La valse de Valeyri. Histoires enchevêtrées

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Il est quatre heures et demie de l’après-midi, nous sommes un vendredi 24 juin, et la brume arrive de la mer dans le petit village de pêche nommé Valeyri, en Islande. C’est cet instant précis que le narrateur choisit pour saisir les histoires et surtout les secrets des habitants de Valeyri. Kata va devoir se concentrer : cette jeune femme venue de Slovaquie dirigera la chorale ce soir, même si elle ne parvient pas à surmonter son chagrin d’avoir été abandonnée par son amant. Kalli l’avait arrachée à l’enfer de la prostitution, avant de quitter Jósa, qui s'apprête à célébrer son anniversaire toute seule. Le vieux commerçant Lalli ne parvient pas non plus à oublier Emilía, qu’il a aimée puis repoussée par conformisme. Quant au pasteur Sæmundur, il s’abîme des nuits entières à jouer au poker en ligne…
Un bateau entre dans le port, la chorale va chanter dans la salle de fêtes, et la brume se pose sur seize destins à Valeyri.
Publié le : lundi 2 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072500343
Nombre de pages : 192
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GUÐMUNDUR ANDRI THORSSON

LA VALSE DE VALEYRI

Histoires enchevêtrées

roman

Traduit de l’islandais
par Éric Boury

GALLIMARD

Du monde entier

À la mémoire de mon père,
Thor Vilhjálmsson (1925-2011)

ELLE ARRIVE DE LA MER…

Elle arrive de la mer et longe la langue de terre. Dès que le jour décline, la brume envahit peu à peu le fjord. C’est toujours ainsi en été, elle avance, vient se tapir au pied des collines derrière lesquelles elle jette un œil, entre dans le village où elle lèche les angles des maisons, puis se lève suffisamment pour que je puisse épier aux fenêtres. Je vois les secrets. Je vois les gens qui cuisinent et s’affairent, urinent et chantent, se taisent et flânent. Certains pleurent, certains écoutent, certains ont le regard fixe. J’en vois qui étouffent un cri dans leur oreiller, qui jettent les poubelles, les souvenirs inutiles et défunts, et je ne détourne pas les yeux. Jamais je ne détourne le regard. Jósa est seule, elle boit une bière tiède dans une canette en fer tout en scannant de vieilles photos de classe qu’elle postera ensuite sur Facebook. Assis dans sa grange, Kalli regarde une bergeronnette grise. Les yeux baissés sur la paume de ses mains, le médecin Jónas les scrute longuement. Lalli le Macareux s’est mis en route pour sa petite balade et s’apprête à croiser sa sœur Lára à qui il ne parle plus depuis des dizaines d’années… Et là, Sveinsína se gratte entre les omoplates à l’aide d’une spatule en bois, elle passera voir Jósa tout à l’heure afin de célébrer cette journée. À ce moment-là, je me serai évanoui avec le brouillard. D’ici quelques instants, j’aurai disparu avec cette brume grise.

Nous continuons d’avancer et dépassons l’angle de la maison. Elle me précède comme si elle avait rendez-vous quelque part, comme si elle était fatiguée de me voir musarder ainsi. Malgré tout, nous nous attardons à Skjól. Tous les secrets d’un petit village – ils ne sont certes pas très importants, en tout cas, tous ne le sont pas, et pas toujours. Pourtant, avec la brume, nous sommes là, à cette fenêtre, tel un dieu curieux et bicéphale qui ne peut se résoudre à cesser de se prouver que la vie des hommes continue et suit son cours bien qu’il les ait dotés de libre arbitre. Elle arrive de la mer et longe la langue de terre. Elle traîne le froid dans son sillage et sa présence ne réjouit personne. Pourtant, le poète Smyrill trouve l’inspiration alors que nous approchons. Il laisse de côté la tâche qui l’occupe, attrape son calepin marron élimé, se dirige doucement vers la cuisine, se poste à la fenêtre, regarde vers le lointain et note quelques idées pour « L’odeur de la cendre », son recueil de poèmes. La brume est ce lointain qui brusquement te cerne. Elle est résistance douce, frôlement délicieux. Elle est la loi suprême. Elle arrive de la mer et longe la langue de terre. Pour les gens d’ici, elle représente tout ce qui est gris, le silence froid qui se pose parfois en ces lieux à la surface de l’existence de la même manière qu’elle vient, à l’instant, d’engloutir Svarri, la montagne du village. Puis vient le soir. Puis vient la nuit. Et avec la nuit, la pluie.

