Le bonheur assassiné

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« Le bonheur assassiné », « La déracine qui mène à la démence » : 1970, le trou des halles. L’amour, la baise, la viande. Ce roman est un document dans une écriture de l’instant, qui baigne dans le sang des mandataires en boucherie aux « Halles de Paris ». Un refus de vivre au présent. Une jeunesse que le modernisme fascine, qui se gave de paroles dans une fournaise entretenue par l’argent et les désirs fous des offrandes de la vie de demain. Rungis et ses carrelages blancs, les vieux et leur crasse qui firent cet aujourd’hui qui les rend aveugle. Le bonheur des autres, l’insoutenable de ceux qui souffrent.Un crime nommé « échappatoire », cette lutte, il faut en écouter les bruits en oubliant ses mots.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 119
EAN13 : 9782748105247
Nombre de pages : 263
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contact@manuscrit.comLe bonheur assassiné© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0525-7 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0524-9 (pour le livre imprimé)Jane Piettre-Aubaile
Le bonheur assassiné
La déracine quimène à la démence
ROMANQuelle connerie, ilpleutcomme…
-Vachequipisse,jesaiscequetuvasdirealorsje
termine pour toi.
-C’estl’ouverturedelachasse. Jeretrouvelesgars
chezTurlier. Tuviens? Putaindepluie! AssezHervé,
penseauxfeuillesmortestoutesroussesdel’automneet
ne sois pas toujours grossier.
- Ma folle tu aurais dû épouser un poète, pas un
typedeshallescommemoi. Jesenslacarneduleverau
coucher.
Hervé,jet’aimetulesais. J’aichoisidet’épouser,
c’est fait et bien fait
Hervéétaitjeune,blond,carré,musclé,ilsepor-
taitàmerveilledanssesvingt-cinqans. Ilsentait,peut-
être le bœuf découpé, mais il sentait surtout l’amour,
celuique l’onne rencontre qu’une fois surle parcours
de sa vie.
Cematind’automneétaitundimanchepourluiet
safemmeFrédéric,unrepos,uneflemmevoulueaprès
le combat de la nuit.
Ilsétaientunisdepuistroisans. Toutétaitréussite
poureuxetHervédésiraitpossédercettecréaturelejour
comme la nuit.
-Habilletoi, jene t’aime pasen slip.
-Dégoûtante, tu lespréfères sans !
Pourquoi dis-tu « les préfères », je n’ai que toi,
et n’aime que toi, tu es toute ma vie. Le jour dans ton
usine à viande, le soir devant ta télé, la nuit prête à me
donner,turesterastoujoursmonpremierchoix!
Ce qui me plaît c’est la certitude que tu es mon
plus bel amour voilà c’est tout.
- Formidable !
- Il se jeta sur le lit. Frédéric agile comme un
félin,lecorpshalémêmesanssoleil,s’étaitévadée,avait
7Le bonheur assassiné
choisilalibertéetjouissaitseuledanslasalledebainsdes
caresses de l’eau.
Hervé aurait voulu l’attraper, la ferrer sous lui,
maiscequilefascinaitetl’avaitattirén’étaitriend’autre
que le glissementperpétuelqu’elleluiimposait. Hervé
savaittropbienetdepuisledébut,quejamaisilnepos-
séderait vraiment Frédéric.
Connaissant le caractère de sa femme, il avait
battu en retraite et s’habillait devant la glace de la
penderiequireflétaitl’imagefinalementdelabanalité.
Lafamilled’HervéDumontétaittrèsriche,man-
datairesauxhallesdepuis desgénérations,leurfortune
avaitgrossienmêmetempsquelepoidsdesbêtessurla
balance de la mort.
Leurmaisonétaitraffinéedansl’exagération.
C’était un exemple de mauvais goût dans la
beauté: lesmoquettesétaientrenouvelées,lesrobinets
desalledebainschangéssuivantlesmodes,leschambres
donnaientdansleconfortdujour,etlacuisine
«lesArtsMénagers«aucomplet! Lestéléphones
intérieursfonctionnaientabusivementetmalgréceluxe
delanouvellegénération,unechoserestaitcertaine;ils
puaient les halleset le besoin de crasse.
Le Vieux, surnommé « Bonpère », avait
soixante-quinze ans, ses années s’étaient écoulées dans
ce quartier de Paris où les vieux cageots frôlaient les
putains, les bistrots, le ballon de rouge et les camions
delégumes,quientredeuxcuisses,prenaientduretard.
Quartier,pittoresquepourcertains,sordidepour
d’autresetquiappartenaitàunegénérationmorte,ré-
fugiéedanssescomptesenbanque,pardon,n’oublions
pas la suite…
Hervéetsonjeunefrèreétaientdeceuxlà.
8Jane Piettre-Aubaile
Ilsvoulaientvivreavecungrand«V»etselaverà
belleeau,pouroublier,oui,oublierlacasserolessurle
gaz, l’eau donnéeà lagoutte. Tousdeux étaientbeaux,
neufsetlevieuxprèsd’euxrestaitunepiècedemusée.
