La Voix nomade

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Bienvenue sur LVN 111.8, la seule radio qui dit tout haut ce que plus personne n'est là pour penser ! Quand Ary se réveille il ne se doute pas qu'il est l’un des derniers survivants de la Grande Disparition. Il songe à baisser les bras face à cette situation plus absurde qu’effrayante, mais apparaît alors un personnage fantasque qui possède un bus aménagé en studio de radio ambulant.   Ils décident de l’utiliser afin de trouver d’autres survivants ainsi que la réponse à la Grande Disparition.   Mais les choses ne sont peut-être pas ce à quoi elles ressemblent...
Publié le : mardi 9 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791032500088
Nombre de pages : non-communiqué
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Brian B. Merrant
La Voix nomade
© Brian B. Merrant, 2016
ISBN numérique : 979-10-325-0008-8
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
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« Tous les espoirs sont permis à l'homme, même celui de disparaître. »
Jean Rostand.
– Prologue –
Finalement on avait eu la peau de la terrible humanité. Son épiderme resterait à jamais tatoué au fer rouge d’un « 22 février 2017 » inscrit au plus profond de sa chair. Plus efficace encore que la chair, car résistant aux allées et venues des aiguilles sur la grande horloge du temps, l’esprit humain garderait en mémoire cette date funeste synonyme de grands changements.
L’humanité… Parlait-on toujours de la même chose aujourd’hui ? Assurément non, elle ne ressemblait plus à ce que l’on avait l’habitude de croire depuis des millénaires. Il suffit d’attendre un seul jour pour s’en apercevoir. Dès le lendemain de la catastrophe, l’image insipide d’une espèce passée rejoignit les pages jaunies d’un vieux manuel d’histoire. Cela n’était pas si grave d’ailleurs, car à partir du 23 février il ne restait plus personne sur terre – ou presque, il est essentiel de le préciser – et l’on pouvait certifier que les rares survivants se préoccupaient de tâches plus urgentes que plonger leur nez rabougri par l’hiver dans les feuilles écornées d’un bouquin sans saveur.
Pourquoi ? Voici pourquoi. Enfin voici plutôt un exemple, parmi des milliards d’autres, des conséquences du phénomène qui bouleversa le quotidien de notre chère espèce. Il s’agit d’un cas pris sans doute au hasard, ou peut-être pas tout à fait, néanmoins il dépeint fidèlement l’évènement vécu par 98,79% des membres d’une même famille.
Louis était un jeune garçon fermier vivant dans la Creuse. Son nom, son métier et sa localité de résidence n’ont aucune importance néanmoins, ce ne sont que des éléments qui soulignent l’universalité du phénomène. Il travailla d’arrache-pied dans la nuit du 21 au 22 février, seul au fond de son champ, et se trouva bien fatigué alors que les premières lueurs du jour piquetaient le ciel. Louis décida alors de faire une courte sieste, assis au pied d’un arbre, et ce repos n’était pas volé. Il se réveilla cinq heures plus tard.
Ce n’est plus une sieste, là j’ai fait ma nuit,
pensa-t-il à regret.
Ses muscles contractés par la torpeur du sommeil le firent grimacer mais il trouva la force nécessaire pour se lever et rejoindre le corps de ferme situé plus bas. Il pénétra dans le salon embaumé des senteurs d’un repas chaud juste préparé.
« Papa ? Maman ? Je rentre du champ ! »
La pendule du salon lui répondit de son tic-tac régulier.
« Papa ? »
Son père, en retraite anticipée à cause d’un accident de travail, demeurait toute la journée à la maison et réalisait de menus travaux quand sa santé le lui permettait.
« Maman… ? »
Quant à sa mère, elle s’occupait de l’intendance et elle revenait toujours des courses à 11h30 pour préparer le repas. Mais la pendule affichait midi, et seul l’écho du tic-tac lui répondit. La Creuse était réputée pour sa faible densité de population, cela personne ne le niait et encore moins Louis, toutefois elle n’était pas encore considérée comme un département fantôme. Jusqu’à ce que Louis, après avoir vadrouillé pendant trois heures, comprit avec effroi que ses parents avaient disparu et qu’il se retrouvait livré à lui-même. Pour un temps très court, car il finit à son tour par se volatiliser après avoir pleuré au milieu du salon qui sentait le repas chaud.
