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Le Calendrier de l'Avent

De
221 pages
Bientôt Noël dans une petite ville de province. Abel, paisible retraité, achète sur un étal de livres anciens, un calendrier de l'Avent datant de 1889 et doté de pouvoirs magiques. Qui n'a jamais rêvé de voir ses vœux se réaliser ? Cela devient complexe lorsqu'il faut souhaiter du bien à son pire ennemi, illuminer sa ville de bougies en quelques heures, devenir le précepteur d'un cancre, rester zen lorsque l'on est l'objet de railleries… Faisons confiance à l'auteur de La Signature et des Comptines de Tante Lali pour mêler dans ce conte magie et réalité, rire et émotion. Un livre que l'on devrait lire, si l'on était raisonnable, un chapitre par jour, du 1er au 24 décembre. Mais serait-ce bien raisonnable d'attendre?
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2 Titre
Le Calendrier de l’Avent

3Titre
Catherine Dutigny
Le Calendrier de l’Avent

5Éditions Le Manuscrit


















Couverture : Jean-Pierre Dutigny, dessin original, Le
Calendrier de l'Avent, acrylique,
rehaussé sous Photoshop et Paint, 2008
© Jean-Pierre Dutigny

© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02320-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304023206 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02321-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304023213 (livre numérique)

6 Le Calendrier de l’Avent






Tout ce que nous voyons ou croyons, n’est qu’un rêve
dans un rêve

Edgar Allan Poe

A mon fils Alban

7

8 Le Calendrier de l’Avent
(1) OÙ L’ON APPREND COMMENT
ABEL BEAUJOUR
TROUVA UN CALENDRIER DE L’AVENT
PAS COMME LES AUTRES
Le jour venait à peine de se lever. Abel savait
parfaitement que rien ne l’obligeait à faire de
même. Mais les habitudes, à son âge, cela avait
un côté rassurant. Des habitudes qui rythment
le défilement des jours où l’on quitte un lit veuf
de partenaire, une couche dont la moitié gauche
des draps n’est jamais froissée, sans savoir si
l’on pourra s’y glisser, le soir venu. C’était sa-
medi, jour de marché. Là aussi, une habitude.
La perspective d’arpenter la place Saint-Pierre,
de traîner le long des étals en faisant mine de
s’intéresser à la fraîcheur des primeurs, tâter
d’un index noueux le cœur d’une laitue, flairer
d’un nez d’expert le cul d’une poire louise-
bonne d’Avranches, le tout pour tromper sa so-
litude, valait la peine de sacrifier une grasse ma-
tinée. Occasion hebdomadaire de s’amuser à
faire « le jeune homme » avec la crémière, une
femme d’âge mûr, aux joues perpétuellement
9 Le Calendrier de l’Avent
rosies de fines mailles sanguines, au cœur aussi
tendre que ses saint-marcellin. Celle qu’il appe-
lait Louise-Charlotte, en écho à l’épouse du
Dauphin Louis II, grande amatrice de ces petits
fromages de chèvre, attendait patiemment qu’il
ait fini de lui conter fleurette pour lui indiquer
d’un clin d’œil complice le fromage dont
l’affinage lui « dirait des nouvelles ». Il lui con-
fiait alors son porte-monnaie pour qu’elle se
règle et répondait sans déroger à leurs us et
coutumes à l’habituel « et avec cela, ce sera tout,
monsieur Beaujour ? », l’inévitable « Oui,
Louise-Charlotte, tout pour aujourd’hui ».
Oui, les habitudes, cela avait vraiment du
bon.
Abel s’approcha de la petite fenêtre du salon
et nota que la température avait encore baissé
de deux degrés. Pour une fois la météo ne
s’était pas trompée. Il se munit d’une longue
écharpe de soie qu’il s’obstinait à nouer en la-
vallière, prit le vieux feutre gris anthracite pen-
du à la patère de l’entrée, s’en coiffa, adressa à
son double un sourire dans le miroir du couloir
et glissa dans sa poche son trousseau de clés.
Le marché nichait à une centaine de mètres
de sa demeure, dans une zone devenue pié-
tonne depuis que les élus avaient voté à
l’unanimité moins une voix, celle d’Abel, que le
standing de leur commune de dix mille habi-
tants méritait un centre-ville digne d’une cité
10 Où l’on apprend comment Abel Beaujour…
historique. De fait, l’histoire de ce bourg agri-
cole n’avait jamais brillé de quel que feux que ce
fût, hors ceux de la Saint Jean. La statue du
poète Paul Démère déclamant pour l’éternité de
sombres quatrains face au square de l’école
primaire n’avait d’autre utilité que de servir de
perchoir aux étourneaux, seuls témoins vivants
de la gloire de l’obscur rimeur.
Un vendeur de marrons chauds avait installé
son brasero à l’angle de la rue Grande et de la
place Saint-Pierre. Il haranguait les promeneurs
et les habitués du marché d’un traditionnel
« Chauds, mes marrons, chauds ! », tandis
qu’une fillette, emmitouflée dans un long man-
teau bleu marine pliait avec soin des demi-pages
de papier journal pour en faire des cornets. Le
boucher avait déjà disposé de lourdes guirlandes
de faux sapin, ornementées de gros nœuds
rouges sur sa vitrine. Abel déchiffra l’enseigne
ainsi transformée : Bou… Petit. Elision à dé-
