Le Bouclier du Roi

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Il s'agit de la suite du 1er volume. Confié à la protection de Franz, le Germain, dans l'espoir de devenir le premier roi du royaume fondé par son père, Jacques se découvre de fidèles alliés au sud avec les Wisigoths, mais doit faire face à la menace du royaume du Nord. Il doit s'assurer au plus vite du soutien de ses nouvelles cités avec en point de mire le spectre d'une attaque d'Amaury. Le Successeur se doit d'être à la hauteur des espoirs placés en lui. Il en va de l'avenir de son peuple mais aussi de nombreux autres qui vont être tour à tour entraînés dans le conflit… Julien Dujardin a vécu deux ans en Allemagne en tant que promoteur du français dans les écoles. Depuis septembre 2008, il enseigne la langue de nos voisins à des collégiens en Normandie.
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 109
EAN13 : 9782304024708
Nombre de pages : 505
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2 Titre
Le Bouclier du Roi

3Titre
Julien Dujardin
Le Bouclier du Roi
II. La quête des alliances
Roman historique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02470-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304024708 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02471-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304024715 (livre numérique)

6 . .
8 Ce deuxième livre est dédié à Karine, Anja et Lenka







Ce deuxième livre est dédié à Karine, Anja et Lenka

9 Episode I : Les vignes d’Emilion

ÉPISODE I : LES VIGNES D’EMILION
Le succès rencontré face aux Tolosans
regonfla considérablement le coeur de Jacques,
dès lors conscient de ses capacités. C’était la
première fois qu’il prenait aussi longuement la
parole face à la foule et le fait d’y être parvenu
avec bonheur lui fit penser qu’il était peut-être
effectivement destiné à rallier tous ces peuples
trop repliés sur eux-mêmes. Il quitta ainsi
Tolosa, la tête légère et le sentiment du devoir
accompli.
Après concertation avec ses conseillers
présents, il décida de se rendre immédiatement à
1Burdigala , mais sans Alaric cette fois-ci, ayant
compris qu’il ne devait s’en remettre qu’à
luimême pour conquérir la confiance de ces
peuples nouveaux.

Ce fut sous les acclamations d’une foule
conquise qu’il quitta la cité rose, accompagné
par deux proches d’Octavio, chargés de témoi-

1 Bordeaux
11 Le Bouclier du Roi
gner de la passation de pouvoir ainsi opérée.
Tandis qu’ils s’éloignaient lentement vers
l’ouest, Franz glissa à l’oreille de son protégé :
– Aujourd’hui, plus que jamais, je suis fier
d’être ton Bouclier, Jacques… Merci de m’avoir
permis de participer à tout cela.
– C’est moi qui te remercie, répondit le
Successeur, car sans toi, je ne serais déjà plus là,
aujourd’hui… Aussi, je pense qu’il était écrit que
tu sois acteur de cette histoire, bien qu’elle ne
concerne que de très loin les tiens…
– Si Alaric a dit vrai, corrigea Franz, il se
pourrait que les miens soient plus concernés qu’il
n’y paraît…
Le voyage se poursuivit ainsi tranquillement,
sans qu’aucun fait ne vînt troubler la sérénité
affichée du Successeur. Si bien que, six jours et
demi plus tard, ils aperçurent au loin les
contours sombres et imposants de la cité de
Burdigala, réputée pour sa sobriété et son
calme, à quelques lieues à peine de l’agitation
causée par l’océan. Pourtant, un spectacle à la
fois inquiétant et désolant allait s’offrir à eux
lorsqu’ils approchèrent de la cité, en traversant
les champs alentours…

En arrivant en vue des premières portes de la
ville, ils durent passer tout près d’un vaste
champ de vignobles. S’attendant, en ce début
d’hiver doux, à trouver des plants sans feuille
12 Les vignes d’Emilion
mais debout, leur surprise fut totale en
découvrant l’ensemble des terres, recouvertes
l’automne de raisins florissants, calcinées et
ravagées, ne laissant plus un seul pied dressé.
Cette vision ne présageait rien de bien agréable
pour le Successeur au moment de rendre visite
au seigneur des lieux, également grand
propriétaire de vignobles. Si un tel champ dévasté ne
l’aurait guère surpris en plein été, lorsque le feu
prend de nulle part, il n’en était pas de même
alors que décembre approchait à grands pas et
que le froid prenait vigoureusement place sur
les terres. Partant de cette constatation, Jacques
comprit qu’il ne pouvait s’agir que d’un accident
ou, pire, d’un acte criminel. Ils observèrent le
même paysage sur un bon quart de lieue, puis
des vignes fraîches et bien vivantes
réapparurent enfin, conférant au chemin qu’il leur restait
jusqu’à Burdigala un air plus joyeux et coloré,
bien que les dernières feuilles fussent tombées
des arbres. Visiblement la destruction avait eu
lieu après les vendanges, car celles-ci semblaient
finies depuis longtemps, tandis que les traces
laissées par les flammes étaient toutes récentes,
datant de quelques jours tout au plus. Jacques
eut alors cette pensée :
– Parfois, j’ai l’impression que les ennuis
m’attendent toujours là où je vais, qu’ils ne se
lasseront jamais de moi. C’est mon fardeau !
13 Le Bouclier du Roi
Ni Xav ni Franz ne réagirent, déjà soucieux
de savoir quelles surprises les attendaient
effectivement à Burdigala…

Célèbre pour ses remparts solides et
infranchissables dressés par les Gallo-romains,
Burdigala l’était aussi en tant que capitale d’une partie
de cette grande région appelée Aquitaine,
conquise par les Romains quelques siècles
auparavant. Puis les Wisigoths avaient pris à leur
tour son contrôle, avant qu’à nouveau elle ne
change de souverain depuis cette cession en
faveur de Jacques, nouveau pouvoir qui se devait
d’être confirmé. L’escorte royale se portait à
près de trois mille cinq cents hommes grâce aux
renforts fournis par Octavio à Tolosa, ce qui
offrit aux sentinelles de la cité romaine un
spectacle auquel ils n’étaient guère habitués, lorsque
le Successeur s’avança à la tête de ses troupes
au-devant de la porte Est de la ville. Un son de
cor retentit à leur approche, aussitôt répercuté
partout dans la cité par d’autres cors. A peine
quelques minutes plus tard, une petite
délégation de six cavaliers sortit par une petite porte
et se dirigea droit vers la tête de l’escorte royale,
laquelle avait fait halte depuis quelques
secondes.

