La Voie des maîtres

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Le conditionnel passé est un mode à bannir. Futile et détestable, il emprisonne dans les regrets et prive de la perspective. Pour une fois, je réclame le Présent, temps du tremplin. La résignation appartient au passé et l'espoir à l'avenir. Ce ne sont plus mes choix! J'opte brusquement pour la Vie. Ce sera mon dernier essai pour vivre libéré de la souffrance. Une décision radicale s'impose. Une voix me dit: ne rentre pas chez toi." J'abandonne les embouteillages et emprunte une autre autoroute sans savoir où elle me mènera..." Des premières pages terriblement réalistes aux dernières lignes littéralement lumineuses, de la grisaille initiale à la clarté intérieure finale, c'est sur un chemin d'abandon, de dénuement, de découverte de soi... autrement dit sur un chemin de vérité et de sérénité que nous conduit l'antihéros de ce roman, qui, pour être lambda, n'en incarne pas moins notre désenchantement moderne. Jalonné de rencontres fortes (l'ermite, le moine, le mendiant...) et faisant halte en des lieux hautement symboliques (la forêt, la communauté, le désert, la grotte), ce récit, qui abandonne le trivial pour mieux laisser s'épanouir l'ambiance onirique et fantastique, se situe dès lors dans la noble tradition des contes philosophiques... De ces écrits où fiction et enseignement se confondent, et qui se tendent à nous comme autant de miroirs dans lesquels se réfléchir... et cela dans les deux sens du terme.
Publié le : jeudi 13 mars 2014
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342020472
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342020472
Nombre de pages : 104
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Rémi Madar LA VOIE DES MAÎTRES
Mon Petit Éditeur
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Chapitre I. Chaos « C’estsa fonction à l’homme de ne rien voir de l’invisi-ble. Ceux parmi les hommes qui voient quand même, ils deviennent un peu étranges. Mystiques, poètes ou bien rien. Déchus de leur condition. » C. Bobin,La part manquante. Crachin qui tombe d’un ciel blanchâtre et maussade, je te hais. Lames d’acier, barreaux de fonte qui cognent contre l’as-phalte. Le goudron accueille ces gouttes d’airain dans une langue impassible. Ces nuages chaotiques ont l’air de robinets toujours ouverts. Que faudrait-il pour lézarder la grisaille, trouer ce ciel dément, déclarer la guerre aux masses brumeuses ? Mais on considère ce temps comme allant de soi, dans l’ordre des choses et l’on se résigne au gris et à la pluie froide. Des virus tombent du ciel et se propagent dans la ville. Au loin, la fumée des usines côtoie les nuages pour former un brouillard répugnant. Que dire de tous ces immeubles, démesu-res en parpaings, entraves à la perspective et excroissances de béton qui jaillissent du sol ? Sur la route, les automobiles, impa-tientes, prisonnières de l’embouteillage, crachent des odeurs détestables. Les culasses et les pistons, enfermés dans des geôles d’acier, crient la mort.
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Livide, le visage des hommes porte les stigmates de la cité hostile. Dans ma voiture, le grésillement de la radio est un refuge contre les bruits de la ville. Klaxons, gémissements des moteurs et marteaux-piqueurs terrorisent les tympans. Je suis à nouveau au pays de l’horreur et je ne m’y habitue pas. Tous les jours, c’est le même passage que j’emprunte. Je pourrais me faire une raison et accepter la grise monotonie. Il n’en est rien. Ce monde défait déteint sur mon esprit et éteint les lumières qui pourraient s’allumer. Heureusement, parfois j’entrevois un autre monde…Le dimanche, tu prends ta voiture et tu vas dans un parc. Tu observes les arbres, les oiseaux et le soleil. Ton esprit s’abandonne à la nature. Complètement. Tu parles avec les chênes, les moineaux et les rayons de lumière. Ils te disent leur vie et tu aimes les entendre se ra-conter… Les arbres n’ont jamais eu de questions à se poser et de réponses à formuler. Ils sont là, spectateurs contemplatifs, heureux d’offrir au ciel leurs branches. Ils n’attendent rien, n’espèrent pas un lendemain, ne pensent pas à leur passé. Ils affirment ne jamais penser, ne pas rêver. Ils aiment la vie parce qu’ils se sentent accueillis et que rien ne fait obstacle au bonheur. Les oiseaux te chantent une joie spontanée, l’ivresse de pouvoir courir dans l’espace. Leur chant est une mélodie que tu savoures, une musique sublime qui t’emporte loin. Ils clament la beauté du monde, la liberté et l’amour de la nature. L’hymne des volatiles retentit dans l’atmosphère. Le soleil te parle une langue radieuse, sans artifice. Il exprime avec béatitude son im-mense jubilation et ose exposer ses rayons comme des offrandes. Son bonheur est une explosion de lumière… Tu réponds à la nature… Tu dis à l’arbre, à l’oiseau et au soleil qu’ils sont tes modèles et que tu voudrais leur ressembler… Tu aimerais ne plus avoir de questions, être simplement vide de pensée. Tu parles à voix haute dans le parc pour qu’ils t’entendent bien… Mais les gens autour te regardent bizarrement. Ils te fuient, s’éloignent de toi comme si tu avais la peste ou le choléra. Il semble qu’ils aient peur de ce que tu dis. Leur présence, même lointaine, finit par te
