La veuve K.

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Veuve depuis peu, Madame K., la cinquantaine alerte, reçoit une mystérieuse invitation destinée à son défunt mari. Par curiosité et par amour du jeu, elle décide de s'y rendre sous un nom d'emprunt... C'est le début d'une série de péripéties burlesques donnant lieu à d'étonnantes rencontres mettant en scène maîtres, invités et valets aux prises avec la vie de château.


Publié le : jeudi 26 janvier 2012
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EAN13 : 9782332481245
Nombre de pages : 334
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Dumême auteur
Du même auteur :
CONTES POUR ENFANTS :
Petit Bonhomme et le Sultan
Petit Bonhomme et l’Aigle Bleu
Petit Bonhomme et Chien Jaune
Petit Bonhomme et l’Étalon Blanc
Petit Bonhomme et la Fleur de Nacre
Petit Bonhomme et le Cadeau de Grand-père
Petit Prince Ming et Kangourou Grognon
Petit Bonhomme et Petit Prince Ming en Afrique
Dédicace
A ALEXIA
Qui m’a donné la force d’écrire ce roman
que seul un éditeur céleste lui permettra de lire.
Citation
«Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui rendent les morts si lourds dans leurs i cercueils.»
HENRY de MONTHERLANT
Chapitre I La Veuve K.
Le réveil sonne neuf heures ; je m’éveille d’une absence de nuit, la nuque raide et la bouche maussade dans ce large lit toujours trop froid. Je suis fatiguée ; de fait je le suis tous les matins, mais aussi le soir, ce n’est pas très agréable à admettre. « Tu devrais prendre des vitamines, et penser à te faire vacciner contre la grippe, c’est gratuit à ton âge paraît-il. » « Je sais, je sais… je vais m’en occuper… » J’enfile péniblement mon peignoir, (cette douleur au bras droit qui revient sans cesse), chausse mes vieilles mules beiges défraîchies, et me dirige sans hâte vers la cuisine. Mon chien m’a entendue, il s’étire en baillant et se frotte contre moi pour me saluer tandis que je le flatte de la main ; j’ai envie de l’embrasser – c’est désormais mon seul compagnon – mais je ne vais tout de même pas entrer dans ce jeu là, il faut que je me méfie. Dialoguer avec un mort est déjà pour mes enfants le propre d’un esprit dérangé, bien qu’ils acceptent avec bienveillance et un soupçon de commisération ce qu’ils voient chez moi comme un caprice passager ; mais si je me mets à embrasser mon chien, je suis bonne pour l’asile ! J’appuie sur le bouton de la machine à café, ouvre la porte d’entrée en frissonnant. Je suis surprise par la fraîcheur de l’air bien que le soleil soit assez haut sur l’horizon ; à mes pieds les feuilles gorgées d’humidité s’amoncellent sur le seuil, l’automne est arrivé, je ne m’en suis même pas aperçue. Le facteur est déjà passé, moment espéré autant que redouté : j’attrape avec fébrilité ce paquet d’enveloppes légèrement ramollies par la rosée, sirote quelques gouttes de café, et commence le tri silencieux des factures et autres désagréments quotidiens qu’il me faut désormais, jour après jour, affronter seule. Espoir vite déçu d’une joyeuse nouvelle… Il y a tout de même encore, de temps à autre, de gentilles cartes de condoléances, chaleur des amis, souvent les plus lointains, ceux que j’ai presque oubliés, qui apprennent avec retard, qui sont désolés, qui pensent à moi ; je suis touchée : pointe d’épée dans mon cœur isolé. « Madame Veuve Kerbihan »,
8 allée des Embruns… Je n’aime pas du tout être « Madame Veuve Kerbihan » ; et moins encore qu’on me l’écrive ! « Veuve » ! Drôle de mot que l’on croyait réservé à d’autres, classé dans un monde lointain en compagnie de quelques vieilleries telles que « bru », « promise » ou « trépassé » et qui surgit de l’ombre le plus mauvais jour : celui précisément où il se justifie. Je le déteste : il débute comme un désir de volonté, et s’éteint comme une mollesse. « Je ne veux pas être « Veuve », je ne veux pas être la « Veuve Kerbihan », je ne veux pas être TA « Veuve » ! « Allons, calme toi, cela ne sert à rien de te mettre dans cet état, ce n’est qu’une question de vocabulaire, je t’en prie, ressaisis-toi. » Le courrier se brouille devant mes lunettes de presbyte, et mon chien me regarde avec l’air misérable et interrogatif d’un dessin de Walt Disney ; je suis pitoyable. « Fais un effort, bois ton café. » Je me reprends, tout ceci est absurde. Je suis la Veuve Kerbihan, c’est ainsi, et ce n’est plus tout à fait une nouveauté, il faut simplement s’habituer. Je ne m’habitue pas. Mon café est froid ; j’en veux au monde entier. Je m’emporte contre le mauvais sort, la mort, la vie, la solitude, les impôts, les gens qui ne sont jamais là quand on a besoin d’eux, ceux qui sont toujours là quand on n’en voudrait pas.
