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La visite

De
263 pages
La visite, théâtralisée jusqu’à l’absurde, d’un ministre dans une école. Un homme, un peintre et son modèle qui polémiquent avec emphase sur la bourgeoisie et le prolétariat. Les personnages d’Edmond Michon interrogent tous les constructions sociales créés par l’humanité. Heureux ou à l’étroit dans leur position, ils se débattent avec nonchalance dans l’espace qu’on leur a assigné, un quartier, un musée ou une école. La visite et autres nouvelles analyse la société et les relations humaines dans un style tragi-comique et nuancé. Ancien professeur des écoles en Zone d’éducation prioritaire, Edmond Michon a toujours été sensible aux questions sociales. Il a déjà publié deux romans, Parcours accidentés et Pourquoi Pas, qui évoquent ces thématiques sans dogmatisme ni moralisme.
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2 Titre
La visite
et autres nouvelles

3

Titre
Edmond Michon
La visite
et autres nouvelles

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit
Paris

























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-03282-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304032826 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03283-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304032833 (livre numérique)
6





. .

8 La visite et autres nouvelles

LA VISITE
Il n’y a pas que les séismes qui provoquent
des tsunamis dans les consciences et des états
de tension tels que tout un groupe d’individus
se met à avoir des sueurs froides et à gesticuler
comme si chacune de ses composantes était
montée sur ressort.
Prenons par exemple la venue dans une école
d’un ministre, un tout petit ministre, un
ministre délégué.
Un jour, l’Inspecteur dit :
– Monsieur le Ministre de l’Univers et des
Étoiles passera dans le quartier vendredi après-
midi et visitera votre école !
Qu’est-ce que nous en avions à faire, nous,
de la venue d’un ministre, et de surcroît d’un
ministre délégué, à qui, nous le savions déjà,
nous ne pourrions même pas adresser la parole.
Surtout le Ministre de l’Univers et des Etoiles. Il
ne nous faisait plus rêver, aucun ministre ne
nous faisait espérer quoi que ce soit d’ailleurs.
9 La visite et autres nouvelles
Monsieur l’Inspecteur nous avait déclaré ceci
d’une voix inquiète, déjà tendue. Nous
devinions confusément qu’il se sentait en
danger, qu’il était en jeu, alors qu’en réalité il ne
l’était pas. Le poids de la hiérarchie. Il fallait que
les troupes, sous ses ordres, lui fassent
l’honneur de son grade. De la même manière,
son chef, au-dessus de lui, n’en espérait pas
moins.
Alors, nous avons pris un air concerné,
attentif, mais décontracté. Nous ne pouvions
pas beaucoup pousser plus loin l’hypocrisie.
– Il me faut des informations sur votre
quartier, me supplia-t-il.
– Et quelles informations, voulez-vous,
monsieur l’Inspecteur ?
– Eh bien des éléments à présenter à
Monsieur le Ministre quand il arrivera à l’école
afin de lui dresser un profil rapide.
Enfin, si nous avons bien compris, des
données qui montrent qu’il sera dans un
quartier à l’abandon ; un quartier qui mérite
qu’on s’y penche, un quartier où l’on grille les
voitures comme des sardines en friture ; un
quartier où règnent la drogue, les trafics en tous
genres, la délinquance, une prostitution au
visage masqué ; un quartier où les cannettes de
bière poussent sur le sol comme des
champignons ; un quartier où il y a plus de
logements vides que de logements pleins ,
10 Edmond Michon
enfin, ce ne sont pas seulement les logements
qui sont pleins mais certains locataires qui y
cuvent ; un quartier où le rat et la blatte, la nuit,
et même parfois le jour, tout dépend où l’on se
trouve, envahissent les lieux ; un quartier où
quelques individus se fichent du mot
intégration, rejettent toute image de l’Etat,
haïssent les Blancs et se livrent à un vandalisme
récurent envers les écoles, les voitures…
Plutôt que vivre ensemble, ils préfèrent
n’exister qu’entre eux mais pas dans la société ;
un quartier où l’ignorance et la peur de l’autre
donnent des ailes à Le Pen qui décidément ne
sera jamais un ange ; un quartier où le racisme,
l’intolérance et d’autres maux encore font
monter en flèche, souvent pour rien, le taux
d’adrénaline des adultes, des enfants, mais aussi
celui des arbres, des oiseaux, des cannettes de
bière, du béton, des rats et des cafards, comme
la fièvre fait monter le mercure d’un
thermomètre.
– Oui, c’est bien, cela me suffira, merci.
Vous comprenez qu’il est important que
Monsieur le Ministre ait un profil rapide de
l’école dans laquelle il va mettre les pieds.
Bien sûr, nous comprenions.
Et le temps continua de s’écouler. Un matin,
nous aperçûmes une voiture toute propre, toute
neuve. A son bord, deux individus. Ils nous
rappelèrent soudain qu’un ministre devait venir.
11 La visite et autres nouvelles
Ils observaient l’école, ses accès, ils étaient en
reconnaissance. Mystérieux comme des héros
de film d’espionnage, le visage figé comme des
gardes du corps de personnalités influentes, ils
étaient impeccablement vêtus d’un costume
noir, cravate grise et chemise blanc-neige. Sur
leur nez était posée une paire de lunettes noires
elles aussi. Two men in black, well !
Ce fut dans le courant de ce fameux après-
midi que nous vîmes arriver un convoi de
nombreuses voitures, tous feux et clignotants
allumés, à faible allure puisqu’il fallait
emprunter une rue étroite dans laquelle avait été
installé un ralentisseur.
Dans la cour, notre équipe de circonscription
était au grand complet, en parfaite tenue,
fiévreuse. Les enseignants et les élèves
travaillaient dans les classes.
La voiture de Monsieur le Ministre de
l’Univers et des Étoiles s’arrêta devant la grille
ouverte du parking de l’école. Celui-ci en
descendit, suivi immédiatement d’un cortège
d’individus plus ou moins importants : Préfet,
Recteur, Inspecteur d’Académie, Sous-préfet,
Maire, Maires adjoints, conseillers municipaux,
Députés, Conseillers généraux, fonctionnaires
responsables de… délégués pour… attachés
à… en mission en vue de… membres
d’associations, journalistes, photographes…
12 Edmond Michon
Tout ce monde entra dans l’aile occupée par
les classes de CP.
Ces derniers, les yeux grands ouverts virent
