Le barbier cubain

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Après avoir aidé Antonio, un jeune Cubain, à devenir barbier, Jérôme, un Québécois d’âge moyen, redécouvre les valeurs de solidarité et de chaleur humaine toujours bien vivantes à Cuba.



Después de haber ayudado a Antonio, un joven cubano, a hacerse barbero, Jérôme, un quebequense de mediana edad, vuelve a descubrir que en Cuba los valores de solidaridad y de calor humano están muy vivos.
Publié le : mardi 24 mars 2015
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EAN13 : 9782895293170
Nombre de pages : 247
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Extrait



— As-tu besoin d’aide ? me lance un jeune homme qui me semble, à première vue, plein de bonnes intentions.

Il a sans doute constaté mon désarroi. Je lui réponds que je cherche simplement une chambre tranquille, car celle que j’habitais était beaucoup trop bruyante.

J’ai l’oreille sensible et le sommeil léger, et la pollution par le bruit constitue un gros problème, que je sois à Cuba, à Montréal ou à Moscou.

Mon guide improvisé m’indique la Villa Lajas. Le propriétaire, Francisco, un ancien pilote de l’armée devenu sculpteur, me semble sympathique et sa demeure est très propre. Rien à redire. Mais comme elle est située sur une rue qui prend des airs d’autoroute, le jour comme la nuit, je sais pertinemment que je ne pourrais pas m’y habituer.

Ma réaction ne semble pas décourager mon guide, qui veut manifestement m’aider à me caser pour la durée de mon séjour. Il semble désintéressé et son attitude m’encourage à poursuivre mes recherches à ses côtés.

Je lui demande pourquoi il n’est pas aux études à cette heure du jour. Il me répond qu’il vient de terminer un cours en commerce et qu’il effectue maintenant un stage dans un magasin d’État. Je hoche la tête, comme pour lui signifier que je connais bien ce réseau de vente. Je n’en suis pas à mon premier séjour à Cuba et suis familier avec leurs façons de vivre.

— J’aime bien travailler à la bodega, me dit-il. Ça me donne l’occasion de rencontrer les gens. J’adore le contact avec le public. Et puis, j’ai besoin de travailler et d’être actif.

Sur ce, nous faisons les présentations. Antonio me serre la main en ajoutant un « mucho gusto » très cordial.

Tenant compte de mes exigences, il m’entraîne sur une rue plus tranquille. Les maisons offrant des chambres d’hôtes sont facilement repérables, elles arborent un panonceau avec une sorte d’ancre bleue à l’envers. Nous entrons dans la première que nous croisons sur notre chemin. Antonio connaît bien le propriétaire, Ulysse, un homme charmant qui parle sans arrêt. Il a deux chambres à louer. L’une est située à l’intérieur de la maison ; elle est occupée par un Américain. L’autre est munie d’une entrée indépendante et on y accède par le côté cour. Cette dernière est libre, mais l’Américain veut y emménager pour une longue période. Je fais la moue. Ulysse m’explique qu’il doit d’abord satisfaire ce client qui loue une chambre chez lui depuis plusieurs années. La première chambre ne m’intéresse pas. En sortant de la maison, je ne peux pas cacher ma déception. Je suis certain que je me serais plu dans cette maison.

— Ne te décourage pas, on va trouver mieux, s’exclame Antonio, confiant.

Antonio est, de toute évidence, quelqu’un de positif et ça me motive. On sonne à une deuxième porte. Julio, le propriétaire, nous fait entrer dans sa demeure. Son fils regarde la télévision, le volume à tue-tête, et sa femme fait la cuisine. La chambre est déjà occupée, mais Julio insiste pour me la faire visiter quand même. Je lui fais part de ma phobie du bruit et le brave homme est fier de me montrer l’épaisse porte de métal qui permet une isolation phonique à toute épreuve. Il m’offre de faire un test. Effectivement, la chambre est bien insonorisée et j’y aurais sans doute bien dormi, ce qui accentue ma déception.

— C’est dommage. Votre voisin, Ulysse, et vous aviez deux belles chambres, mais elles sont prises.

— On se reprendra, mon ami.

En sortant, je fais remarquer à Antonio que Julio a fait un air étrange quand j’ai mentionné le nom de son voisin. Antonio se contente de sourire en disant qu’Ulysse est un peu spécial. Le jeune homme aurait très bien pu tomber dans la médisance, mais ce n’est pas son genre.

Au bout d’une dizaine de visites, je suis à même de tester sa patience et sa bonté. Ici, c’était le chant des coqs, là les jappements d’un chien ou le miaulement continu d’un chat, aucune chambre ne me satisfait, mais jamais Antonio ne paraît contrarié. Ce jeune homme de 20 ans, toujours souriant, pourrait donner des leçons de vie à nos motivateurs et à nos gourous de tout acabit, qui n’ont que les mots détermination et résilience à la bouche.

— Et toi, Antonio, le bruit, ça ne te dérange pas ?

— Je pourrais dormir à côté d’un tracteur en marche, tu sais.

— Eh bien, tu vois, moi, les coqs qui font cocorico à toute heure de la journée, les chiens qui jappent sans arrêt et qui se prennent pour des loups la nuit, les vieux moteurs russes de camions et de motos, les systèmes d’alarme, les klaxons, la musique cacophonique des bicitaxis et les calèches conduites par des cochers criards : tous ces bruits me dérangent, surtout quand je suis en train de dormir !

Antonio se met à rire.

— Au fond, poursuivis-je, c’est peut-être moi qui suis un peu déréglé. Dans mon pays, les gens vivent seuls et le silence va de paire avec la solitude. Si tous les Cubains sont solidaires du bruit qu’il y a dans ce pays, il doit y avoir une raison…


— Le bruit, c’est la vie, s’embrase Antonio. Quand on s’amuse, on fait du bruit, quand on échange des idées, on fait du bruit, quand on fait l’amour, on fait du bruit. Nous, les Cubains, on mord dans la vie et c’est pour ça qu’on est si bruyants.

— Je suis d’accord avec toi, Antonio. Moi aussi, j’aime ça danser, chanter, discuter et faire l’amour, mais quand je dors, je ne veux rien entendre.

— Tu me fais vraiment rire.
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