Les amours naissent, les fleurs périssent, certains renoncent au milieu de la côte, les phares d’une voiture disparaissent dans la nuit, la flamme d’une bougie vacille au vent léger, posée sur une fenêtre, les instants restent gravés dans les mémoires et les jours passent. Les mois, les sentiments et les années. Je vois le bleu du ciel d’avril et le vert de l’herbe de mai. Je vois les oiseaux prendre leur envol quand souffle le vent du sud, je décèle une harmonie nouvelle dans le chant des brins d’herbe. Je vois le rouge aux joues des enfants qui ont passé la journée à jouer dehors au printemps. Je vois les tempêtes automnales sur les visages qui se ferment. Je sens l’odeur de l’hiver lorsqu’elle monte de la mer, alors que l’automne est avancé, et que la mort recouvre le monde. Que les pompes à essence se tiennent, solitaires, dans la tempête de neige… Les bateaux amarrés au quai… Le silence du village pendant les jours blancs et sombres… Le silence de la montagne… L’espace entre les maisons. J’ai vu des amours naître au fond des yeux et mourir dans les actes. J’ai vu se tarir les larmes d’un enfant abandonné. J’ai vu des hommes se noyer et des gamins se pendre. J’ai vu une femme enceinte aux yeux d’un bleu de glace être assassinée, puis enterrée.

Je suis mort depuis longtemps. Il y a longtemps que je devrais être éteint, peut-être d’ailleurs le suis-je déjà sans l’avoir compris. Je ne suis qu’une conscience. J’arrive de la mer, je longe la langue de terre, bientôt, j’aurai disparu avec la brume. Je suis la brise d’une fin d’après-midi quand je viens rendre visite aux gens vers quatre heures et demie, puis une heure plus tard, le vent m’emporte vers ce chez-moi, lequel est dans le passé, le révolu : il est dans ce brin d’herbe qui frémissait tout à l’heure, dans ces graines de pissenlit qui volent vers un lieu nouveau, dans les plis de la robe de Kata qui descend à bicyclette la rue Strandgata pour rejoindre la salle des fêtes.

LA CLARINETTE ET LA CONTREBASSE

Elle entend les cris des gamins qui se mêlent au soleil de cette fin d’après-midi. L’air transporte avec lui des odeurs de cuisine, le hoquet d’un bateau à moteur sur la mer et le ronronnement des tondeuses dans les jardins ; les oiseaux marins déploient leurs courbes silencieuses, ceux des marais vont et viennent, altiers, les graines de pissenlit retombent doucement à terre : l’après-midi n’est que mouvement. Toute cette agitation lui donne plus de force pour appuyer sur les pédales tandis qu’elle traverse le village, elle lui imprime le rythme, le mouvement et l’espoir : l’énergie vitale se déverse en elle. Les maisons l’observent, mais ce n’est pas grave. Sécateur à la main, les vieux lui adressent un signe en criant : Salut, ma petite Kata ! et ça fait du bien. Les enfants rient et sautent sur les trampolines qui ondulent aux abords des maisons – lui adressent eux aussi des signes de la main – et, un peu plus loin, des femmes agenouillées devant leurs parterres de fleurs lui disent bonjour en agitant leurs gants de jardinage jaunes et couverts de terre. Sidda est assise avec Andrés, Fríða et quelques autres, elle tient à la saluer personnellement. Debout sur l’escalier de l’ancienne maison du médecin, sa pipe à la bouche, le chanteur à la voix de basse surnommé par tous Árni le Dératé la regarde sans lui adresser aucun signe.