Je repousse mon chien qui vient se blottir contre ma jambe, je sais, tu détestes que je m’apitoie sur mon sort, moi aussi d’ailleurs, tu as raison, j’arrête tout de suite. Mais j’avais besoin de cette crise pour démarrer la journée. Bon, et puis d’ailleurs, ce courrier, si je l’ouvrais ? Madame Veuve Kerbihan a bien le droit de savoir qui lui écrit, tout de même ! Voyons, l’EDF, l’Etat Civil, les Bonnes Œuvres, le tiers provisionnel : je vais faire comme ii Scarlett O’Hara , j’y penserai demain. Je range mon bureau, soigneusement, il ne faut pas laisser de désordre… – «Voilà, tu es content ? J’ai fait un effort…» « Hum… » Soudain une enveloppe gris perle, l’adresse tracée d’une écriture ferme et racée, attire mon attention jusqu’alors embrumée par ma destructrice humeur matinale. Ma main tremble légèrement en ouvrant le pli : La Comtesse Arnould des Ormes du Vivier Convie Monsieur Arnaud Kerbihan… Une Comtesse… Mon mari ?... Mon regard se trouble à nouveau ; je me sens tellement seule devant cette élégante invitation qui ne m’est pas destinée. Qui peut bien être cette dame dont j’ignore jusqu’au nom alors qu’elle s’adresse à mon mari comme s’il était vivant, – mais, cela m’est réservé ! – et ne daigne pas même me considérer comme une possible invitée ? La colère me reprend, je parle dans le vide, tourne en rond dans la pièce en examinant sous toutes les coutures la curieuse carte écrite par cette femme qui te connait et qui m’ignore ! Ah comme c’est commode de ne plus me répondre lorsque je t’interroge sur cette mystérieuse relation que tu m’as trop délicatement cachée ! Tu sais bien être l’écho de mes pensées lorsqu’il s’agit de me prodiguer tes conseils de vieux sage, m’obliger à de ridicules vaccinations qui ne m’empêcheront pas de passer un hiver douloureux, mais pour t’expliquer sur l’invitation de cette Comtesse de pacotille, évidemment, la connexion est coupée ! Je cherche furieusement un numéro de téléphone, une adresse mail, une possible identification : tout est au recto de l’invitation ; pauvre découverte qui ne m’apporte aucun apaisement. La carte, en quatre volets et une double feuille intermédiaire, est assez discrète quoique très explicite : Pour les soixante ans de Monsieur son époux, Madame la Comtesse organise un week-end de rêve dans leur château de Normandie et convie, dans le plus grand secret, tous leurs amis ; apporter son maillot de bains, ses clubs de golf, sa raquette de tennis, sa tenue d’équitation, voire, si l’on en possède une, sa tenue de vènerie. Robe longue et smoking pour le soir. On sera logés, nourris, blanchis si besoin est, occupés, distraits, abreuvés,… je me demande (avec brusquement un accès de méchanceté) si chacun peut aussi amener son Barzoï ou son Loulou de Poméranie tout en observant que la tenue de ces chers toutous n’est pas précisée ! Réponse souhaitée avant le 30 septembre ; c’est dans trois semaines, elle aurait pu nous écrire un peu plus tôt la Comtesse ! Enfin « nous écrire » est impropre, il est clair que je ne suis pas invitée par cette soi-disant amie de mon mari dont il ne m’a jamais parlé. Perplexe je monte dans ma chambre, fais couler un bain, et cède à la subite et délectable tentation de m’occuper de mon corps, désir qui ne m’avait plus habitée depuis tant de mois. D’un coup la situation m’égaie. Délicieusement enfouie sous la mousse qui me chatouille le bout du nez, Mozart pour me réconforter, j’imagine d’improbables impostures qui me réjouissent beaucoup sans vouloir reconnaître ce picotement qui surgit dans ma poitrine, ce sentiment oublié, refoulé au plus profond de mon âme par les tristes circonstances de l’an passé…