Les six cavaliers, tous en armure surmontée
d’une cape, se présentèrent comme les
repré14 Les vignes d’Emilion
sentants du seigneur des lieux. Ils avaient
reconnu depuis les remparts la bannière du feu
roi Yvon et celle de Tolosa flottant à son côté.
Ils parurent extrêmement méfiants face à cette
soudaine visite du Successeur et parlementèrent
longtemps avec Jacques et Xav pour tenter de
savoir leurs intentions véritables, mais le fils
d’Yvon insista pour réserver cet entretien à
Emilion en personne. Il proposa de ne pénétrer
qu’en petit comité dans la cité, laissant son
armée camper au-dehors des remparts en
l’attendant. Cette proposition convint aux
parlementaires du seigneur de Burdigala qui
laissèrent Jacques désigner six personnes pour
l’accompagner. Sans surprise, le Successeur
demanda à son Bouclier, ses deux conseillers
présents, Xav et Hugues, à David et aux deux
représentants de Tolosa de le suivre. Roland
devait quant à lui rester au-dehors, pour organiser
le campement de l’armée et se tenir prêt à toute
éventualité.

Une petite troupe de treize cavaliers se
détacha donc du reste de la masse que
représentaient les hommes du Successeur et se présenta
peu après devant la grande porte Est de la cité.
Une sentinelle lança un ordre dans une langue
que Jacques ne connaissait pas et aussitôt un
terrible grincement retentit, tandis que la lourde
porte s’entrouvrait doucement et qu’une
fantas15 Le Bouclier du Roi
tique et épaisse herse était levée avec peine,
libérant le passage. Ce fut ainsi que Jacques, fils
d’Yvon le Combattant, entra dans Burdigala
sous les yeux des indigènes parlant tous une
sorte de dialecte dont il ne pouvait saisir le sens.
– Quelle est cette langue dans laquelle vous
vous exprimez ? demanda-t-il à l’un des
membres de la délégation qui l’avait accueilli.
– C’est du gascon, monseigneur. Cette
langue est très répandue en Aquitaine, bien que les
Romains aient longtemps interdit à nos ancêtres
d’en user. Aujourd’hui, le roi nous le permet et
nous le respectons pour cela, mais tous les
habitants de Burdigala ne sont pas gascons. Seuls
ceux originaires de la région depuis plusieurs
générations peuvent prétendre à cette fierté.
– Vous vous sentez donc gascons et fiers de
l’être ? Mais n’êtes-vous pas wisigoths
aujourd’hui ?
– Non. Les Wisigoths nous gouvernent, mais
c’est tout. Et encore, le pouvoir est bien loin de
notre cité. Beaucoup d’entre nous se sentent
d’ailleurs plus romains que wisigoths ! Mais je
pense qu’Emilion saura bien mieux que moi
répondre à toutes vos questions sur notre belle
région ! Nous arrivons en vue de sa demeure et
il doit vous attendre, maintenant…
– Alors, menez-moi à lui ! dit Jacques en
souriant, je suis impatient de le rencontrer,
16 Les vignes d’Emilion
d’autant que j’ai à m’entretenir avec lui
d’affaires très importantes.
– Soit ! conclut le messager en pressant le
pas.

La petite escorte passa devant un marché
plus ou moins désert, en raison du vent froid
venant de la mer. Sur quelques étalages de
fortune, on pouvait distinguer des légumes, des
fagots de bois, ou encore du lait de vache en
faible quantité. Une grosse pièce de viande séchée
pendait devant un vieil homme à moitié
endormi. Franz n’arrivait pas à le quitter des yeux.
Soudain son regard fut attiré par un autre
homme, enveloppé dans un grand manteau de
peau usé et troué, qui s’approcha de la pièce de
viande et subitement l’arracha à sa ficelle puis
s’enfuit en courant dans une ruelle proche. Le
vieil homme n’avait pas eu le temps d’esquisser
le moindre geste, mais le Bouclier du Roi était
déjà aux trousses du voleur qu’il rattrapa
facilement, persuadé de ne pas être suivi. Il lui tapa
sur l’épaule, le faisant se retourner puis le
frappa violemment au visage.
– Il me semble que ceci n’est pas à vous…
dit-il en ramassant la viande que le gredin avait
laissé tomber.
– Pitié ! clama le jeune homme, je n’ai pas le
sou et j’ai faim… Il fait froid ! J’ai plus besoin
de ceci que ce vieil homme !
17 Le Bouclier du Roi
Franz lut une vraie détresse dans le regard de
l’homme affamé. Il le prit par le bras et l’amena
jusque devant le vieil homme, encore plus
incrédule de voir son bien revenir si vite.
– Pardonne-moi, vieillard ! interpella Franz,
ferais-tu l’aumône d’un peu de ta viande à cet
homme qui vole parce qu’il a faim ?
– Pourquoi ? Moi aussi j’ai faim et je vends
cette viande pour m’acheter autre chose encore,
quelque chose de meilleur ! Si je donne un peu
de cette viande, je perds un bien ! Je suis vieux,
mais je ne suis pas fou ! Rends-moi cela !
– Et à moi, ne donneras-tu rien ? demanda
Franz, sans moi, tu n’aurais plus de viande du
tout !
Le vieil homme hésita puis céda devant la
justesse des propos de Franz, sentant de plus
qu’il n’était pas vraiment en position de force. Il
accorda au Germain un bout de la pièce qui
finit dans les mains du voleur.
– Maintenant, va-t-en ! Et ne filoute plus !
Tache de trouver ta nourriture seul et de façon
honnête !

Les trois hommes se séparèrent ainsi et
Franz rejoignit son protégé qui s’était arrêté,
observant la scène et demandant à chacun de ne
pas intervenir, ayant toute confiance en la
justesse du Bouclier du Roi.
18 Les vignes d’Emilion
– Tu cherches encore à protéger tout le
monde ? demanda Jacques en souriant.
– Je veux juste éviter à ces deux hommes de
s’entretuer et aussi de mourir de faim ou de
froid. Je pense que si les hommes apprenaient à
tout partager, ils seraient moins enclins à se
déchirer pour un bout de terre ou un bout de
viande ! C’est cela, mon idée de la justice.
– Je la trouve très convaincante, mais
malheureusement difficilement applicable à
l’ensemble des peuples…
– Je crois qu’aucune idée de la justice ne sera
jamais applicable et acceptée par tous. Sinon
cela serait déjà fait… Il y a trop de peuples, trop
de dieux différents. Pourtant, beaucoup
semblent venir de l’Est… Mais ils oublient vite cela
quand il s’agit de trouver de nouvelles terres
pour vivre. S’approprier ce qui a déjà été
travaillé par d’autres est plus facile que de créer
soimême une nouvelle terre de culture où vivre.
C’est sans doute pour cela qu’il y a tant de
guerres et de morts… Les peuples et ceux qui les
dirigent veulent toujours dominer encore plus.
Et certains sont prêts à tout pour cela ! J’espère
que le grand pouvoir qui vous est promis ne
vous fera pas devenir comme ceux-là. C’est
mon voeu le plus cher et c’est en espérant cela
que je vous protège et vous protègerai toujours.
19 Le Bouclier du Roi
– Je ferai en sorte de ne jamais te décevoir,
Franss ! dit alors le Successeur en pressant la
main du Germain.
Le Bouclier du Roi regarda le jeune homme,
fier de lui, puis ils rattrapèrent la délégation qui
avait pressé le pas tandis qu’ils parlaient.