D’ici deux minutes, elle arrivera à la salle des fêtes. Ce soir, la chorale de Valeyri y donne un concert et le programme est des plus ambitieux : ils interpréteront des pièces islandaises tels La nuit,Nos jolis amis, leurs morceaux préférés comme Réponds à l’appel du printemps ou le chant suédois La jeune vierge entre dans le cercle, mais également le Locus iste de Bruckner et le Sicut locutus est de Bach qu’aucune fausse note ne doit venir troubler au risque de les saccager en dépit des répétitions qu’ils ont effectuées tous les lundis soir. Assise au piano, elle a fait répéter les voix encore et encore, inlassablement – en disant : On reprend ! dans son islandais si étrange qu’on ne peut que s’exécuter. Il lui semblait parfois qu’elle tentait de jongler avec quinze balles quand ils répétaient Bach, il aurait suffi que l’une d’elles tombe pour que toutes suivent. Il lui semble parfois qu’elle tente de soulever quinze balles du sol. Assis sur leurs chaises, les amateurs d’art de Valeyri – pêcheurs, marins, coiffeurs, banquiers, éleveurs de chevaux, oisifs ou rêveurs – traînant chacun son surnom et son histoire connue de tous se sont efforcés d’accorder leur propre locu-hu-hu-hu-tu-hus est avec celui de tous les autres. Mais elle est parvenue à les faire chanter d’une voix forte et résolue, puis extrêmement douce. Elle a senti entre ses doigts cette harmonie subtile. L’harmonie de Valeyri.

Elle voudrait arriver un peu en avance, avant que Sidda, Fríða et Anna ne viennent installer les chaises. Elle voudrait s’offrir un moment de solitude, accorder le piano, s’asseoir quelque part dans la salle et fermer les yeux pour percevoir en elle la résonance vaste et puissante du do majeur.

Puis tous arriveront. Traînant avec eux une odeur de chevaux, de poisson, de terre et de soleil, fatigués après leur journée de travail, ils enfileront les aubes que Sidda a cousues pour eux et se mueront ainsi en artistes, rassemblés dans cette pièce d’essayage qui sent l’humidité. Elle leur demandera de se tenir par la main en fredonnant la berceuse islandaise Dors, mon petit amour. Puis tous entreront, s’installeront sur l’estrade comme ils se sont entraînés à le faire, elle arrivera, saluera le public, se tournera vers la chorale, lèvera les mains, échangera un bref regard avec chacun des chanteurs, puis avec l’ensemble du groupe, lequel constitue un être unique, ensuite elle donnera le signal et avec une douceur extrême, tous entonneront d’une seule voix, créant un lieu nouveau : Locus iste, a Deo factus est…

Il fait si clair. Ce n’est pas encore le soir ; pourtant, ce n’est déjà plus le jour. L’existence tremble à la limite entre deux univers. Jambes nues et pieds nus à l’intérieur de ses pantoufles, elle frissonne à cette brise de fin d’après-midi qui se met à souffler, mais cette fraîcheur n’est nullement déplaisante. Au contraire, elle revigore. De la même manière que les yeux des maisons ne sont pas pesants, mais encourageants. Chaque chose chante au sein de cette clarté qui inonde tout. Le soleil chante, la mer, les poissons, les lampadaires, les vaches, les mouches, les chevaux – les chiens –, cette vieille bicyclette rouge que lui ont offerte Kalli et Sidda. Elle se dit qu’un jour ce rougeoiement reviendra teinter ses cheveux bruns. Un jour, son regard retrouvera son éclat. Un jour, son âme chantera à nouveau en jouant de la clarinette. Un jour, la vie s’invitera à nouveau dans son existence. Un jour viendra où, à nouveau, quelqu’un l’aimera.

Elle porte la robe blanche à pois bleus achetée au temps où quelqu’un l’aimait.

Ce jour-là, elle savait qu’Andreas allait lui demander sa main dans le grand parc public au centre de Trnava. C’est la seule robe de fête qu’elle possède, la seule et unique qu’elle possédera jamais. Elle ne l’a jamais ressortie depuis ce soir-là. Le vêtement est resté soigneusement plié en attendant cette soirée de juin au fond de sa petite valise rouge qui a connu tant et tant de placards et l’a suivie à travers le monde au fil de ses errances dans le labyrinthe de l’enfer. Depuis la petite rue de Trnava, sa ville d’origine, jusqu’à Bratislava, Prague, Cologne, Rotterdam, Moscou, Copenhague, Hambourg, Reykjavík…

Cette robe est toujours restée sagement pliée là au fond de sa petite valise, à côté de la clarinette désormais muette.