guster, tant l’énergumène vantard aimait la gau-
driole, les plaisanteries gaillardes et polissonnes.
Pour suivre la mode de l’époque, un aligne-
ment de stands, pompeusement surnommé
« Marché de Noël » reléguait à l’arrière de la
scène les marchands de fripes et le Sénégalais
aux bijoux taïwanais.
Abel contempla avec une pointe de tristesse,
les amoncellements de décorations de sapins et
de crèches, les guirlandes clignotantes, les py-
11 Le Calendrier de l’Avent
ramides de pain d’épice, l’armée de santons
provençaux peints « à la main. » Son unique pe-
tit-fils, il ne l’avait vu qu’une fois depuis sa nais-
sance, sa fille ayant coupé les ponts peu de
temps après le décès de madame Beaujour. Il
soupira en se remémorant les Noëls d’antan, les
longs préparatifs, les cachettes à cadeaux que sa
femme renouvelait chaque année pour déjouer
la curiosité de leur fille, les stratagèmes inventés
pour choisir les présents lors des courses aux
Grandes Galeries de la ville. Il s’apprêtait à quit-
ter les lieux et entreprendre ses emplettes lors-
qu’un étal retint son attention : des rangées de
livres en relief, d’autres à tirettes, tous flambant
neufs, tous attrayants. Il en feuilleta plusieurs,
d’abord au hasard puis affina sa curiosité pour
le plaisir du travail bien fait et l’ingéniosité de la
fabrication. Le règne de Nane d’un certain Lich-
tenberg et un Sherlock Holmes à quatre pattes
illustré par De la Nézière lui firent regretter
amèrement de ne pas avoir de cadeaux en pré-
vision.
– Ils sont beaux, n’est-ce pas ?
Le vendeur, un jeune homme au visage man-
gé par une abondante chevelure brune et les
yeux masqués par des lunettes aux verres fu-
més, lui souriait d’un air engageant.
– Très beaux, jeune homme, c’est une très
belle réédition, répondit Abel.
12 Où l’on apprend comment Abel Beaujour…
– Ce sont des originaux… 1926 pour l’un,
1908 pour l’autre, ajouta le jeune homme en dé-
signant les livres qu’Abel tenait à la main.
– Je peux vous faire un bon prix, si les deux
vous intéressent…
– Hélas jeune homme, je n’ai qu’un petit-fils
qui habite fort loin, que je ne verrai pas à Noël,
et je ne suis même pas sûr qu’il apprécierait ce
genre de cadeaux.
– Quel âge ?
– Laissez-moi réfléchir… Il doit avoir dans
les dix ans.
– Dans ce cas, j’ai sans doute quelque chose
qui pourrait lui convenir…
Le vendeur releva le pan de feutre vert qui
couvrait l’étal, fouilla dans une malle et en sortit
un rectangle épais de carton, richement décoré.
– Voilà un exemplaire unique : un calendrier
de l’Avent qui date de 1889, une pure merveille
à plus d’un titre.
Il tendit le calendrier à Abel qui l’examina
avec précaution.
– Effectivement, il est très beau, mais qu’a-t-
il de si particulier ?
Le jeune homme jeta des regards à droite et à
gauche, comme pour s’assurer que personne ne
les écoutait.
– Il est magique ! murmura-t-il d’une voix à
peine audible.
– Magique ! s’esclaffa Abel.
13 Le Calendrier de l’Avent
– Le prix, lui j’en suis sûr n’est certainement
pas magique !
– C’est un calendrier à vœux… chaque jour
correspond à un vœu et si ce vœu est sincère et
motivé, il est exaucé…
– Vous m’en direz tant… et son
prix ? questionna Abel franchement amusé.
– Il n’a pas de prix… mais pour vous, ce sera
cent euros.
– S’il a de réels pouvoirs magiques, c’est
donné, sinon, c’est une pure escroquerie…
– A vous de voir, répondit le jeune homme
en feignant de se désintéresser de la vente.
Abel s’en voulait de s’être laissé entraîner
dans un marchandage sans issue, puisque à au-
cun moment il n’avait envisagé d’acquérir un
calendrier de l’Avent. En admettant qu’il se dé-
cidât à l’acheter, on était le 30 novembre et dans
le meilleur des cas son petit-fils recevrait ce ca-
lendrier le 2 décembre, ce qui ôtait une partie
du charme à l’affaire. La raison lui disait de
rendre le calendrier au vendeur, mais il se passa
alors un étrange phénomène. Se tournant à la
lumière du jour pour admirer les couleurs des
illustrations, son regard croisa celui de Louise-
Charlotte. Ceinte de son large tablier blanc, les
cheveux argentés emprisonnés dans un bonnet
de laine gris bleu, celle-ci l’observait avec amé-
nité et le petit signe de la tête qu’elle lui adressa
14 Où l’on apprend comment Abel Beaujour…
ressemblait à s’y méprendre à un acquiesce-
ment.
Abel, troublé, referma les doigts sur le calen-
drier de l’Avent et lâcha autant pour lui-même
que pour le vendeur d’un filet de
voix tremblant : « Marché conclu. »
15
(2) OÙ ABEL BEAUJOUR A BIEN DES ÉMOTIONS
C’est ainsi qu’Abel devint propriétaire d’un
objet dont il ne savait que faire et que son
porte-monnaie se trouva soulagé de cinq billets
de vingt euros. Sa liste de courses ressemblait à
sa vie : simple, réduite à l’essentiel, dépourvue
de tout chichi. Il prenait soin de laisser la file
des clients s’allonger devant chaque étal pour
prendre son tour. Cela lui donnait le temps de
détailler les marchandises, d’en apprécier les
couleurs et les parfums, d’écouter les conversa-
