La Vérité sur Gustavo Roderer

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Guillermo Martínez est un des écrivains argentins invités au Salon du Livre de Paris cette année.





S'interrogeant sur un sujet vieux comme l'humanité, l'intelligence, l'auteur argentin de Mathématique du crime conjugue, avec son habituelle virtuosité, suspense et métaphysique. Dans ce roman, Guillermo Martínez met en scène deux jeunes garçons en proie à une sourde rivalité depuis leur première partie d'échecs, deux personnages que tout relie et tout oppose. Le récit des expériences qu'ils vont traverser chacun à leur façon – l'amour, la drogue ou la guerre – font de ce livre une oeuvre à la fois subtile et dérangeante qui n'est pas sans évoquer le grand Borges.



Publié le : jeudi 20 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221144374
Nombre de pages : 84
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couverture

Guillermo Martínez

Guillermo Martínez est né à Bahía Blanca en 1962. Son premier roman, La Vérité sur Gustavo Roderer, paraît en Argentine en 1999 (Nil, 2011), et est salué par une presse unanime. Suivront un deuxième roman, La Mujer del maestro, un recueil de nouvelles puis un essai sur Borges et les mathématiques. Aujourd’hui, depuis la parution de Mathématique du Crime (Nil, 2004), et de La Mort lente de Luciana B (Nil 2009) Guillermo Martínez est considéré comme l’un des auteurs les plus talentueux de sa génération. Amoureux des lettres, grand lecteur de Borges et d’Agatha Christie, il parvient à réconcilier le genre policier avec la grande littérature, les adeptes de Conan Doyle et ceux d’Henry James.

guillermo
martínez

la vérité sur
gustavo roderer

traduit de l’espagnol (argentine)
par eduardo jiménez

pavillons poche
robert laffont

À Eugenia

1.

J’aperçus Gustavo Roderer pour la première fois au bar Olimpo, où se retrouvaient, le soir, les joueurs d’échecs de Puente Viejo. L’endroit était assez louche pour susciter les grommellements de ma mère chaque fois que je m’y rendais, mais pas suffisamment pour décider mon père à me l’interdire. Les tables d’échecs étaient au fond ; à peine cinq ou six, avec l’échiquier gravé dans le bois ; dans le reste de la salle on jouait au sept et demi ou au poker menteur : des parties acharnées et tendues d’où parvenaient, de plus en plus menaçants à mesure que la nuit avançait, le sec crépitement des gobelets et les voix s’élevant pour réclamer du gin.

Moi, comme j’étais convaincu que les grands joueurs d’échecs devaient se tenir fièrement à l’écart des contingences matérielles, j’observais ce monde bruyant avec un déplaisir serein ; ça m’embêtait pourtant – et ça ruinait aussi ma vaniteuse supériorité morale – de voir que ce rejet rejoignait les arguments vertueux de ma mère. Et je fus plus perturbé encore en découvrant que ces deux mondes n’étaient pas complètement séparés ; on m’avait signalé la présence à ces tables de nombreux individus qui avaient été les joueurs d’échecs les plus remarquables du village, comme si une fascination irrésistible, une obscure inversion de l’intelligence, y attirait tôt ou tard les meilleurs. J’avais moi-même vu Salinas, premier échiquier de la province à dix-sept ans, rejoindre progressivement l’autre bord, et je m’étais alors juré que ça ne m’arriverait pas.

Le soir de ma rencontre avec Roderer, j’avais prévu de reproduire un dessin d’El Informador et peut-être de jouer deux parties avec l’aîné des Nielsen. Roderer se tenait debout devant le zinc, bavardant avec Jeremías, ou plutôt le vieux lui parlait tout en essuyant des coupes et Roderer, qui ne l’écoutait plus, observait le mouvement rapide du torchon, l’éclat fugitif du verre à la lumière, avec cette expression absente grâce à laquelle il s’abstrayait de tout au milieu d’une conversation. Dès qu’il me vit, Jeremías me fit signe d’approcher.

— Ce garçon va habiter dans le coin. Il cherche un partenaire.

Roderer était à moitié sorti de ses cogitations ; il me jeta un regard distrait, sans trop de curiosité. Moi, qui à cette époque tendais la main sans hésiter, car ce salut d’adulte, digne et distant, me paraissait l’un des meilleurs acquis de l’adolescence, je me retins et me contentai de dire mon prénom : il y avait chez lui quelque chose qui semblait décourager le moindre contact physique.