Ils arrivèrent à une grande bâtisse semblable
2à une vieille domus romaine, dont l’entrée était
jalonnée de grosses colonnes en pierres grises
ornées de sculptures juste sous le plafond
marqué par les effets du temps. Une impression de
sacré et de respect traversa les visiteurs qui
restèrent muets face à ce témoignage d’une
grandeur passée. Les six cavaliers leur servaient
d’escorte et de guides à travers les couloirs d’un
bâtiment qu’ils n’avaient pas imaginé si grand
de l’extérieur. Il était en réalité construit tout en
profondeur, comptait quatre étages qui lui
donnaient un air massif et solide, et offrait une
multitude de pièces toutes différentes par leur
décoration, leur forme ou leur espace. Le mobilier
était rare, mais beaucoup de chaises et de tables
étaient disposées ça et là. Ils arrivèrent enfin
dans une antichambre joliment décorée, aux
couleurs rouge et jaune chatoyantes. L’un des
guides entra seul dans la pièce qui suivait et en
revint quelques secondes plus tard.

2 maison
20 Les vignes d’Emilion
– Le seigneur Emilion est prêt à vous
recevoir ! dit-il en ouvrant grand la porte, avant de
s’écarter pour laisser passer le Successeur et son
escorte.

En entrant, ils virent une dizaine de
personnes fort bien habillées leur faisant face, l’air
digne et fier. Au milieu se trouvait un homme, ni
très jeune ni très âgé, assis sur un grand siège
qui devait faire office de trône. Il dévisagea
longuement Jacques et ne sembla pas se
préoccuper des autres membres de la délégation. Tout
son intérêt se portait sur cet enfant qui
s’avançait sans crainte au devant de sa personne
et dont le regard révélait déjà une volonté ferme
de s’imposer. Cette impression lui fut confirmée
lorsque le Successeur prit la parole en
annonçant venir de Tolosa pour prendre possession
de la région Aquitaine suite au lègue d’Alaric II.
En disant ceci, il montra le document signé de
la main du roi wisigoth et les cases déjà
remplies.
– Ainsi, commenta Emilion, Alaric veut se
débarrasser de nous et confie notre destin entre
les mains du plus jeune et plus inexpérimenté
souverain de l’ancienne Gaule romaine… Après
tout le mal qu’il a eu à nous soumettre, je
trouve cette décision quelque peu irraisonnée et
difficilement justifiable… Ou alors son âge
21 Le Bouclier du Roi
avancé lui a définitivement fait perdre la
raison…
– Alaric n’est pas fou ! contesta Jacques en se
rapprochant du seigneur de Burdigala, il agit
ainsi afin de nous permettre, à vous, moi et tous
les autres seigneurs des cités concernées par ce
document d’avoir une vraie chance de vaincre
Maury et son fils, car le royaume du Nord ne
compte certainement pas s’arrêter où il en est
en ce moment. Comme je l’ai rappelé aux
Tolosans, il est peu probable qu’Amaury se contente
d’envahir le royaume de mon père et qu’au
contraire il cherche à pousser plus loin ses
conquêtes et ne désire s’installer jusque sur vos
terres aujourd’hui en paix ! Comme vous l’avez
dit vous-même, Alaric est aujourd’hui à un âge
avancé et il préfère devancer les événements
pour éviter que l’avenir ne soit pas conforme à
ce qu’il espère : c’est à dire la paix en Gaule et
en territoire wisigoth. Aussi a-t-il jugé
préférable de permettre à toutes les terres lui
appartenant et jouxtant celles de mon peuple de
pouvoir nous rallier pour mieux préparer la riposte
aux attaques du Nord et dans un avenir plus ou
moins proche de mettre notre adversaire
commun au pas. Je n’ai besoin que de votre
assentiment, en présence du peuple de Burdigala
pour officialiser cette passation de pouvoir et
me rendre ensuite à Briva et Lémovicence où
une tâche similaire m’attend…
22 Les vignes d’Emilion
Emilion réfléchit un instant et consulta à
voix basse deux de ses conseillers, présents
autour de lui. Il regarda le Successeur un instant,
puis chacun des membres de son escorte
auxquels il prêtait enfin attention.
– On me rapporte que vous êtes venu à la
tête d’une armée ? Seriez-vous déterminé à
prendre cette cité par les armes si dorénavant je
refusais de signer ce document ?
– J’ignore quelle conduite je tiendrais alors,
étant donné que je ne vois pas quel serait votre
intérêt de refuser cet ordre qui vous est donné
par votre roi. Sachez également que votre
assentiment ne me sert qu’à garantir votre soutien
en cas de besoin militaire contre une attaque de
Maury. Mais vous faites d’ores et déjà partie
intégrante de mon royaume, puisque la décision
d’Alaric est définitive et irrévocable. De mon
côté, je mettrai tout en œuvre pour faire valoir
mes droits ici ! Maintenant, j’espère que la
raison saura vous dicter le bon choix. Et je ne
pense pas de toute façon quitter la région avant
d’avoir ce papier signé de votre sceau !
– Autrement dit… Tant que je n’aurai pas
signé ce document, vous resterez à Burdigala ?
– Exact ! Vous comprenez vite ! ironisa
Jacques.
Emilion sembla réfléchir un instant, fermant
les yeux et fronçant les sourcils, puis il posa ses
conditions :
23 Le Bouclier du Roi
– Très bien ! J’accepte de donner mon
accord et vous confierai mon soutien total et sans
faille, mais avant… J’ai besoin de votre aide
pour régler une affaire qui me pose problème
depuis un mois déjà !
– C’est du chantage ! intervint Xav.
– Laisse-le parler, dit calmement Jacques,
après tout, si je suis son souverain, je me dois
de lui prêter assistance, si toutefois cela s’avère
possible…
– Je pense que vous êtes dans la position
idéale pour m’aider, affirma le seigneur de
Burdigala. Depuis un mois, disais-je, un fourbe se
plaît à mettre le feu à mes vignobles. Il a déjà
détruit une grande partie de mes plants situés au
nord de la cité et, il y a deux jours à peine, a
ravagé une parcelle à l’est.
– Oui, nous l’avons observé en arrivant. Il
s’agit donc bien d’un acte criminel, comme
nous le pensions…
– Effectivement, car le feu ne s’allume pas
tout seul à cette époque de l’année, et je crains
le pire, à savoir la perte de toutes mes cultures,
si le fauteur n’est pas rapidement retrouvé. Je
suis certain que vous disposez d’hommes pour
faire des battues et d’autres pour mener une
enquête efficace à ce sujet. De plus, étant extérieur
à la région, vous ne serez pas influencé par les
querelles locales. Je ne suis pas le seul
propriétaire de vignobles autour de Burdigala, et il est
24 Les vignes d’Emilion
certain que ma situation actuelle réjouit déjà
certains qui se voient me voler mes acheteurs,
lesquels viennent jusque de Rome pour se servir
chez moi !
– Cette histoire mérite en effet que nous
nous y intéressions, et puis ce sera l’occasion de
faire connaître mon nouveau pouvoir dans la
région…
– Je reconnais que cela peut être utile pour
l’avenir de régler vous-même ce différend,
ajouta Xav, mais il faudrait mieux ne pas trop
s’attarder pour poursuivre notre quête première,
majesté. Aussi n’y a-t-il pas de temps à perdre !
Que l’on nous fasse part de toutes les
informations recueillies à ce jour sur les exactions déjà
commises, afin que nous ayons au moins un
point de départ pour notre investigation. Franz
pourrait nous être utile, ses idées étant
généralement efficaces dans ces situations
compliquées. Qu’en penses-tu, Franz ?
Le Bouclier du Roi s’avança à hauteur de
Jacques et observa une carte des alentours de
Burdigala, dépliée sur une table juste devant
Emilion et ses conseillers. Des schémas
grossiers des vignobles y étaient dessinés et ceux qui
avaient été brûlés étaient barrés de rouge.
Comme le seigneur l’avait précisé, seuls le nord
et l’est avaient pour l’instant été touchés par les
incendies.
25 Le Bouclier du Roi
– Vous avez dit tout à l’heure… que
certaines personnes pouvaient se réjouir de ce qui
vous arrivait en ce moment… Qui sont-ils ?
demanda-t-il.
– D’autres propriétaires terriens de
vignobles, comme moi. Il y en a beaucoup dans la
région… Notre sol est propice à ce type de
culture. Les champs de raisins s’étalent sur
plusieurs lieues autour de la cité. J’en possède une
grande partie, ce qui me garantit beaucoup
d’acheteurs… Si je perds d’autres récoltes, je
vais être ruiné. Car les vignes brûlées cette
année ne donneront rien avant plusieurs saisons.
Il va falloir replanter et c’est un travail
supplémentaire dont je n’avais vraiment pas besoin !
– Oui, je comprends. Mais, si vous le
permettez, l’heure n’est pas vraiment aux
lamentations si vous voulez que l’on trouve qui cherche
à vous nuire. Dites-nous les noms de ces autres
propriétaires et où les trouver. Nous nous
chargerons du reste.