tions de ses voisins et d’y participer avec hu-
mour et finesse lorsque l’occasion s’en présen-
tait, car Abel avait de l’esprit. Attendre plus
d’un quart d’heure dans le froid de novembre,
une escalope de veau de cent vingt grammes
« ni plus, ni moins » ne lui posait pas problème.
La vie des autres endormait les picotements
dans ses orteils, les sourires que ses remarques
déclenchaient réchauffaient le bout de ses
oreilles.
C’est donc le cabas aux deux tiers vide qu’il
prit sa place devant le stand de Louise-
17 Le Calendrier de l’Avent
Charlotte. Un jeune apprenti, au visage rond
comme une pleine lune l’aidait à emballer les
morceaux de fromage dans un papier ingrais-
sable, préparait les commandes mais seule
Louise-Charlotte maniait le couteau, la louche à
crème et celle à cancoillotte. Abel s’émerveillait
de la délicatesse de ses gestes, de la précision de
son œil pour fournir la part en parfait accord
avec la demande du client, se liquéfiait au son
de sa voix douce et chantante. Lorsque vint son
tour, il se livra au petit manège habituel qui
consistait à hésiter entre plusieurs produits,
s’enquérir de l’origine des nouveautés, de
l’affinement des fromages, tout en complimen-
tant la crémière sur sa mine et sa dextérité.
Louise-Charlotte le laissait faire avec une évi-
dente satisfaction, répondait à des questions dé-
jà cent fois posées avec la même grâce et la
même patience. Abel ayant épuisé sa palette
d’interrogations et sa mosaïque de jolis mots, le
rituel du saint-marcellin pouvait commencer.
Ce jour là pourtant, avant de prononcer la
phrase qui concluait leurs échanges hebdoma-
daires, Abel, un peu gêné, l’invita à prendre un
café. Loin de paraître choquée, Louise-
Charlotte s’empressa de se défaire de son ta-
blier, donna quelques consignes au jeune ap-
prenti, rajusta d’un geste coquet son bonnet et
un sourire toujours épanoui aux lèvres rejoignit
un Abel enchanté. Sans même en parler, ils dé-
18 Où Abel Beaujour a bien des émotions
laissèrent le neo pub londonien de la brasserie
Saint-Pierre pour diriger leurs pas vers le Petit
Café, un endroit qui avait gardé son comptoir à
l’ancienne, ses tables en bois, son grand miroir
et qui proposait un choix varié de cafés déli-
cieux. Abel s’effaça en tenant la porte pour lais-
ser passer Louise-Charlotte la première, puis il
choisit une petite table à l’écart de l’entrée,
proche d’un vieux poêle à bois que l’on avait
gardé pour la décoration. Les premières lapées
d’un Moka d’Ethiopie au parfum d’arum scellè-
rent entre eux une tendre complicité. Réchauffé
et rasséréné, Abel ouvrit son cabas et en sortit
le calendrier de l’Avent, qu’il déposa sur la table
avec précaution.
– Je voulais vous demander Louise-
Charlotte, si j’ai rêvé ou si vous ne m’avez pas
encouragé à en faire l’acquisition ?
– Vous aviez l’air tellement heureux devant
ces livres mais également tellement hésitant que
oui, je l’avoue, j’ai eu envie que vous vous fas-
siez plaisir, répondit-elle sans hésiter.
– Eh bien, voilà qui est fait, mais pas pour un
livre, comme vous pouvez le constater… Un
calendrier de l’Avent qui détient selon les dires
du vendeur des pouvoirs magiques… Oui, vous
pouvez sourire, Louise-Charlotte, il n’y a qu’un
vieux fou comme moi pour acheter un tel objet.
Je pense l’offrir à mon petit-fils. Pensez-vous
que cela peut amuser un enfant de dix ans ?
19 Le Calendrier de l’Avent
La crémière fronça les sourcils, prit le calen-
drier dans ses mains et l’examina sous toutes les
coutures un long moment.
– Je crains qu’il ne soit trop tard, finit-elle
par déclarer.
– Oui, j’y ai pensé. Nous sommes déjà le
30 et le temps de l’emballer, de le poster, même
en colissimo, mon petit-fils ne l’aura que le lun-
di ou mardi prochain.
– Je ne parle pas de cela, monsieur Beaujour.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a
en bas du calendrier, là, sur le bandeau rouge,
inscrit en petites lettres, un avertissement qui
dit quelque chose d’intéressant : Les vœux cor-
respondants à chaque jour devront être sincères
et motivés. Ils ne pourront être émis que par la
personne ayant fait l’achat de ce calendrier, à
l’exclusion de tout autre. Enfreindre cette règle,
enlève à ce calendrier tout pouvoir. Voilà, il n’y
a que vous qui pouvez vous en servir, car il a
l’air neuf et vous en êtes sûrement le premier
propriétaire.
Louis-Charlotte reposa le calendrier sur la
table, but le reste de son café et jeta un rapide
coup d’œil par la fenêtre en direction de son
étal.
– Il va falloir que je vous quitte, monsieur
Beaujour, les clients font la queue et le gamin
semble complètement débordé. Grand merci
pour ce délicieux café. Pour le calendrier, je suis
20 Où Abel Beaujour a bien des émotions
certaine que vous en ferez bon usage et surtout
n’hésitez pas à me tenir au courant, j’adore les
mystères.
Elle se leva, hésita un bref instant, puis se
pencha pour déposer un léger baiser sur la joue
droite d’Abel.

