Le canari brisé

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Combien sont-elles, ces femmes antillaises à avoir suivi l'amour en Afrique sans savoir ? Le canari brisé est l'histoire de Lucie, originaire de l'Ile aux Hibiscus, débarquée en Afrique avec son mari et confrontée malgré elle au monde terrifiant de la sorcellerie.
En recevant un canari, pot en terre cuite, Lucie ne savait pas qu'elle posait ainsi les premiers pas dans la magie noire africaine. Il lui faudra une série de « flashbacks », retours sur sa propre vie, pour briser le canari, pour comprendre qu'elle, la petite Antillaise, avec ses origines créoles pouvait vaincre l'influence de ses ancêtres restés sur la terre d'Afrique.
L'écriture de ce livre s'est présentée à Jacqueline Louison comme une obligation morale de transmettre aux autres les fruits de son expérience personnelle dans un pays africain.
Son expérience professionnelle comme directrice du Centre culturel américain d'Abidjan, en Côte d'Ivoire a beaucoup influé sur sa détermination à écrire. Sans prétendre donner toutes les réponses aux questions que tous se posent sur les mystères de cet immense continent, ce livre a le mérite d'apporter une contribution à l'éclairage des chercheurs.
Le canari brisé a été longuement mûri et c'est lorsque la guerre éclate en Côte d'Ivoire en septembre 2002, que l'auteur ressent le besoin de l'améliorer de le publier et c'est ce qu'elle fera deux ans après.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507631
Nombre de pages : 148
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Entrée dans la sorcellerie
Lucie ignorait la portée des actes que poserait son mari ce jour-là. Il se trouva que le président de la société était absent de son village : il avait voyagé, on ne savait où. Simon voulait continuer à sourire : « Ce n’est pas grave. On trouvera bien une autre solution ». Sa solution, Lucie en eut une idée le soir, lorsqu’elle vit son mari revenir à la maison en compagnie de deux hommes : un jeune, membre de l’église que la famille fréquentait, et un autre, plus âgé, la cinquantaine envi-ron, sorte d’escogriffe, efflanqué, grand, noir comme la nuit, les cheveux drus, mal coiffés, en tenue dépenaillée, crasseux, une espèce d’homme des cavernes, mais aux allures de prince. Du moins, c’est ainsi que Lucie le per-çut ce soir-là. A sa grande surprise, l’homme se montra d’une extrême galanterie avec elle ; sans doute Simon lui avait-il vanté les mérites de sa femme. En fait, Simon avait fait venir un sorcier. Il confia à Lucie lorsqu’ils se retrouvèrent seuls : « Il est venu régler mon problème ». Lucie essaya de le raisonner. En ce qui la concernait, elle avait toujours mis sa foi en Dieu. Pourquoi son mari faisait-il venir un tel homme ? Que pourrait-il faire ? Elle se rappelait les nombreux marabouts chez lesquels il
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l’avait emmenée par le passé. Elle revoyait Simon en train de distribuer des galettes de mil à des enfants, dans des quartiers pauvres, sur leur recommandation. Elle s’en rendait compte, il retombait dans les mêmes habi-tudes, à la différence que cette fois-ci, il retournait aux sources, il était allé chercher quelqu’un de son village : « Les marabouts de Sakata sont des voleurs, ils pren-nent l’argent de ceux qui viennent les consulter sans apporter de solution palpable à leurs problèmes, disait Oyoka, nous, nous ne trichons pas ». Les trois hommes étaient sortis, puis étaient revenus, l’air satisfait, avec des mines de conspirateurs. Lucie leur avait servi un plat local fait de poissons cuits sur la braise 1 accompagnés d’attiéké. La même nuit, tout le petit groupe, auquel s’était jointe Lucie, à la demande de son mari, se dirigeait vers le lieu de travail de Simon : une fois face à l’immeuble, Oyoka le sorcier, leur fit éparpiller de la menue monnaie qu’ils avaient préparée, sur toute la longueur de la chaus-sée. Le sorcier accompagnait ce geste d’incantations... La puissance de la parole... Le travail accompli, ils retournèrent à la maison pour verser de l’alcool sur le sol, pendant que des prières étaient psalmodiées... La puissance de la parole... L’homme resta deux semaines dans la famille Kra, deux semaines assez longues pour paraître une éternité à Lucie : il avait fallu le nourrir, lui faire la conversation, nettoyer les saletés dont il avait inondé la chambre où il dormait. C’est qu’il avait toujours dormi à la belle étoile dans son village et ne connaissait pas ce que l’on appelle
1
Attiéké : farine de manioc séché cuite à la vapeur et qui accompagne tous les menus.
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« un lit ». La pièce commençait à dégager une odeur fétide. De manière impromptue, Oyoka le sorcier demanda à accompagner la famille Kra à un culte dominical. Alors que tous se dirigeaient vers la sortie, il fit ce commen-taire : « Si les hommes mettaient à profit ce qu’ils enten-dent à l’église, ils n’auraient pas besoin d’hommes comme moi ». Simon s’en étonna : « C’est vraiment ce que tu penses » ? Oyoka confirma, de manière énigmatique : « Nous les sorciers, nous le savons. Les hommes sont méchants et leur vie en est le résultat ». Pourquoi lui faire confiance alors ? Il était encore temps pour eux de faire marche arrière. C’est ce choix que malheureusement, la famille Kra ne sut ou ne put faire. La veille de son départ, Oyoka le sorcier rassembla solennellement tous les membres de la famille dans la chambre des parents. A ses pieds, un canari. Sur ses ins-tructions, chacun, à son tour, s’y assit, et répéta ces paroles après lui : « Je m’assieds sur mes ennemis, qui sont maintenant comme des excréments pour moi, je les écrase, je m’as-sieds aussi sur nos problèmes... ». Petits et grands, tout le monde y passa. La famille venait de sceller son destin... volontaire-ment... La puissance de la parole... Il était indéniable qu’Oyoka le sorcier avait laissé une empreinte de son séjour chez les Kra, mais à ce
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moment, personne n’en avait pris conscience : après son départ, des faits bizarres se produisirent. Le plus remar-quable fut le changement brusque de comportement de leur voisin le plus proche : cet homme jusque-là si affable, si avare en paroles qu’il en paraissait muet, des-serrant à peine les lèvres pour saluer ses voisins, se mit à les harceler : tantôt c’étaient les enfants qui étaient accu-sés de faire du bruit pendant sa sieste, ou alors Simon qui avait empiété sur sa place de stationnement, ou le chien qui salissait devant sa porte... Tous les prétextes étaient bons pour faire des histoires. En plus de cela, ils décou-vrirent plusieurs fois des défécations à l’entrée de leur appartement... Les choses devinrent telles que la seule solution qui s’imposait à eux était de déménager. C’est ce qu’ils firent, confortés dans leur décision par d’autres incidents qui se produisirent à la même époque. Ils n’avaient pas d’autre choix que de s’installer dans la grande maison familiale, la même où Lucie et Simon avaient vécu à leur arrivée à Sakata, celle que venait de quitter le père de Simon, enterré depuis peu...
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