La Tyché

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Depuis de longues années, Marie partage la vie d’expatrié de son compagnon Marc-Antoine ; Arabie Saoudite, Chine, Égypte… Cependant, la prégnance du sentiment d’exil devient de plus en plus forte. Déchirée entre des mondes si différents, elle se réfugie dans un rêve qui la mènera en Charente sur les chemins de son enfance. Le rêve devenu cauchemar, Marie finit par accepter l’évidence qu’elle n’appartiendra jamais à une terre. Au fil de cette épopée, sur fond de désert hostile, de lune gibbeuse, de soleil mortel, les rencontres avec des créatures réelles ou mythiques se multiplient ; la Tyché mène la danse, alternant les peurs viscérales et les émerveillements intenses.
Marie finira-t-elle par trouver sa place ?
Publié le : lundi 9 mai 2016
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791032500255
Nombre de pages : non-communiqué
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Marie Camille Lavergnas La Tyché Sur le chemin de l'exil
© Marie Camille Lavergnas, 2016
ISBN numérique : 979-10-325-0025-5
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
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Dessin du mari de l’auteure et musique de Julien Harold La musique accompagnant ce livre est disponible sur le site https://julienharold.bandcamp.com/
Préface Dans ce roman, l’histoire se nourrit de mes propres expériences d’expatriée. Parfois, l’imaginaire apprivoise le réel, donne la parole à ceux qui en sont dépourvus ; comme Mésarthim, la chamelle, ou Arachné, l’acrobate. La musique de Julien Harold apporte un contrepoint à la tragédie qui est en train de se dérouler sous les yeux des lecteurs ; « Sad day on the moon » né aux confins du désert libyque ; « Sombre Caire » au détour d’une ruelle obscure ; « My desert » de la nostalgie qu’éprouve le compositeur pour la vacuité du désert ; « Viens » d’une petite mort arrosée de sanglots ; « Ici ou là » de la prégnance du sentiment d’exil, quant à « La campagne » ; Julien a voulu souligner le clair-obscur de quelques protagonistes.
La Tyché, toujours omniprésente, rôde sur le chemin de l’exil et se mue en destinée cachée derrière un loup de velours laissant apparaître deux yeux nitescents.
Dans le cas de Marie, nous pourrions nous interroger sur la répétition de certaines situations ; rencontre avec des êtres vils, impossibilité à trouver ses pénates, « Nulle part, suis de nulle part ». N’était-ce pas le signe qu’elle se trompait de direction en cherchant la reconnaissance et l’appartenance à un clan ? Arachné l’avait mise en garde, « Cette odeur de phéromone qui distille ta raison » aurait-elle pu infléchir les Moires et ainsi changer le destin de Marie ? Pour ma part, je ne pense pas qu’elle n’ait eu d’autre choix que celui d’affronter sa vie de nomade auprès de son compagnon Marc-Antoine.
La Tyché fait-elle la destinée, le destin se construit-il à force de volonté, ou la destinée est-elle écrite dès la naissance comme dans un livre sacré ; « maktoub » ?
I L’expatriée
Gaoming — Chine
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Du Bellay.
