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Le bonheur facile

De
203 pages
Jeanne Morin est journaliste dans un hebdomadaire parisien. La démission inexpliquée de son confrère l'amène à reprendre le fil de l'enquête dont il avait la charge, sur l'intégration des patients psychotiques dans la capitale. C'est ainsi qu'elle plonge en plein été dans l'univers de la psychiatrie et se retrouve mêlée à des histoires qu'elle ne comprend pas bien. Heureusement, les habitués du Bistrot des Six et David passent eux aussi leur mois d'août à Paris. Même si peu à peu, Jeanne les délaisse pour la belle Agathe.
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2

Le bonheur facile

3
Isabelle Loups
Le bonheur facile

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9662-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196627 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9663-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196634 (livre numérique)

6 . .

8
CHAPITRE 1
Jeanne regardait tourner le plateau du micro-
ondes. Adossée à l’évier brinquebalant de sa
minuscule cuisine parisienne, elle était plongée
dans ses pensées, ou plutôt, dans une sorte de
vide désagréable.
– Et merde…
Café bouillu, café foutu ! Elle ôta rapidement
la tasse du four et en jeta le contenu avant de
renouveler l’opération. De nouveau, le plateau
tourna et ses yeux repartirent au loin. Elle se
sentait fatiguée, épuisée et déprimée. Trois jours
qu’elle séchait sur ce maudit papier qu’elle
devait rendre demain au rédacteur en chef du
magazine pour lequel elle bossait depuis bientôt
six mois.
Hier soir, Solweig l’avait appelé pour lui
proposer une soirée chez des amis. Pensant
qu’un peu d’oxygène serait salutaire à son
inspiration, elle avait accepté sans grand
dynamisme, mais contente d’aller rencontrer
quelques nouvelles têtes. Elle savait déjà
presque tout sur eux, son amie étant experte en
9 Le bonheur facile
racontars et potins en tout genre. À défaut d’en
profiter pleinement, elle avait pris un verre, puis
deux, puis trois, jusqu’à en oublier quasiment
tout le reste de la soirée ou presque. Car ce
matin, outre l’affreuse barre qui traversait sa
tête du front à l’occiput, elle avait eu la
désagréable surprise de trouver un homme dans
son lit.
Plus fataliste qu’hystérique, elle avait opté
pour la solution la plus simple : se retourner
nonchalamment en emportant avec elle toutes
les couvertures et signaler à l’intrus qu’il veille à
bien claquer la porte en partant. Une heure
après, lorsqu’elle s’était réveillée, il n’y avait plus
personne. En prenant soin d’éteindre son
téléphone portable au cas où Solweig appellerait
pour connaître les nouvelles de sa nuit, elle
avait ramassé les préservatifs au pied du lit,
gobé une aspirine et filé sous la douche pour
oublier tout ça.
Depuis, elle tournait en rond, indifférente au
soleil qui traversait les vasistas de ses quarante
mètres carré, les cheveux joyeusement emmêlés
dans une grosse et vieille barrette confortable.
Le volume de la chaîne hi-fi était sur zéro bien
qu’un CD tourne et retourne. Jeanne ne voyait
rien et ne voulait rien entendre, juste trouver de
quoi noircir du papier sans en rougir le
lendemain.
– Et re-merde !
10 Le bonheur facile
Le bip-bip du micro-ondes avait brisé le
silence. Le café avait débordé de la tasse et
dégoulinait en bouillon, dans une odeur âcre.
Jeanne prit l’éponge et la lâcha aussitôt.
Excédée, elle enfila son vieux jean râpé, un T-
shirt rose et une paire de tatanes. Avant de
claquer la porte, elle s’assura que ses clés, son
portefeuille et ses clopes étaient bien en place
dans la besace avec laquelle elle était partie
dîner la veille. Tout était là, mais le paquet de
cigarettes était vide, désespérément vide. Une
irrésistible envie de fumer ici et maintenant
l’envahit. Elle descendit quatre à quatre les six
étages et inspira un grand coup en se retrouvant
sur le trottoir de la rue Clément, à deux pas de
la place de l’Odéon.
Dare-dare, elle prit le chemin du bar-tabac
tenu par Rémi. Ça faisait deux ans qu’elle était
installée dans le quartier et plus d’un an déjà
qu’elle avait été acceptée dans le club très
restreint des habitués du « Bistrot du Six ».
Ouvert jusqu’à vingt-deux heures pour le client
lambda et bien plus tard dans la nuit pour les
connaisseurs, il était devenu pour elle la pièce
manquante de son appartement, une zone
frontalière entre son monde et la rue. Elle y
avait sa place, là-bas, à l’extrémité droite du
zinc, sur le seul tabouret rembourré en skaï
