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Le 49ème jour de la semaine II

De
281 pages
Pour sauver son fils unique malade du sida, un médecin hors pair (une sorte de monsieur sida de la planète) après une lutte acharnée et sans répit résout enfin l’énigme de la terrible maladie et trouve remède lui et sa progéniture à ce qui fut jusqu’alors le grand mal du siècle. A travers, en deçà, et au de là, de ce mur qu’est le sida, c’est toute la vie, la vie de tous les jours, la vie moderne surtout, qui est pensée en revue. Ce n’est pas du mal, le mal de vivre, qu’il est question, mais du bien d’exister déjà. Plus que des questions, ce sont des réponses qui sont posées. Mais les réponses ne sont elles pas bien plus lancinantes encore que les problèmes qui y conduisent ?
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contact@manuscrit.comLe49èmejourdela
semaine II© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0925-2 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0924-4 (pour le livre imprimé)Ahmed Ould-Saleck
Le49èmejourdela
semaine II
ROMANAvertissement
:
«Enparlantdufuturonpeutjustesetromperon
nepeutjamaismentir. Leprésentn’estqu’uneillusion.
Le passéetlefutur seuls existent. Lepasséestl’unique
demeuredumensonge. Lefuturestlelieudecettehis-
toire. »
L’auteur.
7DEUXIÈME PARTIECHAP.I
Il s’installa un peu en retrait, dans la pénombre
presque. Pour mieux voir, quand le spectacle va com-
mencer. C’est dans le noir qu’on voit le mieux. Il
n’étaitpassuffisammentaunoirtoutdemême,iln’était
jamaissuffisammentaunoird’ailleurs,pournepasêtre
reconnu tout de suite et salué. Il était seul à sa table
et répondait infailliblement d’un signe, un sourire, à
chaque salut qu’on lui adressait. La place était comble
à présent. La scène où devaient défiler bientôt les plus
beauxtop-modèlesdumonde,unelongueestradedres-
séeaumilieuduhallimmensedecepalaceduplushaut
standing,étaitencercléeaupremierrangd’unparterre
dejournalistesarmésjusqu’auxdentsdeleursarsenaux
redoutables,etensecondplansurplusieursrangées,de
ces richissimes dames qui ont toujours un doigt sur la
gâchette de leur portefeuille, prêtes à déshabiller tous
cesjolismannequinsdumoindrepetitmorceaudeleur
convoitée lingerie.
Il était complètement remis des fatigues de ces
deux journées de travail qu’il venait de passer, le pro-
fesseur.
Ilétaitarrivélaveille,luietsonamie,enmilieude
journée. Sur insistance de la jeune femme, ils étaient
descendus dans cet hôtel, où c’est son joli mannequin
qui avait ses habitudes. Ils avaient déjeuné ensemble,
puis ils s’étaient séparés aussitôt. Lui vers son labora-
toire secret, ellepour ses répétitions. Il étaitrestétout
11Le 49ème jour de la semaine II
l’après-midi ainsi qu’une bonne partie de la soirée au
milieu de ses tubes et flacons. A la fin de sa journée il
étaitparvenuàunesolutionquiluisemblapouvoirap-
porter les corrections qui manquaient, il déchargea le
reste sur ses collaborateurs sur place. Il s’en remettait
à eux à la fin en général, pour pratiquer les tests qu’il
fallait. Il n’avait plus qu’à attendre maintenant encore
lerésultatdecesnouvellesexpériences. Iln’estplusim-
patient,maintenantqu’illetient,sonmédicament.
Ilétaitrevenutrèstardàl’hôtel. Lajeunefemme
n’était pas encore rentrée. Il était monté se doucher,
avant qu’elle ne revienne. Puis il était rapidement re-
descendu l’attendre, dans le hall. Il était minuit passé
quand elle apparut.
-Oh,excuse-moiprofesseur. Maisquandjem’y
mets jen’ai plusunesecondede libre. Tu asdînéj’es-
pére ? s’était-elle enquise en l’embrassant. Elle fai-
saitàprésentbienmieuxqueletutoyer. Ilsseparlaient
désormais comme s’ils s’étaient toujours connus. Ils
avaientl’impressiondes’êtretoujoursconnus.
-Non,jet’aiattendue. Jen’aimepasmangerseul,
avait-il répondu.
-Ah! J’avaiscomplètementoublié. Jeseraisren-
tréeplustôtsijem’étaissouvenue,s’était-elleexcusée.
- Non, j’ai l’habitude. Ou plutôt j’ai pas l’ha-
bitude. Enfin j’ai aucune habitude vraiment. Je veux
dire,j’aipasd’heurepourmanger. Jemangequandj’ai
faim. Et maintenant, maintenant seulement, j’ai faim
oui, avait-il rajouté.
Ilsavaientdînéensemble,enessayant,malgréleur
fatigue, de se raconter la journée. Puis trop exténués,
ils finirent de regagner leurs chambres. Elle au pre-
mier,lui au secondétage. Il lui avaitditbonsoir sur le
pasdeporte,enl’embrassantfurtivementsurunejoue.