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gêner… Alors, tu interromps cette discussion et tu reviens parmi ces indivi-dus venus promener leurs chiens ou leurs enfants. Il arrive qu’un chien vienne te voir en aboyant. Tu le comprends. Il attend que tu le caresses, que tu lui parles. Mais tu n’as pas le temps de lui répondre. Le plus souvent, son maître arrive, le visage fermé, lui enfile une laisse et l’emporte loin de là. Tu es seul entouré de cette hostilité. Tu le sens bien… Tu t’en vas, attristé de quitter le parc…
Certains hommes considèrent leur demeure comme un havre de paix. Rentrer chez moi n’est pas une sinécure. Ma maison ne dispense rien de beau. À commencer par ma femme…Tu ouvres la porte, tu te déchausses, tu enlèves ton manteau et tu te demandes ce qu’elle a fait de sa journée, ce qu’elle a mijoté de délicieux dans la cuisine, ce qu’elle a préparé pour recevoir l’homme qu’elle aime. Il n’y a que le poste de télévision qui éructe. Elle, devant le téléviseur, le cerveau au ralenti, contemple benoîtement l’image. Tu dis: «bonsoir mon cœur» mais elle répond à peine, des mots déchiquetés, sans attention pour toi. Tu la ques-tionnes sur sa journée; tu voudrais savoir comment cela s’est passé; tu aimerais bien un échange, même simple et sans prétention mais elle esquive ou elle esquisse une phrase qu’elle laisse en suspens. Tu rêverais d’un sou-rire ;tu te contenterais d’un rictus, d’un regard rieur, d’une parole gentille… Tu trouves un mur, une façade en ruine qui n’attend que son lit. Tu sais déjà qu’elle gobera un tranxen d’un trait, sans verre d’eau, avant de dormir d’un sommeil de mort.
Tu cherches une détente mais la demeure rime avec ennui. Les tapisse-ries inchangées depuis des décennies, les beaux romans de bibliothèque que personne n’a jamais lus, les vitres astiquées et les rideaux en dentelle soi-gneusement repliés connaissent une prospérité que tu n’envies pas. Tu attends le soir dans un petit boudoir sombre à l’autre bout du salon, où ta femme regarde sa télévision. Tu redoutesl’heure du dîner et la perspective de la nuit. Le repas frugal pris sur le pouce sans appétit dans un silence contrit. Le bruit des couverts qui résonne comme des épées. Les regards en coin, les corps rigides qui voudraient fuir, la lumière glauque de la cuisine et l’opacité de la nuit. Évasive, elle picore dans son assiette comme un oiseau.
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Mais toi tu es excité sans savoir pourquoi. Tu attends des heures dans le lit, la lumière éteinte, qu’elle vienne te rejoindre pour soulager une tension mais tu crains le tranquillisant qu’elle pourrait prendre à la va-vite et qui l’endormirait comme un anesthésiant. Tu ne pourrais calmer l’érection fulgurante qui te donne des sueurs froides et tu passerais une nuit à moitié blanche, te retournant chaque cinq minutes dans des draps moites, à côté d’une femme, qu’un sommeil de plomb a emportée. Au petit matin, tu arrêtes le réveil avant qu’il ne sonne pour entrer sous une douche froide…
Un fléau s’est propagé si bien que tout devient un calvaire : la pluie désormais incessante, la pollution, le béton, les embou-teillages. C’est le même enfer que l’on retrouve dans le train. Je le sais pour l’avoir déjà pris. Les usagers vont et viennent comme des machines alors que les wagons déchargent leur car-gaison sur le quai. Terrible routine…
Retrouver mon travail m’agace. Le métier que j’exerce est un fardeau. Si la journée pouvait passer comme un éclair, je me sentirais mieux…Tu arrives, tu t’assieds à ton bureau, tu allumes ton ordinateur :cela ne fonctionne pas. Tu t’y reprends à plusieurs fois, espé-rant un sursaut, mais la machine râle, rechigne, peste contre tes efforts désespérés pour lui donner vie. Après un moment, tu passes à autre chose. Tu ne peux laisser filer les heures à attendre que cela marche. L’ordinateur est fâché contre toi, il faut l’accepter et faire autre chose sans quoi on se ferait un malin plaisir de te reprocher de n’avoir rien fait de la matinée. Mais la grande partie de ton travail se résume à un face-à-face avec l’écran de ton P.C. Tu dois donc trouver une astuce pour simuler une activité qui duperait les regards suspicieux. Tu fais mine de classer des papiers, de les ranger, tu composes un visage sérieux et concentré pour faire illusion et au cas où on t’interpellerait, tu n’entendrais pas. Tu dirais, toujours l’air très affairé :« Oui,qu’est-ce qu’il y a? Tu m’excuses, hein? Je cherche un document très important.» Il arrive aussi que l’ordinateur soit de bonne composition et qu’il obéisse de suite à tes injonctions et que tu sois opéra-tionnel pour travailler dans les meilleures conditions possibles. Quand tout est réuni, tu réponds à tes courriels professionnels, tu rédiges quelques let-
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