Quelqu’un l’a aimée. Après la répétition, elle avait simplement prévu de faire un saut chez elle pour y déposer son instrument et se changer – enfiler cette robe neuve –, Andreas irait chez lui avec sa contrebasse et ils se retrouveraient à dix heures sur le banc, sous le peuplier, dans le vieux parc du centre-ville où ils s’étaient toujours donné rendez-vous après l’école depuis leur adolescence : la clarinette et la contrebasse.

*

Là, il lui dirait qu’elle donnait un sens à sa vie. Elle le croirait. Il lui demanderait si elle pouvait envisager de l’épouser et de partager son quotidien. Elle lui répondrait que oui, car elle le croirait. Et la soirée passerait, puis la nuit, puis des jours et des semaines, et au bout de quelques mois ils vivraient ensemble dans le vieux quartier. Il serait contrebassiste dans l’orchestre symphonique et dans les Trnava Stompers, la petite formation de jazz qu’avec quelques vieux amis il continuerait de faire vivre après le lycée. Elle jouerait de la clarinette dans l’orchestre symphonique, donnerait quelques heures de cours, et le matin, distribuerait le courrier dans leur quartier afin de mettre un peu de beurre dans les épinards, comme l’avait autrefois fait sa mère. Les journées passeraient, les semaines et les mois. Chacun disposerait de sa pièce pour pratiquer, ce qu’ils feraient chaque jour jusqu’à midi, puis ils sortiraient manger un morceau, n’ayant pas envie de faire la cuisine pour l’instant – cela ne viendrait qu’avec l’arrivée des enfants, un, deux, trois. Les jours passeraient, les mois et les années. Peu à peu, le nombre des moments de bonheur diminuerait, peu à peu, l’appartement deviendrait exigu, parfois, la nourriture se ferait rare et parfois, elle peinerait à pratiquer la clarinette en matinée car elle devrait s’occuper des enfants, mais continuerait quand même son petit bonhomme de chemin parce que sa mère viendrait l’aider afin qu’elle puisse conserver son poste au sein de l’orchestre symphonique. Andreas le garderait lui aussi, bien qu’abusant quelque peu de l’alcool. Il rentrerait régulièrement ivre le soir après avoir joué dans toutes sortes de bars avec les Trnava Stompers. Il continuerait de lui dire qu’elle donne un sens à son existence. Et elle continuerait de le croire. C’était simplement ainsi qu’il en allait dans la vie – son père avait été comme ça, leurs pères et leurs grands-pères avaient eu ce vice. Les années passeraient, les jours gris, les heures pesantes. Ils se disputeraient parce qu’il dépenserait trop d’argent en bière, parce que l’appartement serait devenu trop petit, parce qu’il négligerait son rôle de père. Mais il en serait ainsi. Cela irait et elle aurait confiance. Elle conserverait ce rougeoiement dans ses cheveux bruns, reflété par ses yeux marron et son sourire lumineux dont Andreas dirait qu’il lui donne la force de se lever chaque matin. Et il serait toujours aussi bel homme dans son chandail rouge même si son ventre grossirait après chaque soir passé à boire de la bière avec les Trnava Stompers. Parfois, le dimanche, la famille tout entière serait joyeuse : le repas mijoterait dans les casseroles, l’aspirateur danserait dans les pièces et ils auraient droit à quelques heures, seuls tous les deux. Alors, ils pourraient s’offrir une promenade silencieuse dans le vieux parc du centre-ville où ils iraient toujours s’asseoir sur le banc à l’ombre du peuplier, ce banc où ils venaient depuis l’adolescence, où ils étaient venus le soir où il lui avait demandé si elle consentait à l’épouser, où ils mangeaient parfois une bonne saucisse ou un sandwich qu’il avait préparé en mettant trop de beurre, ce banc où ils se tiendraient la main, où il lui dirait qu’elle lui donne la force de se lever le matin. Et elle le croirait. La clarinette et la contrebasse.

Quelqu’un l’avait aimée.

*

Après la répétition, elle avait simplement prévu de faire un saut chez elle pour y déposer son instrument et se changer – enfiler cette robe neuve –, Andreas irait chez lui avec sa contrebasse et ils se retrouveraient à dix heures sur le banc, sous le peuplier, dans le vieux parc du centre-ville où ils s’étaient toujours donné rendez-vous après l’école depuis leur adolescence.