Emilion parut agacé par le ton direct du
Germain, mais il s’exécuta et envoya l’un de ses
conseillers à la salle des registres, d’où il ramena
plusieurs parchemins contenant les
informations demandées par Franz. Les propriétaires de
vignobles y étaient répertoriés, ainsi que les
noms des domaines qu’ils possédaient. Le
Bouclier du Roi demanda à Emilion de les classer
26 Les vignes d’Emilion
en fonction de ses affinités envers chacun
d’entre eux. Il insista pour savoir quels étaient
ceux avec qui il avait les meilleurs rapports,
ceux avec qui il n’avait aucun contact et ceux
avec qui les relations étaient désastreuses. Une
fois ce premier tri terminé, il écarta de toute
suspicion les rares propriétaires entrant dans la
deuxième catégorie, puis demanda à Emilion
d’être encore plus précis et de dire depuis
quand les rapports en étaient arrivés au stade où
ils étaient à ce jour pour chacun des
protagonistes des deux dernières catégories. A terme, deux
cas retinrent l’attention du Germain. Le premier
concernait un proche d’Emilion, qui lui avait
cédé des terres l’année passée et qui, après
chaque incendie, était venu le premier pour
proposer son aide au seigneur. Son domaine était
situé au sud de la ville. Le second était son plus
gros concurrent, un grand et riche propriétaire
basé au nord-est de Burdigala. Il lui avait déjà
volé plusieurs acheteurs en répandant des
rumeurs de basse dignité au sujet du seigneur de
la cité. A eux trois, ils possédaient quasiment les
deux tiers de l’ensemble des vignobles de la
région. Mais le propriétaire proche d’Emilion ne
pesait pas lourd face aux deux autres géants du
vignoble aquitain.
– Il faut commencer par placer des gardes
autour de toutes vos plantations, dit Franz, je
pense qu’il doit être possible d’utiliser nos
trou27 Le Bouclier du Roi
pes pour cela, pour éviter la corruption… dit-il
en se tournant vers Jacques qui acquiesça. Jour
et nuit, il faudra organiser des rondes, mais il ne
faut pas empêcher les gens d’approcher, car le
but n’est pas de dissuader notre homme. Il faut
au contraire lui laisser penser qu’il peut aller et
venir, commettre son crime et repartir
tranquillement. Aussi les soldats devront-ils veiller à
faire semblant d’être distraits. S’ils voient
quelqu’un se faufiler, ils devront le laisser faire. Il ne
faut pas l’empêcher d’allumer son feu, car il
nous faut le prendre sur le fait pour pouvoir
obtenir de lui de véritables informations. Il est
certain que celui qui vous en veut emploie d’autres
gens pour accomplir ces méfaits. Les capturer
en flagrant délit peut les obliger à nous mener à
lui. Et puis nous devons être sûrs qu’il s’agit
bien de quelqu’un qui vient allumer un feu et
non pas simplement voler un pied ! C’est
pourquoi le sacrifice de quelques plants est encore
nécessaire. De toute façon, tout votre vignoble
est destiné à brûler si l’on ne fait rien…

Emilion fixa longuement Franz,
impressionné par la vitesse à laquelle les idées affluaient
dans la tête du Germain. Il venait de mettre sur
pied un plan théoriquement efficace en
quelques minutes, là où ses conseillers se creusaient
la cervelle depuis plusieurs jours.
28 Les vignes d’Emilion
– D’où venez-vous ? demanda-t-il, l’air
toujours aussi surpris.
– D’un endroit qui ne vous est probablement
guère familier, où ce qui vous arrive aujourd’hui
se produit souvent entre deux familles,
particulièrement lors de représailles. Mais dans votre
cas, connaître notre nuisible ne sera pas
suffisant, il va falloir le confondre et que cela se
passe devant témoins, si vous voulez éviter que
l’on vous accuse d’éliminer vos concurrents.
Car j’imagine que vous n’aimeriez pas perdre
votre pouvoir ici, ni vos cultures.
– Bien sûr que non !
– Alors, retenez bien ceci : ne vous précipitez
pas par vengeance et suivez mes instructions.
Fiez-vous à mes intuitions, elles seules me
guident depuis toujours et regardez ce que je suis
devenu aujourd’hui ! Fiez-vous complètement à
moi !
– Mais…
– Attention ! Je n’ai pas dit que vous ne me
faisiez pas confiance… mais je ressens une
certaine méfiance dans votre regard qui m’oblige à
être sûr de vos intentions. Le Successeur me
charge de vous aider, mais je ne le ferai que si
vous y tenez réellement et me le prouvez…
– Comment vous le prouver ? demanda
Emilion, intimidé et soudainement bien moins
impérieux que précédemment, tandis que Franz
gagnait en présence.
29 Le Bouclier du Roi
– En cessant de fixer constamment mon
épée qui, je vous rassure, ne vous tranchera pas
la gorge !

