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Le Bon Frère

De
416 pages
Dans ses collines du Kentucky, Virgil mène une existence paisible, entouré par les bois qu’il affectionne tant. Il peut à tout instant s’y enfoncer et trouver la sérénité dont il a besoin. Mais quand son frère aîné Boyd, la tête brûlée de la famille, est assassiné, Virgil doit faire face à une décision impossible. Dans les Appalaches, le sang est vengé par le sang. Et puisque tout le monde sait qui a tué Boyd, on attend la riposte de Virgil. Quelle que soit la direction qu’il choisira, sa vie en sera à jamais bouleversée.
Le Bon Frère est un formidable roman sur la liberté, qui éclaire d’une lumière nouvelle la notion de frontière dans l’Ouest américain contemporain, des vallons du Kentucky aux rivières du Montana.
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Titre original :

The Good Brother

© 1997 by Chris Offut

All rights reserved

Première publication française aux éditions Gallimard en 2000

© Éditions Gallmeister, 2016, pour la traduction française

e-ISBN 9782404004976

totem n° 64

Conception graphique de la couverture Valérie Renaud

CHRIS OFFUTT est né en 1958 dans le Kentucky où il a grandi au pied des Appalaches. Après avoir tenté, sans succès, de s’engager, il traverse les États-Unis en stop et commence à écrire. Il intégrera plus tard le prestigieux Iowa Writer Workshop. Il a publié des chroniques et des nouvelles dans le New York Times, Esquire, GQ. Il est l’auteur de trois romans et deux recueils de nouvelles. Il collabore également à l’écriture de scénarios pour des séries, dont Weeds, TrueBlood et Treme.

Le Bon Frère

Chris Offutt appartient, c’est évident, à la même famille que Richard Ford, Tobias Wolff et Ernest Hemingway.

THE NEW YORK TIMES BOOK REVIEW

Avec Le Bon Frère, un roman où l’histoire n’est que la première des richesses, l’art de raconter est à son sommet.

THE BALTIMORE SUN

Ce premier roman très maîtrisé de Chris Offutt illustre le mélange potentiellement explosif entre la responsabilité morale et les devoirs familiaux, tandis qu’un homme à la vie calme et contemplative se retrouve traqué, à courir les bois.

THE NEW YORKER

Chris Offutt, un auteur exceptionnellement talentueux, déroule son histoire avec un sens de l’ironie affirmé et pourtant admirablement léger.

THE WALL STREET JOURNAL



À Rita, Sam et James



Rendez-moi mon frère dur et furieux,

Mon jeune frère aux épaules larges,

Toujours un blasphème aux lèvres,

Et au regard un feu brûlant

Qui contemple toute création, et qui dit,

“À vous l’honneur, moi, je m’en tape.”

PHILIP LEVINE.

“À vous l’honneur.”

7 Years from Somewhere.

Chapitre 1

VIRGIL suivit la pluie qui s’éloignait de la colline et roula jusqu’au bureau de poste de Blizzard. Le courrier n’était pas encore arrivé, et il poursuivit son chemin, saluant d’un geste large le petit groupe qui bavardait là sous la lumière dure et froide du soleil d’avril. Il remonta un flanc de coteau abrupt jusqu’à la limite du comté. Celle-ci se situait à trois kilomètres seulement de la maison dans laquelle il avait grandi, mais il ne l’avait jamais franchie.

Il se gara au bord de la falaise. L’air brillait d’une couleur plus intense au sommet. Clay Creek coulait au fond du ravin, ses berges parsemées de l’éclat mauve des laiterons en fleur. Lorsque Virgil était gamin, son frère et lui avaient arpenté ses rives glissantes, récoltant suffisamment de bouteilles de soda vides pour s’offrir quelques sucreries une fois arrivés à l’unique magasin de Blizzard. Virgil aurait aimé pouvoir le faire encore aujourd’hui, en compagnie de Boyd, mais les gens avaient cessé de jeter les bouteilles lorsque la consigne avait atteint le nickel. Le magasin avait fermé à la mort du propriétaire. Et maintenant Boyd était mort, lui aussi.