Ilparlaitdesontemps,desamisèreaveclagloire
au cœur. Certains, encore jeunes, écoutaient d’une
oreille distraite, qu’importe, la télévision couvrait le
toutavecvigueur,lesondujournelaissaitpasdeplace
àcequifutunepetitemusiquesansimportance.
Cethommeuséparletravail,presqueparalysépar
les rhumatismes restait assis dans un vaste fauteuil. Il
protestaitàsamanièrecontretoutcequ’ilvoyaitautour
deluiengardantsurlatêtesavieillecasquettequicou-
vraitpresquesonvisage,pâle,maigre,nerveux,ilnelui
restait plus sur cette terre que l’observation, l’espion-
nagedeceuxquivivaientprochedeluimaintenant.
La couverture grise qui recouvrait ses jambes,
plus souvent inertes que vivantes, cachait des pauvres
membresque la douleur avait rongées.
Jamais,aimait-ilàraconter,unmédecinnel’avait
visité, jamais la maladie ne l’avait attaqué, debout de
jour comme de nuit, traînant ses quartiers de viandes
sursondosilavaitsouffertdufroid,delachaleur,mais
pour lui rien n’existait que le travail bien fait, il tirait
un trait sur l’homme.
Sa femme, misérable dans son cœur souffrant,
craignait ce maître indiscutable et indiscuté de la mai-
son. Il savait tout et toujours le temps du lendemain,
commelesmauvaisesetlesbonnesbêtes. Ildevaitavoir
raison et cette créature d’hier, sa femme, sa chose, se
plaisait à dire à ses fils : « Vous avez un bon père ! »,
sonsurnomvenaitdecettephrasedevenueunelégende.
Cette maison blanche qui se trouvait au centre
d’un vaste jardin aux environs de Paris était récente.
Le vieux la détestait, son argent avait filé dans ces murs
9Le bonheur assassiné
et son aigreur avait augmenté avec les pierres de la de-
meure. L’argent qu’elle avait coûté lui avait été pris de
force;ensommeunedecesbataillesfamilialesbienor-
ganisée,ils’enplaignaitàquivoulaitl’entendreetper-
sonne,depuisqu’iln’habitaitplussonancienquartier,
ne l’entendait.
Il parlait, mais seul l’air du temps passé pouvait
prêter encore uneoreille même distraite.
Sasouffrancesetrouvaitdanscecarrefourdevie,
saplaieouverteincicatrisable. Ilneservaitplusàrien,
mais il possédait un lourd compte en banque et une
jouissance lui restait, celle de faire souffrir les autres
avecce biencapturé,engrangéparsessoins.
Ces fils, ceux qui exigeaient leur droit à la vie,
n’avaient que peu de considération pour « la monnaie
du vieux » endormie.
Sacasquettecrasseuse,illagardaittoujourssursa
tête pour prouver aux autres qu’il était bien vivant et
peut-être pour de nombreuses années.
Aucunmembrede safamille neluireprochaitde
vivre, mais ils auraient souhaité qu’il sache prendre un
bain,etvoirpartircecôté«bain»desouffrancequ’il
exposait à sa propre vitrine.
Safemmeenétaitmorteilyavaitquelquesannées.
Ce quotidien sans soins, sans confort avait abrégé son
existence.
Pour Hervé et Paul, le travail était un moyen de
bienvivre,d’existerlargementpourprofiterdubonen
oubliant volontairement la mort obligatoire qui tou-
jours les entourait.
Ils avaient fait des études, mais fascinés dès l’en-
fance, par le monde grouillant des halles ils avaient
choisirapidementd’enresterlà,lacultureoul’argent;
ne valait-il pas mieux nourrir ceux qui pensaient, les
10Jane Piettre-Aubaile
créateurs,lesintellectuelsetdecefaitrentrereux aussi
danslaconnaissanceparunautrebiais,celuiduventre!
Sachant lire, écrire, sans ignorer Molière, Ra-
cineetquelquespoèteségarésmaiscélèbres,leurbutde
gloire se trouvait dans le fond des camions, sous leurs
tabliers tachés de rouge.
Vifs d’esprit, le don des affaires les habitait tous
deux les jeunes fils du Vieux.
Très tôt l’amour de « péage » s’était introduit
dans leurs vies, ils n’en tiraient que peu de plaisir et
rapidementd’unsportdematelasilspassèrentausport
de plein air.
Le bateau à voile, le tennis permirent à Hervé et
à Paul de s’évader d’un milieu qui malgré tout sonnait
telle une note fausse, au centre de toutes leurs sensa-
tionsinvolontaires;cemilieu«puaitlacarne». Cette
puanteur les faisait exister largement mais ils la por-
taient mal.
Malgré ces mouvements internes jamais aucun
d’entre eux ne songea à s’en éloigner.
L’argentouvrelesportesetlesfillesdefamillesne
manquaient pas à l’appel.