LA VALSE DE VALEYRI

La nuit dernière, alors que le soleil était couché, l’eider avait rentré son bec sous son aile, un goéland solitaire rejoignait sa falaise en planant, la vague clapotait, éternelle, léchant algues et pierres, les phoques bâillaient, tranquilles, loin au large, sur les écueils, tous dormaient, il n’y avait plus que lui à veiller dans le village, à l’exception de quelques brebis, de quelques souris et, peut-être aussi, d’une femme qui n’arrivait pas à trouver le sommeil – le poète Smyrill avait perçu la grandeur de la poésie, mesuré à quel point le monde était ouvert, entrevu les immensités et les sommets de son esprit lui-même. Il avait ressenti au plus profond le mouvement perpétuel de la Création, le ciel et la terre, le vent et le soleil et la grâce. Les voûtes de sa pensée s’étaient illuminées d’éclairs voyageant entre les éternités. Assis sur une pierre, les yeux clos, il avait regardé les images défiler dans sa tête. Toutes sortes de gens qu’il n’avait jamais vus et ne verrait jamais, des gens qui n’avaient pour lui aucune importance se bousculaient dans son esprit de manière plus ou moins chaotique, des gens dont il s’était demandé d’où ils venaient, s’ils existaient, s’ils avaient existé, et qu’il avait tranquillement abandonnés à leur dimension pour s’attacher à nouveau à la nuit, au ciel, à la mer, aux brins d’herbe qui ondulaient au vent, au murmure de la brise, aux oiseaux et à la grâce. Il avait perçu comme une résonance. Assis sur cette pierre, il observait les bécasseaux violets qui couraient çà et là sur l’estran, tels des mots échappés de la bouche du bon Dieu. Son esprit était un espace incommensurable et chacun des éléments qui habitait l’instant avait sa correspondance au sein de ces immensités mentales, il ressentait tout ce qui advenait alentour, et par le filtre de sa conscience toute chose devenait métrique ; le vol du goéland était un sonnet, les trottinements du grand gravelot un vers boiteux et pressé, les ondulations des brins d’herbe le mouvement descendant des trimètres iambiques, et le ciel rougeoyant un hexamètre. Il captait ces résonances. Alors que le soleil venait de se coucher et que le vent était retombé, Smyrill avait entendu tout cela et senti le poème approcher sa conscience, arrivant de la mer, longeant la langue de terre, c’était le plus beau de tous ses poèmes. Débordant de jeunes pousses, de bourgeons à peine éclos et de joie éclatante. Il parlait de la grâce, de cet instant crucial qu’il sentait arriver avec le poème sur la plage découverte. Il y était question du vol des oiseaux, des herbes de la terre et du murmure de l’eau, il y était question de la forme des bigorneaux et du sommeil vivant du bon Dieu. De cet esprit qui veille au creux des vagues et commande aux puces de mer de sauter, aux oiseaux de voler et aux campanules bleues de baisser la tête. Il y était question des femmes qui l’avaient effleuré, douces et bienveillantes, des mains qui l’avaient apaisé, des lèvres qui l’avaient ouvert et des seins qui l’avaient réchauffé quand les nuits étaient froides. Il y était question d’Unnur. De la puissance de la grâce. Il entendait ces résonances. Pendant qu’il se dépêchait d’écrire ses pensées hypnotiques dans son carnet brun, il percevait, il sentait le poème qui venait à lui – il venait à lui, volant de ses propres ailes, son plus beau poème. Il était à la fois serein et tendu, comme un vieux pêcheur qui sait que les choses peuvent aller dans un sens ou dans l’autre, mais perçoit tout de même que l’instant est propice. Assis sur sa pierre, il avait observé les phrases qui allaient et venaient sur l’estran, pressées de trouver le lieu qui les accueillerait, de se couler dans la structure adéquate au sein de la bonne molécule afin que puisse naître un poème. Il avait griffonné à toute vitesse. Les mots affluaient, jaillissant du crayon comme autant d’oiseaux. Les lettres se confondaient en une image qui ne ressemblait pas aux mots qu’elle indiquait, mais était quand même ces mots. Il avait écrit brin d’herbe, il avait écrit mer, il avait écrit rivage. Et en traçant ces lettres, il avait créé un brin d’herbe sur un rivage en bord de mer. Il avait écrit mes, puis mains, puis s’ouvrent. Il avait écrit oiseau, puis avait dessiné un oiseau. Il avait observé le goéland qui volait, épousant le mouvement du sonnet, les vagues lourdes orchestrées par les courants marins millénaires, et ce nuage qui, dans le ciel bleu sombre, ressemblait à un désir blanc. Il avait regardé le vent, les brins d’herbe onduler sous la brise, et vu ce souffle les agiter. Il avait laissé son crayon retomber un instant pour attendre que le poème lui parvienne sous sa forme adéquate, avec les mots qu’il faut. Il s’était remis à écrire à toute vitesse et en pattes de mouches, les mots rampaient, tels des oiseaux incapables de voler, cloués sur son carnet. Il avait écrit ses cheveux,dans une montagne au creux d’une grotte et mon regard s’est posé dans ce bosquet autour de minuit. Il avait écrit Unnur. Il avait écrit toi, depuis le Sud et respire, puis il avait écrit brin d’herbe et rivage, bleu et pays. Il avait écrit sois. Il était resté longtemps assis, continuant d’écrire tandis qu’il regardait défiler en lui des gens qui déambulaient sans but, la mer, le ciel et sa tristesse. Il avait pensé à ce qui avait constitué ses jours, aux jolies choses et aux autres, laides. Il avait pensé aux gens auxquels il s’était attaché et qu’avec le temps il avait perdus – les femmes douces, les amis sincères. Il avait écrit brin d’herbe, rivage et mer, et ces mots résumaient ce qu’il avait perdu. La mer était profonde, le rivage désert et le vent caressait le brin d’herbe. La mer était le deuil, le rivage la solitude et le brin d’herbe la douleur. La mer était froide, le rivage caillouteux, le brin d’herbe coincé. La mer était ici et là-bas, le rivage ici, mais pas là-bas, le brin d’herbe ne resterait pas ici et ne serait jamais là-bas. Il avait entendu une résonance. Puis l’instant crucial s’était écoulé.