Le baiser était brûlant, le visage sur lequel il s’éteignit
aussi. Ils arrivèrent à surmonter, Ils étaient parvenus
à se retenir. Ils s’étaient rapidement séparés. Demain
12Ahmed Ould-Saleck
une nouvelle journée les attendait. Demain une rude
journée s’annonçait pour elle.
Lematin,ellecommençapar saconsultation. Le
professeur la reçut dans son bureau. L’institut possé-
daitungrandhôpitaldanschaquegrandeville. Etdans
chacun deces hôpitauxun bureau étaitréservéau pro-
fesseur. Il avait commençé par revoir en plus appro-
fondisondossier. Puisilluifitfairedesexamenscom-
plets. Toute la panoplie de prélèvements sanguins et
urinaires. Il ne dit rien, rien cette fois encore. Il ré-
servasaréponse. «Quandlesrésultatsdesexamensque
tuviensdepassermeserontrevenus»avaitilrépondu.
C’est-à-direpas avant quarante-huitheures. Si les ré-
sultats de ce premier test n’étaient pas assez explicites,
d’autres examens devrontêtrenécessaires,avait-il pré-
cisé. Illuidemandaenattendantdeluiraconterendé-
tail tout, toute cette histoire.
-Jetelaraconteraiprofesseur,tupeuxmecroire.
Mais pas maintenant, c’est beaucoup trop long. J’ai
beaucoup, beaucoup trop de travail qui m’attend. J’ai
été victime d’un crime inqualifiable. Je ne pensais pas
qu’unmédecinpouvaitfaireça. Surtoutquec’estpasun
débutant. Ilaunecertainerenomméetoutdemême.
-Oui, justement,c’estpas n’importe qui, jevois
bien. Jel’ai un peu connu tu sais.
-C’estpourçaquejen’aiplusconfianceauxmé-
decins. C’estpourçaquejesuisvenuetevoirtoi,toiet
pas quelqu’un d’autre. Plus jamais quelqu’un d’autre,
avait-elle ajouté.
Puis ellepromitavantdeselever :
-Maisbon,ça,jetelaraconteraiplustard,toute
l’histoire.
Elle avaitrajoutéen sortant:
- Et tu n’oublies pas la réception de ce soir sur-
tout, je veux t’y voir, sans faute. A neuf heures qu’elle
est. Detoutemanièrejetetéléphoneraiàl’hôtel. Jese-
rai occupéetoutelajournée. À cesoir!
13Le 49ème jour de la semaine II
- Oui c’est ça, à ce soir. Je reste encore un peu.
J’aiquelquespetiteschosesàrégleràl’hôstoici. Ensuite
jerentredirectàl’hôtel,avait-il rassuré.
Leprofesseurn’avaitencorejamaisassistéàundé-
filé de mode. Il fut surpris de découvrir cette atmo-
sphèreparticulière, dans laquelle il se sentit un intrus.
Cetteambiancesingulièrequiunissaitcesgens,tousces
gens, qu’un certain art de se connaître, un art de s’y
connaître, l’art d’être connu, rassemblait ici. Il était
bienreconnuluiaussi,maisc’étaitdifférent.
C’estquandilvitapparaître,grandeurnature,les
premiers modèles en chair et en os, qu’il l’eut vrai-
ment sa grande surprise. C’était totalement différent,
loin absolumentdecequ’il s’imaginait. Il croyaitqu’il
lesdécouvriraitcommeauparavant,commelatélé,son
journal, froidement, ennuyeusement, tous ces corps.
Non,cen’étaitvraimentplusdesmannequinscettefois.
Ces femmes étaient magiquement vivantes, ce n’était
plusseulementdesformes,debellesmaisplatesimages.
C’étaient là des femmes, réellement, splendides. La
peau palpitante, captivantes, électrisantes. Deversant
une chaleur, un souffle, qui traversait jusque dans la
profondeur des murs. Ces murs hauts et épais d’un
hall quel’immensitélaissaiten glaced’ordinaire. Elles
étaientvraimentbelles,bellesàmourir.
Et elles furent belles, belles toutes ces femmes,
bellesjusqu’aumomentoùlabeauté,labeautéperson-
nifiée,fisseirruption,surlapiste. Ilnevitplusqu’elle
alors. Les yeux des hommes, les yeux des femmes, tous
lesobjectifs,ladévoraient. Chacunedeses apparitions
dilataitles pupilles,allongeaitles regards. On l’obser-
vait comme si c’était la dernière fois, la dernière fois
qu’onlaverraitcettedivinecréature. C’étaitsonjubilé
comme çà s ‘appelait dans la profession. Son coutu-
rier avait fait grandiose. Un adieu à la dimension de
l’étoile qui régna sans contestependantplus de dixans
sur les défilés, les magazines de mode. Le professeur
14Ahmed Ould-Saleck
ouvrait grand les yeux, dès l’instant où elle faisait ir-
ruption jusqu’à celui où elle disparaissait derrière un
rideauxdeflash etde lumières multicolores. Sabeauté
éclipsait tout. Les autres étaient belles, mais ce n’était
plus aux yeux du professeur que la beauté du flacon.
