Le Boulet

De
Publié par

BnF collection ebooks - "– M. le comte Roland de Puymirol ne vous laisse que des dettes, mademoiselle ! Maître Lescande avait articulé cette phrase sèche comme un arrêt de voix hésitante, presue timide et, d'un mouvement instinctif, il serra dans ces doigts la petite main inerte de Germaine."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


Publié le : jeudi 31 mars 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782346018505
Nombre de pages : 303
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
etc/frontcover.jpg
À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

À

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

NOS MAITRES

R.M.

À Madame ***

C’est à vous aussi, mon amie Floride, que je dédie ce livre où j’ai tenté d’analyser les sensations d’une femme comme marquée par quelque loi fatale pour l’éternel amour et les lamentables déchéances. Ainsi que les dévots qui écrivent aux premières pages de leurs eucologes la mystique formule d’une prière, je mets mon roman sous l’invocation de votre adorable beauté, de vos yeux plus doux que les étoiles des nuits d’avril, de vos lèvres hautaines et câlines à la fois qui, si longtemps, ne voulaient plus sourire. Et je serai heureux, j’aurai touché au but, si, pendant seulement une heure, j’ai pu par cette succession de chapitres passionnels, vous distraire de votre spleen morose et mouiller parfois d’une larme vos longs cils noirs qui semblent des ailes.

Respectueusement :

RENÉ MAIZEROY.

Paris, 10 mai 1886.

Première partie
I
Monsieur François

– M. le comte Roland de Puymirol ne vous laisse que des dettes, mademoiselle !

Maître Lescande avait articulé cette phrase sèche comme un arrêt d’une voix hésitante, presque timide et, d’un mouvement instinctif, il serra dans ses doigts la petite main inerte de Germaine.

Il était cependant accoutumé à ces dégringolades soudaines et comparait parfois les dossiers accumulés dans les cartons de son étude aux archives d’une façon de Bureau Véritas.

S’apitoyer sur les maladroits qui ne savent pas gouverner leur barque parmi les remous houleux de la vie parisienne, qui se jettent à la côte ou coulent à pic ; plaindre les imbéciles qui s’engluent aux jupes d’une femme et ne la considèrent pas seulement comme un objet de luxe précieux et rare ; regretter les pèlerins de Thélème qui ne finissent point l’étape, n’eût-ce pas été pour lui du temps perdu ?

Le blasement absolu du cœur transparaissait dans tous les plis de ce masque rusé d’avoué mondain, le sourire figé des lèvres minces et le regard aigu qui pétillait au fond des prunelles sans cesse en éveil.

Mais, malgré lui, en voyant la pâleur de cette jeune fille qui se raidissait contre le dossier de son fauteuil, comme blessée et si jolie avec ses lourds cheveux blonds noués d’un ruban dans la hâte du départ, son costume de pensionnaire et ses larges yeux emplis de stupeur, il souffrait de jouer ce rôle cruel, d’exécuter ainsi les illusions heureuses d’un enfant, de leur donner le coup de grâce. Il devinait l’effarement de cette frêle cervelle d’oiseau rappelée au réel. Il n’osait pas continuer, achever son énumération pénible, montrer à la déshéritée toute l’étendue du désastre qui l’accablait.

Les jalousies baissées enveloppaient le salon d’une obscurité vague et les reflets jaunes des cierges qui brûlaient devant le lit du mort dans la chambre voisine frissonnaient sous la portière de peluche, rayaient le tapis de barres lumineuses. Une persistante odeur de phénol flottait, mêlée à des parfums fades de bouquets entassés.

Ils se turent un instant.

Germaine écoutait machinalement le roulement des voitures qui allaient et venaient dans la cour de l’hôtel, des portes qu’on refermait, des chuchotements qui bruissaient le long des escaliers. Et comme un écho entêté, bourdonnait dans ses oreilles l’accent chevrotant de la supérieure qui l’avait embrassée au parloir :

– Pauvre petite ! pauvre petite !

Elle répéta tout bas, mot par mot, comme récitant une leçon :

– Que des dettes !