débarquer une multitude de personnes qu’ils ne
connaissaient pas. Et l’un d’eux en costume gris
prit la parole.
C’était plus un amusement qu’une séance de
lecture.
Ce monsieur souriait, disait des choses, les
grandes personnes riaient, mais eux, les enfants,
ne comprenaient pas.
Il leur raconta son enfance, ses parents qui
ne savaient ni lire, ni écrire ; les bidonvilles… et
lui Assan, tout seul, il a relevé la tête, il a pris le
pari de l’instruction…
– Et regardez les enfants, me voilà Ministre
de la République !
Dans la classe, les adultes souriaient au
moindre sourire de Monsieur le Ministre, riaient
au moindre de ses rires, s’interrogeaient l’air
savant, l’air concerné à ses moindres questions,
se rendaient à l’évidence devant la clarté de ses
propos.
Les enfants les encourageaient à poursuivre
dans cette voie tellement ils trouvaient le
spectacle amusant, et puis c’était toujours ça de
gagner sur le temps de classe.
Dans le couloir, tout n’était que réflexions
chuchotées sur des sujets divers et variés, yeux
baladeurs, oreilles attentives et silences ennuyés.
13 La visite et autres nouvelles
L’inspecteur, inquiet et tendu, veillait avec
l’enseignante mal à l‘aise à ce qu’aucun enfant
ne fasse le pitre et encore moins, n’ait de gestes
ou de paroles déplacées, incorrectes.
– Vous savez lire les enfants ?
– Oui, Monsieur, répondirent-ils en chœur.
– Vous savez, la lecture, c’est votre passeport
pour l’avenir. Elle vous permettra de vivre, de
trouver du travail, de vous cultiver, d’avoir des
amis… C’est très important d’apprendre à lire.
– Oui, Monsieur.
Les adultes se réjouissaient, le photographe
mitraillait dur, des opportunistes, des adultes
bien sûr, en profitaient pour être sur les photos.
Sourires de circonstance, paroles de
circonstance, pauses de circonstance.
Et les paroles, et les photographes, et tous
ces gens tournaient la tête à ces enfants et à leur
enseignante. Ils en avaient presque la nausée !
Les gardes du corps du Ministre de
L’Univers et des Étoiles avaient des revolvers
prêts à faire feu à la place des yeux. Le moindre
geste imprévu, le moindre déplacement non
autorisé était suspect. Il attirait immédiatement
leur attention. Mais que risquait bien un
Ministre face à des jeunes enfants ?
Les réflexions fusaient, celles du Ministre en
particulier étaient souvent idiotes, mais puisque
c’étaient celles du Ministre, chacun souriait et à
14 Edmond Michon
son tour riait en trouvant dans chaque réflexion
une grande pertinence qu’il fallait commenter.
Happée par cette dynamique semblable à une
tempête de sable, l’institutrice était projetée sur
la photographie en ne sachant pas très bien
quelle attitude suivre, quelle posture adopter.
Et puis, il dut partir, les minutes et les
secondes défilaient, le carnet de rendez-vous
était rempli, l’emploi du temps strict.
Il dit au revoir aux enfants, qui se
retrouvèrent ainsi, à leur tour déboussolés.
Suivi d’un cortège de pas pressés et de talons
hauts claquant sur le sol, d’individus effectuant
de grandes enjambées, d’autres trottinant avec
le souci de figurer dans le peloton de tête, le
Ministre de l’Univers et des Étoiles traversa la
cour au pas de charge pour arriver au portail de
l’école.
Il serra des mains de parents d’élèves,
comme l’aurait fait tout homme politique en
campagne électorale auprès d’individus qu’il
aurait considérer comme des électeurs
potentiels.
Seulement, les parents un brin énervés par
une attente imprévue et longue, ouvraient de
grands yeux ébahis et interrogateurs. Qui était
donc cet individu ?
Les élèves des grandes classes attendirent en
vain sa venue et regrettèrent amèrement les
vingt minutes supplémentaires qu’ils avaient
15 La visite et autres nouvelles
offertes dans le seul but de rencontrer un
Ministre de la République : dans ce quartier,
rencontrer un Ministre n’était pas coutumier, et
en plus, un Ministre de la République.
En fait, ils aperçurent un courant d’air,
comme quoi l’air se sent, c’est-à-dire, se touche
et en plus se voit !
Et tel un tourbillon qui soulève des feuilles
d’automne, mortes et éparses, relève les jupes
ou dépeigne soudain, il s’en alla !
Que restait-il quelques instants après que le
Ministre eut terminé sa rapide plongée humaine
et qu’il fut parti en compagnie de tout son
convoi ?
Des parents silencieux qui n’avaient toujours
pas compris qui étaient ces individus bien
habillés, souriant on ne sait pas pour quelle
raison et qui étaient partis dans des voitures
toutes propres, codes allumés, escortées par de
nombreux motards.
Les enfants étaient sortis, les uns excités
d’avoir vu, d’avoir parlé avec le Ministre de
l’Univers et des Étoiles, ou des Étoiles et de
l’Univers ; les autres déçus de ne pas l’avoir reçu
en classe et passablement énervés de partir avec
vingt-cinq minutes de retard.
La rue s’était subitement vidée. Les poivrots
sur le banc, indifférents à toute cette animation
continuaient à picoler leurs cannettes de bière, à
les jeter autour d’eux, à pisser contre le mur, le
16 Edmond Michon
nez au ciel, en tentant de voir en plein jour des
étoiles qu’ils n’avaient aucune chance
d’apercevoir la nuit !
Dans la cour, les enseignants avaient
retrouvé leur hiérarchie encore toute excitée par
cette venue médiatisée. L’un d’eux, vêtu d’un
costume noir parfaitement repassé, vantait la
signification politique du passage d’un tel
ministre dans un tel quartier, geste qui honorait
sa personnalité cultivée et fort intelligente. Une
étoile dans les bas-fonds de la ville !
Et à son tour, la hiérarchie prit congé.
Les enseignants restèrent avec leur
frustration, avec leur fatigue, avec leurs
préparations à effectuer pour le lundi suivant,
avec leurs corrections qui attendaient, avec
toutes leurs pensées qui s’entrechoquaient, avec
toutes ces attitudes d’élèves qui
s’entrecroisaient. Ils devaient, à tête reposée
faire la synthèse de tout cela, afin de pouvoir
agir, dès le week-end écoulé pour la réussite de
leurs élèves. Mais leur mission serait
incorrectement remplie, car dès le départ les dés
étaient pipés.
Les portes de l’école allaient se fermer. Elles
s’ouvriraient lundi matin et accueilleraient les
mêmes élèves avec leurs difficultés que la venue
du Ministre de l’Univers et des Étoiles n’avait
en rien changées, et ne modifierait sans doute
en rien à l’Avenir !
17 La visite et autres nouvelles

