Lalo et son désir

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Lalo a treize ans et Jean-Luc quarante-cinq. Ils vont, l'espace d'un printemps, aller jusqu'au bout de la plus dangereuse des liaisons, la plus scrabreuse aussi. Jean-Luc a le regret du temps qui passe, la nostalgie de la jeunesse et de sa séduction, de l'amour fou ; Lalo a le goût de séduire et pratique les jeux de l'amour sans conséquences. De cette rencontre d'un homme vieillissant et d'une enfant presque femme va naître une tragédie.
Publié le : mercredi 3 mars 1993
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246791881
Nombre de pages : 252
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I
Au centre de la place triangulaire, la statue écrase son socle. Le sculpteur a conçu l'attitude de penseur pour un Honoré de Balzac qui semble davantage travaillé par quelque difficulté d'entrailles dont le tourment l'assoit, jambes coupées. Coiffé de deux pigeons diarrhéiques, l'écrivain surveille l'arrivée du cabriolet décapoté qui, du bas de l'avenue, fonce dans sa direction. Dans l'immobilité ambiante, rien d'autre ne sollicite son cœur minéral aux aguets des actions encore capables de l'émouvoir. A s'ennuyer ferme, la moindre distraction paraît bonne à prendre.
L'imminence de l'été déverse un jour éclatant sur une cité qui le boude. A cette heure matinale du samedi, la ville s'offre un sommeil de fausse nuit, une oisiveté de faux repos. Enveloppé dans son curieux drapé de robe de chambre, l'homme de pierre a l'air d'avoir prolongé une permission de bordée nocturne où il aurait égaré des vêtements plus dignes et conformes à la célébrité qu'il offre à la vénération des foules. La solitude inhérente à la position de grand homme l'accable. Ses cavités orbitales braquent leur opacité sur l'autre solitude cuirassée de métal rouge, flambant neuf et qui, là-bas, avale l'asphalte. Solitude pareille à la sienne, derrière le miroir sans tain des lunettes solaires : de mêmes orbites, pétrifiées par la ruée de l'air, fixent l'infini qu'ouvre une chaussée au vide exceptionnel.
Sans se départir de son port de tête halluciné, le conducteur a lâché la pédale d'accélération. Des années et des années de circulation parisienne le dotent du sixième sens qui perçoit les ordres de la signalisation sans que l'ouïe ou la vue s'en mêlent. Il obéit tant et si bien qu'il donne l'impression de s'abandonner à ce hasard, proche de la jonglerie, qui règle les mouvements du gigantesque corps de ballet roulant de la ville. Parfois des danseurs ratent leur arabesque et s'affalent sur la scène. La badauderie des statues n'en espère pas davantage.
A la faveur du ralentissement, une langue de soleil lèche, gourmande, le tableau de bord et trace comme une coulée de bave sur les placages de bois exotique. Son passage semble animer les cadrans qui lancent, un à un, des étincelles racoleuses. Attirés, les yeux de l'homme suivent le trajet d'éclairs miniatures mais ne lisent rien et ne tirent aucune conclusion.
Lucide, Jean-Luc David est dans l'état de l'éveillé qui oscille et tâtonne, encore prisonnier du sommeil. Il découvre qu'il n'éprouve plus la curiosité des informations qui, hier encore, captivaient son attention. Il est amoureux. Ses sens galopent. Leur ruée sauvage l'entraîne dans les multiples spirales d'un rêve où plus rien ne compte de ce qu'il connaît.
Ceux qui, parmi ses familiers, n'ignorent pas les raisons de sa métamorphose y verront le résultat d'une aberration aussi affligeante qu'incroyable. Un certain temps, il a fait ce constat dont maintenant il n'a cure. Tel un miroir d'hypnotiseur, l'astre scintillant de la volupté illumine sa route.
Projeté ce matin dans la masse de matériau élastique qui compose le monde de Lalo, l'esprit de Jean-Luc se désolidarise du temps, de la distance ou de l'énergie mesurables. Impuissant et pourtant obstiné, il cogne le crâne d'une paroi à l'autre où il rebondit comme la balle au mur. Lalo ne joue plus à ces distractions de fillette. Elle s'exerce sur d'autres objets et Jean-Luc se sait le plus excitant d'entre eux. Après une languissante période d'observation, de tâtonnements et de fausses manoeuvres, aujourd'hui il va pénétrer dans la planète Lalo. Ne l'en sépare plus qu'un espace dérisoire où piaffe sa faim cannibale du sexe tendre, à satisfaire d'urgence...
Absent, les gestes machinaux, il freine, débraye, arrête son engin. Quelques minutes encore, il se soumet aux lois. Le signal coloré lui enjoint de laisser passage à une voie transversale. Quelle voie et quel passage ? se demande-t-il. Plongées dans la torpeur du samedi, les façades des immeubles de bureaux fixent, de toutes leurs rangées d'ouvertures operculées, un infini mythique. Pareilles à ces insomniaques qui font leur nuit avec la montée du jour, elles dédaignent cet automobiliste unique et ses interrogations. A l'écoute des secondes qui claudiquent, Jean-Luc s'énerve. Il pianote son impatience sur le volant. Il ne supporte plus l'ordinaire du rationnel. Il mendie un indice prémonitoire qui lui sera favorable. En vain...
Au moment où il va enclencher la vitesse et redémarrer, son estomac se contracte. Une bulle en sort et, se dilatant, opère une montée de torture jusqu'à l'arrière-bouche où elle éclate. Le rot dégage un parfum de café un peu aigri. Par automatisme, Jean-Luc a bu la tasse de café habituelle avant de partir. En manque du corps de Lalo, il n'éprouvait rien, ni faim ni soif...
La-Lo, deux syllabes. Il lui suffit de les prononcer et claque la langue dans sa bouche : La-Lo... et montent les saveurs du plus exquis des péchés : La-Lo...
— Alors, don Juan en préretraite, tu avances ou tu laisses mûrir ?
Perdu dans ses pensées, il ne les a pas vus aligner leur capot ridicule contre le mufle de son bolide. Ils sont deux, jeunes mâles goguenards qui brocardent le quadragénaire trop fringant. Enfermés dans une sorte de pot de yaourt ambulant, ils exhibent l'insolence de leurs vingt ans. Téméraire, celui de droite éructe l'insulte par la vitre baissée de la portière, tandis que le conducteur envoie un léger coup d'avertisseur. Ensuite, pris de lâcheté, le pot de yaourt vire à gauche aussi vite qu'il le peut.
Jean-Luc a reçu la phrase sans la comprendre. Il l'a glissée dans un repli de son cerveau, là où il entrepose tous les contentieux qu'il extirpera et développera les jours de morosité dont la vie est si prodigue. Ne s'est-elle pas amusée à passer une aiguillée de fil blanc dans les boucles qui gonflent la mousse, naguère toute noire, de son crâne ? Il ne connaît que trop les fragilités de son âge, comme épées suspendues au-dessus de sa tête — mais à une telle hauteur, une si grande distance qu'il ne les voit pas. Elles vont choir sur tous ceux de sa génération. Sur lui, elles ne tomberont que plus tard, beaucoup plus tard !
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