Et si j’y allais, moi, à cette réception ? Suis-je obligée de mentionner mon prénom dans la réponse ? Je m’imagine dans un vieux smoking d’Arnaud débarquant au milieu du salon : « Surprise, surprise ! » Ou bien je me vois rédiger en ricanant une carte du style : La Veuve Kerbihan remercie la Comtesse Arnould des Ormes du Vivier de l’invitation faite à son défunt mari à laquelle elle se fera un plaisir de se rendre à sa place, lui-même se trouvant momentanément empêché… Je ris, je pleure, je suis désemparée ; elle n’a pas dit son âge, la Comtesse, et un homme de ma génération peut très bien avoir une jeune et jolie femme, ce sont d’ailleurs celles-ci les plus volages ! Agacée je me relève vivement et rejette le gant de crin : je viens de croiser mon reflet dans le miroir et me demande quel maillot de bains cacherait la mollesse de mes cuisses, les capitons sur mes hanches, mon ventre plus que rebondi, la peau fripée de mon cou et du dessous de mes bras. Non, c’est confirmé, la natation dans les eaux turquoises des comtesses trentenaires, ce n’est plus pour moi… Quant au tennis, avec le début d’arthrite que je développe depuis le milieu de l’été, il ne saurait en être question non plus. Il vaudrait mieux rester ici, au coin de la cheminée, à tricoter pour mon futur petit-fils une jolie paire de petits chaussons que sa mère ne lui mettra d’ailleurs pas, (elle me déteste, celle-là). Elle ne met déjà pas à l’aînée le ravissant manteau que je lui acheté, – une grande marque qui m’a coûté une fortune – et qu’elle trouve trop « vieux jeu » ! Oui, mais si je ne participe pas à ce week-end en Normandie, je ne saurai jamais qui sont cette mystérieuse Comtesse, son mari et ses amis, tous ces gens que mon époux a connus et qui me sont étrangers ! Cette perspective me contrarie plus que je ne veux l’admettre. Je pourrais mettre un jean et un chemisier de soie, avec une jolie veste pour cacher les hanches, je trouverais bien une robe du soir qui me va encore, et pour gommer d’autres défauts un grand châle que je n’ôterais pas, même s’il fait trop chaud. Le lendemain je me ferais excuser – prétextant de pénibles obligations familiales – de manière à échapper au ridicule des épreuves sportives qui m’auront été épargnées la veille si j’arrive suffisamment tard après le déjeuner ! – «Alors, qu’en penses-tu ?» « Que c’est une très bonne idée, il te suffira de demander aux voisins de garder le chien, et tu verras, tu passeras une belle soirée, c’est vraiment beau, la Normandie à l’automne ! » Je descends doucement l’escalier, inquiète mais décidée, il faut que je rédige la réponse à cette invitation, et ce ne sera pas facile ; je vais devoir faire preuve d’imagination et de sang froid. Tout d’abord, il faut que je fasse imprimer du papier, avec un en-tête de belle allure, pour que ma réponse ait un peu de dignité ; je vais choisir des cartons beige rosé ; non, crème. Et aussi des enveloppes assorties, peut-être avec mes initiales ; où ai-je rangé l’adresse de cet imprimeur avenue Victor-Hugo qui nous avait fait les faire-part de mariage de Fils-Aîné ? Je m’anime tout à coup. Je sens confusément que je me lance dans une aventure dont la lettre que je vais écrire constitue la première étape.