La tragique histoire de Louis n’est qu’un très bref aperçu qui entre dans les 99,79% de disparitions banales mais néanmoins regrettables. On compte encore quelques épargnés et,
bien qu’ils demeurent introuvables, le sort de ces 0,21% restant est de loin le plus mystérieux. Leur destin est certainement ahurissant, singulier et inexplicable, mais hélas personne ne peut en témoigner. Personne… oupresque.
Qui sont-ils, où sont-ils ? Et surtout, pourquoi le 22 février 2017 est-il le jour de la Grande Disparition ? Il y a bien quelqu’un qui possède les réponses… Il suffit à présent de le trouver.
Chapitre 0 – Un bond vers l’avenir –
Notre communauté s’était remise en route après avoir quitté le village de Quarré-les-Tombes. Le cortège de quatre véhicules roulait vers le sud sur la D10. Une Jeep Grand Cherokee en bout de queue servant à protéger le convoi, un utilitaire Mercedes reconverti en transport de carburant, une Facel Vega HK500 noire officiant comme « ouvreuse » en tête de file et le bus derrière elle. Ce bus, que je conduisais depuis six mois, nous servait d’hôtel roulant mais aussi – et surtout ! – de studio radio ambulant.
Pier et moi l’avions transformé ainsi à l’époque, ça remontait à loin. On ne savait pas vraiment où nous allions avec ce gros machin mais ce qui était sûr, c’était qu’on n’allait pas abandonner en chemin. Comme si quelqu’un sous notre crâne nous poussait à continuer, rabâchait sans cesse « Allez, plus vite bande de faignants ! Rome s’est pas faite en quinze jours ! » Comme à l’armée, et même si ça n’avait ni d’importance ni d’impact puisqu’il n’y avait plus d’armée, Pier continuait inlassablement de transformer le bus tandis que je m’occupais de modifier l’électronique et les câblages sur mon nouvel outil de travail.
Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur. Le reflet de Pier mâchouillant un énième chewing-gum à la chlorophylle afin de calmer ses envies de cigarettes me fit repenser à ces six mois passés sur les routes. Pier fut le premier à me rejoindre, sans doute plus attiré par l’inconnu que par l’envie de parler dans un micro à l’attention d’oreilles invisibles, après que notre société soit devenue celle que tout le monde connaissait aujourd’hui, et il restait le seul et unique routard avec qui j’aurais pu continuer cette… aventure ? En quelque sorte. Une aventure qui aurait commencé d’une façon plus que saugrenue, mais une aventure quand même. Pier vit que je l’observais dans le rétroviseur. Il leva son pouce et mima le geste d’allumer une cigarette.
Ça te plairait que ce soit moi hein, enfoiré…
Et j’allumai une cigarette en souriant, puis montai le son de l’autoradio.The Boxer, chanté par Emmylou Harris. Je tirais sur la clope et soufflais par la vitre entrouverte du poste de conduite. On n’était plus très nombreux à fumer à cause de la pénurie de tabac, alors certains s’étaient décidés à stopper totalement cette saloperie. Mieux valait ne pas leur donner envie avec l’odeur… Les arbres défilaient sur la gauche, je passai la troisième et le moteur manifesta son mécontentement. A droite, des arbres encore. Et devant aussi, on roulait sous ce qui ressemblait à un tunnel façonné d’arbres alignés comme de bons petits soldats, et d’ailleurs, ça devait bien être les derniers à tenir leur poste.
Le mégot encore rougeoyant valsa d’une pichenette dans le cendrier qui débordait tandis qu’une autre chanson se mit en lecture. Encore de la country. Ou du folk, ou du jazz… Enfin, encore un CD planqué là par Annie, la fan de vieilleries musicales et d’ambiances sonores du style « On mange des chamallows avec des potes au coin d’un feu de camp, et Johnny gratte trois accords sur sa guitare acoustique. » Sauf que Johnny n’existait évidemment pas, encore moins le feu de camp – hélas – et j’étais le seul à conduire le bus pendant qu’une texane plus ridée qu’une peau de chèvre séchant au soleil me gavait les oreilles de foin comme des tomates farcies. Le bus, qui pourtant roulait à allure raisonnable, cahotait sur le chemin, engendrant des secousses dans tout l’habitacle, faisant remuer comme un diable le rosaire suspendu au rétro. Un juron sonore de Pier couvrit la musique, furieux d’être balloté en tous sens et incapable de trouver le sommeil. Un énorme nid-de-poule, à en croire la secousse qui suivit, l’acheva. Il se leva et vint s’asseoir sur le fauteuil escamotable qu’on pouvait installer face aux portes automatiques. Il semblait avoir dormi un peu, du moins ses courts cheveux noirs surmontés d’un épi qui gigotait selon les mouvements de sa tête et les rougeurs dans le blanc de ses yeux plissés le laissaient à penser. Il ouvrit un paquet de Chesterfield et en sortit une tranche de chewing-gum.