Alors, rien n’était vrai de ce roman tragique que le valet de chambre de son oncle lui avait raconté tout à l’heure avec des sous-entendus, dans le coupé qui la ramenait du Sacré-Cœur, de cette aventure passionnante où, en pleine nuit, M. de Puymirol avait couvert la retraite de la femme qu’il adorait, servi de cible à un mari jaloux. Ni le duel inégal, les adieux affolés tandis qu’on enfonçait la porte, le retour par les rues désertes pour sauver l’honneur de sa maîtresse et ne pas mourir dans la petite maison de Passy où ils se cachaient, ni le billet griffonné d’une écriture d’agonisant, ni les cendres de lettres amoncelées dans la cheminée, ni le pantalon déchiré aux genoux comme par des chutes fréquentes. Tout cela se réduisait à un suicide vulgaire de décavé, à un coup de désespoir devant les échéances qu’on ne peut payer et la misère menaçante. Le clubman élégant qui entretenait la Fiocchi à l’Éden et Rosa Veilleur à la Comédie-Française avait voulu plastronner jusqu’au dernier moment et finir dignement avec de la mise en scène, comme il avait vécu. Il s’en était allé sans trop de regret vers l’inconnu après avoir jeté son cigare et réglé cette comédie posthume. Il avait calculé le temps qui lui restait, la poignée de louis que dans sa partie malchanceuse il avait encore en banque et tenu à garder son cadre. L’enterrement passé, qui s’occuperait de ce krack pareil aux autres, qui assisterait au pillage de l’hôtel, à la vente des meubles, au départ des chevaux et des voitures pour le Tattersall ?

La supérieure avait eu bien raison de larmoyer sur le sort de sa pensionnaire, de la serrer contre sa poitrine, de lui marmotter des phrases onctueuses. Germaine retombait plus bas qu’à la mort de son père, de cet autre viveur parti aussi les mains vides comme si toute la famille était condamnée à subir une inexorable loi d’hérédité qui l’enlisait dans le même gouffre.

Où mendierait-elle un gîte aujourd’hui ? Qui recueillerait cette orpheline sans le sou ? Qui lui ouvrirait les bras ? Que diraient ses amies de pension quand on ne la reverrait plus, quand on apprendrait la cause de sa brusque disparition ?

Elle en était là, elle qu’on enviait, qu’on enveloppait de gâteries, qui menait le couvent, qui pesait avec des dédains de millionnaire les mariages annoncés, elle dont les parents disaient à mi-voix, de chaise à chaise, le jeudi : « – Est-elle assez jolie, cette petite Puymirol ! Avec cela une centaine de mille livres de rentes, ni père, ni mère ; ce qu’elle sera demandée ! », elle, l’enfant heureuse qui conduisait son village-cart dans l’allée des Acacias, les jours de sortie, que Mme Rodrigues habillait pendant les vacances, qui emportait pour un mois à Deauville toute une cargaison de malles comme la princesse de Sarlys et la comtesse Wanowska, que son oncle élevait en dépit du bon sens, dressait à avoir tous les caprices, à parler argot, présentait à ses maîtresses, traitait en camarade, en gamin drôle !

Son orgueil saignait.

Elle était prise d’une impatience fébrile de connaître sa destinée, de fuir les conseils inutiles où perce une joie ironique, de se terrer quelque part, d’éviter l’humiliante curiosité qu’on dissimule sous des consolations factices.

Elle toussa.

Les larmes retenues la serraient à la gorge. Et, d’un ton fatigué de malade qui interroge le médecin, elle reprit :

– Et que me réserve-t-on dans tout cela, monsieur ?

– On vous envoie en province, mademoiselle, dans le Midi, où vous avez des parents, Mme Eudoxie de Séméac, la sœur aînée de votre mère. Voici d’ailleurs la lettre où M. de Puymirol me transmet ses suprêmes volontés. – Lescande relut rapidement les quatre pages noircies d’une fine écriture serrée, s’arrêtant à quelques passages qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. – C’est à Saint-Martéloux ou Saint-Martéjoux…

– Saint-Martéjoux, corrigea-t-elle distraitement. J’y ai passé huit jours après ma première communion et l’on ne s’amusait guère, mais la vie aura peut-être changé depuis lors !

Elle se rappelait une petite ville calme avec de nombreuses églises, des rues pavées de galets polis, la ligne neigeuse des montagnes courant sur un ciel bleu ; puis, dans l’ombre des hauts clochers, une très vieille maison en briques, au porche sculpté d’un blason qui s’effritait, de vastes chambres froides où elle avait peur, un jardin humide où fleurissaient de larges roses pâles qu’on ne pouvait cueillir sans les effeuiller, où croupissait une pièce d’eau verdâtre à demi comblée par les feuilles mortes de platanes, où des merles s’égaillaient à travers les allées obscures. Elle voyait se détacher sur une alignée de portraits presque pareils, la silhouette d’une femme maigre qui l’embrassait au front avec des lèvres minces et froides, qui malmenait son mari et ses domestiques et avait au bout d’une chaîne d’argent un trousseau de clefs.