DERRIÈRE LA TOILE
Pierre est à Genève, dans la rue d’un hôtel
particulier, construit en 1862, dont l’architecture
est semblable à toutes celles de ces demeures
bourgeoises de l’époque.
Deux étages, amples fenêtres, vastes balcons,
colonnades et parapets sculptés, parc entretenu
par un jardinier muet et dévoué, cour
gravillonnée, statues antiques au pied d’un
escalier discret…
Pierre est devant l’entrée du musée du Petit
Palais qui a ouvert ses portes en 1968 et dont la
collection de toiles est axée sur
l’impressionnisme et le cubisme.
Une fois entré, il déambule de salle en salle,
regarde en passant, observe en s’arrêtant. Il
s’avance, il recule, entrouvre seulement un peu
les yeux pour mieux apercevoir les effets de
couleurs, de lumière, de relief et de volume que
voulait donner à sa toile tel ou tel peintre.
Et puis soudain, il stoppe brutalement son
pas et reste là, les pieds collés au sol. Toute
19 La visite et autres nouvelles
nouvelle démarche lui est impossible. Ebloui,
intrigué, il n’en sait trop rien. En tout cas, il est
énormément attiré par cette toile, qui est
accrochée devant lui, La toilette, de Maximilien
Luce, post impressionniste, peinte en 1887.
Elle montre un ouvrier, sans doute, debout
devant une modeste table, debout, non, plutôt
penché devant une bassine et qui fait sa toilette.
Doucement, il semble s’asperger le visage et
la nuque d’eau, de sa main droite, tandis que de
l’autre il saisit une serviette afin de s’essuyer.
Cette pièce est sombre, avec un petit lit que
l’on ne voit pas mais que l’on devine, avec sans
doute aussi, un meuble pour y ranger ses
vêtements et ses biens. Il vit seul, c’est certain.
Au mur, un miroir, non, plutôt une glace, pour
se raser ; un cadre représente un personnage
peint, mais trop flou pour être identifié, une
affiche cachée par une veste et son chapeau
accroché à un portemanteau.
Une chemise est posée négligemment sur une
chaise. Par terre, traînent également une vieille
paire de bottines, une bouteille vide, un vase
pour y conserver sans doute de l’eau potable et
enfin, un pot de chambre.
D’autres tissus non identifiés, des bouts de
papier sont parsemés par-ci, par-là et donnent
une impression de désordre auquel notre
personnage attache peu d’intérêt.
20 Edmond Michon