Le parfum de la beauté, il n’y avait qu’elle qui le por-
tait. Lesautresavaientdelabouteille,c’esttout. Cette
beauté, ce parfum, le professeur en était devenu ivre à
tout jamais. Il en était tombé ivre depuis ce premier
jour. Depuis L’instant où il respira de ses yeux, vit de
son nez, sentiduplusprofonddesonâme.
La cérémonie se poursuivit bien au delà de mi-
nuit.
Quand le professeur rejoignit la jeune femme,
aprèsquetoutlemondesoitparti,elleétaitassiseseule
dans la pièce qui lui servait de loge. Elle avait le visage
embruiné. Elle le regarda et les larmes finirent de lui
monter aux yeux.
-Voilà! Maintenanttoutestbienfini. Touteune
vie. C’étaittoutemavie…arriva-t-elleàprononcer,les
mots noués.
Elle était encore plus belle. Le professeur était
prêt à mourir mille fois, à soutenir le ciel, soulever la
terre,pourluirendre,luiramenerseslarmes,uneseule
de ses larmes. Il lui prit doucement le visage entre les
mains, lui effleura les cheveux d’une caresse, lui essuya
tendrement les deux joues.
-Maisnon,voyons! Qu’estquetudislà! Àt’en-
tendre on croirait que tu prends ta retraite à soixante
ans. Tuenastrenteàpeine. Etàtrenteans,croismoi,
lavieestjusteàportéedemain,luidit-ilenlarelevant
par les épaules.
-Allez viens ! On va aller boire un petit remon-
tantdanslehall,puisoniratranquillementsecoucher.
Demaintoutiratrèsbien,tu verras. Cenesontpasles
carrières qui manquent tu sais.
Ellesortitavec lui, àson bras.
15Le 49ème jour de la semaine II
- Mais non, ce n’est pas une question de travail.
C’estbeaucoupplusqueça,crois-moi…assura-t-elle.
-Bon,bon,onverraçaplustard. D’accord?
Ils s’assirent dans le hall, déserté à présent, et
commandèrentàboire. Lajeunefemme avaitretrouvé
unemineàpeuprèsnormale. Illuiparlapourluifaire
oublier sa tristesse, cette tristesse soudaine qui s’était
emparée d’elle.
-Onnedoitpasêtretristeaprèsunesibellesoi-
rée. Félicitations,c’étaitvraimentmerveilleux. Cedé-
filé était splendide. Je ne m’y connais pas trop je sais,
mais çam’avraimentimpressionné.
- Merci, dit-elle en buvant un coup, retrouvant
un petit sourire. Je suis ravie que ça t’ait plu. T’es
peut-être néophyte en la matière, mais néophyte qui a
du goûtvautmieuxqueconnaisseurquin’enapas.
- Merci du compliment. Mais c’est à toi que je
doistoutça. J’étaisloinmoidemelesimaginercomme
ça les défilés de mode. Alors forcément on ne peut
qu’apprécier. Etj’étaispasleseul d’ailleurs.
- Moi je n’ai invité que toi, les autres c’est mon
couturier qu’ils intéressent, pas moi.
-J’ensuistout…honoré. Et…tupeuxmecroire,
d’entre toutes tu étais la plus nue.
- La plus nue ?
-Oui!
-Jenecomprendspas. Tulestrouvestropcourt,
les modèles qu’on étrennaitcesoir ?
-Tropcourt? nooon,pasassezcourtoui! Sur-
tout pour toi, ah ah ah…
- Alors tu peuxm’expliquer peut-être ? où alors
c’estquet’espirequ’uneradio. D’ailleursçàsevoittout
de suite : tu as dans les yeux comme… un rayon x. Un
regard quitraverse, vasous lesvêtements des filles, rit-
elleàsontour,oubliantdéfinitivementsamélancolie.
-Mmouais… Jereconnaisc’estvrai,c’estcomme
çaàpeuprèsquejevoyaislesfemmes,jusqu’àilyadeux
outroisjoursseulement: desimages,sacréespeut-être
16Ahmed Ould-Saleck
un peu, mais des images tout de même. Les femmes
étaientàmesyeuxdesclichés,sortesdenégatifsoui: des
radios commetu dis. J’étais àleur égard toutcequ’il y
a de froid et réfléchi…
-Ah ! Et maintenant ?
-Maintenantc’estautrechosemaintenant. Oui,
jepersiste: tu étais bien plusnuequelesautres. Parce
que c’est tout simplement çà la beauté : être nue. Tu
étaisinfinimentbelle. Lesautresàtescôtésn’existaient
pas.
-Merci! mais…jenesuismêmepascertaineque
c’est un compliment ça. Ou c’est que j’ai pas encore
bien compris.
- Mon père disait que la beauté c’est ce qui reste
nu mêmes’il estcouvert. Ettu restaisrésolumentnue,
plus nuequetoutesles autres. Malgréquevousportiez
exactementles mêmes modèles…
- Ah ! Mais encore ?
-Autrementditetenplusclair,disonsquetoutes
lesfemmesquiétaientlàcesoiravectoutesleurssplen-
deurspouvaientsedévêtir jusqu’au dernierfil,ellesne
meferaientpasunmilliardièmedel’effetquetumefe-
raistoisituétaiscouvertesdelatêteauxpieds. Lavraie
beautéaucunvêtementnepeutlacacher.
