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Pour Bérénice et pour Ariane

Je remercie Ada Lonati de m’avoir

autorisé à utiliser le titre de son spectacle,

Le Beau Rôle, créé à Paris à l’automne 1973.

L.G.

Nous avons rencontré Hervé, pour la première fois, à la brasserie Wepler, place Clichy. Nous sortions d’une réception de mariage à la Maison des Polytechniciens, rue de Poitiers : trois salons de bon ton et un jardin aux allures de parc malgré une taille réduite. C’est un endroit où je retourne régulièrement : mon éditeur y donne son cocktail annuel. Mais, à cette époque, je n’étais pas écrivain, je ne fréquentais pas le milieu littéraire. J’ai oublié pourquoi nous avions été invités à ce mariage, des relations de ma belle-famille j’imagine. Nous avions bu un peu trop de champagne et en sortant, vers huit heures et demie, nous avons décidé d’aller manger des huîtres. Nous avons roulé à travers Paris, c’était le printemps. Nous étions gais.

A la brasserie Wepler, il y a des colonnes recouvertes de petits miroirs rectangulaires. Nous étions assis côte à côte sur la banquette, Marie et moi, et, dans la colonne aux miroirs placée devant nous, nous avons vu, dans une autre partie de la salle, un type attablé devant un gueuleton : fruits de mer, homard, deux sortes de vin dans des seaux argentés. Il dévorait avec un appétit et un contentement manifestes, gobant une huître, vidant son verre, hélant le garçon la bouche pleine pour renouveler la commande. Il cassait les pinces à pleines mains, suçait les carapaces, riait tout seul par-dessus les débris et les plats. Nous l’avons observé. C’était réjouissant de le voir s’en fourrer jusque-là, bien franchement, carré sur sa banquette, avec sa bonne tête et ses grosses pattes. Nous cachions d’autant moins notre amusement qu’il ne pouvait pas nous voir directement. Pourtant il a fini par s’apercevoir que nous le regardions dans la mosaïque de glace. Il nous a souri à son tour à travers les miroirs. Nous nous sommes ainsi envoyé des sourires réfléchis. Ce qui nous paraissait drôle, à lui comme à nous, et qui a prolongé l’échange de sourires, c’était cette impression de dîner face à face, alors que, même en nous levant et en tournant la tête de tous côtés – ce qu’il a fait plusieurs fois et ce que j’ai fait aussi –, nous ne pouvions pas repérer où nous étions réellement assis.

Il faudra conserver ce jeu des glaces, montrer Hervé tel que nous le voyions, son image découpée comme un puzzle par les bouts de miroirs, et montrer le personnage de Marie et le mien tels qu’Hervé les a vus : convenables, visiblement peu habitués aux rencontres de fortune, mais ne les boudant pas lorsque le hasard s’en chargeait de façon poétique ou drôle, comme ce soir-là. Nos personnages également désarticulés par les glaces.

Quand il a eu fini son énorme repas, il s’est levé. Un instant, nous l’avons perdu de vue. Puis, brusquement, nous l’avons retrouvé debout devant nous en chair et en os, riant de la surprise qu’il nous faisait. C’était un grand gaillard, le gabarit et l’allure de l’acteur Gérard Depardieu. Il a pris une chaise et il s’est assis. Il tenait à nous offrir à boire. Nous avons tous les trois commandé de l’alcool de poire et nous avons commencé à parler. Il avait l’accent québécois et cela renforçait son côté costaud sans façons. Je ne me rappelle plus le détail de notre conversation. Peu importe.

Ce qu’il faudra faire sentir, c’est l’immédiate sympathie que provoquait Hervé. Lui-même s’est arrangé – peut-être était-ce sincère – pour nous faire penser, aussitôt, qu’il nous trouvait exceptionnellement sympathiques. Je lui ai dit que j’étais écrivain, ce qui n’était pas vrai. A cette époque, j’avais seulement envie de le devenir. Il a sorti de sa poche un papier où était griffonné un poème qu’il nous a lu. C’étaient des vers tout à fait plats, imités des chansons du moment. Je me souviens de ma déception, comme si je m’étais attendu que le bonhomme soit Kerouac. Toujours est-il que nous nous sommes dit qu’un jour il faudrait que nous écrivions un livre ensemble. Dans la suite de nos rapports, il n’a plus jamais reparlé de poésie.