Pierre observe cette toile encore et encore.
Cet homme est torse nu et il ne semble pas se
presser, il n’a pas froid, c’est l’été. Quelle heure
peut-il bien être ?
Celle de l’embauche ? Et pourtant, par la
fenêtre que l’on ne distingue pas, mais que l’on
imagine, semblent entrer les rayons d’un soleil
qui diffuse une lumière puissante, intense, et
dont la netteté des ombres portées en est la
preuve. Un matin d’été, à l’embauche, ou un
dimanche de repos ?
L’homme, d’après son attitude, semble
accomplir des actions lentes. Est-il endormi, ou
bien las de se lever pour aller travailler, ou bien
encore est-il fatigué, épuisé ? Son visage est
couvert d’une barbe de plusieurs jours.
Pierre, à force de regarder la toile, en la
parcourant doucement, ou en fixant un détail
intriguant, s’imprègne peu à peu du personnage,
d’un contexte imaginé mais réaliste car
historique, d’un milieu social qu’il décode, d’un
climat qui règne dans cette pièce, des intentions
du peintre à travers cette œuvre.
Ne pourrait-elle pas lui servir de base à un
récit, à une fiction historique, ou encore à une
nouvelle, dont le point de départ serait
justement le lever de ce travailleur. Peut-être,
est-il mineur dans le Nord, décharge-t-il des
charrettes de fruits et légumes aux Halles, est-il
21 La visite et autres nouvelles
docker au port de Gennevilliers, terrassier dans
les rues de la capitale, métallo en Lorraine ? ? ?
Peu importe, il s’agit d’un ouvrier au lever
qui se prépare à aller gagner son pain, son
maigre salaire. Pierre pourrait l’appeler André,
c’était, paraît-il un prénom commun à l’époque.
Cela commencerait ainsi :
« André, comme chaque matin, avait entendu
le clocher à cinq heures. Cinq coups mi-graves,
mi-aigus, mais puissants et qui se répercutaient
à plusieurs kilomètres à la ronde.
Ce signal était celui du lever. Homme seul, il
traînait un peu le soir dans les bistrots, mais ne
rentrait pas ivre dans sa chambre. Il n’aimait pas
être ainsi disloqué. Simplement pour tuer le
temps, il allait de-ci, de-là, parfois nouait la
conversation avec un inconnu, souvent se
taisait, rarement partait avec une femme. Il
rentrait dans sa chambre pour dormir. Il ne
savait ni lire, ni écrire, n’avait aucun bien, alors
que faire dans une chambre sinon tourner en
rond comme dans une cellule…
Cinq coups courts, mais qui déclenchaient
chez André un signal, un appel à accomplir son
devoir…
– Devoir ? ! Devoir ? ! Comme si c’était un
devoir de descendre au fond du puits et de
creuser dans la galerie, de suer, de revenir noir,
d’y laisser sa santé en crachant ses poumons
trop jeune, de risquer d’être enseveli, noyé ou
22 Edmond Michon