Au terme de cet échange devenu célèbre,
Emilion ne tenta plus jamais de remettre en
cause les idées du Bouclier du Roi, convaincu
par sa sincérité et son savoir-faire. Les rondes
de soldats royaux furent mises en place, tandis
que le seigneur de Burdigala attendait
patiemment à l’orée de ses terres, en compagnie du
Successeur. Il posa une nouvelle question à
Franz :
– Dites-moi si je me trompe, mais… Vous
avez déjà une idée sur l’identité du coupable,
n’est-ce pas ? C’est mon rival, Alfort, ou mon
ami, Cuertis ? Comment pouvez-vous en être
sûr ?
– Mon instinct et mon expérience me disent
qu’il faut très bien vous connaître pour faire
une chose pareille, mais qu’il faut aussi avoir
une motivation pour le faire. Or, les seules
personnes qui réunissent ces deux conditions,
quels que soient les faits, à n’importe quel
moment de votre vie, ce sont vos plus farouches
ennemis et… vos meilleurs amis !
– Je ne comprends pas…
– Vous avez le pouvoir, Cuertis en est dénué.
Il se montre proche de vous et gagne votre
confiance puis un jour, sans prévenir, il décide
30 Les vignes d’Emilion
de prendre votre place. Il ne veut plus être
l’aide du gouvernant. Il veut gouverner à son
tour. Voilà ce que je pense. Mais ce n’est qu’une
hypothèse, que je ne souhaite pas se voir
vérifiée par ailleurs. Si Alfort est le coupable, cela
sera bien plus facile pour vous de l’accepter,
n’est-ce pas ?
– Effectivement.

Au cours de la nuit suivant la mise en place
de la surveillance, une alerte fut lancée depuis
un vignoble situé au nord-est de la cité. L’appel
fut relayé par des sons de cor, tandis que la
fumée commençait déjà à s’élever haute dans le
ciel étoilé. Franz, Emilion, Jacques et Xav
furent rapidement sur place. Ils trouvèrent Roland
en train de ligoter un suspect maintenu au sol
par des soldats d’Yvon.
– Est-ce l’homme qui a allumé le feu ?
demanda le conseiller du Successeur.
– Oui, répondit le chef des armées en se
relevant, des hommes à nous l’ont surpris en train
d’enflammer une nouvelle parcelle de vignoble
juste à quelques pieds d’ici. Il est certain qu’il a
fait pareil plus loin, où le feu a pris naissance.
– Nous avons de la chance, constata
Emilion, il y a peu de vent, le feu sera plus aisément
maîtrisé. Menez-moi où le feu est parti.
31 Le Bouclier du Roi
Les soldats d’Yvon escortèrent ainsi le
seigneur de Burdigala un quart de lieue plus loin,
dans un autre champ.
– Mais !… s’écria Emilion, ce n’est pas un de
mes champs, ici !
– Comment cela ? s’étonna Franz, à qui
appartient-il ?
– A Cuertis !
– Je croyais que toutes ses plantations se
situaient au sud…
– Je lui ai octroyé celle-ci il y a quelques
semaines en remerciement de ses services ! Il n’y a
plus de doute à présent ! C’est Alfort qui a fait
le coup ! Allons lui rendre visite !
– Messires ! appela un soldat, le prisonnier a
parlé !
– Qu’a-t-il dit ? demanda Jacques.
– Il affirme qu’un homme dénommé Alfort
Decaveau l’a payé pour mettre le feu à ces
vignes ! Il est prêt à nous suivre pour le dénoncer
si nous le libérons ensuite.
– Ne lui promettez rien ! dit Xav, voyons
d’abord ! Mais dites-lui bien qu’il n’a plus
grand-chose à perdre à présent…
– C’est étrange… dit Franz, l’air soucieux,
pourquoi Alfort brûlerait-il les vignes de
Cuertis ? Jusqu’ici, il ne s’était attaqué qu’à celles du
seigneur Emilion… Pourquoi changer
maintenant, alors qu’il sait parfaitement que nous
sommes là ?
32 Les vignes d’Emilion
– Il nous le dira bien ! lança Emilion, les
yeux emplis d’une lueur vengeresse, allons chez
Alfort !

Devant l’impatience manifestée par le
seigneur, Franz lui demanda de ne pas les
accompagner chez son rival. Emilion s’insurgea, mais
le Germain lui rappela qu’il devait avant tout lui
faire confiance, et que son désir de vengeance
aveugle pourrait brouiller les débats. Emilion, à
la demande de Jacques, finit par s’incliner et
déclara se rendre chez Cuertis pour annoncer la
nouvelle. Il quitta ainsi la troupe royale,
direction les champs situés au sud. Quant à Franz,
Jacques, Xav et Roland, ils se rendirent chez
Alfort, traînant derrière eux le commettant. Au
passage, ils rencontrèrent David, qui avait
participé aux rondes, et l’invitèrent à les suivre.
Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent à
destination et tombèrent sur des sentinelles
patrouillant autour de la propriété. Ils se
présentèrent et demandèrent à être reçus par le maître
des lieux. Devant l’imposante escorte royale, les
quelques fermiers reconvertis en gardes ne
s’opposèrent pas longtemps et les menèrent
jusque devant Alfort. Celui-ci ne parut pas
surpris de leur visite et ne s’était visiblement pas
couché.
– Que désirez-vous ? demanda-t-il après que
les présentations eurent été faites.
33 Le Bouclier du Roi
– Que vous répondiez des accusations de
corruption envers cet homme qui affirme avoir
été soudoyé par vous afin de brûler les vignes
du seigneur de Burdigala ! répondit Jacques.
– C’est absurde ! rétorqua Alfort, pourquoi
ferais-je cela ?
– Pour affaiblir votre concurrent…
– Mon concurrent ? dit-il en éclatant de rire,
le vin d’Emilion est de moins bonne qualité que
le mien ! Je n’ai pas besoin de brûler ses vignes
pour gagner la confiance de mes acheteurs !
Que croyez-vous ? Et puis, mettez-vous à ma
place ! Si j’avais réellement payé cet homme,
n’aurais-je pas plutôt employé quelqu’un d’autre
pour lui confier la mission ? Parais-je donc
assez fou pour me laisser identifier aussi
aisément ? Soyons sérieux ! Cet homme ment, ou
alors on lui a menti !
Puis il s’adressa directement au coupable.
– Jure donc devant tout le monde ici que
c’est moi qui t’ai donné de l’argent pour brûler
les vignes d’Emilion !
L’homme hésita un instant, parcourant
l’assemblée du regard, puis il dit en s’écroulant à
terre :
– Pardonnez-moi, messire ! Ce n’est pas
l’homme qui m’a donné l’argent ! Non, ce n’est
pas lui ! Mais celui qui m’a payé m’a dit qu’il
s’appelait Alfort Decaveau ! C’est tout ce que je
sais… sanglota-t-il.
34 Les vignes d’Emilion
Toutes les personnes présentes se
regardèrent un instant, puis Franz s’écria :
– Emilion ! Il est en grand danger !
– Pourquoi cela ? s’étonna Jacques.
– Si ce n’est pas Alfort qui a fait le coup, il
n’y a plus qu’une solution !
Franz sortit précipitamment de la demeure
du vigneron et demanda une carte à Roland qui
attendait au-dehors. Il la consulta un instant,
tandis que les autres le rejoignaient, puis s’en fut
sans demander son reste. Seul Jacques lui cria :
– Mais où vas-tu ?
– Chez Cuertis ! répondit-il en grimpant sur
un cheval du Successeur.