Virgil essaya d’imaginer le pays lorsque les sommets des collines formaient une plaine, avant qu’un million d’années ne mâchonnent le sol pour y creuser torrents, rivières et vallons. Les nuages s’empilaient comme des tas de sciure de bois. Il se dit qu’il voyait au-delà des limites du comté et se demanda si les buses pouvaient voir plus loin encore, ou tout simplement mieux. Le monde paraissait plus petit vu d’en haut. Les creux et les plis des collines boisées lui firent penser à une courtepointe chiffonnée qu’il faudrait retendre et lisser.

Des voitures quittèrent le bureau de poste, ce qui signifiait que le camion du courrier était arrivé. Une mésange s’accrochait à un arbre, tête en bas, tendant le cou pour se saisir d’un insecte sur une feuille. La sève de pin coulait comme le sang d’une blessure sur l’arbre. Virgil descendit la route et se gara à l’ombre des saules près du torrent. Un drapeau en lambeaux, attaché de manière permanente à un mât en bois de caryer, pendouillait au-dessus du bureau de poste. Tous les matins, le responsable du bureau, un homme aux cheveux blancs dénommé Zephaniah, traînait le mât depuis l’intérieur du bâtiment et en glissait une extrémité dans la terre à côté d’un pilier de clôture en bois. Il nouait une ceinture en cuir autour du mât et du pilier. À la fin de la journée, il rangeait le mât à l’intérieur du bureau de poste.

Au lieu d’avoir un système de tri organisé par boîtes, Zephaniah avait disposé quelques tables étroites correspondant grossièrement aux terrains environnants – deux vallons, une colline, un torrent. Il répartissait le courrier de la journée en piles qui représentaient l’emplacement des maisons de la communauté. Virgil s’appuya à l’étroite étagère qui ressortait de l’ouverture en voûte creusée dans le mur, où Zephaniah travaillait. Le rebord du meuble était arrondi et lisse, patiné par des années d’utilisation.

— Il est un peu miteux, ton drapeau, non ? dit-il.

— Le gouvernement en a jamais envoyé un nouveau, cette année.

— Tu peux pas leur dire ?

— Je pourrais.

La porte moustiquaire claqua à l’entrée d’un homme de Red Bird Ridge.

— Il est déjà trié, le courrier ? dit-il à Virgil.

— Tout juste.

— Je t’ai pas vu depuis…

L’homme réajusta sa casquette, regarda le plancher et se gratta la joue d’un mouvement rapide. La dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés, c’était à l’enterrement de Boyd. Virgil ne savait pas quoi faire pour dissiper le malaise de l’homme.

— Enfin, y s’en est passé du temps depuis que je t’ai vu, dit l’homme.

Il avança vers la fenêtre et inspecta le courrier que Zephaniah lui avait préparé.

— Remplis-moi un mandat, tu veux bien, Zeph ?

— Combien ?

— Dix dollars tout rond. M’man, elle doit tout ça aux docteurs chaque mois.

— Quels docteurs ?

— J’sais pas, à cette clinique en ville. Là où tout le monde va.

— Rocksalt Medical ?

— J’crois bien.

Zephaniah remplit le formulaire avec soin, en capitales. Quand il eut terminé, il attendit, et Virgil savait que Zephaniah resterait planté là toute la journée plutôt que d’insulter l’homme en lui demandant d’écrire son nom sur le mandat.

— Vas-y, signe pour moi, Zeph.

Zephaniah écrivit le nom de l’homme au bas du mandat et lui demanda onze dollars. L’homme posa trois billets de cinq sur le comptoir.

— C’est pas donné d’acheter de l’argent, ça c’est sûr, dit-il.

— Vaut mieux avoir un compte-chèques, dit Zephaniah.

— Y a jamais personne dans ma famille qu’a fricoté avec les banques. Et c’est pas aujourd’hui que je vais commencer.

— Il te faut une enveloppe ?

L’homme acquiesça. Zephaniah rédigea l’adresse sur une enveloppe prétimbrée et lui rendit sa monnaie. L’homme ressortit et s’adressa à Virgil à travers la porte moustiquaire.

— Viens ici une minute.