- Tu sais que tu es un séducteur hors pair. Tu
ferais fondre n’importe quelle femme avec des paroles
pareilles. Ça m’étonne vraiment qu’elles ne tombent
pastoutesdanstesbras. Çanetientqu’àtoi,jet’assure.
La mine du professeur s’assombrit une brève se-
conde. Elle avait sans le savoir remué une plaie, une
plaie profonde. Il parvint à se ressaisir. La femme eût
le temps de déceler néamoins, de son regard auquel il
nesaitplusriencacher,cettedouleurquil’espaced’un
éclair lui fouetta le visage.
-Peut-êtrebienqueçanetientqu’àmoicomme
tu dis secontenta-t-il depoursuivre. Enfin,jen’ai ja-
mais vraiment essayé. Depuis des décennies je n’ai pas
arrêté de faire la cour pourtant. La cour à une seule
17Le 49ème jour de la semaine II
chose: levirusdusida. J’ailuiaitellementfaitlacour
à celui-là, que j’en ai oublié tout le reste. Je ne voyais
plusriend’autre,j’endevenaisdingue. Maislacourau
virus du sida donnera quelque résultat finalement. Je
ne suis pas aussi sûr d’arriver à quelque chose avec les
femmes.
- Mais si voyons. Tu ne sais pas combien tu te
sous-estimes.
Ellenecompritpascettefoiscequ’ilvoulutdire.
Ellenepouvaitdetoutefaçonpassavoir.
En prononçant sa dernière phrase, le professeur
s’étaitunpeutourné,etregardaàtraverslabaievitrée,
dehors. Là haut le ciel avait disparu. Les étoiles dan-
saient seules dans le noir, elles dansaient d’autant plus
véhémentque lalune étaitabsente.
-Autantcueillirlesétoiles,uneétoile,uneseule,
ajouta-t-il, presquemélancolique.
Lajeunefemme,nel’interrompitpas,etneposa
plus de questions. Elle savait, elle savait bien mainte-
nant qu’il y avait un secret, une histoire, derrière ces
paroles,cevisageimpassible. Elleétaitcertaine,ellene
saitpourquoi,qu’ilfiniraitparluiraconter,tôtoutard.
Elleleménagerait,nelebrusqueraitsurtoutpas. Ellele
laisseraitprendredeseconfier. Choisircequ’ilvoulait
dire, ce qu’il pouvait de cequ’il n’arriveraitpas à déli-
vrerdelui-même. C’étaitbienplusquecettesimpleet
convenuevolontédenepasêtreindiscrète,quilapous-
sait à agir ainsi, elle le savait depuis assez longtemps.
Uneattente,unespoir,auquel,ellenevoulaitpas,n’ar-
rivaitpas encore,à donner un nom.
- Bon ! On doit aller se coucher maintenant, si
on veutselevertôt,finit-il par conclure.
- Tu es obligé de te lever tôt ? C’est dimanche
demain.
- Même dimanche le jour se lève. Et moi tu sais,
tant que le jour se lève, je travaille. Jusqu’à ce que je
l’aievaincucettesaletédevirus. J’airendez-vousavecle
jourmoi,chaquejour,chaquejourquelesoleilselève.
18Ahmed Ould-Saleck
J’aijuréquejeseraislà,àchaquefoisqu’ilsepointera,
le soleil. Je dois finir ensuite quelques petites bricoles
au labo dans la matinée, pour que l’après-midi nous
reprenions le chemin du retour.
Ill’accompagnaàsachambre. Ilssedirentbonne
nuit,enseretenanttoujours,surlajoueencore.
Lelendemain,quandilsortitdesachambre,elle
dormaitencore. Ilserenditcommeprévuàsonlabora-
toire. Il devait consigner quelques observations au su-
jetdu médicament,pour les ramener avec lui. En fait,
il fut obligé de le terminer plus tôt que prévu ce tra-
vail. Iln’enfitfinalementquelestrictessentiel. Ilfinit
par se résoudre en dernière minute à confier la suite
de la tâche au responsable sur place, en lui enjoignant
de lui communiquer au plus vite le résultat, par cour-
rier spécial, à l’institut. Et il se précipita, parce qu’il
s’étaitrappelé, rappelé soudain. Il avait complètement
oublié qu’aujourd’hui est en fait une journée spéciale,
unejournéepas commeles autres.
Pour la première fois depuis des années il ne
s’étaitpas souvenu. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi
n’avait-il pas oublié plus tôt ? Pourquoi n’avait-il
jamais réussi à oublier. Pourquoi oublier d’ailleurs ?
C’était elle. Elle qui l’a fait oublier, qui l’a fait s’ou-
blier. Elle qui l’a fait se souvenir, se souvenir enfin
de lui. Il n’y avait pas de temps à perdre. Ils devaient
s’en aller. Tous les deux. Il devait lui montrer, lui
expliquer. Elle comprendra, elle comprendra ainsi.
Elle comprendracomme ça. Çal’aidera certainement,
à reprendre, reprendre espoir.