Yo, Ary. Le souvenir, tu comprends, fit-il en réponse à mon expression consternée.
Yo, Pier. Ouais, je comprends.
Tu veux un bout ?
Non, ça ira. J’ai mes propres douceurs.
Je lui agitai mon propre paquet de Chester’ sous le nez. Il renifla, s’en saisit, huma l’odeur aigre du tabac et reposa lefrigo, comme on s’amusait à appeler ces trucs. Il ouvrit une vitre, passa la tête dans l’ouverture. Je fumais, il ne parlait pas. On écoutait juste des bondieuseries racontées par de vieux chanteurs accompagnés d’harmonicas pleureurs. Pier rompit le silence en s’asseyant.
C’est bizarre, non ?
J’eu envie de l’attraper par les épaules, de le secouer comme un prunier et de gueuler q u eoui, tout ça était bizarre, foutrement bizarre, et qu’on aurait probablement jamais de réponses parce que ça n’arrive que dans les films.Mais j’aurais eu l’air con s’il ne parlait pas de ça.
Quoi qu’est bizarre ?
De se dire que ce qu’on écoute, là, dans le bus, ben… Tout le monde l’entend sur sa radio.
J’aurais eu l’air con, en effet.
Ouais. Enfin, ouais, pour ceux qui ont un poste et qui écoutent.
N’empêche que ça fait bizarre. C’est comme si…
Il se rembrunit. Je l’observais, une main sur le volant, l’autre suspendue entre nous, attentive. Et les arbres défilaient, eux. A gauche, à droite, devant. Toujours.
C’est comme si on était un peu le centre du monde, tu vois ? Ou…
Ses yeux gris pétillaient, l’ébauche d’un sourire vint remuer ses lèvres.
Ou… ?
Ou le trou du cul, vu ce qu’on diffuse comme merde à la radio parfois…
Il partit d’un grand rire franc. Sans cesser de le dévisager, je soupirai bruyamment et fit faire une embardée au bus. La manœuvre déstabilisa Pier qui bascula dans les escaliers dans un vacarme de jurons peu orthodoxes. Il se releva en titubant, une marque sur le front virant déjà au bleu-violet.
T’es con ou quoi, putain t’as failli m’tuer !
Ça te ferait pas de mal, grande andouille, à toujours raconter des conneries.
Heureusement que tu conduis, hein, heureusement ! Je t’aurais balancé par la fenêtre le cul en premier !
T’es trop mou pour faire ça.
Bah !
Il se réinstalla sur le siège après m’avoir gratifié d’une bourrade dans l’épaule, maugréant dans sa barbe fournie. Malgré ses dix ans de plus, je me demandais parfois lequel d’entre nous s’avérait être le moins mature.
Qu’est-ce qui te fout tant en rogne, Ary ? Qu’Annie nous fasse passer sa musique de bigote ou qu’on soit les seuls sur cette foutue planète ?