Virgil alla à la porte. L’homme pressa le front contre la moustiquaire, de minuscules carrés de sa peau ressortirent, tamisés par le treillis.

— J’connaissais ton frère, dit-il. Tu diras à ta maman que je suis désolé.

Virgil ne savait jamais quoi répondre. L’homme regarda le torrent, en amont puis en aval, avant de poursuivre, dans un murmure éraillé.

— C’est un Rodale qu’a fait ça. Billy Rodale.

L’homme retourna vivement à son pick-up.

Virgil s’appuya contre le mur et inhala aussi profondément que possible. Il relâcha l’air lentement, longuement. De l’autre côté de la route, des vrilles vertes de forsythias s’échappaient des buissons pour plonger dans le torrent.

— Virge ? dit Zephaniah. Tout va bien ?

— Ouais. J’en ai plus qu’assez, c’est tout.

— De quoi ?

— Tu sais. De Boyd et tout ça.

— Les gens ont de la peine pour vous.

— T’as pas entendu ce qu’il a dit.

— J’ai entendu. Les oreilles, c’est le dernier truc qui marche encore chez moi.

— Eh bien, moi, j’en peux vraiment plus. Je sais qui a fait ça. Tout le foutu vallon est au courant, et j’ai pas besoin que chaque personne me le répète. Ils pensent que je le sais pas, puisque j’ai rien fait.

— Un homme comme lui, il vaut pas la peine qu’on s’en occupe. C’est à cause de lui, l’histoire du drapeau.

— Quoi ?

— J’ai pas demandé de nouveau drapeau parce que je veux pas attirer l’attention. Quand je prendrai ma retraite, ce bureau de poste va fermer. La seule raison pour laquelle il est encore ouvert, c’est les mandats. La moitié de la vallée passe par moi pour payer ses factures. Et on fait du bénéfice, ce qui est pas exactement un truc habituel pour le gouvernement.

— Alors pourquoi fermer ?

— Parce qu’ils fonctionnent pas au bénéfice, ces gens-là.

— À quoi, alors ?

— Si je le savais, je serais Président.

Cinquante ans auparavant, le bâtiment de la poste abritait le magasin général de la ville de Blizzard, appartenant à la compagnie exploitant les mines. La communauté fonctionnait sur bons d’achat délivrés par la compagnie minière. Aujourd’hui, les mines étaient épuisées et la ville n’était plus, plus de coiffeur ni de saloon, plus de gare ni de docteur. La plupart des familles étaient parties également. Ceux qui restaient continuaient à descendre des collines pour leurs mandats-lettres, une autre forme de bons d’achat.

— S’ils ferment la poste, dit Virgil, il ne restera plus grand-chose de cet endroit.

— L’église et l’école primaire, dit Zephaniah. J’ai passé des heures à y réfléchir. Blizzard est vieux et complètement usé, et le gouvernement s’en débarrasse. Il y en a pas beaucoup qui se soucient de nous. Je dirais même que Dieu, y devait être fou le jour où il a créé cet endroit. Y a pas plus pentu comme pays.

— Peut-être que tu pourrais lancer une pétition.

— Qui est-ce qui la signerait, Virge ? Tu peux pas présenter une pétition pleine de croix. Ils vont se dire, si ces gens savent pas lire ni écrire, pourquoi ils auraient besoin d’un bureau de poste ? Non, Virge. Blizzard, c’est fini.

Zephaniah se tenait les épaules affaissées, les bras bien droits, comme tendus par des poids. Il eut soudain l’air de ce qu’il était – petit et vieux.

— Je pourrais prendre ma retraite maintenant, dit-il. Je suis assez fatigué comme ça, mais je suis le dernier qui a encore un boulot. C’est pour ça que je continue à travailler. Si j’arrête, la ville s’arrête.

— Ben…

— Mon père, ça l’a rendu fou furieux que je parte pas d’ici. Quand il est mort, il l’avait pas encore digéré. Je sais qu’y en a qui disent que tu devrais t’occuper du petit Rodale parce qu’il a tué Boyd. Y en a plus qui sont pour que contre, je dirais. Mais moi je te dis, tire-toi de ce trou, et je parle pas de Rocksalt. Y a Mount Sterling à considérer, peut-être même Lexington. Ç’a pas de sens de te retrouver au pénitencier à cause de ton frère.