Depuis mon arrivée à Gaoming je me laisse glisser dans une douloureuse homéostasie. Ce matin comme tant d’autres, enlisée dans mon lit je disparais, seuls quelques cheveux épars sur l’oreiller témoignent d’une vie ; la mienne. Comme une bête terrée, apeurée, je reste dans mon antre, le plus longtemps possible, protégée de la pluie qui ne cesse de marteler les murs de notre maison, de ces voix, de cette langue que je ne comprends pas. Enfermée dans ce linceul, emmaillotée comme une proie, je n’ose plus bouger, chaque mouvement enserrant davantage le suaire autour de mon corps. Ma tête est lourde et mes paupières ne sont plus que de vulgaires bâches jetées sur deux piscines débordantes d’eaux troubles. Parfois, la pluie marque un entracte, l’oiseau en profite pour siffler, je le reconnais, son chant fait vibrer mon tympan gauche ; un privilège qui lui revient. La pluie reprend son travail routinier de dactylographe, je devine le ciel gris rempli de nuages gonflés comme des outres, elle tapote de ses doigts grêles sur les vitres de la chambre « tap, tap, tap, tap », me suppliant de la laisser entrer. Si seulement un rais de soleil inondait la chambre et réchauffait mes membres glacés… Inexorablement, le temps s’écoule, prise au piège dans ma toile, je n’arrive pas à me lever. J’ai peur ! Le vent s’immisce, joue de la harpe dans les barreaux obstruant les croisées, ultime rempart contre les voleurs. Je reste recluse dans cette baraque perdue au milieu d’une résidence isolée ou seuls quelques enfants viennent faire exploser d’énormes pétards dans un roulement de tonnerre de Quatorze Juillet. Parfois, je vois passer une voiture, elle ralentit ; m’ignorant, elle continue jusqu’à la maison d’en face ; une des rares qui est habitée. D’une des fenêtres, je peux apercevoir la famille de Chinois à demi cachée par le linge qui sèche sur une grande tige de bambou posée en travers de leur balcon. Je ne me montre pas, ils s’esclafferaient à en devenir tout rouge, découvrant la blanche que l’on ose toucher du bout des doigts lorsqu’elle sort dans les rues de Gaoming. De façon surprenante, chaque jour des femmes viennent désherber ce « compound » abandonné ; je les entends glousser. Depuis ma chambre, je les observe, leurs têtes disparaissent sous un cône de paille, certaines avancent pliées en deux, le travail de la terre et les carences alimentaires ont eu raison de leurs frêles colonnes, toutes rabougries, elles continuent d’arracher méthodiquement chaque mauvaise herbe, l’échine courbée à jamais. Je devrais me faire une raison, me dire que cette situation ne durera pas « ad vitam æternam », mais en attendant, cet isolement me fait du mal. Je ne peux aller nulle part, pas de compatriotes avec qui bavarder ; rien qui puisse me divertir, pas même la télévision chinoise.
Je suis analphabète.
Tiens, encore ce bruit de scie « riiiiik ». Vient-il des herbes ou des arbres ? Sans doute les stridulations de monstrueux grillons ? Je frissonne à cette idée et me bouche les oreilles. J’en ai vraiment assez de cette maison trop grande, trop isolée, sale, suintante, sombre ; Marc-Antoine l’a préférée aux appartements étroits, bruyants, poisseux du centre-ville. Et maintenant, voilà que je transpire, et ces grésillements incessants, je n’en peux plus, il faut que je m’extirpe de ce grand lit dur paré d’une moustiquaire jaunie et pleine de moisissures ; grosses tâches de pisse noire. J’ai laissé traîner à portée de main une bouilloire et un paquet de Nescafé défraichi. C’est pratique, il me suffit de tendre le bras et d’un clic j’obtiens de l’eau bouillante que je verse sur la poudre marron ; plus besoin de descendre jusqu’à la cuisine. Allongée, j’absorbe le café fumant, son amertume me brûle la gorge. Maintenant, il faut que je me lève, prenne une douche, me débarrasse de toute cette fange obstruant mes pores. La salle de bain parfaitement cubique et contiguë à la chambre est dépouillée de tout objet superflu, un peu comme une cellule monacale ! Il n’y a pas le moindre recoin pour dissimuler