rouge.
11 Le bonheur facile
– Quelle mine ! Tu prendras bien un petit
demi, la Jeannette ?
– Laisse tomber la mousse Rémi. Je ne suis
pas d’humeur. Envoie plutôt un double café
sans sucre, avec une petite cuillère, deux
paquets de clopes et une boîte d’allumette. Car
en plus, il a dû m’embarquer mon briquet…
– Qui ?
– Personne. Laisse tomber, je te dis. Il est
prêt mon café ?
– Tout doux ma belle, tout doux. Ça arrive
Agacé, Rémi fit glisser la tasse avec un demi-
sucre, juste pour la provoquer. Sans trop
comprendre pourquoi, il n’arrivait pas à
accepter les mystères de Jeanne, les rares jours
où elle se taisait. Il aimait l’entendre raconter
ses journées, ses articles, ses colères contre le
monde, la société ou le voisin facho du
troisième étage de son immeuble. Pourtant, des
histoires, il avait de quoi s’en gaver toute la
journée avec les différents clients. Mais celles de
sa Jeannette, il les écoutait toujours volontiers.
Vingt ans qu’il tenait ce bar de quartier et jamais
d’autres filles n’avaient été si vite admises chez
les habitués. Certes, il y avait bien eu la vieille
Marie, mais ce n’était pas pareil. C’était plus une
histoire d’amour avec la bouteille. Elle était la
seule à boire de l’Ouzo dès onze heures du
matin.
12 Le bonheur facile
Jeanne, elle, alternait café, demi et blanc,
indépendamment de l’heure, mais toujours avec
cette même manie de prendre sa tasse ou son
verre à deux mains avant de commencer à
boire. Les cheveux libres les bons jours et
ramassés les mauvais jours, elle gardait son
visage enfantin malgré ses trente-huit ans. Le
sourire bardé de deux larges fossettes, elle
attirait surtout l’attention avec une paire d’yeux
bleus surlignés par des sourcils noirs, bien plus
foncés que sa tignasse.
– Rémi, tu préparerais ton café avec des mini
cubes solubles de couleur ?
– Hein ? Pourquoi ? Il est pas bon mon
allongé ?
– Mais non, il est très bon. Enfin… il est
sucré quoi. Je te demande ça pour mon papier,
pour savoir si toi, personne sensée et pratique,
tu achèterais des aliments au conditionnement
très tendance.
– Ils n’ont rien trouvé d’autre à raconter dans
ton canard ? Du café en cube ! Et pourquoi pas
du Ricard en poudre ?
Atterré d’imaginer sa protégée perdre son
temps avec de telles thématiques, Rémi
s’emballa et déballa son irritation croissante au
sujet de tous les gadgets inutiles qui
envahissaient les vitrines des magasins des
alentours. Au pasage, il ne manqua pas
d’égratigner les snobinards de la brasserie
13 Le bonheur facile
branchée du trottoir d’en face. Il les imaginait
bien le nez planté au-dessus d’une tasse d’eau
chaude, entrain de regarder leur cube soluble de
couleur se dissoudre. À coup sûr, ça leur
donnerait une occasion de plus de se gausser
pendant une semaine ou deux. Arrachés à leur
partie par le ton du patron, Titou, Saïd et Paulo
avaient baissé les cartes pour prendre part à la
conversation, trop contents qu’il y ait enfin
polémique au Six aujourd’hui. Sans nuances, ils
encourageaient Rémi dans sa révolte et
s’engluaient dans un délire contre le
modernisme qui, à coup sûr, marquerait la mort
de la belote, du « beaujolpif » et du PMU.
Jeanne commençait à sentir les bienfaits du
café. À moins que ce ne soit la deuxième
aspirine qu’elle avait avalée tout à l’heure. Quoi
qu’il en soit, elle n’avait plus mal au crâne et
griffonnait sur le bloc-notes du comptoir les
premières phrases de son article. Oublié le
stress du réveil, oubliée aussi cette lenteur des
dernières quarante-huit heures qui ne voulaient
pas passer. Ses idées étaient claires et vives.
Indifférente au débat qui continuait sans elle,
Jeanne détacha sa barrette et laissa tomber ses
longs cheveux, comme pour créer une barrière
entre elle et les autres. À sa posture, Rémi
comprit qu’il fallait baisser d’un ton et sut
qu’elle ne relèverait la tête que lorsqu’elle aurait
mis un point final à sa copie.
14 Le bonheur facile
La première fois, il avait mal vécu que cette
inconnue utilise tout le paquet de feuilles du
bloc et les emmène chez elle, avec le stylo en
plus ! Car c’est un principe au Six : c’est un bloc
par mois et pas plus. Les clients pouvaient ainsi
s’échanger leur numéro de téléphone sans
déranger le patron ou écrire une note et la
glisser dans la boîte à idée, dépouillée chaque
dimanche, à la fermeture hebdomadaire. Mais
avec les années et les portables, le bloc restait
parfois intact une semaine entière, voir deux
même le mois dernier. Alors bon, si la Jeannette
en avait besoin…