Virgil ne pouvait imaginer quitter Blizzard. Il y vivait depuis trente-deux ans. C’était Boyd qui ne tenait pas en place, le frère indompté, celui qui partirait un jour. Virgil avait grandi en laissant à Boyd le rôle du beau parleur puis plus tard celui du fêtard incontrôlable. Il roulait vite, buvait sec, jouait aux cartes et courait les femmes. Finalement, Boyd avait eu le rôle du mort.

La pièce étroite semblait écraser Virgil et il ressentit un besoin de respirer qu’il n’arrivait pas tout à fait à satisfaire. Il avait soif. Il sortit d’un pas maladroit et sentit les effluves du chèvrefeuille qui poussait le long du torrent. Il reprit la route puis remonta le chemin de terre abrupt de sa colline natale. Dans la maison de sa mère, il ouvrit le robinet et laissa couler jusqu’à faire remonter l’eau des profondeurs de la terre. Il but deux tasses coup sur coup. Son corps reconnut l’eau, ce goût froid était la sensation la plus familière qu’il eût jamais éprouvée. Il respirait par le nez en buvant, son menton et sa chemise étaient tout mouillés.

Il buvait sa quatrième tasse lorsqu’il remarqua sa mère et sa sœur qui l’observaient depuis l’embrasure de la porte. Il reposa la tasse dans l’évier.

— M’man, dit-il. J’y vais plus à la poste, c’est fini.

Le visage de sa mère ne bougea pas, mais l’expression de son regard changea. Virgil le reconnut, ce regard qu’elle avait lorsque Boyd dépassait les bornes, mais elle n’avait jamais observé Virgil de cette manière. Il se pencha sur l’évier et regarda par la fenêtre. La vitre était fendue, le résultat des coups de bec d’un cardinal qui s’était attaqué encore et encore à son propre reflet.

— Il est où, le courrier, d’abord ? dit sa sœur.

— Je l’ai laissé.

— Eh ben, merde, Virgie. (Sara se tourna vers leur mère.) Je vais envoyer Marlon directement. Je suis bien contente d’avoir épousé quelqu’un qui a un peu de jugeote, même si c’est juste pour prendre le courrier.

— C’est juste que j’aime pas écouter les vieux ragots qui se racontent là-bas. Vas-y donc, Sara. Tu serais capable de convaincre un oiseau de sortir du nid en le baratinant.

— Y disaient quoi ? demanda Sara.

À côté d’elle, leur mère attendait sans parler. Elle avait passé quasiment toute sa vie dans cette position – silencieuse dans la cuisine, à attendre des nouvelles invariablement mauvaises.

— T’es vraiment sûre que tu veux le savoir ? dit Virgil.

Sara acquiesça.

— On raconte que la fille Wayne est enceinte, dit-il.

— Non !

— Sûr que si.

— Laquelle ?

— Celle qui est sur Red Bird Ridge.

— J’me doute bien, dit Sara. Y en a qu’une de famille Wayne. Je veux dire, laquelle des filles ?

— La plus jeune.

— Si c’est pas malheureux, elle a pas encore quatorze ans.

— Ben, dit Virgil.

— Il est de qui ? On t’a dit ?

— Tout le monde le sait.

— Ben qui, alors ?

— Ça m’embête d’être celui qui te l’annonce, Sara. Mais c’est ton Marlon qu’a fait ça.

Le visage de Sara changea de couleur. Son souffle râpeux résonna dans la pièce. Leur mère regarda Sara pour s’assurer que sa fille n’allait pas s’évanouir, puis elle examina Virgil.

— Sara, chérie, dit-elle. Je crois qu’il te fait marcher.

Sara attrapa une éponge et la lança. Elle rebondit sur la poitrine de Virgil en laissant une empreinte humide sur sa chemise.

— Si t’allais chercher le courrier, dit Virgil, tu ferais la différence entre un vrai potin et un faux.

— Si t’es pas capable de ramener le courrier, dit Sara, au moins tu peux tondre le jardin.