Ce qui les faisait remarquer, c’étaient leurs
mains,rouges,râpeuses,cornues,onglescourts,grais-
seux, phalanges raides et coupures répétées ce tout si
peu décoratif, ce groupement de maux qui repoussait
qui amenait le haut le cœur.
Viteilétaitpossibledes’apercevoirquecesmains
pouvaientparfaitementsedéplacerettrouverleurplace
derrièreundos! Alors,pourquoinepassongeràautre
chose.
Hervé et Paul n’étaient pas dupes. Conscients de
leurvaleur,fiersdeleurshautestaillesetdeleursbeaux
regards, mais aussi conscients de leur dur métier in-
grat, dégoûtant par certains côtés, ils vivaientparmiles
autres, mais en dehors des autres.
11Le bonheur assassiné
Des filles solides, voilà ce que l’avenir devait leur
apporter.
Des invitations, ils en avaient et jamais ne vou-
laient rendre celles-ci,pourquoi, laréponsetrop pro-
fondesefaisaittoujoursattendre;unjourellesortirait.
Dans le fond c’était un jeu pour Grands, un jeu
étude d’un autre monde dans lequel tous les deux sou-
haitaient inconsciemment se plonger.
Hervéétaitamer,uneamertumesouriantemaisà
vif, il entendait ces phrases sans cesse : « Nous avions
des grands parents cultivateurs…», une excuse ou
quoi ?
Alors faire visiter « ses halles à viande » deve-
naitunejoieetsimplementildonnaitrendez-vousaux
« demoiselles » à cinq heure du matin avec unnaturel
merveilleux.
La surprise pour ces filles de la vie quotidienne
devenait monstrueuse. Qui avaient-elles devant leurs
yeux : un Hervé de tennis ? un Hervé de blanc vêtu ?
Maispasdeceblancdesang.
Cetteodeurfadeenvahissaitlachausséelorsqu’ils
vidaientcescaisses àviande : les camions.
Après un temps de stupéfaction, Hervé pouvait
voir sur les visages une détente :
Aprèstoutcela n’était que la vie !
Souventilsaimaientàdirelorsqu’ilsquittaientces
endroitsoùuneformedemalaiselesattendait: «Quel
cul magnifique, à choisir, je préfère ces culs à ceux des
bestiaux ! »
Et les rires sortaient de partout tel un écho
lugubre, la visite pourtant s’écoulait aux sons des voix
criardes qui ressemblaient à une mauvaise orchestra-
tion.
Parfois et même souvent les relations s’arrêtaient
là.
Bonpère,luineriaitpas,ilsongeaitauxfillesque
ses fils allaient épouser.
12Jane Piettre-Aubaile
Faire vivre, qui, quoi, sous son toit, celui de sa
grande maison qui lui appartenait. Il y avait bien des
homme, comme lui, qui possédaient des filles, mais il
se heurtait à la volonté de ces garçons qui marquaient
une farouche obstination au refus.
Un soir que tous trois se détendaient, le Vieux
dansuncoin,lacasquettesurlesyeuxetlesfilsdevantla
télévision, Paul annonça que Simon son copain s’était
marié à Bordeaux.
-Ilaeuraisondetransférersonaffairedanscette
ville. Ilmemanque,ondiscutaitbien,desidées,nous,
deshistoiresdetypes,enfinils’estmarié. Tiensregarde
une photo de la noce.
Hervépritlaphotoetlaregardaavecattention.
- Elle est bien sa femme.
-Elle s’appelleDominique, vingt ans.
-A-t-elleunebellecroupe? ditleVieux.
- Pas facile de te répondre, sur la photo, elle est
de face.
Devant un verre d’alcool, cigarette au coin des
lèvres, les grivoiseriesmarchaient fort.
La mariée était jeune, brune, agréablement fine,
trop sansdoute pourle métier deson mari.
Simonannonçaitqu’ilallaitacheterunebouche-
rieimportanteetquesafemmeavaitprisladécisionde
s’enoccuper. Lesparentsétaientdumétieretsalettre,
très nettement, expliquait que Dominique serait sans
surprise devantl’activitéquiseraitlasienne.
Simon manquaitde finesse par de nombreux cô-
tés,sasantéétaitsolide,illuiferait de beauxenfantset
lacaissedelaboucherieseraitpleinechaquesoir.
Dominique avait reçu une somme importante de
ses parents et les ennuis d’argent ne feraient pas partie
de la noce.
Cettelettredel’ami,sanscharme,longue,étirée,
jouant sur l’usure du papier, ressemblait à celui qui en
étaitl’auteur. SimondécrivaitDominiqueavecamour,
13Le bonheur assassiné
unsentimentrustrequinetrouvaitpourledirequedes
motsvides ; Voilà,il fallait passer parlà.
L’affaire étaitconclue : on se mariait!
Un voile blanc sur une tête brune qui valait son
pesant de viande.
Les frères lisaient, le Vieux écoutait, hochait la
tête,essuyaitsavieilleboucheavecsonmouchoir.