Il chevaucha ainsi brides abattues à travers
les chemins dessinés autour des vignobles. Il
passa devant certains déjà brûlés depuis
plusieurs jours, puis vit les lumières de la cité
scintiller au loin sur sa droite. Des champs en
parfait état s’offrirent alors à sa vue, bien que la
nuit l’enveloppât complètement à présent.
L’obscurité l’obligea à ralentir, puis des lumières
passant à travers les vignes lui indiquèrent qu’il
se rapprochait de son but. Un grand panneau
indiquant qu’il pénétrait sur les terres de Cuertis
le lui confirma. Il passa plusieurs fermes ou
granges inhabitées avant de parvenir à la
demeure même du propriétaire, toute éclairée et
entourée d’une grande barrière qu’il enjamba
35 Le Bouclier du Roi
sitôt descendu de cheval. Il courut vers la
maison mais s’arrêta net en entendant un son
semblable à un glissement venant de derrière une
petite grange construite à gauche de la maison.
Il s’arrêta pour mieux écouter, le bruit reprit et
il l’identifia à présent comme un objet lourd que
l’on traînerait à terre. Il s’approcha le plus
silencieusement possible de la source du bruit et,
arrivé à l’angle de la grange, pencha la tête pour
voir. Il aperçut une ombre peinant pour en
traîner une autre derrière elle. La première
silhouette essayait maintenant de hisser l’autre sur
un cheval.
– Tu as perdu, Cuertis ! lança Franz, ta ruse a
échoué !
L’homme interpellé se retourna et son visage
apparut maintenant à Franz. Le regard qu’il jeta
trahissait l’effroi et la peur. Il lâcha le deuxième
homme et voulut s’enfuir, mais le Bouclier du
Roi fut plus prompt et le rattrapa quelques
mètres plus loin. Des bruits de sabots pénétrant
dans la cour de la ferme se firent entendre
tandis que le Germain ramenait Cuertis à la lumière
des torches. Déjà, Xav essayait de ranimer
Emilion, lequel avait simplement été assommé.
– Pourquoi ? Pourquoi ? furent ses premiers
mots à l’adresse de Cuertis.
– Parce que tu m’exaspérais à vivre à tes
aises, à vouloir toujours tout dominer, alors que
ton vin n’est pas meilleur que le nôtre !
36 Les vignes d’Emilion
– Alors il a décidé de vous éliminer !
poursuivit Franz, évidemment, il ne devait pas se
contenter de vous ruiner, ce n’était qu’une
partie de son plan. Il lui fallait trouver un coupable
à désigner. Alfort était l’homme idéal, car tout
le monde connaissait votre antipathie
réciproque. Payer un homme pour brûler vos vignes
restait risqué, sauf s’il se faisait passer pour
Alfort ! Mais c’était sans compter sur la
perspicacité de votre rival qui a su trouver les mots pour
obliger l’homme à avouer que l’Alfort
Decaveau qu’il avait vu n’était pas celui que nous
connaissons. En gagnant votre confiance, en
vous donnant des terres, il pensait éloigner tout
risque de suspicion, mais il ne pouvait savoir
que je serais là et que ce genre de
comportement sournois m’était familier ! En fait, il n’a
commis que deux erreurs ! La première a été de
brûler une partie de ses champs situés au
nordest pour faire encore plus croire à son
innocence… En effet, qui, pourrait-on penser,
brûlerait ses propres ressources ? Mais il a ainsi
brisé sa propre logique, ou plutôt celle du criminel
qu’il avait façonné : à savoir réduire en cendres
les vignes du seul Emilion. Car si Alfort avait
entrepris une telle action, pourquoi s’en serait-il
pris à un propriétaire qui ne risque pas de lui
faire d’ombre ? D’autant que la parcelle brûlée
est très infime comparée à ce que Cuertis
possède en fait… C’est cette première erreur qui a
37 Le Bouclier du Roi
éveillé mes soupçons, mais la deuxième est
encore plus grave : c’est d’avoir voulu éliminer
Emilion dès ce soir, en prenant le risque que
nous n’ayons pas encore arrêté Alfort. Et puis,
il ne pouvait savoir que vous nous aviez dit où
vous alliez ! Heureusement d’ailleurs… Sinon,
vous seriez mort, monseigneur !
– Et il a essayé de m’éliminer parce que je
venais de lui dire que vous l’aviez soupçonné…
Oui, tout est clair maintenant ! Merci, Franz ! Je
vous dois beaucoup ! conclut Emilion en se
relevant.

Cuertis, propriétaire de vignoble, fut ainsi
mis aux arrêts par le Successeur qui décida de
juger lui-même, avec l’aide de son conseil,
l’accusé. Il fut ainsi envoyé sous bonne escorte
à Mont-Luce, accompagné d’un parchemin
précisant les faits et ordonnant son
emprisonnement immédiat. Dès le lendemain, Emilion,
honorant sa promesse, fit rassembler le peuple sur
une des grandes places de la cité romaine. Il
annonça que l’affaire des vignes brûlées était
résolue et qu’il allait à nouveau pouvoir s’occuper
sereinement des affaires de la cité. Il parla aussi
de Jacques et de Franz, précisant qu’ils l’avaient
grandement aidé à ramener la paix en ces lieux.
Puis il évoqua Alaric, son retrait de toutes les
régions situées au nord des Pyrénées et sa
volonté de voir Jacques régner sur ces terres, dont
38 Les vignes d’Emilion
faisait partie Burdigala. Il parla d’un jeune
homme destiné à être un grand Roi, protégé par
un homme aux mille qualités, de Maury,
l’adversaire éternel des terres du sud de la
Gaule, de sa soif continuelle de conquêtes et de
pillages. Il affirma donner son soutien total à
l’armée de Jacques si d’aventure le peuple lui
donnait son approbation. Il harangua ainsi la
foule pendant de longues minutes, la pressant
d’accepter, faisant réagir parfois, provoquant le
silence à d’autres moments. Mais très vite, un
courant favorable sembla traverser la place
publique. Bientôt, les quelques applaudissements
nourris laissèrent la place à un enthousiasme
débordant lorsque Jacques se présenta
audevant de la foule et promit de protéger le
peuple contre tout envahisseur, de protéger leurs
terres comme l’avait toujours fait son père et de
les mener à la paix s’ils acceptaient de se joindre
à sa lutte. Le tonnerre d’applaudissements qu’il
provoqua ne laissa aucune ambiguïté sur la
volonté des habitants de Burdigala de se rallier au
royaume d’Yvon. Ce fut ainsi que la Gascogne,
ou de façon plus large l’Aquitaine, entra
bruyamment sous l’autorité du Successeur…
39 Episode II : Troubles en Limousin