Chapitre II
« Vous avez repris la liste des invités, Adèle ? » « Oui Madame la Comtesse. » « Les Stuart et les Bruni d’Auvare ont-ils répondu ? » « Oui Madame, ils ont accepté l’invitation et ont demandé s’il y aurait un cadeau commun ou si chacun devait se débrouiller seul. » « Qu’ils se débrouillent comme ils le disent si élégamment, cette réception est déjà bien assez compliquée sans que je me préoccupe aussi de leurs cadeaux ; ils peuvent bien faire un effort de leur côté ! » Adèle note rapidement quelques mots sur un grand cahier, secoue la crinière sombre qui retombe en cascade sur ses épaules, paraît vouloir dire quelque chose, puis se ravise et attend, l’air hésitant, les yeux rivés sur la pointe de ses escarpins. « Bon ? Quoi d’autre Adèle ? » « Eh bien il s’agit des amis anglais de Monsieur le Comte : ils ont demandé s’ils pouvaient amener leur Corgi, s’il y aurait de quoi le nourrir et quelqu’un pour s’en occuper c’est-à-dire le sortir cinq fois par jour à défaut de quoi il devient neurasthénique et laisse des traces sur les tapis qu’il affectionne ; je ne sais quoi leur répondre car je crains d’être moi-même trop occupée avec le lévrier de Monsieur, le nouveau chien du jeune ami de Madame, et mes autres occupations, mais ils ont déclaré ne pas pouvoir se séparer de leur compagnon qui porte le nom d’un Lord anglais que je n’ai pas retenu. En d’autres termes, si nous n’avons pas de solution, ils ne viendront pas. » La Comtesse ne répond pas, pousse un soupir exaspéré et s’éloigne en maugréant. Adèle ne sait que penser, et se sent un peu humiliée ; elle n’est arrivée que depuis peu, et n’est pas accoutumée à ce type de relation. Elle pensait, elle croyait, enfin elle s’était dit, que la « secrétaire particulière » d’une Comtesse devait être une personne en qui l’on avait confiance, que l’on traitait avec égards, une sorte de confidente… Au lieu de quoi elle a le sentiment de faire partie des domestiques – bien que ceux-ci la tiennent à l’écart – d’être corvéable à merci, et surtout, ce qui lui laisse une impression de malaise permanent, d’être absolument transparente. De milieu relativement modeste, Adèle ne souhaite pas, comme ses parents, demeurer toute sa vie dans une HLM de grande banlieue. Convaincue que la seule voie pour y échapper passe par l’acquisition de diplômes, elle applique scrupuleusement le précepte de sa maman : qui n’aime pas les études doit les terminer le plus rapidement possible. Après avoir réussi – avec mention – son baccalauréat à seize ans, elle exprime sans ambages que si elle poursuit un Master II de Sciences Economiques c’est dans le seul but de trouver un mari, si possible issu de la bourgeoise des beaux quartiers où elle aspire à vivre. Elle ne doute pas d’y parvenir, en particulier grâce à une intelligence qu’elle sait supérieure à la moyenne, mais aussi par un travail rapide et efficace. Elle n’ignore pas que sa taille élancée, ses immenses yeux verts, ainsi que sa chevelure abondante et gracieusement ondulée, sont des atouts pour accrocher un jeune homme dans ses filets, et ne comprend toujours pas pourquoi les garçons qu’elle rencontre – et croit sous son charme – tombent amoureux de filles beaucoup moins avenantes et brillantes qu’elle, et viennent le lui raconter comme on le fait auprès d’un bon copain. Elle entretient avec soin ses relations, remercie toujours aussitôt après avoir été invitée, téléphone régulièrement à ceux qui lui paraissent compter dans la bonne société, et relance soigneusement et avec tact ceux qui pourraient l’avoir oubliée au fond de leur carnet d’adresse. Se donnant beaucoup de mal pour être bronzée toute l’année, elle part en car-couchettes