-NousironslesvoiràBordeauxlorsquenousau-
ronslanouvellevoiture. Encoreunevoiture,tuvasme
mettre sur la paille.
- Bon Père, ta paille ce sont des billets, ne nous
raconte pas d’histoire.
- Je suis vivant, l’argentest à moi.
Pardon, nous participons largement à gagner ce
fric,toutcefricquirentre,toi,tunefaisplusrien.
-Jevousdéteste,vouscrèverezavantmoietcejour
là,jeboiraiunebonnebouteilletoutseulàvotresanté.
-Amoinsquecesoitnousquitelafassionsboire
en premier.
-Vousn’aurezplusriendemoi,jevaistoutdon-
ner. à quelqu’un, c’est que vous seriez capables de me
tuer.
LeVieuxperdaitsouventlesensdelaréalité,mais,
quelleréalité,lasienne,oucelledesesfils? Lesdiscus-
sionsentrecestroispersonnagesétaientdouloureuseset
sales, ils recherchaient la boue.
Dans un silence malsain, la femme de charge, la
bonne, retirait les verres et les bouteilles tranquille-
ment, avec des gestes mécaniques. Sourde aux mots et
auxmauxdecettefamille,seulsonsoufflefaisaitencore
croire à son existence.
Cette femme, parlons en ! Chignon gris, forte,
tablier douteux, Louise, c’était son nom, servait chez
euxetservaitàtoutdanscettetribudeshallesdepuisde
longues et brumeuses années.
14Jane Piettre-Aubaile
Elle n’aimait pas la maison neuve, trop propre,
cette disposition générale qui faisait ressortir ses fai-
blesses, ses manques ménagers.
On avait dit, les mauvaises langues, que le Vieux
après son veuvage avait pris quelques plaisirs avec elle,
enfin si l’on peut s’exprimer de la sorte, car de face ou
dedoselleétaitignobleetsentaitlevieuxlinge.
PourBonpèreellerestaitlesymboledeseshalles,
des rues dégoûtantes de son beau temps celui où ses
jambes fonctionnaient selon ses désirs. Louise aimait
la saletéetcelienlesunissaitencoreettoujoursdepuis
tant d’années.
Lesfilsnevoulaientpasconnaîtrecefaitdelavie
du Vieux.
Avait-ellepartagélacouchedeleurpère? Dansle
fond, cela n’avait aucune importance. Elle faisait bien
la cuisine et dans leurs têtes le jour
n’était pas loin où cette couche de la société usa-
géen’auraitplusbesoinpoursurvivrequed’unchrysan-
thème en novembre.
Ils y pensaient souvent.
Le mystère était là, entier, la vie les menait et ces
deux êtres du passé, ces personnages dissonants étaient
tenaces et se cramponnaient telle la moule au rocher.
Seule la mort viendrait les délivrer, eux, les pousses
nouvelles, qui voulaient crier leur vie, une vie délivrée
d’un passé qui n’avait plus sa place. Il fallait attendre
les ravages forts des jours, des mois, des années. Que
peut-onsavoir desdemainslongsou courts?
Le point d’interrogation se tenait bien campé,
mais muet.
Louise, placée au sortir de l’enfance comme
bonneàfairetout,sansdimancheendimanché,portait
sursonvisagelalaideurdeceuxquel’amouretlesfleurs
ont ignoré, ils sont passé près d’elle sans répandre ni
senteurs ni battements.
15Le bonheur assassiné
Adolescente,dansuncouloirentreunseau plein
d’eau savonneuse etunbalaiinerte, elleavaitperdu ses
illusions. Le regard vide s’était posé sur un lit défait
aux draps fripés, une table de nuit et un journal sans
lecteurs avaient planté le décor, au son d’un goutte à
goutte sortant d’un lavabo souffrant comme Louise de
fissures à jamais inscrites dans leurs mémoires. Tous
ensemble ils avaient participé à l’acte.
Elle s’était offerte sans plaisir, comme cela, pour
rien,pourtoutpeut-être,retroussersontabliern’était
qu’un geste parmi les gestes.
Sa misère morale dans une complète ignorance
s’engouffraitauplusprofondd’elle-mêmeetnelaquit-
terait plus jamais.
Toutes les saletés lui étaient destinées ; après les
quartiersdeviande,labêtevivanterampaitsurelle.
Pauvre Louise, jamais elle ne renouvela cette pé-
nible expériencemaiselle s’installa pourtoujours dans
la haine pour la fleur qui s’épanouit, la rosée du ma-
tin, la main qui touche tendrement l’autre et le châle
des bras qui entourent les épaules.
Pour comprendre ce jour d’octobre il fallait re-
monter le temps.
Pour Bonpère, c’était la preuve que ces années
passéesoùilréduisaitdeshommesetdesfemmesàl’es-
clavageavaientbienexisté,soussacasquettesesyeuxper-
çants auraient pu en douter.
Ses deux fils étaient là heureux de jouir de la vie
etattendaientcellesqui,propres,éduquées,volontaires
leurs tendraient les mains.