Boyd s’occupait du jardin et d’aller chercher le courrier. Quatre mois après sa mort, la famille essayait encore de répartir les corvées.

Chapitre 2

CINQ jours par semaine, Virgil partait travailler à Rocksalt, traversant le cours d’eau dans des virages en épingle à cheveux tandis que la route suivait Clay Creek à travers les collines. En été, le torrent était à sec. Les hommes remplissaient les camions de pierre plates qu’ils remontaient jusqu’aux chemins de terre. Les pluies de printemps rendaient les pierres au torrent.

Le nom officiel de la route était Comté 218, mais tout le monde l’appelait La Route. S’il fallait se montrer plus précis, les gens disaient alors La Route Principale. Elle avait deux directions – vers la ville et en quittant la ville. Chaque embranchement donnait sur un vallon et un cul-de-sac.

Virgil se gara sur le parking réservé aux agents d’entretien du Rocksalt Community College. Il laissa les clés sur le contact pour éviter de les perdre. D’un côté étaient rangés les camions bleus que conduisaient les chefs d’équipe. Les chefs d’équipe étaient des agents ayant reçu une promotion, et ils gardaient habituellement leurs fonctions jusqu’à leur mort ou leur retraite. Ils portaient un uniforme bleu avec leur prénom cousu au-dessus de la pochette. Virgil avait de grandes chances d’être bientôt promu. Depuis qu’il était à plein temps, il avait travaillé un an comme homme à tout faire, intervenant ici et là, et trois ans sur le camion à ordures. Il espérait une promotion pour le printemps prochain. Virgil voulait désespérément avoir son nom sur sa chemise.

Les voitures sur le parking étaient toutes américaines, et vieilles, entre dix et vingt ans d’âge. Elles étaient basses d’un côté, ou trop hautes de l’autre. Les pots d’échappement tenaient, retenus par des fils de fer. Certaines avaient des plaques de carton collées à l’adhésif en guise de vitres. Plusieurs étaient bicolores, réparées avec des portières, des capots et des ailes récupérés ailleurs et appartenant à la bonne marque et au bon modèle mais d’une couleur différente. Les banquettes arrière étaient couvertes d’outils et de jouets.

Virgil rejoignit un groupe d’hommes coiffés de casquettes qui se tenaient en rond autour d’une voiture, occupés à boire du café dans des gobelets de thermos et à fumer des cigarettes. Un chiot était installé sur un morceau de carton sur le siège avant. Rundell Day était appuyé contre le capot. Les poils lui poussaient des oreilles comme des broussailles dans une ravine.

— Bon Dieu, les gars, dit un homme, ça c’est un chiot bien installé, hein ?

— J’aurais son boulot, je quitterais le mien, dit un autre.

— J’irais jamais donner deux cents dollars pour un chiot, dit un troisième.

— C’est pas juste un bon vieux chien bien ordinaire que vous avez là. Hé, Rundell, qu’est-ce qu’il fait à ce prix-là ? Des tours ? Des pirouettes ? Il passe à la pointeuse à ta place, ou quoi ?

— Il te course le gibier jusque dans les arbres en deux temps trois mouvements.

— Merde, ce chien serait pas capable de te courser une feuille sur sa branche.

— Je suis pas sûr que c’est un chien, les gars. J’dirais que c’est un opossum déguisé en chien.

— Ça s’pourrait bien qu’il ait du sang d’opossum.

— Les gars, je sais pas. Je crois qu’il a rien d’un opossum. Regardez-y de plus près. Vous voyez ces oreilles. Vous voyez cette gueule grande ouverte qu’est toute de travers. Les gars, si vous voulez mon avis, ce chien, y ressemble vachement à Rundell Day.

— Nom de Dieu, je vois c’que tu veux dire.

— Qu’est-ce que tu fabriques, Rundell ? T’essaies de placer un parent au boulot ? Tu devrais le présenter au Grand Patron, tu crois pas ?

— C’est bien un chien, dit Rundell. Et y fait grimper le gibier aux arbres plus vite que tous vos chiens.

— Les gars, faites gaffe. Rundell dit que c’est bien un chien.

— Y peut le garantir ?

