La ville des mensonges

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Nadim, la trentaine, est un Libanais qui a loupé toutes ses révolutions. Contre la guerre à Beyrouth, pour l'indépendance de la presse pendant ses années parisiennes, contre le libéralisme sauvage aux côtés des altermondialistes au Mexique. C'est un combattant vaincu qui décide d'embrasser une vie professionnelle en col blanc, de celles auxquelles ses études l'avaient promis. Il accepte un poste de directeur du mécénat scientifique à la Bank of China, à Hong Kong. Et c'est dans la ville-monde du xxie siècle par excellence, au centre de gravité des réseaux de pouvoir et d'argent, que ses aspirations de révolutionnaire le rattrapent à son corps défendant.... La directrice de l'établissement, l'énigmatique et troublante Mme Huenzi, l'embarque dans une vaste opération idéologique aux côtés du Britannique Peter, chef de la sécurité de la banque, et de Dagmar, archéopaléontologue est-allemande. Ce roman d'exploration de nos âmes brinqueballées par la réalité des années 2000 révèle les ressorts cachés d'une époque où tout ce qui demeure humain risque de ne plus le rester... sauf à se révolter. Guillaume Dasquié nous offre un premier roman intense, riche de ses découvertes intimes sur notre monde tel qu'il dérive. Ses expériences dans le journalisme d'investigation à haut risque (avec des enquêtes publiées par les quotidiens Le Mondeet Libération) lui ont permis d'inscrire ce conte dans un environnement confondant de réalisme, restituant comme jamais toute la magie, la puissance et la singularité de la ville de Hong Kong.





Le soir, d'ordinaire, au moment de quitter la banque, Nadim gobait un demi-Lexomil. Il partait ensuite se promener seul, des heures, dans ces boyaux en hauteur. Le petit cachet évacuait de sa tête le stress de la foule. L'agoraphobie : elle se solidifiait en un corps étranger, elle s'extirpait de lui. Sa chimie intérieure se pacifiait. Une bouée l'autorisait à traverser le grand bassin. C'était pour l'ivresse de déambuler dans ce centre commercial sans fin, pour étudier les gestes d'une population enfermée et porteuse de trois cartes de crédit par tête. Des besogneux fortunés ruisselaient, inassouvis de gâteaux à la crème, de gadgets superflus, de produits de luxe que les Européens et les Américains ne se payaient plus en si grand nombre. Nadim admirait les étalages. Ça le se rassurait.
Les images d'ici et les images des émeutes de la faim, elles établissaient un point d'équilibre. Les deux grandes tribus d'homo sapiensse perdaient dans des destinées symétriques ; les solvables et les non solvables redevenaient des animaux humains, réunis par l'opposition majeure, l'élan originel. Bouffer plus que le congénère ou périr.
La veille, un gouvernement d'Afrique ordonna à ses soldats de tirer sur les paysans qui ramassaient des bananes, les cueilleurs en mangeaient en catimini ; ils valaient moins que le kilo de bananes. Ça le justifiait au regard du nouveau cours. Nadim marchait sur ces couloirs scintillants pour se convaincre que ce monde-ci méritait de crever noyé par ses propres courants. L'abondance d'animalité et de centres commerciaux rutilants, de tueries agroalimentaires et de placements financiers, d'affamés et d'obèses. Des rails qui se coupent, un horizon sans issue, le grand retour de la Terre plate. Mes frères : au bout de la mer, vous tombez ! Ces exagérations qui se pardonnaient, ces intérêts qui se combinaient, ça retranchait l'espoir fondateur, ça ôtait vos envies d'y croire. Croire à la vitesse, à la beauté des villes. Puisque l'époque se définissait par la domination de flux, autant qu'ils l'engloutissent.






Publié le : jeudi 20 décembre 2012
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221128893
Nombre de pages : 133
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