Il était onze heures quand il revint à l’hôtel. La
jeunefemmeétaitsortie. Elleavaitlaisséunmessageàla
réception: «Jesuisàl’institutdessports,pourunmas-
sage. Je neserai pas longue àrevenir. On déjeuneen-
semble ». Il prit l’adresse de l’institut dans l’annuaire
téléphonique.
- Allô ! c’est toi ?
19Le 49ème jour de la semaine II
- Oui, je me suis réveillée toute courbaturée, à
causedu défilé,jefaisun petitmassage.
- Ah ! désolé d’interrompre ta séance, mais je
crois qu’on doit partir.
- Là? tout de suite ? Je croyais qu’on attendrait
l’après-midi. Qu’est-ce qu’il y a ? Rien de grave j’es-
père ?
-Maisnon,toutvatrèsbien. Ondoitpartirplus
tôt que prévu parce que je me suis souvenu de quelque
chose. Unechoseimportante,quejedoisfaireabsolu-
ment.
-Ah!
-Oui! Elledurecombientaséance?
- Une heureàpeu prés encore.
- Je t’attends à l’hôtel. Tu la finis alors puis on
s’en va direct.
-Oooui…ou…oualorsnon. Écoute,j’aimieux
si tu es pressé. Je poursuis ma séance. Pendant que tu
montes àmachambre, récupères mes bagages, puis re-
joins moi ici. Comme ça on poursuivra directement.
L’institutestjusteàlasortiedelaville,dansnotredirec-
tion. Ca nous fera gagner du temps. Mon employeur,
mon ex je veux dire, a déjà réglé l’hotel, ne t’occupes
surtout pas.
-Trèsbonneidée. J’embarquetoutetj’arrive.
Trois quarts d’heure et il était sur les lieux. Une
halle immense avec tout un complexe touristique au-
tour. Uncentrecommercialgrandiose,unecathédrale
à coté, un musée, et même un parc d’attraction. Ca
grouillait de monde, malgré que ce soit dimanche, ou
parce que c’était dimanche justement. Les couloirs
étaient très animés, il ne vit pas son amie. Il dut
redemander son chemin à l’accueil, puis à quelques
passants plus loin. La halle était partagée en dizaines
de boxes, des palissades formant autant d’allées : un
vrai labyrinthe. Il finitpar trouver son amie. Elleétait
seule dans son compartiment. En blouson, allongée
20Ahmed Ould-Saleck
dans son sur le ventre. Une autre femme lui marchait
avecapplicationsurledos,lescuisses,lesjambes.
- Ah, c’est ça que tu appelles massage, dit-il en
entrant.
- Aah, c’est toi, répondit-elle d’une grimace, le
visage rougi par l’effort.
-Tu asétérapidedisdonc,aaah,je… j’enaien-
corepourun…oooh,unbonquartd’heure.
- Un quart d’heure à te faire marcher dessus en-
core? rétorqua-t-il réprobateur.
-Ouh… aaah, àmefairemasser.
- Bon ! si tu veux. Je vais prendre une bonne
tasse au café dehors. Tu connais n’est-ce pas ? Quand
tu aurasfinidetefairepiétiner,rejoins-moi!
Il fit d’abord quelques rapides achats à l’hyper-
marchéàcôté. Quelquesprovisionspourtenirlaroute,
etdes fleurs,desmuguets,c’estlasaison. Il balançàles
sachets à l’arrière de son fidèle quatre-quatre puis alla
s’installeràuneterrassedecafé,justeenface.
La jeune femme ne tarda pas àle rejoindre. Plus
belle, plus féminine, plus désirable encore, dans son
blouson sport moulant. Il finissait son thé. Ils burent
encoreuncaféensemble,avantdeprendrelaroute. Le
professeur restait silencieux. On aurait dit qu’il bou-
dait. La jeune femme comprit, elle savait de quoi il
s’agissait.
- C’est un comble pour un médecin ça, de pas
aimer les massages. C’est très réparateur je t’assures.
J’ai l’habitude.
- Non ! Ce que je n’aime pas c’est les pieds.
Qu’on fasseçàavec lespieds,cesmassages.
-Commentvoulais-tuqu’ellelesfassecettemas-
seuse ?
- Elle n’avait qu’à utiliser ses mains, au lieu des
pieds. C’est pas difficile.
-Maisellessonttropfaiblessesmainspourexer-
cer la pression qu’il faut.
21Le 49ème jour de la semaine II
-Ellen’avaitqu’às’exerceravantd’êtremasseuse.
Le massage c’est avec les mains. Si elle ne peut pas le
faireaveclesmains,ellen’estpasdignedumétierqu’elle
exerce. On ne rattrape pas ses erreurs, on ne cache
pas ses carences, en piétinant les autres, leur marchant
dessus.
- Franchementje nevois pas dedifférence, je ne
vois pas où est le problème.
- Eh bien, je suis comme ça, moi. Je ne sup-
porte pas qu’on marchesur le corps d’un homme, en-
core moins sur celui d’unefemme.
- Ah mais, oui alors. C’est de la galanterie, ton
histoire. Jecomprendstoujourstard. Maisoui! Tune
supporterais pas de voir allongé par terre le mouchoir
seulementd’une dame,que dire alors si c’estlafemme
elle-même qui esttombéepar terre?