grillé par un coup de grisou, vous en parlez d’un
devoir !
Pierre est surpris par cette intervention
imprévue, à la limite de la politesse. Il rétorque :
– C’est mon inspiration qui m’incite à écrire
ainsi, vous n’allez pas me dicter ce que je dois
écrire tout de même !
– Votre inspiration ? Vraiment ? D’abord, je
ne m’appelle pas André mais Roger ! Et Roger,
il est mineur à Carmaux ! J’suis sûr que vous
alliez me mettre ouvrier à Paris, pas vrai ?
– C’est vrai. Et comment l’avez-vous
deviné ?
– Tout mineur que je suis, je sais que tous les
écrivains, tous les artistes sont à Paris. Ils
croient que Paris est le centre de la France,
Paris, toujours Paris. Enfin, moi j’suis mineur
depuis quinze ans. J’ai vingt-neuf ans, je sais, on
m’en donne la quarantaine. Mais c’est ça la
mine, ça tue son homme !
– Vous vivez seul ?
– Oui, et pourquoi se marier ? Avoir des
mômes pour mourir dans dix ans au maximum,
ne pas les voir grandir, en faire des mineurs à
leur tour ?
Roger s’asperge la nuque, il réfléchit, son
visage tente de comprendre, son regard est
interrogateur…
23 La visite et autres nouvelles
– Tenez, vous-là ! Le peintre ! Quelle drôle
d’idée de peindre un ouvrier en train de se laver,
non ?
– J’en suis assez fier d’ailleurs ! C’est vrai que
personne avant moi, même pas les
impressionnistes n’avait eu l’idée de peindre
quelqu’un comme Roger.
– Vous me connaissez alors ?
– Je n’ai pas mes oreilles dans mes poches, je
vous écoute depuis tout à l’heure, tous les
deux !
– Dites-moi, monsieur Luce, à l’époque où
vous avez peint cette toile, on ne vous a pas
traité de démagogue ?
– Démagogue, moi ? Ouvrier, je fais partie
moi-même du monde ouvrier !
– Vraiment ?
– Vous m’en direz tant, mon bon monsieur !
– Et pourtant, c’est la stricte vérité.
– Je n’en reviens pas !
– Eh oui, messieurs, j’ai commencé comme
ouvrier xylographe et d’ailleurs, on m’a licencié
il n’y a pas longtemps. Je n’ai plus grand-chose
à manger. Alors, vous savez, moi, les
bourgeois !
– Enfin, le bourgeois, vous êtes quand même
bien content de le trouver pour acheter vos
toiles. Vous n’allez pas me dire que ce sont les
ouvriers que vous peignez qui achètent vos
toiles !
24 Edmond Michon