Elle entendait à nouveau l’exclamation envieuse dont ils harcelaient leur beau-frère : « Vous avez de la chance, vous, plus de chance que nous ! » leurs plaintes, leurs criailleries acerbes où ils étalaient comme une guenille leur peu de fortune.

Comment recevraient-ils cette bouche de plus ? Par quelles exigences, quelles humiliations lui feraient-ils payer leur hospitalité obligatoire ? Allaient-ils même consentir à lui accorder une place auprès d’eux, à se souvenir qu’elle était leur nièce, à recueillir l’héritage inattendu des Puymirol ? Ne lui fermeraient-ils pas leur porte comme aux quêteuses opiniâtres dont on ne parvient pas à se débarrasser ?

Et comme ils battraient des mains, comme ils se réjouiraient de cette tragique fin de fête, comme ils déchiquetteraient le mort qui les avait si longtemps écrasés de son bonheur, qui ne leur léguait qu’une charge lourde, comme ils lui cracheraient à la mémoire le fiel de leurs cœurs aigris !

Germaine prit un écran et s’éventa d’un geste énervé.

Le craquement sec des roues sur le sable continuait comme une incessante rumeur dans la cour assoupie au plein soleil et l’on percevait maintenant les accords cuivrés d’une musique militaire qui jouait une polka sautillante, tout près, sous les arbres du Ranelagh.

– Et ma tante a-t-elle été prévenue du deuil qui nous frappe ?

– Oui, mademoiselle, il était de mon devoir de télégraphier à vos parents toute la vérité et ils se conformeront aux derniers désirs du défunt.

– Quand partirai-je ?

– J’aurai l’honneur de vous accompagner demain à la gare d’Orléans. Il me semble inutile que vous retourniez au Sacré-Cœur où l’on vous importunerait de questions oiseuses, et que vous assistiez à la cérémonie… Cependant, si vous l’exigez…

– Vous avez raison, monsieur. Je partirai demain pour Saint-Martéjoux, interrompit-elle en se levant et, à bout de forces, ayant peur, si l’avoué ne se retirait pas, d’éclater en sanglots, de ne pouvoir plus longtemps maîtriser l’angoisse qui la torturait, elle le remercia d’un artificiel et fugace sourire.

Mais, la porte refermée, tandis que Maître Lescande descendait les escaliers, tout heureux d’avoir accompli si facilement son ennuyeuse mission, comparant aux défaillances lâches de la plupart de ses clients l’énergie de la pensionnaire maigriotte qui n’avait pas versé une larme, qui ne pliait pas le front sous l’écroulement de tous ses rêves, Mlle de Puymirol s’affala comme une masse parmi les coussins japonais qui couvraient le divan et, jusqu’au déclin du jour, où l’on apporta les lampes dans le salon, elle demeura inerte à la même place, les dents serrées, les prunelles atones et fixes, les poings crispés comme après une bataille enragée, s’acharnant à ne pas penser, à ne pas se souvenir, à s’idiotiser, à prolonger cette torpide sensation d’anéantissement où son être agonisait.

Les religieuses qui priaient tour à tour au chevet du mort, entraient et sortaient d’heure en heure, – glissant plutôt qu’elles ne marchaient au travers de la pièce silencieuse, – et, dans l’angle de la portière soulevée, l’on distinguait alors le lit blanc, jonché de bouquets, sur lequel les candélabres allumés étendaient des plaques de lumière.

L’oncle semblait dormir du sommeil éreinté d’un lendemain de noces où les rides se creusent plus profondes, entaillent le front, où les lèvres déformées retombent pendantes, marquant les années qui comptent double.

Et les prunelles glauques de Germaine se rallumaient alors ainsi que des flambeaux à demi éteints qu’attise une soudaine rafale, dévisageaient avec une colère haineuse ce masque insoucieux de beau viveur comme si la jeune fille eût voulu troubler le repos où il se prélassait et maudire jusque dans la mort toute cette famille dégringolée qui l’entraînait dans son désastre, qui la livrait avant l’âge aux hasards incléments du combat pour vivre et la jetait par-dessus bord comme une épave dédaignée.

II

Les nombreuses malles de Germaine suivaient la voiture, ballottées à chaque ornière dans une massive charrette que de grands bœufs roux traînaient d’un pas lent et égal. Il faisait si chaud que M. de Séméac avait abaissé les vitres des portières et malgré le courant d’air qui charriait l’arôme vanillé des acacias près de passer fleur, les exhalaisons éparses des prairies irriguées, – l’intérieur de la berline avec ses coussins usés, sa tenture de cretonne déteinte à laquelle pendaient de profondes poches bourrées de paquets, sentait le rance comme les chambres longtemps closes, la remise malpropre où les guimbardes familiales se rouillent côte à côte, dorment dans la poussière accumulée qu’on n’essuie plus.