Je ne répondis pas. Pas tout de suite. Au fond, il avait vu juste. Ecouter de la country ou
bon Dieu j’en sais rien c’que c’est, mais ça me casse les oreilles, ça restait franchement supportable. Oui, parce que dans une autre situation… Une situation, disons, « normale », personne ne m’aurait forcé à écouter ces machins. Mais là, bon, on vivait une autre époque…
Je cherchais du regard mon frigo, il se cachait dans la boite à gants laissée entrouverte. Lorsque la flamme du briquet eut brûlé l’extrémité de la cigarette, une nouvelle chanson passa. Summertime, de Charlie Parker. Pas vraiment entraînant, et sans paroles. Il ne manquait qu’un imperméable froissé posé sur mes épaules, la pluie tombant dessus, et la lumière blafarde d’un bar jaillissant de sa vitrine opacifiée par la fumée de cigares pour aller mourir sur le pavé détrempé. Ou un ascenseur. Vide. Montant lentement au dernier étage d’un immeuble du Bronx. Au lieu de ça, on roulait toujours sous la végétation, mais de la fumée de cigarette flottait bien devant mes yeux et commençait à noyer le parebrise. J’ouvris la fenêtre. L’air, frais, s’engouffra dans la cabine. Sans trop comprendre pourquoi, ça ne me déplaisait pas d’être là. Pier dormait, il avait réussi à sombrer en quelques minutes. Comme pour vérifier si nous n’étions pas vraiment les seuls rescapés, j’attrapai le micro branché sur notre circuit interne et composai le numéro raccourci d’Annie. 4687. Ça sonnait. Puis on décrocha.
« Yo, Annie. C’est Ary. Ça va ? Ecoute, je sais pas pourquoi j’appelle en fait. »
A l’autre bout, une respiration sifflante, difficile, fit écho à mes paroles vides de sens et d’utilité.
« Annie ? »
Je fronçai les sourcils. « Annie, c’est toi ? » Encore cette respiration, ou bien était-ce la friture. Ça aurait pu être n’importe quoi, tout finissait par se ressembler dans ce vieux conduit rafistolé à la hâte dans un garage. On ne m’offrait pas de réponse dans tous les cas.
« Bon, je t’embête pas plus longtemps. T’entendsSummertime? C’est vraiment chiant à se tirer une balle. Mais bon… Allez. »
Je me disais que, peut-être, après tout, un jour je finirai par apprécier cette musique, et qu’Annie dirait quelque chose dans ce foutu téléphone. Ça arriverait peut-être en même temps. Un truc incroyable. Voilà. J’en arrivais au point de trouver ça incroyable. D’aucuns diraient que ça sentait le sapin, mais bon…
Mais bon. Voilà. Voilà, mais bon. Trois mots.
Puis la végétation se dégagea et l’on vit le ciel apparaitre timidement d’entre les arbres. Une mince bande lourde et grise longeant précisément la route droite, parfait miroir de notre chemin. Pour aller où ? Ça restait encore un peu un mystère. Ce que je savais, c’était d’où je venais. D’où on venait tous, toutes celles et ceux dans les véhicules de notre convoi, et ceux du bus. Les autres, j’en savais rien, mais je me doutais bien que s’ils existaient encore ils cheminaient également comme notre compagnie de routards. Vers un autre endroit sûrement, quoi queendroitfut un bien grand mot, puisquenulle partsemblait plus approprié.
Tellement plus approprié…
La route n’en finissait plus. On roulait depuis combien de temps, oh… Cinq mois ? Six mois ? Ça n’avait même plus d’importance. Je me disais qu’écrire mes mémoires pourrait revêtir un quelconque intérêt, puis la pensée que ce fut un intérêtquelconque me rattrapait et je rangeais mes souvenirs au fond de la boite à gants avec les paquets de clopes vides, les briquets vides, les sachets de bouffe vides et les boitiers de CD sans CD. Qui s’en serait soucié ? Un seul regard en direction de l’orée d’un bois se profilant sur ma gauche suffit à ce que je ne me réponde pas. On ne voyait plus que ça. Des bois vides, des routes solitaires, des villages abandonnés, des villes mourantes. Une énième cigarette vint accompagner ces réflexions qui cheminaient à mes côtés depuis six mois. Au début, les dirigeants ne comprirent pas, ils ne saisirent pas l’importance du phénomène. Les responsables d’entreprise licencièrent
à tour de bras leurs employés indélicats, les politiques prirent des mesures afin de lutter contre ce… cette… Ces incompréhensions subites. Les médias s’emparèrent de l’affaire, partout sur la planète. « On ne comprend pas ce qui se passe mais selon nos informations, nous devrions obtenir des réponses rapidement. Plus d’informations quand nous aurons des réponses. Etc. »