C’est vrai que le fait que se soit elle qui soit cou-
chée par terre l’a sans doute vexé encore davantage, lui
a donné encore plus l’envie de la bousculer cette mas-
seuse, la relever elle.
- Sans doute. Oui, c’est peut-être par galante-
rie. Par galanterie pour toutes les femmes, pour les
hommes, tous les hommes. Avec les hommes aussi, les
hommesdoiventêtregalants. Tuvois,cettemasseuse,je
suissûrquesituavaisétéuncadavre,ellenet’auraitpas
marchédessus. Ellenet’auraitpaspiétinée,maispasdu
tout alors. Pourquoi faisons-nous donc à un vivant ce
qu’on ne ferait pas même à un mort. Pourquoi diable
faut-ilqu’ilsoitmort,etbienmort,pourêtrerespecté,
cecorpshumain? Pourquoivénérons-nouslesmorts,
pas les vies. Pourquoi avons-nous plus d’égard pour
l’Homme mort que pour le vivant ? Moi je supporte
pas qu’on ne respectepas l’Homme, qu’on ne respecte
pas la vie.
- Tu en fais une bien grande histoire, pour un
banal massage !
- S’il n’y avait pas d’autres moyens de se mas-
ser le corps qu’en se marchant dessus, je l’aurais peut-
22Ahmed Ould-Saleck
être accepté. Mais comme ta masseuse, personne n’y
pense même plus, à ces choses-là, rester respectueux
de son corps, respectueux de l’homme. On a choisi
la facilité, définitivement. La facilité aveugle. On ne
considère plus, ne regarde plus, le corps humain que
pour l’argent à en tirer. Je ne fais que répéter des
choses connues déjà je sais. Mais ce qu’il y a là sim-
plement, c’estqu’il existedes gestes dégradants pour le
corps humain que nous commettons de manière gra-
tuite. Ceux-là au moins, ces gestes-là au moins, on
peut encore les éviter, facilement nous les épargner.
Nousdevonsmalgrétout,continueràattacherdel’im-
portance à la dignité de notre corps, à notre dignité
d’Homme,outoutaumoinsànotredignitéd’être,être
vivant. Ce sont là les tous derniers gestes par lesquels
nous pouvons encore continuer à nous montrer, nous
témoigner, un reste de dignité. Pour l’Homme que
nous sommes, pour la vie qui est en nous, autour de
nous. Pourêtrerespecté,ilfautcommencerparseres-
pecter soi-même. D’autant plus que si l’Homme est si
mal respectueux de l’Homme, de la vie, aujourd’hui,
c’estparcequedepetitsgestesinfinitésimaux,desriens
commecelui-là,cebanalmassagecommetudis,sesont
accumulés, additionnés, depuis toujours, pour dépré-
cier encore et encore l’Homme aux yeux de l’Homme,
l’Hommeauxyeuxdelui-même,lavieendéfinitiveaux
yeuxdel’Homme. Cequel’Hommeadeplusprécieux
c’est son corps, c’est sa vie. Moi, je ne peux pas accep-
ter devoir piétiner cequejerespecteleplus : lavie,le
corps humain, mon corps.
-C’estlemédecin,respectueuxdelaviehumaine,
qui parle, ou c’est le philosophe à la sagesse extrême,
extrême-orientale ?
- Philosophe ? J’aurais bien aimé, remarque.
Maisçaauneconnotationtroppéjorativedenosjours.
C’est péjoratif à force d’être pompeux. Médecin c’est
plus humble. Oui, j’aurais bien aimé. J’aurais bien
23Le 49ème jour de la semaine II
aimé être médecin. Mais ce n’est pas facile non plus.
Pas facile du tout.
-Ahnon! Làc’estfranchementdelafaussemo-
destie. Tuneveuxmêmepasreconnaîtrequetuesmé-
decin? Quil’estalorsseulementaujourd’hui,sitoitu
ne l’es pas ?