les corps pudiques. En entrant à gauche, le lavabo d’un blanc douteux branle sur son boyau d’acier s’abîmant dans le sol. Au centre, des toilettes rustiques et grossièrement scellées par une colle noircie de crasse, régurgitent des odeurs nauséabondes ; à droite, la douche, simple pommeau suspendu à un tuyau agonisant, goutte bruyamment. Pas de bac, pas de rideaux ; l’eau se répand sans limites transformant le sol en une pataugeoire glissante. Je traîne la patte jusqu’à la douche, et surprise qui n’en est pas vraiment une ; pas d’eau chaude. Les mentalités collectivistes rythment le pas du quotidien, le programmateur a été réglé à heures fixes par le propriétaire, mais les coupures fréquentes d’électricité changent la donne, et brouille mes repères. Outre l’économie, l’espionnage est toujours présent jusque dans les poubelles, l’inventaire de ce que chacun consomme, discussions autour des détritus, hochement de tête ; qu’elles m’énervent ces préposées aux ordures ! Je n’aime pas qu’elles aillent fourrer leurs nez dans nos poubelles pour reluquer et renifler nos restes. D’où m’est venue cette envie de piper les dés, histoire de rire un peu ! Désormais, je laisse les sacs s’entasser dans la cuisine pour attendre le week-end et m’en débarrasser dans la poubelle d’en face. Elles doivent penser que nous jeûnons, qu’est-ce que je me marre ! Je laisse tomber pour la douche ; j’enfile un de mes deux tee-shirts ridicules, ce sera « journées pyjama », toute la semaine, du dimanche soir au samedi après-midi. Marc-Antoine travaille six jours sur sept et moi je n’ose pas sortir seule ; alors quel besoin aurais-je de m’habiller ? Je suis une femme en cage, délirante, atteinte de psittacisme mental, pareil à ce perroquet qui débite des mots incompréhensibles terminés par des « aïe, aïe, aïe ». Il surchauffe, oublié dans sa prison étroite suspendue dans un coin du balcon d’une de ces maisons à la grégarité audible. C’est la fin de la matinée, il faut me dépêcher ; quelle tête ! Bouffie par la moiteur, je peux toujours espérer qu’un coup de gant sur le museau, en somme une toilette de chat, fasse disparaître comme par enchantement les stigmates d’une nuit irrespirable, d’une matinée interminable. Foutaise ! Mais regarde-toi, tu es pire que si tu avais fait la fête, bu comme un trou ; complètement ravagée, tu ne ressembles plus à rien, ne te souviens même plus avoir été une enfant, une adolescente, une femme pleine d’énergie et aussi une mère il y a si longtemps. As-tu pu être différente de ce zombi mal débarbouillé ?
Marc Antoine ne va pas tarder à rentrer pour déjeuner avec moi, l’usine est proche de la maison. Mon pauvre ami, tu dois partager ta gamelle avec cette sale binette qui n’a même pas la force de nous faire à manger. La société distribue généreusement « des lunchbox » aux employés ; un riz blanc pâteux, un mélange homéopathique de légumes et de viande ou de poissons, recouverts d’une sauce glutamique et parsemée de morceaux d’œufs pourris. Avant mon arrivée dans ce trou tu déjeunais à l’usine et sur ton bureau ; maintenant, tu peux casser le rythme infernal de tes journées harassantes, libérer ta pauvre tête prise dans un étau, reposer ton cerveau vidé de sa matière par des actionnaires peu scrupuleux, indifférents à ta souffrance ; tous là à agiter des tableaux Excel remplis d’indicateurs de performance qui te tuent à petit feu. La sacro-sainte rentabilité a terni la luminosité de tes yeux bleus, je n’ose plus te demander si ta matinée s’est bien passée, je sais que tu as le couteau sous la gorge, les délais ne seront pas respectés. Je crois qu’ils vont te saigner à blanc, tu vas crever, cela ne dérange personne si ce n’est moi et ils s’en moquent ; ils ne me connaissent pas, je n’existe pas, je suis invisible ; qu’on la mette dans une malle, une femme d’expatrié se doit d’être transportable. Nos discussions, autrefois, riches et colorées, tout comme nos repas, sont devenues de simples échanges verbaux, d’ennuyeuses nécessités. À peine englouti, ce délicieux repas, préparé avec amour... me donnera la gerbe ; et en prime la gratouille à cause du glutamate. Que dire de ces journées maussades si ce n’est des banalités ?
« Marie, qu’as-tu fait ce matin ?
— Devine ! Et bien rien ; comme d’habitude. Je n’ai rien foutu ; rien de rien !
— Pardon, je ne voulais pas te mettre en colère.
— Je sais, veux-tu un café ?
— Oui merci. »
Nous terminons notre repas sur une note Nescafé. Marc-Antoine s’écroule sur le sofa. Il ferme les yeux quelques minutes avant d’aller retrouver l’armée de petits soldats bien dressés par des années de vie communautaire, docilement assis devant leur bureau comme à l’école et reliés à leurs ordinateurs par un cordon ombilical invisible. Le bruit assourdissant des machines venant de l’atelier d’à côté ne réussit pas à perturber les visages figés comme des images, lissés de toutes expressions ; les fentes noires resteront rivées sur l’écran jusqu’à ce que l’heure de la débauche sonne. Mêmes mots ; toujours les mêmes ; pourquoi n’en trouvons-nous plus d’autres ?
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