Nous nous installâmes à la dernière table. Le sort m’accorda les blancs. Roderer plaçait les pièces avec une lenteur extrême ; j’en déduisis qu’il savait à peine jouer et comme j’avais vu, à travers l’un des miroirs, que Nielsen venait d’entrer, j’ouvris avec e2-e4, dans l’espoir de liquider cette affaire en un gambit. Roderer réfléchit durant un moment très long, exaspérant, puis joua cf6. J’eus une impression désagréable : depuis un certain temps, j’étudiais précisément cette défense Alekhine, dans l’intention de l’employer avec les noirs à l’occasion de l’open annuel. Je l’avais découverte presque par hasard dans l’encyclopédie ; tout, dans cette ouverture, avait aussitôt suscité mon admiration : ce saut initial du cavalier, de prime abord un coup extravagant ou puéril ; la façon héroïque, presque méprisante, dont les noirs sacrifiaient dès le début l’objectif prioritaire d’une ouverture – la possession du centre – contre un lointain et nébuleux avantage de position ; et surtout, et c’était ce qui m’avait décidé à l’étudier à fond, le fait que ce fût la seule ouverture que les blancs ne pouvaient refuser ou détourner vers d’autres schémas. Bien entendu, personne ne la connaissait à Puente Viejo, où l’on utilisait toujours la Ruy López, ou la défense orthodoxe, ou tout au plus quelque Sicilienne ; je me l’étais jalousement réservée dans l’attente du tournoi. Et soudain, avant tout le monde, ce nouveau venu la jouait contre moi. Bien sûr, il était encore possible – et je préférai croire à cette hypothèse – que le saut du cavalier ne fût qu’un coup maladroit de débutant. J’avançai le pion en e5 et Roderer, toujours après avoir exagérément réfléchi, déplaça son cavalier en d5. Le même rituel se répéta lors des coups suivants : je développais scrupuleusement la variante de l’encyclopédie, Roderer tardait chaque fois à répondre, puis choisissait finalement la solution correcte, de sorte qu’il m’était impossible de décider s’il connaissait l’ouverture ou s’il avait seulement une espèce d’heureuse intuition qui s’effondrerait à la première attaque sérieuse.

Nous lâchions peu à peu les dernières amarres ; nous pénétrions à l’intérieur de ce no man’s land, au-delà des premiers mouvements, où commence réellement la partie ; à présent, je percevais à peine les bruits, comme s’ils avaient été étouffés à un moment ou à un autre ; les tables enfumées où l’on jouait aux cartes me semblaient fantastiquement lointaines et même ceux qui s’étaient approchés pour nous regarder, ces visages si connus, m’apparaissaient vagues et distants : j’avais l’impression de m’éloigner de la plage en nageant vers le large. J’observai de nouveau Roderer. Je sais que, plus tard, certaines femmes, dans le village, ont souffert par sa faute ; je sais que ma sœur l’a aimé à la folie. Il avait les cheveux châtains, avec une mèche qui lui retombait sans arrêt sur le front ; il ne devait pas être plus âgé que moi mais ses traits paraissaient achevés, comme s’ils avaient acquis, au sortir de l’enfance, leur forme définitive, une forme qui ne correspondait à aucun âge particulier. Les yeux étaient sombres ; il y avait en eux une fulguration qui passait d’abord inaperçue, une lueur lointaine mais toujours présente – je m’en rendis compte par la suite –, comme attendant patiemment son heure ; lorsque quelque chose ou quelqu’un les sollicitait de l’extérieur, ses yeux s’animaient brusquement et vous transperçaient d’un regard pénétrant, presque menaçant, un regard qui durait peu de temps, néanmoins, car Roderer se détournait aussitôt, comme conscient de la gêne occasionnée. C’étaient surtout ses mains qui retenaient l’attention, mais ni durant la partie, bien que je les aie vues se déplacer à maintes reprises sur l’échiquier, ni ensuite, à l’occasion de nos diverses conversations, je ne parvins à déterminer ce qu’elles avaient de particulier. Longtemps après, dans l’un des rares livres qui restèrent de sa bibliothèque, je lus le paragraphe de Lou Andreas-Salomé au sujet des mains de Nietzsche et je compris que les mains de Roderer devaient être tout simplement belles.