– Oh non, mes toiles ne sont pas encore très
connues. Mes seuls vrais amis, sont ceux que je
retrouve le soir.
– Moi, le soir, je dors. A la mine, on n’a pas
le temps. Il nous faut pousser les berlines,
creuser la paroi, étayer et ça pendant nos douze
heures. On a bien un quart d’heure à midi pour
le trognon, mais c’est tout ! On bosse six jours
par semaine. Et cela toute l’année. Et le
dimanche, que voulez-vous que je fasse. On est
tellement crevé. On se lève plus tard, c’est sûr,
et puis on sort. Faut bien que j’mange. Y’a les
cartes au bistrot, sinon, c’est tout. Et puis, le
dimanche, il ne faut pas croire qu’on traîne
tard ! Qu’est-ce que vous voulez raconter, vous,
dans votre bouquin ! ?
– Je ne veux pas raconter toute la vie d’un
ouvrier, enfin, d’un mineur, simplement la toile
m’inspirait et je vais écrire une nouvelle,
quelque chose de court.
– C’est notre vie qui est courte, et ça, c’est
pas nouveau ! Alors, comme t’es un prolo, c’est
toi qui l’as dit, tu voulais me peindre ?
– D’abord, c’est fait, et puis ensuite, ce n’est
pas tout à fait cela. Aucun autre peintre n’a
peint la classe ouvrière avant moi. Qui la
connaissait ? Qui imaginait ce que vous viviez ?
Personne. Alors, j’ai décidé de vous peindre.
D’habitude, les artistes peignent des jeunes filles
très dévêtues, au bain ou à la toilette, surprises
25 La visite et autres nouvelles
dans leur intimité. D’accord, c’est de la
provocation, mais je m’en moque bien.
– J’aime bien comme je suis dessus, c’est la
première fois que je me vois en peinture. Sur le
marché, j’en ai acheté une seule de toute ma vie.
Et à côté de votre toile, c’est vilain. Et les
marchands, ils vous vendent des cochonneries.
Ils ne s’en cachent pas ! En plus, c’est moi qui
suis dessus ! Je ne m’imaginais pas comme ça !
– Monsieur Luce, je ne suis pas connaisseur
de la peinture, j’ai simplement quelques bases.
Dites-moi, est-ce que vous ne commenceriez
pas le divisionnisme avec cette toile ?
– Le quoi ?
– Oui, cher monsieur, on peut le dire ainsi.
Ces touches, ces points me permettent
effectivement de donner du volume, de la
lumière à mon modèle…
– De la quoi ?
– En réalité, par cette technique, je veux
montrer que tout ce qui nous entoure est fait,
divisé et sur divisé en d’infinies parcelles
d’atomes et que ceux-ci, une fois réunies
constituent un tout unique.
– Bon, alors, ce n’est pas tout. Avec vos
discussions très intelligentes, vous allez me
mettre en retard, il faut que j’aille bosser, je dois
terminer ma toilette. Remarquez, les quatre
heures et demie n’ont pas encore sonné. J’ai un
peu de temps. Le soleil se lève tôt, avant quatre
26