Queléchec! Touts’effondraitpourlui,saufcelle
traînant savates sur les tapis de haute laine qui, elle, le
craignait encore.
Ce vieil homme n’avait même pas imposé sa pré-
sence, toujoursrôdantsans parler, le regard mort ; on
16Jane Piettre-Aubaile
nesavaitpourquoisonrenvoin’étaitjamaisvenuàl’es-
prit des membres de cette famille. Le Bonpère impo-
sait malgré tout la présence de Louise à ses côtés, cette
ombre du passé, son passé, cet hier que chaque jour
semblait lui arracher, non, il garderait ce lambeau, ce
fragment de sa laborieuse réussite.
CetteLouise,HervéetPaulnelavoyaientplus.
Lamortdelapatronneavaitarrangélesaffairesde
Louise, elle ne descendait plus aux halles mais restait à
la maison de l’heureux temps, où l’escalier branlant et
sale ne réclamait plus aucun soin.
Lejouroùlesdeuxgarçons,devenusdeshommes,
prirent conscience de l’argent qui se cachait sous toute
cette crasse, la vie nonchalante de la Louise prit une
tournure qui la heurta telle une flèche plantée dans sa
chair.
On parla de construction dans un ailleurs incer-
tain,flou,pourquoiresterdanscequartierpuisqueles
halles n’y seraient plus !
Cette nouvelle prononcée sans attention spéciale
par des gens jeunes, tomba dans les oreilles de ceux
d’hier avec une force démesurée.
Pour ceux de demain il faut de l’avenir, du neuf,
de la vie fraîche, du renouveau, des glacières nickelées,
des camions qui fonctionnent seuls, des bœufs enfin à
l’avant garde du progrès.
C’est cela qu’ils souhaitaient tous les deux et les
ruades qu’Hervé et Paul se donnaient étaient bien la
preuve que leur jeunesse désirait cette tempête sur ce
mondedupassé. Lesvieillesputains,lesvieuxescaliers,
les vieux tabliers bleus du tenancier d’en bas n’existe-
raientplus,unecroixvenaitdeseposersureux.
- Liquidons tout Bonpère, on va faire construire
hors ce coin une chouette baraque, J’ai un copain qui
travaille la nuit pour nous mais le jour il poursuit des
17Le bonheur assassiné
études d’architecte, il nous guidera ; le bœuf mène à
tout n’est-ce pas ?
Bravo, pour fêter cette décision, car décision il y
a, emmenons le vieux dans une boîte ou bien faire du
bateau dimanche sur la Marne.
Ilsavalaientlavie,grandesouvertesleursbouches
attendaientunenourritureremplied’avenir. Toutétait
possible, le risque, ils ne le connaissaient même pas
après tout… leurs pensées s’arrêtaient dans un espace
inexistant.
-Quitter ici ? Je veuxcrever dans mesmurs près
de Popol, au bistrot qui a connu les anciens bien avant
que je viennesur cettechienne de terre.
-Tudisdesconneries. Tucrèverasoùontemet-
tra !
Lesriresfusaientet,dansleurfoliedeprogrès,ils
se refusaient à voir la détresse de ce vieillard impotent
qui se cramponnait à sa chaise dont le dossier noirci
avait soutenu tant de dos.
Ilsavait,ceBonpère,queriennepourraitfreiner
ce train en marche, on lui volerait son argent, on lui
volerait ses souvenirs, on lui volerait sa crasse pour le
tremper,encorevivant,dansunebaignoireoùl’eaune
sera même pas trouble.
Il souffre, ses mains se crispent, ses paupières se
ferment, il cédera, ça aussi il en est certain, ceux qui
ledéracinent,ceuxquiarrachentsesdernièresparcelles
dechairvivante,ilferatoutpourleurnuire,même
ses fils seront ses ennemis. Il les revoit ces mor-
ceaux géants de viande, ces tabliers tachés de rouge et
puis ces bruits, les siens, « ses halles », soudain son
front est humide, il se revoit dans les rues entouré de
cageots aux couleurs folles, folles comme les hommes
et les femmes des halles magiques et monstrueuses de
l’aube, ces odeurs sourdes, fourbes qui vous grisent au
profond de l’être, lui le Bonpère, il sait ressentir tout
18Jane Piettre-Aubaile
cela avec une naïveté enfantine et tordue, de ces sen-
sations malsaines qui rongent et qui ressemblent à des
passions vécuesentre les vapeurs de l’alcool et un cœur
jeune, si jeune et prêt à éclater.
Comme un non voyant, ses mains infirmes, au
boutdesesbrasmaigrespendent,rienneluiéchappeet
danslesinstantsdedétresse,ilsesurpasse,n’existeplus
pour lui que cet hier rôdeur, misérable, qui fit de lui
un riche bonhomme rempli de détritus, tel un pantin,
carjamaisilnepourrasortirdesonenveloppe.