– Et point, finish, c’est plié !
Jeanne ferma son ordinateur portable, jusqu’à
entendre le petit clic du couvercle avec
délectation. Autour d’elle, une bonne trentaine
de petites feuilles carrées était éparpillée à
même le sol. Elle tournait et retournait sur son
tabouret en souriant. Elle remettrait demain son
article à temps.
Bien qu’à l’aise avec l’écriture, elle n’aurait
pas cru qu’il serait si difficile pour elle de rendre
sur commande et sur thème imposé, un tel
nombre de papiers par semaine. Habituée avant
tout à écrire pour se faire plaisir, elle n’avait pas
calculé tous les paramètres de son métier de
journaliste et notamment, les exigences d’un
rédacteur en chef. On l’avait pourtant bien mise
15 Le bonheur facile
en garde pendant ses trois années d’école. Mais
son naturel et sa plume avaient réussi à venir à
bout du plus récalcitrant de ses professeurs.
Diplômée, elle avait directement pris le
chemin de l’aéroport, direction Cotonou, alors
que ses camarades de promotion allaient
pointer tout azimuts dans les différents
quotidiens, hebdomadaires et radios
parisiennes. Ayant rencontré une french doctor
quelques mois avant la fin de ses études, elle
avait décidé de la rejoindre dans sa mission de
brousse et de remettre à plus tard sa recherche
d’emploi. Finalement, elle y était restée trois ans
durant lesquels elle avait enseigné le français
dans différentes écoles.
Dès son retour et fort de son expérience, une
ONG lui avait proposé de repartir aussitôt au
Mali. Elle était pourtant bien décidée à se poser
à Paris et rattraper le fil de sa vie. Mais le cœur
brisé par la rupture et un peu perdue dans le
brouhaha de la ville, elle avait finalement
accepté et s’était enfuie de nouveau vers
l’Afrique, sans réfléchir. Jamais elle n’aurait cru
que ce même continent la renverrait chez elle
pour témoigner par écrit de ce qu’elle avait vu
et vécu là-bas. Embauchée par un mensuel
international, elle était d’abord devenue
correspondante locale de façon ponctuelle, puis
rédactrice d’une petite chronique, pour finir
rédactrice en chef d’une rubrique. Elle avait dû
16 Le bonheur facile
alors rentrer sur Paris pour coordonner à son
tour les articles des expatriés. À peine installée,
les problèmes avaient commencé à s’enchaîner,
s’imbriquer et exploser : loin de la chaleur et de
la latérite, il lui était demandé d’être plus
politique et diplomate, ce qu’elle ne pouvait
accepter. Trois semaines après son retour et une
engueulade mémorable avec la direction, elle
avait donc été pointer pour la première fois à
l’ANPE.
Suite à quelques mois de galère, à jouer
tantôt au pizzaïolo, tantôt à l’hôtesse d’accueil,
un de ces anciens amis lui avait proposé de faire
une ou deux piges sur une chaîne câblée où il
occupait un poste à responsabilité. Bien que
l’exercice lui ait semblé périlleux avec ses
quelques pauvres souvenirs poussiéreux de
l’école, elle s’était lancée, plus par défaut que
par envie et sans acheter pour autant de petit
écran à des fins personnelles. Par principe, elle y
était opposée. Cet horrible engin était pour elle
la mort de la presse écrite et des ondes. Autant
dire : un blasphème !
Les quelques piges s’étaient transformées en
temps plein pendant cinq ans, motivées par des
rencontres, l’ambiance feutrée des bancs de
montage, la découverte du plaisir de mixer
l’image et le son. Comme à son habitude,
Jeanne avait étonné d’emblée par la qualité de
17 Le bonheur facile
son travail et cette « patte » toute personnelle
dont elle décorait tout ce qu’elle faisait.
Mais la petite chaîne était devenue grande et
peu à peu, insidieusement, l’originalité et le
caractère imprévisible des reportages de Jeanne
avaient commencé à gêner les nouvelles
exigences de la presque grande entreprise
commerciale. Finie l’intimité de la petite boite
qui se débrouillait toujours pour sortir en
dernière minute le magazine annoncé, place à la
programmation, la rentabilité et l’hypocrite
copinage carriériste. Une fois, deux fois, dix
fois, il lui avait été demandé de rentrer dans le
cadre. À la treizième fois, le ton était monté et
Jeanne avait pris la porte avant même qu’on l’y
invita.
Déçue et un temps soit peu vexée, elle avait
décidé de revenir à ses premiers amours : la
presse écrite, jusqu’à être embauchée par Denis,
dans un petit hebdomadaire parisien.

