La vie de Jean Racine

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Un essai de François Mauriac, auteur du Noeud de vipères et de Thérèse Desqueyroux, sur la vie de Racine.

Publié le : lundi 1 janvier 1934
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246774198
Nombre de pages : 244
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I
En 1649, un écolier de dix ans quitta la férule de messire Renault, maître d'école à la Ferté-Milon, et le chœur de l'église Notre-Dame où il servait la messe, pour gagner Beauvais dont le collège avait quelque réputation. Il dut coucher en route à Clermont, après avoir pris à Crépy-en-Valois la direction de Montdidier. Ce petit garçon, Racine, était orphelin. Treize mois après sa naissance, sa mère Jeanne Sconin était morte en mettant au monde une fille Marie. Son père, greffier du grenier à sel de la Ferté-Milon et procureur au bailliage, remarié en 1642 avec Madeleine Vol, mourut à son tour le 6 février 1643. La fille fut confiée aux Sconin, et Jean à son grand-père Racine, contrôleurdu grenier à sel, et à sa grand'mère Marie des Moulins.
La première pensée du biographe, qui veut avancer dans la connaissance d'un homme, est de chercher d'abord du côté de ses ascendants. L'individu le plus singulier n'est que le moment d'une race. Il faudrait pouvoir remonter le cours de ce fleuve aux sources innombrables, pour capter le secret de toutes les contradictions, de tous les remous d'un seul être. Mais cela dépasse notre pouvoir, ne s'agirait-il que de nous-même : qui ne s'est livré à des enquêtes sur sa famille, qui n'a lu ardemment de vieilles correspondances, dans l'espoir de découvrir, chez les morts, le mot de sa propre énigme? Espoir toujours trompé, et qui doit l'être davantage lorsque celui qui nous occupe est endormi depuis plus de deux siècles. Aussi ne donnerons-nous point dans l'artifice d'expliquer Racine par l'opposition, en lui, des Sconin violents, brutaux, derace franque et peut-être scandinave, et des dévots Racine, de race latine et cléricale. Il ne faisait pas façon de dire qu'il n'était pas d'une grande naissance, en dépit des armes parlantes de sa famille où un « vilain rat » grimpait sur un chevron. Mais un cygne prophétique y figurait aussi. Le bisaïeul de Racine les avait obtenues. Le côté Sconin a plus de brillant : l'aïeul Pierre fut procureur du roi des eaux et forêts, et président du grenier à sel. Mais le caractère des Sconin était redoutable et Racine les dénonce tous comme de francs rustres : « Otez le père qui en tient pourtant sa part. »
Il faut aussi nous épargner la peine de retrouver, avec tous ses biographes, dans le style de Racine et dans son génie, la lumière modérée, la grâce, la mesure du Valois : développement pour les manuels et pour les dissertations françaises.
Ce qui compte, c'est l'atmosphère de la maison Racine que tout enfant il a respirée.Un esprit chrétien rigoureux y règle les moindres gestes de la vie quotidienne. Nous savons ce que c'est que de vivre, dès ses premières années, dans une sorte de terreur familière, en présence d'un Dieu dont le regard épie jusqu'à nos songes. D'une enfance toute tournée vers le ciel, qui ne garde encore aujourd'hui, en même temps que des souvenirs de délices, une impression d'effroi? Le jansénisme qui enlève tout à l'homme pour ne diminuer en rien la puissance de l'Être infini, et qui accoutume un jeune être à vivre dans le tremblement, a laissé plus de trace qu'on n'imagine, au fond de nos provinces. Aussi doux que fût le cantique de notre première Communion, il nous souvient que ses premiers mots renfermaient une menace :
Tabernacle redoutable...
Une année avant la naissance de Jean Racine, la ville, et peut-être la maison où l'on s'occupait chastement à lui donner la vie, devinrent le refuge des jansénistespourchassés. M. de Saint-Cyran venait d'être emprisonné à Vincennes. Ces messieurs de Port-Royal se cachèrent à la Ferté-Milon : Lancelot s'établit dans la famille d'un de ses élèves, ce Nicolas Vitart, alors âgé de quatorze ans et que son cousin Jean Racine devait, un jour, beaucoup aimer ; MM. Antoine Le Maître et de Séricourt l'y rejoignirent. Fontaine raconte que ces pieuses gens édifiaient les habitants de la ville au point que ceux-ci, qui étaient sur leurs portes, se levaient par respect et faisaient grand silence pendant qu'ils passaient.
Ils quittèrent la Ferté peu de mois avant la naissance du poète. Mais dès que le petit Racine fut en âge de comprendre, il dut ouïr bien des anecdotes sur le séjour des saints persécutés : « MM. Le Maître et de Séricourt ne quittaient leur petite chambre que pour aller à la messe, les jours de fête, au prieuré Saint-Lazare. Dans l'été de 1639, ils sortirent quelquefoisaprès leur souper : ils allaient alors dans le bois voisin et sur la montagne, où ils s'entretenaient des choses du ciel. Vers neuf heures, ils revenaient marchant l'un derrière l'autre, et récitant leur chapelet. » Déjà sa tante Agnès Racine, la jeune sœur de son père, avait fait profession à Port-Royal des Champs sous le nom de mère Agnès de Sainte-Thècle. Son aïeule, Marie des Moulins, à qui l'orphelin avait été confié, et sœur de cette Mme Vitart qui donna l'hospitalité aux solitaires fugitifs, était si étroitement liée à Port-Royal que, devenue veuve en 1649, elle y vint habiter auprès de sa fille Sainte-Thècle. Elle avait eu huit enfants (dont Agnès et le père du poète) et méritait de finir dans la paix de Dieu. Ce fut alors que Jean Racine, écolier de dix ans, partit pour le collège de Beauvais. Sa sœur Marie demeura chez leur grand-père Sconin.