Sa tête est pleine de souvenirs, ces ombres de la
nuit le hantent, lui, fort, dur, respecté de tous, se sent
dans ce présent misérable et cette lutte qu’il mène se
heurte contre des nuages d’indifférence légers, telle-
ment légersqu’ilspassent, qu’ils passent…
- Chienne de vie, pense-t-il tout haut, je suis
comme ceux des halles, dépouillé comme une viande
découpée sur les marbres, le cœur est au sous-sol et le
corps dans un camion. Je crèverai ici et pas seul, avec
Louise, elle aussi sera arrachée, saleté d’herbe, comme
moi et avec moi.
Louise, qu’il avait toujours entraînée dans son
abîme,passaitdevantlefauteuilduBonpèredesheures
en lamentations. Le tablier sans couleur, le torchon
pendant au bout de son bras essuyant son nez goutteux
avec un bout de ce dernier, Louise se délectait dans le
mal du vieux. Dans un dialogue lent, sans consistance,
elle débitait des motspour dire des mots.
Les conversations étaient toujours les mêmes, la
poussières’accumulaitetsajouissanceétaitfortedevoir
la crasse revenir malgré tout, la joie sublime du retour
à la source, la maison neuve qui amènerait le malheur,
l’argentquipartiraittoujoursetpourrien,sesfils,quels
fils…
Le dialogue se poursuivait.
-Vousêtesbienici,vousconnaisseztoutlemonde
et on vous estime.
19Le bonheur assassiné
Lemotcléétaitlâché,levieuxtenaitàl’estimede
ses halles, de ses rues, des habitants d’un temps qui al-
laient lui être volé, une sale escroquerie faite pour en-
richirdesfainéantsdelamécanique,desgarsquinesa-
vaient plustranspirer de la bonne sueur.
-LaPatronne,continuait-elle,estencorelà,bien
présente près de vous et vivante dans tous les coins que
vous avez habitude. Pauvre vieux !
-Parlepasd’elle,tusaisquesamortçapassepas.
Tusaisparfois,maintenantquej’ailetemps,jel’aipas
beaucoup vue cette femme la.
Elle était courageuse, connaissait le métier, pas
coûteuse, toujours prête aussi bien au lit qu’à comp-
ter les quartiers de viande. Meilleure auxcomptesc’est
drôlement vrai !
Unrire triste fusait autour du fauteuil un rire de
détresse, de fin tout court.
DesjoursentierscesdeuxêtresdialoguaientIlsne
s’écoutaient pas,
le mot suivait le mot.
Louisesavaitqu’endiscutantainsiaveclevieuxelle
ravivait sa plaie, mais c’était sa façon à elle de se ven-
ger,carellesouffraitdansceclanfamilialdepuisdetrès
longues années.
Jamaisconsidérée,jamaisfêtée,subissantlesplai-
santeries grossières des hommes du métier qui mon-
taientboireàlamaison,elleservait,nettoyaitlesverres
et terminait sa besogne en recevant sur le derrière des
claquesdontlebruitluirésonneencoreauxoreilles.
Cettemisèrecachéenes’étaitpasévaporée,accu-
muléeelleseportaitbiendansl’espritsimpledeLouise,
sa haine mûrissait enfermée dans son chignon gris qui
suivaitparunva-et-vientcontinusestristesréactions.
Quelqu’un l’a-t-elle vu vivre ? Non personne,
elle en était consciente. Les fils, enfants préservés, ne
regardaientjamaiscequipouvait,peut-être,lesdéran-
ger.
20Jane Piettre-Aubaile
- Ce sont mes fils, disait le vieux, ils prendront
suite, tout sera pour eux,
regardezleursépaules,debeauxgarsquitrousse-
ront les filles !
Il avait oublié, cet homme qui se voulaitseigneur
dans le monde clos du sang et de la sciure, que dès sa
petiteenfanceiltraînaitmisèrederrièresesparents,qui
nesavaientnilireniécrire,ousipeu,compteravaitété
sonuniqueambitionetcelledessiens. D’unespritpra-
tique, organisé, il avait eu jeune le sens de l’argent, le
sens du chemin qui mène à la réussite, le courage dé-
mesurédeceuxquineconnaissentjamaisleslimitesdu
temps,desheuresdessemainessansdimanche,desmois
quis’écoulentviteet rouges etdesannéessans prendre
l’instant pour reconnaître en lui un homme tout sim-
plementquiregardelesautresetquisaitlesécouter.
Bonpère était de ceux qui oublient leur image
pour mieux foncer, ou défoncer ce qui plus tard doit
s’accomplir.
Ils feraient de grandes études ses garçons et rien
ne les empêcherait d’être comme lui, Bonpère, des
hommesàsonimageilsignaitlàsamortetcelledeson
édifice calculé au plus juste.
Non,ceuxd’aprèsluinelaisseraientpasdormirle
magot,non,ilsnesecontenteraientplusdelacasquette
sale et de la cigarette que l’on roule entre des doigts
crasseux,letubdudimancheétaitcrucifié,illeurfallait
unesalled’eauàlamosaïqueluisante. Savieilletêteavait
encoredumalàréalisercedramedontilétaitlui-même
l’auteur.