-Ni fausse, ni vraiemodestie. C’estlastrictevé-
rité. Ce n’est pas de ma faute si les gens, si les méde-
cinsseprennenttroppourcequ’ilsnesontpas. Méde-
cinpourmoi,c’estquelqu’unquisoigne,quisoigneet
guérit, guérit avant tout. Médecin c’est pas quelqu’un
qui n’est capable au plus que de vous dire de quoi vous
souffrez, quelle est votre maladie, donner des noms à
des douleurs, distribuer des noms à vos souffrances. À
défaut de pouvoir guérir toutes les maladies, la méde-
cinenemériteravraimentsonnom,quelejouroùelle
pourraaumoinssoignerplusdemaladiesqu’ellenesait
enreconnaître,plusdemaladiesqu’ellenesaitendiag-
nostiquer. La médecine est encore beaucoup plus un
idéal qu’un acquis. J’espère sincèrement qu’un jour je
serai médecin, un vrai médecin. À part la gynécolo-
gie, la chirurgie, la greffe d’organes, qui m’ont donné
c’est vrai de réels motifs de satisfaction et ont fait des
avancéesconsidérables,ilrestetoutundomaine,leplus
grand et le plus important d’entre tous, qui demeure
rétif à toutes les tentatives. C’est le domaine qui est de
loin leplus important,parce qu’il compte malheureu-
sementlesmaladieslesplusredoutablesetlesplusdes-
tructrices. Celles qui sont responsables de la quasi to-
talitédesmortspathologiques,desmortstoutcourt. Et
dans ce domaine-là, ce domaine si vaste et si détermi-
nant de la médecine, les seuls progrès durables qu’on
aitpuréaliserjusque-là,neconcernent,àuneoudeux
exceptions près, que les diagnostics. Et les diagnostics
quoiqu’on en dise, contrairement à la thérapeutique,
nefontpasvraimentpartiedelamédecine,lavraiemé-
decine ; ils appartiennent plutôt au domaine paramé-
dical. Et les diagnostics sont de plus en plus précis, de
24Ahmed Ould-Saleck
plus en plus irréfutables, de plus en plus terribles. Ce
qui paradoxalement, et dans le domaine de la méde-
cineetpourlaquestion,constitueàmesyeuxunrégres-
sion,unerégressionetnonunprogrès. Lesdiagnostics
s’ils ne sont pas accompagnés de traitement, de guéri-
son, ne rendent le malade, ne rendent l’Homme, que
plus malheureux encore. Et tout ce qui rend malheu-
reuxnepeutêtrequalifiédeprogrès,bienaucontraire.
Les diagnostics sont devenus si précis, qu’en l’absence
de traitement guérissant, ils tombent comme une im-
pitoyablesentence. Unesentenced’autantpluscapitale
qu’ilssontdevenussansappel,cesdiagnostics. Etcedo-
maine de la médecine où il n’y a que des diagnostics,
et presque pas, ou peu, de guérisons, c’est le domaine
des maladies causées par les microbes, les bactéries, les
virus, et autres vilaines petites bêtes. Nous avions cru
avoir fait une grande découverte déjà avec les antibio-
tiques,puisonfiniàlalongueparvoirqueçan’estpas
une solution toujours efficace, loin de là. Cela com-
mencemêmeàposerplusdequestionsqu’iln’enrésout.
Puis il y eut quelques vaccins importants. On a dû, là
aussi, déchanter. Parce que le système immunitaire de
l’Hommeestbeaucouppluscompliquéqu’onnel’avait
penséaudépart,etonestmêmepassûraujourd’huien-
core de parfaitement le connaître, ce système. Moi j’ai
unseulvraigrandcombatdanscedomainedesmaladies
microbiennes bactériologiques et virales : c’est la lutte
contrelesida. Parcequedepuisquejelelivreilnem’a
plusdonnéuneseulesecondedeliberté. Touteunevie,
jen’aifaitqueletraquer,lepoursuivre,cefoutu virus.
Tantquejenel’aurai pasexterminé,je ne livrerai pas,
plus,d’autrescombats. J’yaiconsacrépresquetoutema
carrière. Le jour où je l’aurai vaincu définitivement,
j’auraiaccomplimamission. Laplusgrandequej’aija-
mais eue. Ce jour-là, je serai médecin, pour de vrai.
Cejour-là, j’aurai accompli mamédecine, la seule qui
vaille : celle qui guéri.
25Le 49ème jour de la semaine II
-A proposdemaladesjustement,dediagnostics,
deguérison,guérisonsurtout,quellessontmeschances
àmoi. Tu nem’aspas oubliée,j’espère?
- Je recevrai demain les résultats des analyses. Je
pourrai voir quelle solution. C’est assez délicat, pour
nepasdiredifficile. Maisraconte-moid’abord. Com-
menttoutcelaest-ilarrivé? C’estuntrèsgrandméde-
cin après tout. Comment a-t-il pu commettre pareille
erreur ?
-Tuappellesçauneerreur? Uncrimeoui,hor-
rible,cequ’ilafaitlà. Ilaruinémavie,monbonheur.
Ilm’aenlevélaseulechancequej’avais,defairedesen-
fants,unefamille,unefamilleàmoi. Tu nesaispas ce
que c’est que d’avoir une famille quand on n’en a ja-
mais eue. J’ai perdu mes parents avant mon premier
anniversaire. Un incendie. J’ai été recueillie dans un
couvent. J’ai vécu seule. J’ai travaillé seule. Mon mé-
tier demannequin m’empêchaitdefonder lefoyer qui
me manquait. Il me prenait tout mon temps. Je me
consolais en me disant qu’un mannequin ça prend sa
retraitetrèsjeune. J’arrêteraiverstrenteansmesuis-je
dit, et trente ans, c’est suffisant encore pour faire des
enfants, autant d’enfants qu’on voudra, l’avoir sa fa-
mille. Je devais d’abord gagner de l’argent, beaucoup
d’argent, pour m’offrir, à moi et à mes futurs enfants,
tout ce dont la vie m’a priva jusque là. Aujourd’hui je
devais être la femme la plus heureuse, la plus libre, la
plus comblée qui soit. Aujourd’hui j’allais pouvoir me
libérer, me consacrer totalement à la construction de
monbonheur. Maisunmédecin,unmédecinenadé-
cidé autrement. Une absurdité a transformé ma vie en
enfer. Un enfer, parce que j’ignorais figure-toi à quel
point cela était si profondément encré en moi. À quel
pointjerêvaisd’enfants,defamille,debonheur. Àquel
pointenêtreprivébrutalementétaitinsupportable,in-
soutenable. Tous mes rêves, toute ma vie s’écroulait
d’un coup. J’ai travaillé toutes ces années, me privant,
26Ahmed Ould-Saleck
meretenant,prenantmapatienceàboutdebras,pour
rien. Jesuiscondamnéeàresterseule,toutelavie…
- Mais non, voyons ! Il y a beaucoup de gens qui
n’ont pas d’enfants. Ils sont heureux. Ils ne veulent
même pas d’enfants souvent. Le bonheur, c’est autre
chose. Çan’arienàvoiraveclesenfants. Jecroismême
que le bonheur est inconciliable avec les enfants. Cà
demande des sacrifices et beaucoup de privation élever
desenfants,remettresonbonheursanscesseàplustard,
consola-t-il en riant.