ÉPISODE II : TROUBLES EN LIMOUSIN
Xav insista pour que le Successeur ne perdît
pas plus de temps à Burdigala et prît le plus tôt
possible la route pour se rendre à la prochaine
étape constituée par Briva, appelée ainsi par les
Celtes. Jacques fit donc ses adieux à Emilion et
sa suite le lendemain de la cérémonie et sortit
de la ville sous les regards enthousiastes des
habitants. Il fallait bien reconnaître que le poids
de ses jeunes années ne l’empêchait pas d’avoir
déjà quelque chose de noble et royal dans sa
silhouette et ses manières, une impression de
majesté à venir qui laissait sans voix tous ceux qui
ne voyaient en lui qu’un jeune garçon
surestimé… Voici un poème très célèbre, le premier à
parler du Successeur. Il a été écrit, selon la
légende, par un des conseillers d’Emilion peu
après le départ de Jacques et raconte
précisément cet instant. C’est également la première
fois que la présence de Franz est mentionnée
dans un texte autre que ceux rédigés par le
Successeur lui-même.

41 Le Bouclier du Roi
L’ombre est encore hésitante,
pourtant la tête est forte.
Les membres sont en attente
de quitter une jeunesse morte
depuis longtemps déjà.

Il parle comme un souverain
et rit comme un enfant.
Il rêve de faire le bien,
dans ce monde trop grand
trop fatigué, trop las.

Lui refuse d’y croire,
alors il chevauche
du matin au soir,
et jamais ne débauche.
Travailleur infatigable

de la paix, de la terre,
celle que lui confia son père.
Sortant des remparts,
pour la guerre il se prépare,
un moment peu agréable…

Mais il croit tellement
en ce qu’il construit,
et il espère vraiment
avoir bien choisi,
pris le bon chemin…

42 Troubles en Limousin
Car son royaume s’agrandit
pour faire face à l’ennemi.
Un homme le garde en vie
l’éloigne de toute nuit.
Et pourtant c’est un Germain !

Ils combattent côte à côte,
pour fraterniser les côtes
de la Loyre, de l’océan,
pour un monde vivant
en paix pour longtemps.

Ce poème est aujourd’hui encore chanté et
narré partout où l’on aime à se rappeler de cette
époque glorieuse que fut celle du royaume
d’Yvon. Beaucoup parmi les grands narrateurs
de notre temps qualifient ces années d’obscures,
car ils ne connaissent pas eux-mêmes la vérité
sur ces événements. Cette histoire que je vous
raconte est ce que certains pensent être la
vérité, d’autres préfèrent des versions plus
complexes et plus sombres. Mais je m’éloigne à
nouveau du récit, me perdant dans des pensées
qui ne doivent que peu vous intéresser, car je
suppose que vous voulez avant tout connaître la
fin de cette fantastique histoire, et ce qu’il est
arrivé au Successeur après avoir quitté
Burdigala… Et bien voici !

43 Le Bouclier du Roi
Jacques quitta donc les terres vigneronnes de
Burdigala au matin suivant la déclaration
d’Emilion devant le peuple aquitain. Ils
remontèrent au Nord pour éviter l’immensité des
champs et rejoignirent une vieille route romaine
3qui menait droit à Tiverio , une petite cité
galloromaine entourée par d’immenses forêts qui la
protégeaient des attaques extérieures. Roland
estima qu’il leur faudrait plusieurs jours, sans
compter les pauses, pour rallier la cité. Puis il
leur faudrait passer à travers champs pour se
rendre à Briva, aucune route n’ayant encore été
aménagée, seuls des sentiers apparaissant tantôt.
Ils arrivèrent à destination, après un voyage
sans encombre, environ deux heures après que
le soleil eut passé au zénith. Le passage au coeur
des forêts leur avait permis de voyager à l’abri
du vent froid qui sévissait à présent dans la
région. Toutefois, ce fut un soleil radieux qui les
accueillit aux abords de Tiverio. Ils y restèrent
moins d’une journée, juste le temps de se
restaurer et de se délasser quelque peu. Jacques
n’eut aucun mal en effet à obtenir le sceau du
seigneur de cette petite cité qui ne se souciait
guère de ceux qui les gouvernaient. Et puis leur
proximité avec le royaume d’Yvon rendait plus
facile l’acceptation de cette souveraineté.
Jacques constata par ailleurs que le christianisme

3 Thiviers
44 Troubles en Limousin
était solidement implanté dans la région, une
petite abbaye ayant même été élevée en bordure
de la cité.

En arrivant en fin de soirée à moins de trois
lieues de Briva, il s’aperçut que le phénomène
était encore plus fort en Limousin, cette terre
autrefois peuplée par les Lémovices. Pour éviter
une des nombreuses grandes collines de ce
pays, ils firent un détour par une autre, plus
petite et qui surplombait la grande vallée dans
laquelle s’était nichée Briva. Au sommet, ils
trouvèrent un petit village entièrement dévoué au
Christ, jusque dans son nom : Sainte-Ferréole.
Les habitants avaient ainsi nommé leur
bourgade en hommage à Ferréole, une sainte d’église
persécutée par les hommes de Gorkix avant
qu’Alaric n’intervienne en se convertissant.
Mais le mal avait déjà été fait et Ferréole avait
été lâchement assassinée. C’était ainsi pour
préserver son âme et sa foi que les habitants de la
cité qui l’abritait lui avaient emprunté son nom
et son titre. Les saintes d’église étaient le
pendant féminin de ceux que Jacques appelait les
hommes humbles.