- Monsieur le réalisateur, voici votre fauteuil, ce
spectacle, leVôtre, vavousêtre présenté.
Le destin de cet homme parlait d’une voix haute,
profonde,écrasanteetquatremainslourdessetenaient
au-dessusdesatête: «Tucrèverasoùontemettra».
Cetephraseavaitétélafondationdesahaine
ou l’amplification de ce qui transpirait sous sa peau.
Il trouverait bien le moment, l’instant propice pour
21Le bonheur assassiné
mettreenactionsavengeance,luiquin’étaitplusbonà
rien.
Le vieux ne savait plus dormir depuis que la ma-
ladie, l’inaction forcée l’avaient frappé. Il devait rester
dans sa maison, il appelait ainsi son appartement sur
cour,unlieudécousu,entrecoupédecouloirssombres
etd’unescalieràrampedeboisquigardaitensoncorps
la graisse des générations d’hommes et de femmes des
halles dont les mains lourdes et fatiguées se laissaient
glisser sur elle.
Cette rampe menait à deux paliers aux portes
écaillées marron, elles restaient toujours ouvertes car
l’immeuble vétuste avait connu de nombreux enterre-
ments et depuis quelques années les Dumont restaient
uniquesà l’occuper. Ilappartenaitau vieux.
Dans la salle à manger, sans style, s’empilaient
les anciens carnets à souches portant cachets de caou-
tchouc, des preuves d’un passé définitivement englouti
sous la sciure.
LesDumontjeunesattaquèrentBonpère,dansce
lieuderegroupementfamilialauxéchosd’indifférence,
entre un bol, le sien et deux tasses en céramique mar-
quées elles aussi au fer rouge.
Uneodeurdecafé,delard,debeurreetdepain
d’hier donnaient au décor une ambiance de nature
mortedontlepeintre n’avaitplusque faire.
Hervé et Paul n’en pouvaient plus, ce restant
d’humain qui se trouvait être leur père accepterait
de tourner le dos à tout ce qui l’entourait, par une
signature il ferait d’eux des vivants. Cette signature ils
l’obtiendraient par la force si nécessaire, mais avant de
remonterdanslacabinedeleurcamionlesjeuxseraient
faitsetlapremièrepierredelabâtisseblancheentourée
de verdure occuperait toutes leurs imaginations, le
décrassement commencerait avecce geste.
«Étalées»,aucentredelatable,surunetoileci-
rée lasse de servir, le vieux regardait, main après main
22Jane Piettre-Aubaile
ilprenaitsontemps. Sesfilsluifaisaientpeur,decette
crainte qui serre le cœur et les entrailles, alors, oui, il
allait signer ces feuilles qui engageaient ce qui lui pa-
raissait un tout indestructible.
La guerre froide entre eux ne cesserait jamais,
Hervé entraînait son frère dans une lutte où les vain-
queurs étaient déjà nommés.
Louise de dos n’avait pas perdu un mot du dia-
logue, même muet, les mots étaient présents et sa tête
folle suivait encore plus fortement.
Elle était et jusqu’au bout de la route, l’alliée du
vieux,saflammederancunegrandissait,devenaitmer-
veilleusement illuminée elle revivait
unedansedehaineentredeuxvieuxcorpsusésen
parfaite harmonie.
Tousdeuxsevengeraientde cedéracinementqui
allait être le leur.
- Allez, à plus tard, j’espère que nous ne serons
pas emmerdés sur les routes.
Paul posa sur l’épaule de son père une main pe-
sante et peut-être contenant quelques fibres de ten-
dresse.
Hervévenaitdeprendrepossessiondespapierset
lesrepliaitendeuxpourmieuxlesplacerdanssapoche.
-Dépêche Paul, il y a des gars de malades, nous
devonspasserparCombreil.
- Tu as fait le plein ? Ce serait complet la panne
sur l’autoroute.
Sans se retourner, sur la salle qui abritait leur
viedepuisleurspremierssouvenirs,ilspartirentversce
qu’ils appelaient : le boulot.
Le Bonpère n’avait pas prononcé une parole, il
étaitrestéàlamêmeplace,leregardfixe,lesdeuxmains
crispées autour de son bol vide.
23Le bonheur assassiné
- Vous voulez peut-être de l’autre café ? C’est
vide. Quelscochonsde garçonsvousfaireça.
C’était la Louise.
La bouche muette du vieux s’entrouvrit. Et c’est
pas fini, si la patronne était là !
La morte remontait toujours à la surface dans les
moments où la panique avait le dessus, il ne fallait pas
avoirl’air,alorslavieille,revenaits’asseoiràlatabledu
jugement dernier.
Pourquoi, pensait-il que sa femme aurait pu
changer même une miette de fait aux événements
présents, il en était ainsi une façon de dialoguer dans
un vide toujours plus profond.