Quant à la partie, je ne me souviens plus de tous les détails ; en revanche, je me rappelle mon désarroi et ma sensation d’impuissance en constatant que Roderer neutralisait, l’une après l’autre, toutes mes attaques, y compris celles que j’imaginais les plus incisives. Il jouait bizarrement ; il s’intéressait à peine à mes mouvements, comme si mes manœuvres lui étaient indifférentes ; ses coups paraissaient déconnectés, erratiques : il occupait une case éloignée, ou bougeait une pièce sans importance, et moi je pouvais développer mon jeu jusqu’à un certain point, mais je découvrais bien vite que la position de Roderer, du fait de l’un de ces coups, était alors légèrement différente, un changement presque imperceptible et néanmoins suffisant pour rendre vaines mes combinaisons. Au fond, cela ne résume-t-il pas l’ensemble de nos relations ultérieures ? Un duel dont j’étais le seul adversaire, ne parvenant pas à atteindre ma cible. C’était peut-être le plus étonnant : Roderer ne semblait jamais prêt à contre-attaquer, aucune menace visible ne pesait sur mes pièces, pourtant j’éprouvais, à chacun de ces coups saugrenus, une sensation de danger, le pressentiment de la mise en place de quelque chose dont le sens m’échappait, quelque chose de subtil et d’inexorable. La partie, au fil du temps, était devenue de plus en plus embrouillée : toutes les pièces étaient encore sur l’échiquier. À un moment donné, j’avais aperçu Salinas debout à côté de la table, un verre à la main. Tout en buvant, il esquissa un sourire sardonique qui ne s’était pas estompé quand on l’appela pour jouer à son tour aux dés. Puis je vis partir Nielsen ; il me salua depuis la porte avec un geste que je ne compris pas. La salle se vidait peu à peu. Jeremías retournait les chaises sur les tables vides. Maintenant, c’était moi qui mûrissais longuement chaque nouveau mouvement ; mes pièces visaient l’un de ses pions, un pion latéral. Cette ultime attaque, comme toutes les précédentes, m’apparaissait inutile : ce pion que j’avais cru faible et isolé se révélait, à chaque réplique, de plus en plus protégé, jusqu’à devenir inaccessible. Je continuais néanmoins à apporter et à additionner en de lentes évolutions mes pièces les plus lointaines, non que je conservasse quelque espoir, mais parce que j’étais trop épuisé pour prendre une nouvelle initiative. Soudainement, alors que j’avais réussi à les réunir toutes, Roderer avança le pion à la case suivante et sa dame se retrouva face à la mienne. Je tressaillis ; nous y étions, ce que j’avais tellement redouté allait se produire. Je jetai un coup d’œil sur la nouvelle position : l’échange de dames proposé par Roderer entraînerait, à cause de l’enchaînement que j’avais moi-même provoqué, la liquidation de toutes les autres pièces. Je ne parvenais pas cependant à imaginer l’échiquier après. Je pouvais prévoir les cinq ou six coups suivants, mais pas plus loin. Il n’existait non plus aucun endroit où replier ma dame : l’échange était forcé. Ce qui du moins m’évitait d’y réfléchir davantage. Les pièces commencèrent à tomber en bon ordre, à tour de rôle dans chaque camp ; elles faisaient un bruit sec en s’entrechoquant puis se retrouvaient en dehors de l’échiquier. Combien de coups était-il capable d’anticiper ? me demandai-je, incrédule. Je finis par découvrir, sur l’échiquier désert, ce dont il s’agissait : ce pion que je m’étais obstiné à attaquer était à présent libre et avançait d’une autre case. Je regardai, en quête de mes propres pions, je comptai désespérément les traits. Inutile : Roderer allait à dame, moi, pas.

J’abandonnai. Tout en me levant, j’observai le visage de mon rival : j’espérais y trouver, me semble-t-il, l’une de ces expressions que je ne pouvais pas réprimer quand je gagnais, un éclair de satisfaction, un sourire mal dissimulé. Roderer était sérieux, indifférent à la partie. Il avait boutonné son manteau, une sorte de pardessus bleu foncé, et il jetait vers la porte un regard inquiet. Il avait à la fois l’air indécis et irrité, comme s’il débattait en son for intérieur d’un problème minime, stupide, mais impossible à résoudre. Il ne restait plus que nous deux dans la salle ; je compris ce qui le tarabustait : devait-il m’attendre, pour qu’on parte ensemble, ou prendre congé immédiatement et s’en aller seul ? Je connaissais bien ce genre de tourments, mais j’avais cru jusqu’alors en être l’unique victime ; l’impuissance à choisir entre deux options banales et absolument égales, l’horrible hésitation de l’intelligence qui balance entre l’une et l’autre, incapable de rien discerner, argumentant dans le vide sans trouver une raison valable, tandis que le bon sens se moque et l’excite : ça revient au même, ça revient au même. J’étais déconcerté de deviner chez autrui, et de façon beaucoup plus intense, les stigmates de ce mal, peut-être ridicule, mais que j’avais toujours considéré comme ma propriété la plus exclusive.

— J’arrive, dis-je pour le sauver.

Il acquiesça, reconnaissant. Je rendis à Jeremías la boîte avec les pièces et le rattrapai dans l’escalier. Une fois dehors, je lui demandai où il habitait ; l’une des maisons derrière les dunes ; nous pouvions faire un bout de chemin ensemble.

C’était déjà la fin des vacances et l’air était froid, de la fraîcheur prémonitoire, désolante, des premiers jours de l’automne. Les estivants étaient partis, le village était de nouveau vide et silencieux. Roderer écoutait la rumeur lointaine de la mer ; il ne paraissait pas disposé à parler. Soudain des chiens aboyèrent au bord du chemin. J’eus l’impression que Roderer se raidissait à côté de moi et s’efforçait de les localiser dans l’obscurité.

— Il y a beaucoup de chiens errants par ici, dis-je ; les gens les abandonnent après la saison.

Roderer ne fit aucun commentaire. Je l’interrogeai sur le choix de son lycée.

— Je ne sais pas.

Le ton était grave et coupant, comme si cette question lui avait déjà occasionné trop de problèmes et qu’il souhaitait l’éluder.

— De toute façon, on ne peut pas tellement choisir ; il y a le Mariano-Moreno, où moi je vais, et sinon le Don Bosco.

— Je ne sais pas si j’irai au lycée, conclut-il.

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