J’éclatai de rire.Ha, les cons.En même temps, fallait avouer que ça remuait pas mal les tripes. On se posait des questions, on s’observait, on prenait rendez-vous avec son médecin de famille en prétextant une crainte de cancer de la gorge alors qu’on ne désirait qu’être rassuré. « Est-ce que je suis comme tout le monde, docteur ? Pas du tout, allons, voyons… Enfin ! Vous êtes unique, comme tous ceux qui m’ont posé la question. » On avait peur. La télé, la radio et Internet brandissaient une menace – imminente, c’est pour demain de la semaine prochaine ! – de troisième guerre mondiale, d’apocalypse nucléaire. On trouvait les plus folles rumeurs sur Internet toutefois. Apocalypse zombie, invasion de sauterelles, attaque de bactéries fabriquées en laboratoire, éclipse de lune en plein jouralors que pourtant la lune c’est la nuit je comprends pas, fin du monde de 2012… Alors qu’on venait de se souhaiter une bonne année 2017, et le plus marrant était que des gogos y croyaient dur comme fer. Et malheur, malédiction sur cinquante générations à celui qui aurait osé contredire ces théories fumeuses avec des explications logiques parfaitement recevables. Non, à la vérité, l’explication résidait dans un phénomène beaucoup plus simple, mais néanmoins étrange. Enfin, pas vraiment étrange, plutôt inattendu. En fait, les gens en avaient eu tout simplement marre. Voilà, justemarre. Assez, stop, ça suffit, plein le cul, j’me tire. Cela durait depuis des années. Combien exactement, nul ne parvenait encore à émettre même ne serait-ce qu’une bribe d’hypothèse. Des décennies, un demi-siècle, deux cent ans… Des années, ouais, ça c’était certain. Ça grondait là-dessous, ça râlait et renâclait, ça jurait que ça ne pouvait plus durer, qu’un jour ça pèterait. Ça promettait que des gens rendraient des comptes, ça tapait du poing sur la table et haussait le ton dans le noir, ça se faisait des ulcères à l’estomac – le stress, le mal du siècle – et des nœuds au cerveau. Ça souffrait, aussi. Sauf que tout ça, pensai-je en jetant inconsciemment le mégot par la fenêtre, tout le monde l’avait vécu en se croyant à part, seul, immonde d’être différent, anormal, asocial. Et un jour, ce jour du 22 février 2017, ça avait commencé. Quasiment tous les habitants de cette terre s’étaient tirés. Un à un, sans bruit, sans esclandre, ni violence. Juste par lassitude. Et un à un, cette lassitude qui rongeait les âmes comme le cancer ronge ces pauvres gosses qu’on nous montre à la télé, ce tiraillement incessant qui brûlait les chairs aussi sûrement qu’un venin paralysait l’esprit, cette angoisse intolérable agrippant les entrailles jours et nuits sans trêve avait disparu, et avec elle les malheureux qui s’y étaient attachés depuis des lustres. Un jour, et même si on se foutait bien de savoir d’où était apparue cette décision, un type ou une bonne femme dit « merde » à son boss, à sa femme ou son mari et à ses gosses, à ses employés, son supérieur, son commerçant, ses collègues de bureau, et dès lors cette décision se répandit telle une contagion impossible à contenir, maîtriser ou mater. Ainsi, le monde se vida peu à peu de ses hôtes. Où que l’on se fut rendu, on avait de fortes chances de n’y croiser personne. Même les animaux semblaient s’être volatilisés. A croire qu’on eut maltraité nos chiens et chats, ces braves bêtes amies de l’Homme contre leur volonté. En tout cas, elles aussi en avaient eu ras-le-bol de nous. Et ça me faisait volontiers éclater de rire.
On s’est auto-dégoûtés. Très forts. Comme ça, pouf ! Disparus. Marre.
En y réfléchissant davantage, ça se comprenait aisément et rapidement. Qui, en jurant une main sur le cœur et l’autre sur la Bible, aurait sincèrement pu déclarer « Oui votre honneur, je le confesse devant Dieu et les Hommes. Depuis l’âge de 20 ans je me suis levé tous les jours à 6h30 en respectant scrupuleusement un rituel qui me permettait d’affronter mes devoirs. Je me levais, puis je filais sous la douche, passais cinq minutes à me laver en écoutant toujours les mêmes chansons – cinq minutes, pas plus, sinon retard ! – puis partais m’enfermer dans ma voiture qui me coûtait 300€ par mois sans compter le carburant et l’assurance, tout ça
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