Marie et moi avions alors un peu plus de trente ans, trois enfants, chacun une profession. Nos origines sociales, nos éducations, nos revenus nous classaient dans la partie supérieure de la moyenne bourgeoisie. Nous menions une vie rangée et transparente qui nous rendait heureux même si elle ne comblait pas toutes nos aspirations. J’ai le goût du bonheur avant tout et je ne le trouve pas dans les excès, les dérives, la révolte. J’étais persuadé que Marie était comme moi.

Hervé nous a raconté qu’il venait de passer plusieurs années au Québec. Il y avait « bûché », c’était le terme qu’il employait. Bûcheron, cela allait bien à son physique. Il avait à peu près notre âge.

Marie, à son habitude, parlait moins que moi. Malgré sa réserve, elle était très présente. Il conviendra de montrer clairement qu’elle était, au moins autant que mon personnage, intéressée et séduite par Hervé.

Hervé avait commandé de nouveaux verres de poire. Il était ivre. Nous étions ivres aussi. Pendant une demi-heure, nous nous sommes beaucoup aimés à trois, l’alcool aidant, autour de cette table du Wepler.

Dès cette première rencontre, Hervé a manifesté son extraordinaire aptitude à flatter ou, plus exactement, à choisir d’emblée le comportement, à dire les choses qui pouvaient vous être les plus agréables. La différence sociale entre notre couple et lui était grande et visible : Marie portait une robe de cocktail, moi un costume bleu marine. Lui, avec ses mains de bûcheron, était vêtu d’un blouson de cuir, d’un blue-jean crasseux et de bottes. Il a tout de suite senti qu’à des gens comme nous, malgré notre conformisme de façade, rien ne pouvait plaire plus qu’une attitude qui niait cette différence. Que nous fussions des bourgeois et lui non semblait ne pas compter à ses yeux. Et en vérité est-ce que cela comptait ?

Il répétait donc que nous étions formidables, que c’était une chance inouïe de nous avoir rencontrés. Je lui donnais la réplique dans le même registre (« Pour nous aussi, c’est formidable de t’avoir rencontré. ») et Marie également, à sa façon. Bref, la bonne chaleur humaine coulait sans retenue.

Soudain, Hervé s’est levé. Il a renversé sa chaise. Un garçon est intervenu pour l’inciter au calme. Hervé s’est brutalement retourné contre lui.

– Toi, le loufiat, si tu fais chier, je te pète ta gueule de loufiat !

J’ai fait un signe d’apaisement au garçon qui signifiait : « Il n’est pas méchant, je m’en charge. » L’incident clos, Hervé est revenu à nous. Il a pris un air solennel :

– Vous êtes mes amis, vous êtes mes seuls amis, vous êtes tous les deux les amis que j’aime le plus dans le monde entier. Alors vous allez me rendre un grand service, vous allez, tous les deux, mes seuls amis, m’accompagner au commissariat de police, parce que je vais me constituer prisonnier.

Naturellement, Marie et moi avons sursauté. « Pourquoi voulait-il se constituer prisonnier ? »

Il s’est rassis, il s’est expliqué. Son ton avait changé. On n’était plus dans la conversation de bistro. Il avait fait des attaques à main armée. En France d’abord, puis au Canada où il avait fui pour échapper aux poursuites, puis à nouveau en France, quand il était revenu. La police était sur ses traces. Il était à bout (il prononçait à « boute » : « Je suis “à boute”. »). Il n’avait plus aucun endroit où aller. Il avait dépensé tout l’argent qui lui restait, en se payant un bon repas avant de se rendre. Et donc, puisque nous étions ses amis, ses seuls amis, nous ne pouvions lui refuser ce dernier bonheur : l’accompagner chez les flics. Le commissariat était tout près : il l’avait repéré avant de venir s’installer au Wepler. Il emporterait notre image en prison. C’était tout ce qu’il désirait. Notre réaction, à Marie et à moi, a été la même :

– Tu ne peux pas faire ça. On ne fait pas ça. On va trouver des solutions. On va t’aider.

 

HERVÉ

 

Mais qu’est-ce que vous voulez faire pour moi ? Je n’ai plus d’argent, je n’ai plus rien. Les flics me recherchent. Je suis « à boute ».

 

MARIE(ou mon personnage)

 

Écoute, ce soir, nous sommes saouls tous les trois, hors d’état de réfléchir. Viens coucher à la maison, et demain nous verrons bien.

