La vie quotidienne de Patrick Besson sous le règne de François Mitterrand

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À la fin du XXe siècle, François Mitterrand accéda au pouvoir en France. Patrick Besson en conçut d’abord de la joie, puis, déçu, de l'humeur.

Il exprima cette humeur de 1985 à 1989 dans L’Humanité. Le présent ouvrage rassemble ces chroniques auxquelles est joint un pamphlet contre l’anti-communisme (Rot coco), l’ensemble constituant l’œuvre politique complète de l’auteur.
Publié le : mercredi 11 janvier 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213641898
Nombre de pages : 462
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I
Amicalement rouge (1987)
Toi
Vous avez dix-neuf ans. Vous êtes en deuxième année de droit. Vous avez participé activement au dernier carnaval. Vous fumez plus que votre père mais buvez moins que lui. Vos lectures? Très variables. Entre Musil et Hergé!
En juillet, vous partez avec vos parents à Noirmoutier. Vélo, tennis. Vous connaissez bien la fille qui tient les vestiaires de la boîte de nuit. Il vous est même arrivé de lui apporter des verres d’eau. Une fois, vous avez remplacé l’eau par du gin. Cette rigolade!
Au mois d’août, vous faites un voyage avec votre sœur et quelques amis. Vous êtes déjà allés en Grèce, en Italie, en Turquie. Cette année, vous tentez les States. Vous avez pas mal d’adresses là-bas. Et l’année prochaine, pourquoi pas l’URSS? Vous y pensez sérieusement. Puisque tout le monde en parle…

Le droit, ça vous plaît bien. Voir comment marche une société, quelles sont ses règles. Quand vous aurez votre diplôme, vous entrerez dans un cabinet d’avocats fondé il y a vingt ans par un copain de régiment de votre père. Il vous a raconté cette histoire au moins cent fois: ils étaient aspirants tous les deux. Même qu’ils avaient un petit faible l’un pour l’autre. Eh oui! Sacré papa!
Vous ferez une foire à tout casser jusqu’à trente ans environ. Week-end à Trouville avec des danseuses classiques. Vous aurez – je le sens – une grande histoire avec une actrice sur le retour mais encore sexy. Une année inquiétante et déchirante, dont vous ne guérirez jamais vraiment…
Vous choisirez votre épouse avec soin. Elle sera jolie, intelligente, douce et bien élevée. Elle réussira dans son travail. Après avoir suivi un court traitement contre la stérilité, elle fera deux enfants: Adrien et Antoinette. Vous quitterez alors Paris pour Meudon ou Rambouillet.
Et puis un jour, il vous arrivera quelque chose. Ça viendra d’un côté ou de l’autre… Comment savoir? L'un de vos clients – le patron d’IBM France, par exemple – vous dira un truc qui ne vous plaira pas. Vous enverrez votre verre de vin fou jurassien dans l’écran de télévision. Au Club Med’, les jeux ne vous feront plus rire. Votre petite amie – une secrétaire qui suit des cours du soir pour devenir secrétaire de direction – se retrouvera au chômage.

Ou bien, ça sera pendant une partie de tennis. Vous regarderez votre raquette, indifférent aux rappels à l’ordre de votre fils perché sur la chaise d’arbitre. Ou bien, ce sera un dimanche, sur les Champs-Élysées, quand votre femme se tournera vers vous et vous demandera gentiment: «Tu préfères voir ou »le Tueur fou de Wall Streetles Joyeux Drilles de Saint-Trop?
Ou bien, ce sera dans un restaurant, devant la carte. Œuf en gelée au porto ou hareng baltique? Il vous sera soudain impossible de répondre à cette question. Ça ne fera pas bon effet auprès du P-DG de Régilait avec qui vous déjeunerez. Un avocat doit savoir prendre des décisions, non? À plus forte raison quand c’est un avocat d’affaires!
Ou bien ce sera simplement en lisant dans – comme je l’ai fait la semaine dernière – que Peugeot s’apprête à licencier mille cinq cents personnes. Vous ne travaillerez pas chez Peugeot. Votre voiture ne sera même pas une Peugeot. Vous n’aurez d’ailleurs jamais mis les pieds aux usines Peugeot de votre vie. Mais chacun de ces mille cinq cents futurs chômeurs aura soudain pour vous une réalité terrible. Et vous déciderez alors de faire quelque chose pour eux, quelque chose qui ne soit pas de la charité.le Monde
C'est ce jour-là que nous commencerons à nous tutoyer.
De la désinformation
J’avais un camarade. Il s’appelle Raphaël Sorin. Il est journaliste au . C'est un gros type un peu jaune, une sorte de Bogart qui aurait mangé trop de nouilles. Il avait souvent déjeuné à ma table, choisi le vin, fait la conversation à mes amies.Matin de Paris1
Raphaël, je l’avais connu dans les divers journaux et maisons d’édition où je traînais à l’époque. Il m’avait toujours mis sur de bons coups: novellisation de la Boum, synopsis de film pour des maisons de production. Grâce à lui, j’avais gagné pas mal d’argent. Je lui en étais reconnaissant. Je l’appelais «mon oncle de Bulgarie», car il a de lointaines origines bulgares.
En octobre 1985, je m’étais réjoui d’être engagé comme conseiller littéraire dans une maison d’édition où il travaillait déjà lui-même. Pendant les réunions, je m’asseyais de préférence à côté de lui. On parlait à voix basse de nos petites affaires. Le patron se plaignait: «Les littéraires, vous roupillez!» Je disais que c’est quand les littéraires roupillent qu’ils progressent, ou bien on ne disait rien, on se marrait.
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