Mais elle était sérieuse.
-Ehbien,moi,c’esttoutlecontraire. Jemesuis
renduecomptequelebonheurpourmoiestimpossible
sansenfants. Etc’estlàmonproblème. C’estpeutêtre
àcausedufaitquejesoisorpheline,àcausedemonen-
fancemalheureuse,expliqueçacommetuvoudras,tout
ce que je sais c’est que j’en suis malade. Malade de ne
pouvoir avoir des enfants. C’est une obsession qui me
poursuitnuitetjour. J’endevienspresquefolle. D’au-
tant plus folle que c’est moi qui suis responsable de ce
qui m’est arrivé. Si j’avais su que je serais victime d’un
tel accident,crois-moi, j’aurais faitun enfantpendant
macarrièreoumêmeavant,àdixseptans,àquinze,ou
même à quatorze, couvent ou pas couvent. Quelques
soientlesconséquences,ellesnepeuventêtrepluslanci-
nantes,plusdramatiques,quelemartyrequejesouffre
encemoment. Cemomentquiauraitdûêtresynonyme
de début d’une vie nouvelle, et qui s’est transformé en
uneespècedemortavantl’heure,desortiedelavie,
d’exclusion du bonheur…
Leprofesseurl’écoutaitetsemblaitàprésents’en-
tendre lui-même, il lui semblait s’écouter parler. Ces
mots tapaient comme des marteaux sur sa tête mainte-
nant. Il eut l’impression que c’est lui qui parlait tel-
lement leurs sentiments, leurs situations, se ressem-
blaient. Iln’envoulu rienlaisserrienparaître…
De toute façon le moment viendra maintenant.
Le moment allait venir où elle comprendra, où elle
27Le 49ème jour de la semaine II
comprendra qu’il comprend parfaitement ce qu’elle
ressent. C’est la raison pour laquelle il a décidé de
l’amener, dans cet endroit où il se rendait justement.
Sonhistoire,avantqu’ellenelaluiaitracontée,ill’avait
déjàdeviné. Etilfutencoreunefoisheureux,desavoir
maintenant qu’elle accordait toute cette importance à
cequipourluiaussiestuneobsession,unefixation,un
désespoir. Il sait aussi d’avance dorénavant, quelqu’en
soit le prix, quelques soient les difficultés, qu’il ferait
tout pour la sortir de là, l’arracher à son destin. Pour
elle,pourlui,pourlebonheur,pour lavie.
-… pour une stupide confusion de dossiers,
continuait-ellequandilseremitàl’écouterànouveau.
Uneautrefemmeavaitcancer,del’utérus. Nosdossiers
ontétéconfondusparl’ordinateurparcequenosnoms
étaient identiques. Et c’est moi qui suis passée sous les
bistouris. Alors que j’avais rien. Mes examens étaient
négatifspourlemêmetest. L’autrefemmeenestmorte
elle,deson cancer. Etmoi,mon opérationm’aenlevé
toutepossibilitéd’avoirunjour unenfant.
-C’estpascertain. Ilsontprocédéàl’extirpation
de la tumeur. Une partie seulement de l’utérus a été
soustraite. Une partie d’ailleurs qui étant donné l’état
précoceencorealorsdelatumeurdiagnostiquéeestas-
sez réduite. Tout est encore à voir de ce côté-là. Ce
qui serait plus certain c’est que cela t’enlève peut-être
toutepossibilitédegrossesse,mais pas toutepossibilité
d’avoir un enfant. Il y a aujourd’hui d’autres possibi-
litésd’avoirunenfant,sansêtreobligéedetomberen-
ceinte. Mais bon, ça aussi je dois attendre le résultat
desanalyses,poursavoirvraimentquois’enretourner.
Mais,cemédecin,iln’apasétécondamné? Ilcontinue
bien à exercer que je sache ?
- Oui, booof ! Tu as dû sans doute en entendre
parler,l’affaireavaitfaitgrandbruitdanslapresseilya
deux ans. Je lui ai bien intenté un procès, que j’ai ga-
gné. Ilaétécondamnéàunesuspensiondedouzemois
et une indemnisation financière. Moi j’aurais accepté
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