*

Il se tient debout dans la cuisine à côté de son pupitre, le crayon levé dans l’attente. Devant lui repose la chemise où il range son recueil intitulé « L’odeur de la cendre » et auquel il voudrait ajouter un poème qu’il lira tout à l’heure pendant la fête. Il voudrait que ce soit quelque chose de nouveau, alors il attend que vienne le poème. Quand il arrivera, les lieux lui seront familiers. C’est ici qu’est son monde. Les murs sont entièrement tapissés de livres, de même que la cave. Il y a aussi son vieil orgue sur lequel il a composé ses chansons à l’époque où il s’adonnait encore à cette activité, cet orgue où il a, entre autres, composé La valse de Valeyri pour laquelle il reçoit toujours de l’argent de la STEF. Sa collection de cartes postales. Les galets qu’il rapporte de la plage. Ses couleurs, ses pinceaux, ses dessins, son canif, des feuilles figées dans leur mort magnifique. Toutes ses ombres disparues. Ici, il est comme une balane collée sous la coque d’un navire, voilà ce qu’il répond à ceux qui lui demandent pourquoi il ne déménage pas à Reykjavík. Ici, il vit sa vie – et celle d’Unnur, bien qu’elle soit morte depuis si longtemps. Et ces lieux sembleront familiers au poème quand il viendra se poser en un battement d’ailes sur la feuille blanche.

Son crayon immobile dans l’attente, il avale une gorgée de café froid et lève les yeux tandis qu’il repose sa timbale, il se caresse la barbe. En regardant par la fenêtre, il aperçoit Kata la Chorale qui passe à bicyclette devant la maison, vêtue d’une robe à pois bleus, le front plissé, concentrée et pensive. Il sourit, pose la pointe de son crayon et griffonne dans son carnet qu’il a posé près de la feuille vierge qui rejoindra son recueil. Il écrit mer, rivage, brin d’herbe. Le poème s’est envolé à tire-d’aile au petit matin, il a déserté sa conscience pour rejoindre les pays bleus et azurés. Il sait qu’il abritait des ailes, une voile, le temps, des routes et des notes de musique – tout passe. Et cette nuit, lorsque le soleil sera couché, quand l’eider aura rentré son bec sous son aile, quand le goéland solitaire rejoindra sa falaise en planant comme un sonnet, le poète Smyrill descendra à nouveau sur le rivage où, assis sur une pierre, carnet et crayon en main, il attendra patiemment le retour de son poème. Alors il entendra comme une résonance : c’est le chant des étoiles entre les corps célestes.