Il était vingt et une heures. Jeanne ralluma
son portable et le coinça sur son oreille tout en
se faisant cuire deux œufs au plat. Sur son
répondeur trois messages dont deux de Solweig,
comme prévu. Le troisième avait été laissé par
David, il y avait une heure à peine. Il était sur le
Pont des Arts en train de bouquiner et
proposait à Jeanne de venir le rejoindre pendant
la soirée. C’était leur classique rendez-vous
18 Le bonheur facile
d’été, quand l’un et l’autre avaient envie de
profiter de la chaleur d’une nuit parisienne.
David semblait être le masculin de Jeanne,
une sorte de frère jumeau. Le jour même où elle
l’avait interviewé, ils avaient su tous les deux
qu’une longue amitié avait déjà commencé. Ils
s’étaient rappelés peu de temps après et avaient
tout naturellement pris l’habitude de se voir à la
dernière minute, sans jamais rien prévoir à
l’avance.
Jeanne finit de cuire ses œufs et les mangea à
même la poêle tout en choisissant le livre qu’elle
allait emmener. Parfois, les heures s’écoulaient
avec David au rythme de confidences
chuchotées ou à peine avouées, de discours
enflammés ou de lectures silencieuses, juste par
plaisir d’être côte à côte. Après un rapide tour
des étagères improvisées en bibliothèque, la
Trilogie New-yorkaise lui tomba dans les mains.
Jeanne en glissa un tome dans sa besace avec
une bouteille de Bordeaux et deux gobelets en
plastique. C’était sûr, David aurait pensé aux
noix de cajou.

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