La Soupe souche

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Quelques souvenirs d’enfance éparpillés en amas globulaires dans la soupe primitive.

Vengeance ou constat c’est selon.

Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955129432
Nombre de pages : 186
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Chapitre 1
« Elle a eu une enfance violette. » La vieille dame, attablée devant son ordinateur, est assez contente de cette première phrase. Courte, assé-nante, probablement imbécile, elle l’enchante. )l ne lui faut pas grand-chose pour pavoiser. Elle la rumine depuis quelques jours. Puisqu’elle a décidé de reprendre le cours de ses élucubrations après le point final de son dernier opus dont le définitif n’était qu’une figure abs-traite, une virgule améliorée, elle tente des ouvertures. Elle a arrêté son choix sur cette formule. Elle lui semble tout à la fois obscure et intense, mystérieuse et secrète, théâtrale et vide… Certainement ! Tant que le naufrage permanent de son corps centenaire s’est ancré sur un plongeon à angle aigu, tant qu’il semble planté là, fixé pour un moment, elle peut continuer à s’amuser avec les mots qui jaillissent en permanence et les répandre sur l’écran en prétextant qu’elle travaille sur un projet. Travail !… Projet !… Quels splendides termes à cet âge. À un siècle d’existence, quelle prétention ! Les grands vieillards ne sont qu’insignifiance. )ls sombrent inexo-rablement vers la débilité, la pauvreté intellectuelle. )ls subsistent à peine. )ls ne peuvent que compter sur eux pour meubler la dernière période avant le grand saut dans le non-être. Les seuls projets que la société leur concède sont les choix d’une maison de retraite, les discussions autour d’un suicide assisté ou les désirs d’agencement de funérailles et de tombes. La vieille
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dame n’a rien de tout cela en tête. Elle ne se préoccupe absolument pas de ce qui sera réservé à son corps. Qu’il pourrisse en paix ou pas… Là ou ailleurs… Elle s’en moque comme de sa première purée. Elle n’a aucun respect des cadavres. Elle n’a aucun besoin de fleurs, de simagrées, de prêtre, d’imam, de rabbin ou autres re-présentants d’une quelconque religion. Elle se moque éperdument d’un lieu où perpétuer sa mémoire. Elle n’est pas fan des rites funéraires. Ses écrits seront son caveau. Quelle plus belle sépulture que les pages d’un livre. )l paraît que le rituel funèbre est une caractéristique de l’être humain. Ce n’est pas, à son avis, ce que l’homme a fait de mieux. En dehors de funérailles ex-ceptionnelles comme celles d’un Gandhi, d’un Luther King, d’un Arafat, d’un Mandela ȋparmi quelques-unsȌ, qui signent l’hommage d’un peuple entier, ce ne sont que des pratiques comptables et protocolaires, sans grand intérêt. La vieille dame n’est pas sensible à cet égard posthume, ce respect compassé teinté d’hypo-crisie. Dans sa carrière d’humain, elle l’a peu pratiqué. )l ne correspondait à aucune magie de passage dans un au-delà éthéré. Elle préférait de beaucoup associer un mort chéri à un emblème, une phrase, une chanson, un animal, un plat, une odeur. Ainsi son grand-père Niels l’épinglait lorsqu’elle croisait un pigeon solitaire. Quel plaisir de rencontrer ainsi son aïeul au gré d’un vol de biset. Le volatile s’affairant à ramasser avec son cou à ressort les miettes au sol, ignore son statut de support de souvenir. )l ressent le regard lourd posé sur lui. Niels le lumineux a subi la transsubstantiation. )l resplendit quelques instants par surprise. C’est court, intense et peu conventionnel. C’est beaucoup plus agréable que ces (LM à macchabées. C’est sans doute plus proche de l’attitude des éléphants quand, au décours de leur
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marche perpétuelle, ils rencontrent des ossements de leurs congénères. )ls manipulent alors avec délicatesse et application les restes épars. En les touchant, ils voient sans doute défiler le troupeau dont ils sont issus, forêt de jambes et de trompes dans la poussière, sons graves et rassurants, vibrations du sol, caresses multiples et matriarche en avant. Qui peut prétendre le contraire ? Tant qu’on n’explorera pas leurs cerveaux au scanner, à l’)RM, ou à l’aide de nouvelles techniques encore balbu-tiantes, on ne pourra affirmer qu’il ne s’agit pas d’une forme de culte rendu aux morts, en toute conscience ȋou bien, on le pourraȌ… Contrairement aux humains, ils le font en toute simplicité, sans se soucier de l’aspect chagriné ou contemplatif de l’autre. Qu’en est-il aussi de ces chiens qui se couchent inlassablement près de la tombe de leurs maîtres ? )l ne s’agit que de la face vi-sible du comportement de quelques animaux face à la mort. Certains les qualifient de hasard ou d’anthropo-morphisme. Qui peut juger des sentiments qui fleuris-sent dans les têtes des bêtes ? Nous savons explorer le cosmos, élaborer des théories mathématiques impa-rables mais nous ne savons pas communiquer avec ceux qui nous entourent au plus près. La vielle dame s’évapore bien loin de son sujet. Elle veut disserter du préambule et elle s’épanche sur la sénilité, dès la première page. L’exercice va être péril-leux. Parler de l’enfance ne l’intéresse que peu. Si cette phrase rabougrie ne l’avait pas titillée, ne l’avait pas harcelée, elle n’aurait pas entrepris ce probable pen-sum. Elle n’a aucun impératif mais elle est tenace. Elle va relever le défi. Elle va se laisser glisser au gré de ses rêveries, saisir par ci par là une remarque, un propos, C’est cela qui l’amuse. Elle va s’immerger dans sa soupe initiale, sa soupe souche.
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