« WHEN I’M SIXTY-FOUR… »

L’après-midi n’est que mouvement. Debout sur l’escalier après sa sieste, Árni porte sa pipe à sa bouche sans l’allumer et observe un instant une graine de pissenlit qui virevolte en quête d’un endroit où s’enraciner, il entend l’écho des gamins qui s’en donnent à cœur joie sur les trampolines, les cris des oiseaux sur la mer, le hoquet d’un bateau à moteur qui revient vers la terre ; les tondeuses bourdonnent, la seconde chaîne de la radio nationale marmonne et voilà Kata, la chef de chœur, qui arrive à vélo, vêtue d’une robe blanche à pois bleus. Il la regarde, lève sa pipe, mais Kata semble ne pas le voir.

Il rentre, va uriner, se passe un peu d’eau sur le visage pour évacuer les rêves de sa sieste, se brosse les dents avec lenteur, comme si c’était le matin, scrute un moment le miroir sans y voir quiconque, ni lui, ni personne. Il retourne dans la chambre, le vieux parquet usé ploie sous la plante de ses pieds nus. C’est une sensation agréable. L’espace d’un instant, il lui semble retrouver les pieds de l’enfant qu’il fut jadis, sur ce parquet, lorsqu’il venait chez son grand-père et sa grand-mère. Il attrape un polo bleu à rayures et un bas de pyjama à motifs également bleus en se disant : Je peux bien mettre ce pantalon.

Il va dans la cuisine, remplit une casserole d’eau, verse le café dans le filtre par automatisme, connaissant avec précision la dose nécessaire, retire la casserole du feu et verse l’eau. L’odeur emplit la pièce. Il se sert une tasse, la soulève de la table, mais alors qu’il s’apprête à la porter à ses lèvres, il lui semble entendre quelque chose et une lueur s’allume au fond de son regard. Il se lève et retourne sur l’escalier où il s’attarde quelques instants en scrutant les alentours. Il regarde droit dans les yeux l’église face à sa maison – elle est habillée de bois noir et aussi péremptoire dans ses jugements que le laisse présager sa couleur –, il voit, sent la brise qui vient doucement lui caresser les joues et perçoit un instant tout ce qui constitue la vie de ce village.

Puis il retourne à l’intérieur en laissant sa porte entrebâillée.

Le voilà chez lui. Il n’allume pas la radio, ne lit aucun journal et ne se tient pas au courant. Il trempe ses lèvres dans sa tasse avec application, puis lève les yeux et regarde droit devant lui, cerné par d’innombrables couches de silence. Il repose sa pipe à côté des quatre autres sur le porte-pipes qu’il a descendu du grenier lorsqu’il a emménagé ici. Il en choisit une autre avec la même application qu’il a mise à boire sa première gorgée de café. Sur l’étagère, empaquetée dans son étui en papier, il y a la blague de tabac brun Edgeworth que lui envoient spécialement d’Angleterre de vieilles relations, et qu’il conserve d’habitude au réfrigérateur en y plaçant un morceau de pomme de terre afin qu’il ne se dessèche pas. Ce rituel qu’il a instauré autour du tabac lui plaît bien et il se dit : Je peux m’autoriser à fumer. Il bourre lentement le foyer, sans trop tasser à la base, un peu plus au milieu et pas trop non plus au sommet. Le premier bruit de ce retour à l’état de veille se fait entendre quand il craque l’allumette, c’est un chuintement discret, et bientôt, le voilà enveloppé par l’odeur chaude du tabac. Sa bouche s’emplit d’une douce amertume. Les volutes odorantes flottent dans la vieille maison en bois.

Il se lève avec lenteur, attrape sur le dossier de la chaise le gilet de golf qu’il a rapiécé avec du tissu brun l’hiver dernier et l’enfile. Il s’étire, va dans la chambre, sa pipe au coin des lèvres et les mains dans les poches du gilet.

