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I

ALLONGÉ SUR LE DOS, les yeux fermés, Aurélien savoure le contact de cette main contre son corps. Les doigts de Sylvette lui parcourent la poitrine, petites bêtes chatouilleuses qui se glissent ensuite vers ses hanches. La caresse est intense, vigoureuse. L’odeur du chêne-liège sous lequel ils sont étendus se mêle au parfum humide de la mousse. Tout près de ses lèvres, Aurélien sent le souffle de la jeune fille. Il voudrait la saisir, la serrer contre lui, mais il est pris d’une telle torpeur que ses bras engourdis refusent d’obéir. Enfin sa main se dresse et, presque brutalement, s’empare du poignet de Sylvette.
Un grognement d’homme riposte :
– Eh, voilà que les morts se réveillent !
Aurélien ouvre les yeux. Penché au-dessus de lui, une espèce d’escogriffe barbu, sale, en loques, ôte prestement sa main libre de la poche qu’il fouillait. Quelques instants sont nécessaires au dormeur pour recouvrer ses esprits. Depuis combien de temps gît-il là, inanimé ? Blessé sans doute, meurtri c’est sûr, pas mort de toute évidence.
Et puis tout lui revient en bloc. La bataille. La déroute. D’abord, le matin, l’arrivée des troupes, pleines d’espoir, malgré une pluie diluvienne, le terrain détrempé. La traversée du petit village de Waterloo. Ce n’est qu’un peu avant midi qu’avait débuté l’affrontement titanesque. Dans un premier temps, la victoire semblait acquise. Guidés par l’Empereur, ils allaient forcément vaincre, terrasser l’adversaire. Il avait suffi de deux heures pour que l’état-major de Wellington soit décimé. Avec l’arrivée de Grouchy, imminente, ce serait le triomphe.
Mais le sort capricieux avait choisi le camp de l’ennemi : ce sont les troupes de Blücher qui surgirent sur la hauteur.
Aurélien avait entendu le maréchal Ney demander de l’infanterie à Napoléon, et celui-ci s’était écrié, blême, son chapeau noir lui recouvrant le front :
– De l’infanterie ? Où veux-tu que j’en prenne ?
Puis, heure après heure, sous la mitraille anglaise, hollandaise, prussienne, ce fut le désastre, l’extermination. Héroïque, écrasée, la Grande Armée avait combattu jusqu’au bout.
À l’extrême fin du crépuscule, Aurélien avait vu un groupe de cavaliers foncer sur lui. Ils avaient fait feu dans sa direction, les sifflements avaient frôlé sa tête mais, autant qu’il ait pu en juger, les balles l’avaient épargné. Il se souvint juste qu’au passage d’un cheval un violent coup de sabot avait heurté sa nuque. Il avait eu la sensation que son crâne s’était fracassé, et il avait perdu connaissance.

En ce soir du 18 juin, la nuit paraissait ne pas vouloir tomber. Les nuages avaient quitté le ciel, et un immense clair de lune s’était installé à la place du soleil couchant. Les morts et les mourants attendaient pourtant les ténèbres comme une délivrance.
La léthargie d’Aurélien avait duré trois ou quatre heures, et il gisait là, parmi les morts et la boue, lorsque le pilleur de cadavres était venu le détrousser.
– Que fais-tu là, misérable ? fit-il.
L’individu porta le doigt à ses lèvres.
– Chut !… Si les soldats de Wellington nous entendent, nous serons fusillés tous les deux.

– Alors rends-moi ma bourse, bandit, et va-t’en !
L’homme s’exécuta en maugréant. Un soudain rayon de lune éclaira son visage. Un visage étrangement étroit, en lame de couteau.
– Mais je te connais ! sursauta Aurélien. Tu es… tu es… Et puis ton accent… tu es du Sud-Ouest, comme moi…
Le maraudeur se recula, exécuta un demi-tour sur lui-même, et se mit à courir, avec son balluchon de rapines, vers un charreton qui l’attendait à quelques mètres.
Aurélien serra la bourse dans la paume de sa main, la soupesa. Elle représentait l’intégralité de sa solde. Des mois de galère. Il avait pris soin de la convertir en pièces d’or. Le contenu lui sembla intact. De toute façon, ce n’était pas le moment d’ouvrir et de vérifier : l’éclat du métal pouvait attirer l’attention d’autres pillards éventuels dissimulés dans l’ombre.
Il se redressa, palpa son corps, sa peau : juste quelques égratignures, rien de grave. Mais la tête, oh la tête !… On aurait dit qu’elle allait exploser. Il voulut s’allonger à nouveau, mais pas au milieu de ce sang, de cette boue, de ces cadavres. Il s’écarta un peu, tenta de s’orienter et se dirigea vers un chemin creux qu’il avait repéré le matin. Cet encaissement constituerait un abri providentiel. Un moment il chercha, sans pouvoir le retrouver.
– Pourtant, j’étais sûr que c’était ici. Voilà le chêne qui marquait l’entrée du chemin.
Né au milieu des bois, le rescapé connaissait les arbres et n’aurait pas confondu un chêne avec un autre, même dépenaillé par la mitraille.
La réalité finit par s’imposer : il n’y avait plus de chemin creux, parce que le dénivellement avait été comblé par les cadavres de soldats et de chevaux. C’est là qu’avait eu lieu le choc des cuirassiers.
Un étourdissement le saisit. Avant qu’un profond sommeil ne le gagne, il songea au sinistre personnage qui, sans le vouloir, l’avait tiré de sa torpeur.
– Ce visage ne m’était pas inconnu… Et puis cet accent… cet accent de chez nous… Mais je n’arrive pas à me souvenir. À moins que ce soit ce coup sur la tête qui m’ait fait délirer…
Sans qu’il puisse répondre à ces interrogations, ses pensées se troublèrent. Il n’eut plus le choix et dut s’allonger entre deux morts à demi déchiquetés. Son esprit sombra de nouveau.

  * * *

  L’aube pointait à peine lorsqu’un corbeau, posé sur le chêne, le réveilla. La première lueur du jour lui permit de mesurer l’immensité du désastre. Sauf quelques vols de charognards tournoyant au-dessus de la plaine, rien ne bougeait. De rares gémissements, très faibles, se mêlaient aux croassements lugubres. Partout c’était la mort, la défaite.
Aurélien rassembla ses forces, se redressa et se mit à courir par-dessus les cadavres, essayant tant bien que mal de les éviter et de poser ses pieds sur le sol.
– Il faut absolument que je m’éloigne du champ de bataille… Il le faut !…