Leur passage par Sainte-Ferréole fut salutaire
aux troupes du roi, car les habitants les
avertirent qu’une révolte était en cours dans tout le
pays de Briva. Le seigneur local, un dénommé
45 Le Bouclier du Roi
Lugnerac, se voyait de plus en plus contesté à
cause de ses méthodes cruelles et perfides pour
obliger le peuple à lui payer des tributs. Jacques
leur révéla alors son identité et le but de son
voyage, ce qui sembla réjouir considérablement
les fermiers de Sainte-Ferréole, la réputation
d’Yvon ayant visiblement franchi ses frontières
bien plus qu’il ne l’imaginait. Une trentaine
d’entre eux décida d’accompagner le Successeur
et de lui permettre de rencontrer le meneur de
la révolte, Domicinac. C’était un propriétaire
terrien installé dans une vallée appelée la
Vézère. Il avait rallié le soutien d’une grande partie
du peuple de la région en dénonçant
publiquement les injustices perpétrées par Lugnerac.
Beaucoup voyaient et espéraient en lui une
sorte de sauveur capable de les sortir de la
situation dans laquelle ils se trouvaient. Les habitants
de Sainte-Ferréole faisaient évidemment partie
de cette catégorie et ce fut pour cette raison
qu’ils offrirent leur concours au Successeur,
lequel devenait par ailleurs leur nouveau
souverain.

L’escorte royale enfla ainsi un peu plus,
puisqu’aux trois mille cinq cents soldats en armes la
composant, il fallait maintenant ajouter les
émissaires de Toulouse et Burdigala et la
trentaine d’habitants de Sainte-Ferréole. Ils
descendirent la grande colline abritant le village et
tra46 Troubles en Limousin
versèrent une petite rivière, appelée le Malmont.
Sur une autre grande colline située à l’est de leur
route, ils aperçurent les toits d’une dizaine
d’habitations de type gallo-romain. Ils apprirent
qu’il s’agissait là de bâtisses abandonnées
autrefois propriétés de Domicinac. Ils poursuivirent
leur chemin et arrivèrent une heure plus tard
dans une grande plaine faite de prairies gelées et
de terres endurcies. Tous les arbres étaient sans
feuille à présent, le maigre soleil d’hiver ne
chauffant plus suffisamment et toute nature
semblant alors sans vie. Les derniers rayons
avaient disparu depuis longtemps à l’horizon
lorsque des lumières venant de torches
apparurent au loin. Une partie des hommes de
SainteFerréole allèrent à leur rencontre. Ils revinrent
quelques minutes plus tard, accompagnés
d’autres hommes, chaudement habillés et qui
dévisagèrent un instant les premiers rangs de
l’imposante escorte.
– Qui est le Successeur ? demanda l’un d’eux
dans la langue d’Yvon.
L’un des chevaux bougea derrière la première
ligne composée de soldats, de Xav et de
Hugues. Jacques s’avança ainsi au-devant de ses
hommes et fit tomber en arrière la capuche de
son manteau.
– Je suis Jacques, fils d’Yvon, fondateur et
grand protecteur de son royaume. Qui
êtesvous ?
47 Le Bouclier du Roi
– Ces hommes, dit-il en guise de réponse et
en désignant les habitants de Sainte-Ferréole,
affirment que vous venez ici pour prendre
possession de ces terres. Auriez-vous vaincu Alaric
pour vous octroyer ce droit ?
– Je n’ai pas vaincu Alaric. Il laisse ces terres
à ma disposition de son plein gré, voilà tout.
– Qu’ai-je entendu ? Alaric, le Sanguinaire,
l’assoiffé de conquêtes, vous donne ces terres
qu’il a mis tant de temps à soumettre ?
– C’est cela même. J’ai eu droit à la même
réplique de la part d’Emilion il y a trois jours.
Aussi m’épargnerez-vous votre discours hautain
et faussement surpris. Je suis ici pour des
affaires importantes ! Et il me faut en traiter au plus
vite avec le seigneur de Briva, quel qu’il soit.
– Alors, vous devrez attendre, messire. Car il
se peut que le seigneur actuel de Briva ne porte
plus ce titre sous peu… mais je suppose que
vous êtes déjà au courant de tout cela…
– Effectivement. Par contre, j’ignore
toujours votre nom. Or vous savez qui je suis. Je
ne continuerai pas cette discussion sans savoir à
qui j’ai à faire !
– Ne vous emportez pas, majesté. A vrai
dire, votre venue ne peut que me conforter et
me réjouir. Ce changement de pouvoir va
peutêtre enfin permettre à un roi de s’intéresser à
nous. Je suis Domicinac, et tous ces hommes
qui m’attendent là où vous voyez les lumières se
48 Troubles en Limousin
battent à mes côtés depuis plusieurs semaines
pour faire tomber le responsable de tous nos
soucis : Lugnerac.
– Et vous comptez prendre sa place une fois
ce renversement effectué, je suppose ? Vous ne
conduisez pas cette révolte sans intérêt ?
– Je ne prendrai le pouvoir que si le peuple
me le donne, mais si tel n’était pas le cas, je
retournerais à mes champs sans regret.
– Le peuple n’aura pas besoin de vous
confier ce pouvoir, affirma Jacques.
– Ah, oui ? Et qu’est-ce qui vous fait dire
cela ?
– Vous l’avez déjà pris, sans peut-être vous
en apercevoir… C’est mon père qui m’a
expliqué cela il y a quelques années : le pouvoir ne se
donne pas, il s’acquiert de lui-même. Si le
peuple vous propose le pouvoir, c’est que vous
l’avez déjà pris. Et personne ne pourra vous le
contester. Mais avant de poursuivre plus avant
cette discussion, j’aimerais savoir quelles sont
les raisons, les justifications qui vous poussent à
vouloir à tout prix destituer Lugnerac. Si vous
m’apportez des preuves de sa fourberie et de sa
malveillance, alors je vous soutiendrai. Mais en
attendant…
– Je peux vous fournir tout cela.
Accepterezvous de nous rejoindre dans la forêt voisine où
nous campons depuis plusieurs jours ? Nous
attendons le moment propice pour attaquer et
49 Le Bouclier du Roi
ainsi soutenir nos amis et nos frères qui se
battent déjà dans la cité, car c’est une véritable
guerre qui se poursuit continuellement là-bas.
Briva est une cité particulière, avec beaucoup de
petites ruelles et de bois implantés dans la cité
même. On peut facilement s’y cacher. Lorsque
Lugnerac sera affaibli, nous interviendrons et le
pendrons !
– Si jamais je devais vous soutenir, il ne serait
pas question de pendre qui que ce soit. Ce serait
contraire à l’esprit de mon père. Mais d’autres
solutions pour l’empêcher de nuire peuvent être
envisagées, ne vous inquiétez pas.
Domicinac sembla défier Jacques du regard,
puis il éclata de rire :
– Vous êtes jeune et je comprends votre
réaction. Je ne m’opposerai pas à votre décision
concernant cette crapule ! Du moment qu’il
déserte ces terres… Mais allons rejoindre mes
amis. Ils doivent s’inquiéter depuis tout le
temps que nous palabrons !

L’immense troupe se mit à nouveau en
mouvement et parcourut presque un quart de lieue
avant de parvenir à l’endroit annoncé. Les
lumières s’étaient éloignées à mesure qu’ils se
rapprochaient, avant de disparaître totalement
derrières les branches basses de la forêt au cœur
de laquelle les hommes de Domicinac se
cachaient. Ils pénétrèrent à leur tour au milieu des
50

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