Quand il est arrivé ici, il y a deux ans, la plupart des villageois l’ont reconnu et se sont interrogés sur les raisons de sa présence, mais ont vite compris qu’il voulait être seul. Tout le monde se souvenait de son père, ce marin de génie et mondialement célèbre – Tolli la Tonne qui avait été capitaine à bord d’un bateau du village pendant des années avant de déménager à la capitale, où il avait trahi en devenant le roi du hareng dans le quartier Ouest de Reykjavík – et Andrés le Bibliothécaire avait déclaré qu’il se souvenait de lui tout gamin à l’époque où il venait passer l’été chez ses grands-parents dans l’ancienne maison du médecin. Cela dit, les gens ne comprenaient pas pourquoi il avait acheté cette demeure à prix d’or, comme l’affirmait la rumeur, même si les chiffres fluctuaient et augmentaient de jour en jour dans la bouche des villageois. La plupart pensaient que ce ne serait pour lui qu’une résidence secondaire où il viendrait passer l’été, mais l’automne arriva, puis ce fut l’hiver et il était toujours là. Parfois, autour de midi, il courait en survêtement à travers le village, beaucoup furent d’avis que la chose était ridicule ; Kalli avait déclaré qu’il courait comme un dératé, surnom qui lui avait aussitôt collé à la peau : Árni le Dératé avait détrôné son ancien sobriquet Árni Crésus. On ne tarda pas à l’apercevoir à la piscine le matin et à l’église le dimanche. Le jour de la première répétition d’automne de la chorale paroissiale, il se présenta et proposa de chanter dans les basses. Pendant la pause, il discuta avec les autres, répondit à leurs questions sur tel ou tel détail et les interrogea poliment sur leur situation. À six heures, il arriva au Macareux, le petit restaurant au centre du village, et lut les journaux tout en discutant chaleureusement avec Fríða la serveuse et tous ceux qui engageaient la conversation. Il y resta un moment à déguster son verre de vin blanc, puis commanda à dîner. Son choix était presque toujours le même : un plat de cabillaud au fenouil, à l’ail et au vin blanc dont il avait livré le secret au cuisinier. En revanche, si c’était un jeudi, il prenait des pâtes aux anchois dont il lui avait également donné la recette. Il ne connaissait que peu de gens, même s’il avait travaillé un moment pour Jói à la conserverie de Valeyri. Parfois, il lui rendait visite et jouait au whist avec lui et sa magnifique épouse, avec le maire et sa femme, la vieille Lára de Lalli l’Allongé ou d’autres personnalités du village – mais pas avec Lalli le Macareux, le frère de Lára, car le frère et la sœur ne s’adressaient plus la parole. Il se plaisait ici, parlait de la pêche et du temps, du gouvernement et des décideurs, du Président et des banquiers. Il arrivait qu’il raconte des anecdotes sur sa vie d’avant. Il n’y était question ni de palais, ni d’or, ni de richesses – quand on l’interrogeait à ce sujet, il répondait qu’il ne connaissait rien à tout ce cirque autour des nouveaux vikings même s’il avait évidemment côtoyé les principaux, puis se contentait de dépeindre quelques scènes de réunion avec les décideurs, de répéter des bribes de conversations surprenantes entendues dans les vestiaires ou d’évoquer des événements embarrassants survenus dans les salons…

Toujours impeccable, posé dans ses attitudes et d’une politesse sincère, il avait l’humilité des grands hommes. Il s’installait sur le canapé de famille du vieux Lalli l’Allongé dans un coin du Macareux, son verre de vin blanc à la main et entre les lèvres cette pipe éteinte qu’il rallumait par intermittence. Grand et svelte, ses longues mains de pianiste couvraient plus d’une octave et ses yeux étaient bleus sous ses paupières mi-closes. Il avait parfois devant lui une feuille ou une serviette en papier où il dessinait des bateaux, la montagne Svarri ou encore Fríða, occupée à servir les clients. Cette dernière venait parfois s’asseoir à sa table quand il n’y avait que peu à faire, après tout, c’était un homme du monde et elle avait passé son enfance parmi les poètes et les artistes, étant originaire de la rue Karfavogur dans les quartiers Est de Reykjavík. Il était difficile de lui donner un âge, elle prenait soin d’elle, se teignait les cheveux au henné et ses hauts ajustés ainsi que ses jeans près du corps mettaient clairement en valeur ses jolies formes. Il se disait parfois qu’un soir, tard, la nuit venue, elle finirait par arriver chez lui, le souffle court, pour se coucher dans le vieux lit du médecin. Il ignorait s’il l’accueillerait ou s’il l’éconduirait.

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