Mlle de Puymirol, brisée par ce long voyage d’une nuit et d’un jour, se penchait au dehors, regardait sans intérêt ces paysages pareils déroulés dans une sorte de fumée blonde, les ruisseaux coupés d’écluses, les lignes frissonnantes de peupliers qui rayaient les herbages d’un treillis d’ombre violette, les champs de maïs, les villages étagés sur les collines, les vergers qu’assaillaient des nuées de guêpes, les côtes raides où les chevaux anhélaient, où le cocher sautait de son siège et elle répondait par des bouts de phrases, des monosyllabes brefs aux questions curieuses de son oncle.

M. de Séméac ne cessait de parler, gesticulait, s’épongeait le front dans un mouchoir à carreaux et guindé, cérémonieux sur l’embarcadère de la gare, s’était bientôt ravisé, avait déboutonné son gilet d’alpaga.

Sanguin, les joues pleines et rouges, les lèvres et le menton rasés à l’ancienne mode, ayant de gros membres solides et noueux et de la malice soupçonneuse sous ses épais cils noirs, il avait néanmoins dans les mains, dans le redressement de sa tête, dans certaines expressions de sa figure déformée, une finesse de race, une distinction vague comme la patine d’une médaille féodale que la terre n’a pas complètement effacée.

– Ce pauvre bougre de Roland ! répétait-il avec son accent gascon. Une pâte si bonne et finir comme cela ! Ce que c’est que la vie, tout de même !

Et il secouait le cocher par la basque de sa livrée.

– Eh ! Pierrillot, attention à la Grise quand nous passerons au relais de Pesquidoux ! Ce pauvre bougre, tiens, je me rappelle encore ses cigares, de vrais havanes comme je n’en ai jamais fumé, même à Toulouse, chez le cousin Ramignac !

Il assourdissait de ces éclats de voix la tête endolorie de Germaine, qui somnolait et comptait les bornes kilométriques plantées entre les tas de cailloux. Et dépité, mal à l’aise avec son exubérance bruyante, sa grosse bonhomie hâbleuse devant cette bouche close d’où les paroles tombaient comme à regret, telles qu’une vibration lointaine d’écho, il bâillait et murmurait de çà, de là :

– Décidément, tu n’es guère bavarde, ma drôle !

Enfin, comme le soleil s’abaissait à l’horizon et teintait les pics neigeux de miroitants reflets roses, la voiture déboucha dans une longue allée de hêtres et s’arrêta devant le perron du château. C’était une lourde bâtisse, dont une tapisserie de vigne vierge cachait les murs lézardés, avec des toits d’ardoises sur lesquels roucoulaient des pigeons gris et blancs. Des fenêtres très larges trouaient la façade et un escalier de pierre aux marches branlantes conduisait à la porte, soutenue par deux cariatides allégoriques. Des socles vides, qu’avaient jadis surmontés de souriantes dryades, l’encadraient et, au lieu de pelouses où, par places, tels que des carrés d’étoffes indiennes, flambent les massifs de géraniums rouges, ondulait un champ d’avoine. Cela avait un grand air de gentilhommerie qui se délabre, qui ne répare pas les brèches creusées dans le toit mais veille sur le cartel héréditaire plaqué au fronton du seuil, une apparence trompeuse de décor qui dissimulait la sourde et incessante lutte pour tenir son rang, pour ne pas se déclasser et garder quand même la maison des aïeux que les paysans du village saluaient encore en un respect transmis comme une consigne, le banc armorié à l’église de Séméac, le droit d’être encensé à la grand-messe par les enfants de chœur.

Mme de Séméac, toute en noir, dans une vieille robe de soie teinte qui avait des luisants violâtres sous les obliques rayons du soleil couchant, guettait sa nièce sur la première marche du perron. Elle la serra contre sa poitrine et elles échangèrent le même baiser inaffectueux et rapide. Et s’essuyant les yeux de son mouchoir, quoiqu’elle n’eût pas versé une seule larme, la tante murmura avec des inflexions prédicantes :

– C’est le bon Dieu qui t’envoie parmi nous, mon enfant et nous n’avons qu’à bénir ses impénétrables desseins !