 

Cette proposition de l’emmener chez nous, je ne me rappelle plus qui de Marie ou de moi l’a faite en premier. Il serait, je crois, intéressant, pour éclairer les rôles dès cette première scène, de l’attribuer à Marie, mon personnage approuvant aussitôt : Marie était généreuse et bonne, je suivais.

Hervé a été surpris. Ou, à la réflexion, pas si surpris que cela. En tout cas, il n’a pas accepté tout de suite. Il a résisté, bataillé :

– M’emmener chez vous ? Vous êtes fous. Vous ne savez pas ce que vous faites. Il n’y a qu’une solution : m’accompagner chez les flics. Allons-y. C’est tout près.

Marie (ou moi) répliquant : « Mais c’est absurde. Surtout ne fais pas ça. »

 

HERVÉ

 

Accompagnez-moi au commissariat, c’est le seul service que vous pouvez me rendre !

 

La situation d’affrontement a duré un moment, les répliques échangées étant à peu près toujours les mêmes (ne pas oublier que les trois personnages sont ivres), mais sur un ton qui montait en violence. A la fin j’ai dit : « Si tu veux faire tes conneries, d’accord, libre à toi, mais sans nous. » Nous sommes sortis de la brasserie dans la confusion, sans que rien soit décidé. Sur le trottoir, le ton de la scène à trois s’est modifié. De la violence, il est passé à la blague, affectueuse et complice. L’air était doux. Autour de nous c’était la nuit de Paris. On se serait cru dans un film. Nous avions oublié la gravité de l’enjeu. Moi en tout cas, je l’avais oubliée : cette impression d’irréalité, ou plutôt cette impression que les choses ne sont jamais aussi graves qu’on le croit. Cette légèreté. Au bout du compte, Hervé a accepté de nous suivre, naturellement.

Titubants, moi marchant devant, nous avons cherché ma voiture dont je ne me souvenais plus clairement où je l’avais garée. Nous l’avons retrouvée, sous des arbres, dans une rue en pente. A plus de quinze ans de distance, je la revois encore, telle que je l’ai aperçue à cet instant. J’ai poussé un cri de triomphe qu’Hervé a repris, comme si nous venions tous deux d’atteindre le sommet de l’Anapurna.

 

 

 

Nous nous sommes assis devant, Marie et moi, et Hervé s’est installé derrière, accoudé entre nous deux. J’ai démarré. Comme j’étais ivre, je roulais doucement. (Montrer cela : mon personnage est un raisonnable. Prudent ? Pusillanime ?) Hervé, au cours de ses aveux, nous avait dit qu’il était un violent. Les seuls moments où il se sentait vraiment vivant, c’était lorsqu’il tenait quelqu’un au bout d’un flingue. Il m’avait demandé si j’avais essayé. J’avais éclaté de rire : bien sûr que non, jamais je n’avais fait ce genre de choses, jamais l’idée ne m’en avait traversé l’esprit, jamais l’envie ne m’en viendrait. Il avait insisté : « C’est des secondes inouïes, tu sais. Là on vit, là il se passe quelque chose. » Plus tard dans la conversation, il était revenu sur sa violence pour essayer de nous dissuader de l’emmener chez nous : il était un type dangereux ; quand des accès le prenaient, il ne se contrôlait plus, il cognait, il aurait pu tuer.

Alors, dans la voiture, comme nous nous rapprochions de la maison, j’ai jugé indispensable de le mettre en garde. Mon personnage peut avoir de l’autorité en certaines circonstances, et même une sévérité glaçante.

 

MON PERSONNAGE

 

Écoute-moi bien, Hervé. Je te ramène chez moi parce que j’ai confiance en toi. Je sais que j’ai raison d’avoir confiance en toi, malgré tout ce que tu nous as raconté. Tu peux faire ce que tu veux, mais il y a une chose que je n’accepterai pas, c’est que tu touches à ma femme et à mes enfants. Compris ?

 

Il m’a répondu sur le même ton, bref, grave, et qui engage, d’homme à homme.

 

HERVÉ

 

Tu peux avoir confiance. Ta femme et tes enfants, c’est sacré.

 

Je l’avais cru.

Ce problème réglé, nous nous sommes tus un assez long moment. Je conduisais. Marie me suggérait de prendre telle rue plutôt que telle autre. Je lui obéissais. Hervé s’était adossé à la banquette.

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