La ville sans nom

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Qui est vraiment Antoine Bianchi ? Ce jeune corse débarquant à Marseille en 1938 fut-il un petit escroc ou un résistant ? Un mafieux ou un visionnaire ? Un syndicaliste ou bien tout simplement un assassin ? 50 ans d'une prodigieuse ascension où la trajectoire personnelle d'un beau jeune homme coïncide étrangement avec le déclin d'une ville. La ville sans nom est l'histoire romancée d'une cité exaspérante et exaspérée : Marseille.
Publié le : dimanche 4 juillet 2004
Lecture(s) : 166
EAN13 : 9782748137606
Nombre de pages : 375
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La ville sans nom
Philippe Gallo / Irène Ceretti
La ville sans nom
Le Manuscrit www.manuscrit.com
Éditions Le Manuscrit 2004 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN : 2-7481-3761-2 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-3760-4 (livre imprimé)
Prologue - Tu rêves ou quoi ? Reste pas planté là, tu vois pas que ça brûle ? Il fallut quelques secondes à Antoine pour comprendre que le ciel s’était soudain obscurci. Le vent qui cinglait son visage emportait maintenant une odeur de roussi qui commençait à le prendre à la gorge. Le visage de la Canebière avait basculé. En levant les yeux, Antoine aperçut un énorme nuage noir, lourd et bas. Un bâtiment qui ne ressemblait pas aux autres était en train de flamber ! Il n’était pas effrayé, il voulait juste voir de plus près. La fumée qui l’asphyxiait et faisait fuir la foule en vagues discontinues, l’obligea à plaquer un mouchoir sur son visage. En se frayant un chemin vers le brasier, il croisa des regards terrifiés, bouscula des ombres paniquées ; cris et insultes pleuvaient jusqu’à ce qu’une fumée trop dense n’impose à tous le silence. Dans un ultime effort pour chercher le ciel, il aperçut l’enseigne des Nouvelles Galeries agrippée à la coupole du magasin en flammes. - Ça va sauter ! Antoine fut surpris de la vitesse avec laquelle les corps tombaient. Une femme, réfugiée au premier niveau, sur la rotonde du bâtiment, projetée par le souffle d’une explosion, s’écrasa à quelques pas de lui. A en juger par la tenue bourgeoise qui enveloppait son corps démantibulé, il comprit qu’aujourd’hui, la mort ne ferait pas de différence.
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Attisé par un vent violent, l’incendie gagnait maintenant les étages supérieurs. En pensant à son rendez-vous, Antoine décida de se rendre utile. Près de lui, les pompiers enfin arrivés sur les lieux, déployaient des dizaines de mètres de tuyaux d’où ne jaillissait pas la moindre goutte d’eau. Des ordres contradictoires fusaient, tandis que les hurlements redoublaient. Au travers d’un rideau de poussière tournoyante, Antoine distingua à peine un homme transformé en torche vivante qui s’extirpait du brasier avant de s’écrouler et des jeunes femmes qui s’élançaient dans le vide. Expulsés des fenêtres de l’Hôtel Noailles situé en face du magasin, des matelas commençaient à s’amonceler sur la chaussée. Avec une dizaine de sauveteurs improvisés, il en tira quelques-uns aussi près que possible de l’enfer. En vain. La coupole qui surplombait l’immeuble s’effondra dans un fracas assourdissant, entraînant dans sa chute les malheureuses vendeuses et clientes retranchées au dernier étage. La chaleur était si intense que les panneaux publicitaires, même les plus éloignés du cœur du brasier, s’enflammaient d’eux-mêmes, tels les caramantrans maudits d’un carnaval tragique. Au milieu de grands brûlés gémissants et de cadavres disloqués d’où émanait l’odeur caractéristique que dégage la chair grillée, Antoine tentait encore de reconnaître la silhouette de la jeune fille qu’il était venu attendre. - Vous connaissez Simone ? La femme ensanglantée n’entendait Antoine que
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de très loin. - J’avais rendez-vous avec elle. C’est une petite blonde qui vend des mouchoirs. Dans sa quête d’informations, Antoine interpellait tous les rescapés hébétés et emmitouflés dans des draps noircis par les cendres qui tombaient en pluie serrée du ciel. De proche en proche, il se retrouva bientôt au cœur d’une foule compacte, dont les commentaires le détournèrent vite de sa recherche. - C’est des pompiers ça ? Moi, je suis archevêque ! ricana un homme à la casquette sombre enfoncée jusqu’aux yeux comme pour ne pas voir le malheur. - Tu parles, ils sont sûrement plus à l’aise avec un couteau qu’avec une lance à incendie, répondit en écho un jeune navigateur à la voix nasillarde. - De toute façon, y a pas d’eau ! C’est quand même un comble, à deux pas de la mer ! ironisa l’archevêque. Les sarcasmes de la foule pleuvaient drus tandis que le liquide salvateur restait toujours désespérément absent des tuyaux. - Le problème qui se pose, c’est qu’ils ont des lances qui se terminent par des ronds alors que l’embout des bouches à incendie est carré, expliqua un homme à la compétence technique apparemment établie par des années d’anisette. Empruntés dans des uniformes qui semblaient avoir été taillés le jour de leur mariage tant ils leur comprimaient la taille, les pompiers avaient bien du mal à se mouvoir dans une foule de plus en plus hostile. Bien que plusieurs jours après le drame, la presse
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épiloguerait encore sur le nombre réel de victimes, on comptait déjà des dizaines de corps autour desquels s’affairaient des secouristes d’occasion. Emporté par la débandade qui se généralisait, Antoine se retrouva auprès d’un groupe d’hommes cernés d’uniformes qui débattaient à grands gestes. - Prenez un bateau-pompe. Qu’il aille tirer l’eau du Vieux-Port ! s’époumonnait un individu au costume sur mesure et au chapeau de feutre noir, visiblement rompu à la pratique oratoire. - Qui commande ici ? Il n’y a donc pas de chef ? C’est lamentable ! Où est passé ce voyou de Graziani ? vociféra son corpulent voisin en desserant son col de chemise amidonné. - S’il y avait eu la guerre, qu’aurait donc fait la défense passive aux prises avec plusieurs incendies ? A force de recruter ses colleurs d’affiche dans les pompiers, Graziani nous envoie un bataillon de primitifs ahuris qui ont l’air de découvrir le feu ! renchérit le plus entouré. Ce n’était autre qu’Edouard Daladier, président du Conseil, qui, avec Herriot, le maire de Lyon, Marchandeau le bien-nommé, Mazet et consors, autant de figures nationales du parti Radical, séjournait en congrès sur la Canebière. L’hôtel Noailles, où ils tenaient concile, commençait à subir à son tour les assauts des flammèches poussées par le mistral. Ils en étaient donc sortis pour prendre les choses en main. - Il faut faire venir les pompiers de Lyon, ordonna Herriot. Ils seront là avant la nuit. Qu’on leur téléphone. Ils voyageront en train et on leur fournira des sandwiches.
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