Bonpère n’avait pas fini de signer, constater,
d’entendre, de ne rien comprendre à ce flot de
chèques,jamaislesmêmes,qu’ilsignaitmachinalement
tel un automate bien graissé, sa résistance ne trouvait
plus sa place, elle allait et venait d’un non sans écoute,
au oui continuel. Les papiers se succédaient et son
souffle nerépondaitplusà touscesappels.
Cet argent n’en était plus. Pour lui ce magot ne
pouvait exister qu’au chaud bien gardé à l’abri des bri-
gandsquivolentetpillentàlamain.
Dupapiertoujoursdupapier,deschiffresalignés
etsesmainsouvertesserefermaientsurdu vide.
Lajoiedesbilletscettebelleliassequisentaitbon
l’avait abandonné
elle aussi.
- Le liquide, où est le liquide, mon armoire, je
veux mon armoire, ledrap celui du dessous, je veux, je
crève, au secours !
Ildéliraitpourluiseulcarpersonne,personnene
l’entendait.
Lesmoisavaientpassé,lamaison,leurChâteaude
rêve se terminait.
24Jane Piettre-Aubaile
Onliquidalesmeublesduquartierdeshalles,les
vieillescasseroles,lesvieuxportraitssurletrottoirgriset
brumeux, la mariée I900 souriait à ceux, ironiques ou
nostalgiques,quivoulaientencoretournerleursregards
verscequirestaitdesablanchepersonnejaunieparles
ans.
- Quelle gueule, c’est qui ?
- J’en sais rien, dit Hervé Puis avec une gène in-
volontaire il ajouta :
qu’est-cequetuveux,jemetsçaàlapoubelle.
-Et le vieux, où l’avez-vousmis ?
- C’est vrai, tu sais pas, on l’a emmené chez une
tante,ilnousemmerdaitavectoutessessaletés,onypeut
rien.
Paul venait de descendre de l’appartement, une
poupée sous le bras, la mine réjouie, visiblement le
bonheur avait trouvé son asile. Il rejoignit son frère
et son copain qui se trouvaient proches d’un monti-
culed’affairesindescriptibles;lesvieuxbalaisdansaient
dansl’absencedepoilsdesfourruresdélaissées,dulinge
uséfaisaitmasseautourd’unpeignoirrosehier,grisen
ce matin de I97O dans ce coin des halles, l’ensemble
dejouets,délavés,faisaientpenseràunedescriptionde
cauchemaretLouisecomplétaitparfaitementcetout.
-Qu’est-cequetufichesaveccettepoupéesousle
bras ?
Fous moi la paix, j’en ai un peu marre de toute
cette merde.
Il prit la jambe branlante de la poupée et d’un
geste brusque lança le pauvre corps sur le tas d’affaires
qui se répandait jusqu’au caniveau.
L’objetsemitàhurlerlesyeuxfixes,uneaffreuse
musiquemacabre,Paulseprécipitasurellepourlafaire
taire et devant l’expression de terreur de la poupée aux
lèvresmortes il stoppason mouvement.
-Jetrouveraibienunegossepourlabercer.
Il riait nerveusement en reprenant le jouet qui
s’était tu.
25Le bonheur assassiné
Paulsementaitàlui-même. C’étaitsafaçondese
fairepardonnertoutcepassédesafamilleétalé,impu-
diquement, sur la chaussée.
Elle était morte laborieuse et sans gloire cette
mère, la sienne aujourd’hui répandue sur le trottoir.
Cette inconnuede touslessiens,ce laboureur féminin
récompensée d’ingratitude, pire, peut-être d’indiffé-
rence.
Samère,pourquoiilypensait,là,devantcesim-
mondices ?
-Lepère,levieux,lamère,laviande,laLouise,la
poupée, l’odeur, cette odeur de pourriture et toujours
samère,c’étaitbienunefemme,iln’yavaitjamaispensé
et voilà que sa joie tombait à cause d’elle, morte, elle
étaitbienmorte,alorsqu’ellelelaisseetpourtoujours,
la vie seule, la vie comptait s’en était terminé de tout,
desvieuxcadres,desvieillestasses,desvieillespipes,de
toutcequipouvaitcommencerparce«V»dudiable!
L’objetsouvenirlui,n’avaitpasvoulumourirtoutàfait
et le fils avait ressorti de la poubelle cette parcelle du
cœur de sa mère.
Paul garda la poupée qui ne resta pas longtemps
seuledanslanouvelledemeure. LouiseetleBonpèrela
rejoignirent.
Une page était tournée.
Aux copains des halles qui défilaient à l’heure de
l’apéritif, on montrait le vieux, assis toujours la cas-
quettesursonnezdevantunebaievitréeresplendissante
de clarté.
- Il est heureux hein ! Quelle différence, le voilà
dans la nature t’as de bons fils, c’est pas tout le monde
quipeutdireça.
Silencieux les mains de l’homme se crispaient
sur les accoudoirs de son fauteuil neuf, déjà ses ongles
avaient laissé des traces.
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