— Un chien à deux cents dollars, ça devrait vivre dans les arbres.

— J’ai un chien à trois pattes qui te ferait grimper tout ce que tu veux bien plus vite que ce chiot-là.

— Bon Dieu, voilà bien de quoi s’vanter. Il a un chien à trois pattes, et il le garde !

— C’est le chien du petit. Ma bonne femme veut pas que je le tue.

— Et y a quoi d’autre qu’elle veut pas que tu fasses ?

— Elle se fiche pas mal de ce que je fais.

— Écoutez-le. Sa propre femme, elle s’en fiche. Bon Dieu, si la mienne m’entendait dire ça, elle me couperait les deux couilles d’un coup.

— Un couteau à beurre, ça fera l’affaire.

— Il est quelle heure ?

— Il est l’heure.

Les hommes commencèrent à se diriger vers le bâtiment principal où se trouvait la pointeuse. Rundell ouvrit la portière passager et le chiot sauta vers lui, ses pattes glissant sur le siège en vinyle. Rundell se baissa, lui offrant son visage à lécher.

— Sois sage, hein, dit Rundell. Et fais pas attention à ce qu’ils disent, tous les gars. T’es un brave chien, oui, monsieur, un brave bon chien.

Il embrassa le chien sur la gueule et verrouilla la portière. Virgil et lui traversèrent le parking. La ville était entourée de hautes collines, leurs sommets dans la brume.

— Tu l’as vraiment payé deux cents dollars ? dit Virgil.

— Ben, non, tiens.

— Combien t’as donné, Rundell ?

— T’es dans le commerce de chiens et t’es acheteur ?

— Non.

— Alors je vais te dire, mais tu répètes pas. J’ai trouvé ce chiot sur la route ce matin.

— C’est juste pour qu’ils aient de quoi discuter ?

— Quand je serai prêt à le vendre, j’en toucherai cent et y croiront qu’ils ont fait une belle affaire.

Ils ouvrirent la porte bleue du bâtiment dévolu à l’entretien du site. Les hommes s’alignaient en file dans le couloir d’entrée, à l’extrémité duquel se trouvait la pointeuse. Elle sonna, le premier homme glissa sa carte dans la fente et franchit la porte. La file avança.

À mesure que chaque homme quittait le bâtiment, il se rendait à l’atelier général où le chef distribuait les tâches. La hiérarchie plaçait les électriciens au sommet, venaient ensuite les menuisiers, les peintres, les jardiniers et les ramasseurs d’ordures. Sur le côté, livrés à eux-mêmes, se trouvaient les gardiens des différents bâtiments, des hommes silencieux qui se déplaçaient avec lenteur, ignorés par les étudiants et le personnel enseignant. Virgil se dirigea vers le quai des ordures ménagères. Il coupa en traversant le bâtiment principal au lieu d’en faire le tour, emprunta un couloir et sortit par une porte rarement utilisée. Il la referma sans bruit. Il tourna au coin et tapa des pieds. Deux hommes pivotèrent rapidement, se levant à moitié de leur siège. Des bruits de pas venant de cette direction ne pouvaient signifier que le Grand Chef.

— Ne vous levez pas, les gars, dit Virgil. Je sais que vous étudiez des choses importantes.

Rundell cracha du café.

— J’aimerais bien que tu nous fasses plus ça. T’as failli réveiller Dewey, bon sang.

— Je dors pas, dit Dewey.

— T’étais endormi et tu le sais bien. T’es le seul mec que je connaisse qui soit capable de dormir debout.

— J’débouche pas les oreilles de tout le monde à force de causer, moi, dit Dewey. Et maintenant fiche-moi la paix.

Virgil ouvrit la porte du local minuscule réservé aux employés des poubelles. À l’intérieur se trouvaient un bureau, trois fauteuils et une machine à café de bureau récupérée au milieu des rebuts. Il remplit un gobelet en polystyrène et sortit.

— T’es au volant, Virge, dit Rundell.

