pu assumer cette charge. La vérité était autre : il l’avait refusée pour ne pas avoir à s’opposer à leur mère. En définitive, le principal responsable de cette déconfiture, c’était lui, Francis !
Peu importait au demeurant car son manque de liquidités était dû pour l’essentiel à ce que ses loyers rentraient mal. Pendant la guerre, nombre de leurs fermiers étaient morts au front. Devenues chefs de famille malgré elles, leurs épouses s’étaient vite habituées à la compréhension de la bonne Mme Kerléo, au point qu’elles avaient souvent abusé de sa générosité. Ce laisser-aller, il en payait les conséquences aujourd’hui. Il avait le plus grand mal à se faire régler les fermages à date. Quant à recouvrer les créances de la guerre, il y avait renoncé, sa mère avait trop laissé filer les choses.


Quelques coups frappés à la porte de son bureau le sortirent de sa rêverie. Que venait donc faire chez lui le factotum de Mme Pinchon ? L’homme lui expliqua que son fils, le petit Max, s’était blessé à la jambe dans le parc de la propriété et qu’il ne pouvait plus marcher. C’était plutôt une bonne entorse qu’une fracture, selon lui. Jean-Mi parvint à réfréner un soupir, prit son chapeau et sortit sur-le-champ. Deux tours de manivelle et le moteur de sa nouvelle B2 fit entendre son incroyable et merveilleux ronronnement. Il ressentait toujours le même plaisir à mettre sa voiture en route. Cette Citroën, acquise quelques mois plus tôt, était vraiment bonne fille et le changeait agréablement de son automobile précédente, une Berliet 12 CV, achetée d’occasion en 1919 et qui s’était toujours montrée capricieuse et même parfois récalcitrante. Elle n’était pas de première jeunesse, il est vrai, puisqu’elle datait de 1911 et ceci expliquait certainement cela.
Son sourire s’évanouit dès qu’il songea à Max, blessé. Jean et Max ! Quels garnements ! Chacun d’entre eux lui causait autant de soucis que ses quatre autres enfants réunis ! Ils n’en rataient pas une : une fracture de la cheville peut-être pour Max alors que, la veille, il avait eu le plus grand mal à éviter l’exclusion de Jean de son collège ! Sans son intervention, et même s’il n’était pas le seul fautif, son fils se serait fait renvoyer après huit mois de sixième. C’était presque un record, avait souligné le Père supérieur, furieux de voir Jean-Mi défendre son fils. Il ne pouvait tolérer dans son pensionnat que des parents d’élèves contestent l’autorité des professeurs.
En définitive, ils étaient convenus que l’enfant terminerait bien son année scolaire au collège du Kreisker mais ne serait pas repris en cinquième. Lui trouver un autre internat ne serait pas une sinécure car les appréciations de ses professeurs et surveillants sur sa conduite, tant en classe qu’en dehors de celle-ci, constitueraient un handicap sérieux dans cette recherche. Auparavant l’attendait une autre corvée, récupérer son autre fils, le petit blessé.


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