M. de Séméac s’était mis en manches de chemise et dételait les chevaux en même temps que Pierrillot, soufflant, s’interrompant pour invectiver son cocher en patois et savoir ce qu’il pensait de la nouvelle venue, de cette jolie jeune fille qui, serrée dans un ulster anglais, avec un petit feutre noir de garçonnet épinglé dans les cheveux, s’en allait au bras de sa tante, décidée et claquant des talons comme si elle eût marché à la conquête de ces corridors immenses, de cette maison trop grande où la mauvaise chance l’encageait désormais comme un oiseau voyageur pipé au passage.

– Et autrement, Pierrillot, la juges-tu à ton goût, la demoiselle ?

– Un enfant de calèche, moussû, et qui ne coiffera pas sainte Catherine, Diou biban !

Et, en attendant ses malles, Germaine parcourut toutes les pièces avec Mme de Séméac, mesurant le vide des vastes chambres qui semblaient déménagées, réprimant l’impression désenchantée que lui causait l’aspect de ces pauvres petits meubles couverts de bandes de tapisserie, – du piano aux touches jaunies, de la pendule sous un globe, des vases bleus emplis de pivoines artificielles, – perdus, clairsemés, comme honteux de se trouver dans le salon aux plafonds solennels où, au-dessus des portes laquées, l’on cherchait des trumeaux roses et blonds de Boucher, où l’on revoyait les places des consoles, des étagères en vernis martin chargées de babioles, des Gobelins, des glaces enguirlandées dans lesquelles les coquettes aïeules avaient miré leur sourire et leurs mouches assassines.

La tante Eudoxie avait de ses mains avides et prudentes balayé jusqu’aux mansardes le château qui lui venait d’un héritage longtemps attendu. N’ayant pas assez de fortune pour avoir des séries, ne recevant que quelques rares visites de voisins, les Séméac se reléguaient à la campagne pendant les trois quarts de l’année plutôt par nécessité que par goût, pour y liarder à l’aise et combler les trous que creusaient dans leurs maigres rentes les dîners, les réceptions, toute la piaffe du carnaval à Saint-Martéjoux. On buvait de la piquette de paysan pour régler les traites de Rœderer. On se serrait le ventre pour parader en février, commander les violons et éclabousser d’un luxe factice tout le Faubourg des Nobles, les Urdosse, les Villejésus, les Sainte-Liesse, les Percheluce, qui se jalousaient, qui s’épiaient d’hôtel à hôtel comme des ennemis aguichés par une haine séculaire. Aussi, Mme de Séméac avait-elle transporté à la ville les vieilleries dont, au fond, elle ne s’expliquait pas la valeur plus que son mari et que sur un changement de mode elle eut aussitôt vendues comme elle avait dispersé au début les éventails, les bonbonnières et les robes à ramages découverts dans les armoires.

Et l’exclamation enfiellée de réticences amères que la tante mâchait durant les haltes de leur traînante promenade élargissait davantage dans le cœur de Germaine la navrante mélancolie qui se dégageait de cette demeure seigneuriale dévalisée, pillée, comme prise d’assaut après un siège.

– Que veux-tu, ce n’est pas aussi beau que chez ton oncle Roland, mais on y vit plus vieux, ma fille !

De là, elles visitèrent la basse-cour où une grosse servante jetait à poignées du maïs aux poules et aux oies, les granges où l’on rentrait les regains.

Le maître valet marchait maintenant à côté des deux femmes, les guidait avec une politesse obséquieuse à travers la propriété.

Grand, le teint hâlé, les épaules robustes, les mains assez fines avec, au petit doigt, une bague d’or piquée de turquoises fausses et des ongles longs, ambrés par la fumée de cigarette, les moustaches noires relevées aux commissures des lèvres, les prunelles d’une couleur vague où flottait quelque chose de câlin, très propre dans sa blouse de toile, François Moretti ressemblait plus à un sous-officier en congé qu’à un paysan. Il était, en effet, entré au service des Séméac, après avoir fait ses cinq ans dans le régiment d’artillerie qui tenait garnison à Saint-Martéjoux. Et avec son dos courbé, ses flatteries adroites, il avait pris aussitôt un tel ascendant sur Mme de Séméac qu’elle ne jurait que par lui, qu’elle ne le rudoyait pas comme les autres domestiques et n’entreprenait rien sans le consulter. Il se vantait d’ailleurs à tout propos de ne pas appartenir au commun, citait les alliances des Moretti d’Ajaccio avec les meilleures familles corses et attribuait à des haines politiques la pauvreté présente de ses parents.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Christianisme Ésotérique

de bnf-collection-ebooks

Les Mémoires

de bnf-collection-ebooks

suivant