tous les week-ends à la montagne, et accepte, pour en payer le prix, d’effectuer les petits boulots les plus divers. Pour une poignée d’euros elle a ainsi, successivement et sans rechigner, fait des ménages chez des particuliers déjantés, passé des soirées à réviser ses mathématiques financières parmi les cris perçants de blondinets survoltés, et tenté d’inculquer quelque savoir à des adolescentes anorexiques ou de bonnes manières à des fils à papa sans scrupule. Espérant défiler sur quelque podium pour présenter un prêt-à-porter qui s’avère, en fin de compte, être celui du sentier, elle s’est retrouvée, n’ayant pas la taille « mannequin », distribuant d’insipides petits fours à de pseudo-actrices sans le sou. Mais poursuivant sans désemparer son objectif matrimonial, elle a continué, sans se plaindre, à accumuler les petits centimes et à faire des économies. Ses parents ne lui envoyant chaque mois que le strict nécessaire pour se nourrir et se loger, elle coud elle-même des tailleurs sans forme qu’elle fait ajuster par une amie de sa mère. Ces frusques dissimulent mal des bras et jambes qu’elle sait un peu trop longs et forts, des épaules carrées et des hanches plates et larges. Mais jusqu’à ce qu’elle entre au service de la Comtesse, elle n’avait jamais pris conscience que ces pauvres vêtements en tweed n’auront jamais, malgré le travail qu’ils représentent et le patron trouvé dans un magasine de mode, la classe des petites robes noires que portent, à peine agrémentées d’un rang de perle, ses longilignes rivales moins bien classées qu’elle aux examens de fin d’année, mais beaucoup mieux placées dans les rallyes du ème 16 arrondissement. Cet automne, Adèle a choisi de ne pas suivre les cours de la faculté en début d’année scolaire, et de travailler plusieurs semaines pour gagner vraiment de l’argent et s’offrir enfin, avec quelques amis entassés dans la vieille Beetle de sa meilleure amie, un grand voyage au pays du soleil de minuit, repoussé faute de moyens depuis deux ans. Cette place de secrétaire particulière lui est apparue comme une bénédiction du ciel : un bon salaire, une chance de rencontrer des personnes d’un milieu différent du sien, et peut être, qui sait, d’y trouver le prince charmant dont l’espérance ne quitte plus ses pensées. Dût-il être un peu vieux, oui, finalement pourquoi pas, dès lors que tous ces jeunes gens dont elle se sent si proche ne la considèrent jamais que comme une bonne copine… Elle a donc envoyé son CV en réponse à l’annonce du Figaro, rencontré la Comtesse à deux reprises avec une inquiétude mêlée d’un certain plaisir, attendu fébrilement le coup de téléphone de confirmation, et explosé de joie en apprenant qu’elle était retenue et devait se présenter le lundi suivant au Château des Elfes avec une liste de vêtement qui, sur l’instant, l’a laissée perplexe. «Tenues discrètes et élégantes » mentionnait évidemment le document, mais aussi divers costumes «sport-habillé», robes du soir et de cocktail, bref, une panoplie de parfaite jeune fille de bonne famille… dont elle ne disposait pas, et d’ailleurs ne voyait pas immédiatement l’utilité. Quelques coups de téléphone et promesses de restitution plus tard, avec ce qu’elle a pu emprunter à sa mère – certes démodé mais bien accessoirisé cela donne du style – et aux plus raffinées de ses copines – elle n’en a décidément pas assez – elle réussit à remplir chichement une solide petite réplique d’un bagage Louis Vuitton ayant appartenu à sa grand-mère et franchit bravement le porche de la somptueuse demeure. Mais elle observe depuis avec angoisse les regards distants de Madame la Comtesse et craint aujourd’hui que la profonde échancrure de son chemisier ne soit à l’origine de la crispation qu’elle a cru apercevoir sur le visage de celle-ci lorsqu’elle a quitté la bibliothèque. Adèle se dirige tristement vers le bureau dans lequel un emplacement lui a été aménagé, tenant à la main la longue liste de noms prestigieux qu’elle ne se lasse pas de consulter et qu’elle a déjà abondamment annotée. Elle se demande combien de temps encore la Comtesse parviendra à cacher à son mari cette réception de plus en plus délicate à gérer, tant par le
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