On ne sait rien de ce que fut sa vie à Beauvais, sinon qu'il joua un jour à labataille, avec ses camarades, singeant la guerre de la Fronde, et qu'il reçut, au-dessus de l'œil gauche, un coup de pierre dont il porta toujours la marque. Qu'il ait été un admirable élève, on le sait par cet exemplaire des Géorgiques découvert à Clermont, et dont il a couvert de notes érudites les marges.
Jean Racine avait déjà seize ans lorsqu'en 1655, il quitta Beauvais et rejoignit à Port-Royal son aïeule, Marie des Moulins (humble femme que la mère Angélique traite de haut), et la Mère Agnès de Sainte-Thècle, sa tante. Il allait (très peu de temps) recevoir aux Granges les leçons de M. Lancelot, l'helléniste ; celles de Nicole, d'Antoine le Maître, et de M. Hamon. Par le choix qu'un demi-siècle plus tard, il fit de sa sépulture, aux pieds du saint M. Hamon, Racine témoigna qu'il l'avait aimé mieux que tous les autres. Ce médecin érudit était le plustendre des solitaires, aussi attentif à consoler les cœurs des persécutés qu'à soigner leurs corps. Racine dut le préférer pour sa tendresse et parce qu'il pressentait que ce pur entre les purs était tourmenté dans sa chair. Il aidait à mourir les sœurs qu'une autorité terrible privait des sacrements. Il composait à leur intention de petits traités pour les aider à souffrir d'être séparées les unes des autres et sevrées de l'Eucharistie. Il leur apprenait à ressusciter en elles les grâces de leurs communions passées : « Qui nous séparera de notre cœur? » leur écrivait-il. Comment le sensible Racine ne se fût-il attaché à ce saint si doux?
L'adolescent avait passé l'âge d'être écolier. D'ailleurs, en mars 1656, l'école des Granges fut fermée et les élèves dispersés. Jean ne demeure à Port-Royal que parce que sa famille y réside ; et il n'y a point lieu de l'imaginer asservi à une règle conventuelle, aux levers nocturnes.Ce jeune être s'éveille dans une solitude à demi vidée de ses saints. Il entend, derrière les murs, chanter les vierges invisibles qu'il appelle des anges mortels. Mais en même temps que son cœur s'ouvre aux impressions d'une foi tendre et terrible, la nature sauvage du fameux vallon s'accorde avec la poésie des Grecs dont il fait ses délices, pour éveiller en lui une passion encore engourdie et dont la puissance lui demeure inconnue.
Que Jean Racine soit venu vivre à Port-Royal des Champs à l'âge trouble où l'enfant se fait homme, cela nous invite à réfléchir sur ce drame dont une tradition séculaire nous empêche d'avoir conscience : l'attachement à une doctrine qui enseigne la haine de la chair, le dégoût du monde sensible, le goût des choses invisibles, dans l'instant même où le désir naissant cherche d'instinct son objet avec une tenace exigence. Nous nous donnons comme règle de ne jamais perdre de vuela pensée de la mort et le néant de tout ce qui n'est pas Dieu, à l'âge où la vie entrevue nous apparaît d'une richesse telle, qu'aussi vaste que soit notre désir, nous ne désespérons pas de son assouvissement. A seize ans, le drame de la Semaine Sainte réside, pour plusieurs, dans ce contraste du printemps adorable et de sa langueur, avec la nécessité d'attacher leur esprit au mystère d'un Dieu crucifié pour nous. Alors que tout, en eux et hors d'eux, s'efforce à rendre vaine la vertu de pureté, ils aspirent à cette perfection douloureuse. La rencontre du printemps avec la mort du Sauveur, c'est le drame de l'éducation religieuse, et c'est celui de Jean Racine adolescent.
Ce drame, beaucoup de ceux qui ont été élevés dans des sentiments chrétiens ne l'ont pas connu C'est qu'en dépit des apparences, le nombre est infirme des enfants que cette doctrine pénètre ; l'eau du ciel glisse sur leurs plumes de canardssauvages. Rien ne leur en reste que des formules, des gestes. Mais le petit nombre des cœurs sensibles à Dieu sont presque toujours les plus passionnés. Les plus affamés se jettent aussi avec une excessive ardeur sur cette proie divine que la religion leur propose et qui leur est offerte avant aucune autre En même temps qu'ils s'attachent de tout leur cœur à ce qui ne passera pas, ils sentent profondément les délices de ce qui passe : le sentiment de l'éternel qui leur est familier ne les rend que plus attentifs à ce qui est éphémère. Ainsi l'enfant Racine, dans ce désert que beaucoup de solitaires ont dû abandonner, lit les Psaumes, Théagène et Chariclée, la Bible, Sophocle, Euripide, les Confessions
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