Beaucoup d’émotions pour le bonhomme en
une seule matinée. Que Louis-Charlotte n’ait
montré aucune surprise à la révélation des pou-
voirs magiques du calendrier était déjà diffici-
lement croyable, mais qu’en plus elle le quitte
sur un baiser le laissait stupéfait. Le chemin du
retour vers sa demeure se déroula comme dans
un rêve. La confusion des sentiments et des
idées qui traversaient son esprit était telle qu’il
dépassa la porte de sa maison sans s’en rendre
compte et dut rebrousser chemin quelques
vingt mètres plus loin. Enfin, une fois rentré, il
rangea machinalement ses courses dans la cui-
sine puis gagna le salon où il se laissa lourde-
ment tomber dans son fauteuil préféré. Il s’y
assoupit d’un sommeil lourd, sans que la faim
ne vienne le réveiller. Vers cinq heures du soir,
il ouvrit les yeux, mit de longues minutes à
trouver ses repères. Le jour faiblissant, il se leva
pour allumer le lampadaire et buta contre le ca-
bas qu’il avait déposé au pied du fauteuil. La
lumière filtrant de l’abat-jour fit briller la cou-
verture du calendrier de l’Avent qui débordait
21 Le Calendrier de l’Avent
d’un bon centimètre des rebords usés par le
temps de son sac à provisions. Sept longues
heures le séparaient encore du premier jour de
l’Avent.
22