Rundell dirigeait l’équipe des éboueurs depuis vingt-trois ans et divisait les tâches de manière équitable. Quatre hommes tenaient aisément dans la cabine du camion, et chaque semaine, à tour de rôle, ils faisaient fonction de chauffeur, d’homme de cabine, de ramasseur et de chargé des manœuvres. Rundell devait prendre sa retraite dans un an et il avait désigné Virgil comme son successeur.

— Il est où, Taylor ? demanda Virgil.

— Il est pas encore là, dit Dewey.

— Je vois bien. Mais il prend son poste ?

— Ben, dit Dewey avec un regard en douce. Sa carte a été poinçonnée.

— Alors faut qu’on attende ce pauvre connard.

— Il va venir.

— J’vais pas te dire ce que tu dois faire, Dewey, dit Rundell. Mais tu ferais bien de faire gaffe, à lui poinçonner sa carte comme tu fais. Si tu sais qu’il va être en retard, c’est rien. Mais ce Taylor, y peut aussi bien se trouver en cellule qu’au pieu. Fais-toi choper en train de faire joujou avec sa carte et tu dis adieu à ton boulot. C’est déjà arrivé, les gars. Je l’ai vu. Plus d’une fois.

Du fond du parking apparut Taylor qui se faufila par la grille.

— Regardez donc par là, dit Virgil. Si c’est pas notre vieille poulette en personne. Attendez.

Il se faufila discrètement dans le bureau et cacha tous les gobelets en polystyrène sauf un. À l’aide d’un clou, il perça une série de petits trous autour du rebord et reposa le gobelet près de la machine à café.

Taylor traversa lentement le parking, se tenant tout raide pour garder la tête droite. Ses vêtements étaient sales et fripés. Il y avait bien deux jours qu’il ne s’était pas rasé et ses lèvres étaient fendues.

— Les gars, dit-il. Qu’on me tire une balle. Je peux plus supporter ça.

Il entra dans le bureau et ferma la porte. Il y gardait une demi-pinte de whisky, mais tant que Rundell ne voyait pas un de ses hommes boire au boulot, il pouvait toujours nier. Taylor ressortit du bureau, bien droit. Le whisky avait redonné un peu de couleur à son visage, un peu de vie à ses yeux.

— Qui c’est qui a une clope ? dit-il.

Dewey lui balança une cigarette. Taylor la mit à ses lèvres et sortit un Zippo. Il écarta la tête et inclina le briquet à l’opposé. Une flamme de quinze centimètres jaillit. Taylor aspira une longue bouffée et referma le capot du briquet.

— J’ai le chapeau qui crame ?

Les hommes gloussèrent en secouant la tête.

— Les gars, dit-il. J’ai l’impression qu’on m’a tiré dessus et qu’on m’a raté, qu’on m’a chié dessus et qu’on m’a touché.

Il but une gorgée de café. Lequel ressortit par les trous sur son menton et quelques secondes s’écoulèrent avant que la brûlure se fît sentir.

— Nom de Dieu de salopes de couilles en manque ! Tous autant que vous êtes !

Il recula brutalement le gobelet de son visage et renversa le café sur sa main. Il le passa rapidement dans son autre main, mais garda le café à cause du whisky dont il l’avait arrosé. Il porta le gobelet à ses lèvres et arracha avec les dents une partie du rebord pour le débarrasser des trous. Il recracha le polystyrène et but, haussant les sourcils à l’adresse de Rundell par-dessus le gobelet.

— Qu’est-ce qu’on attend ? dit-il. C’est l’heure de se mettre au boulot, pas vrai ?

Dewey sourit, la bouche mouchetée de taches sombres à l’endroit où auraient dû se trouver des dents. Rundell serra les lèvres comme deux briques parce qu’il avait un rire qui le gênait, une sorte de gloussement haut perché. Taylor étouffa son rire, portant la main au front, le visage tordu par l’effort.

— Faites pas ça, dit-il. Nom de Dieu. Vous êtes plus durs envers votre prochain qu’un pasteur. Je savais bien que j’aurais jamais dû venir.

— Pourquoi tu l’as fait alors ? dit Virgil.

— Merde, j’ai bousillé ma bagnole hier soir. Je me suis réveillé, j’étais encore dans le fossé et j’étais plus près du boulot que de la maison. Je suis juste passé boire un coup pour me remonter.