Le Capitaine à l'heure des ponts tranquilles

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Une extraordinaire traversée du XXe siècle à travers le destin d'un capitaine hollandais sillonnant les océans.



À ses quinze ans, en 1932, Archibald Van Kortrijk, dit Bart, décide de s'engager comme mousse sur le Black Star, un cargo assurant la liaison Amsterdam-Cape Town. Il découvre la dureté des jours en mer, la promiscuité avec l'équipage, la mauvaise cuisine, la beauté du monde. Un après-midi, une rixe violente éclate avec Andriezsoon, le second du navire. Si Bart s'impose, il connaît désormais un ennemi éternel...
1949. Après plusieurs années à quai, Bart peut à nouveau naviguer. Il embarque pour l'Indonésie, ignorant que là-bas, dans cette île chaude et suave, l'attend la ravissante Kusuma. Mais les marins, paraît-il, n'ont d'autre épouse que la mer...
Dans ce roman qui mêle folles aventures, amours et souvenirs, on croisera Rackham le Rouge et Jacques Brel, entre les brumes hollandaises et la moiteur de Jakarta.



Publié le : jeudi 14 avril 2016
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EAN13 : 9782365692045
Nombre de pages : 216
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couverture
Gérard Gréverand

LE CAPITAINE
À L’HEURE DES PONTS
TRANQUILLES

roman

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Pour Sylvie
Pour Martin et Robin

1

Qui aurait dit que le ketje d’Anvers deviendrait un jour un vieux crabe de plus de quatre-vingts ans ? Avec le grand âge, les souvenirs reviennent en abondance ; sans doute parce que la vie ne se nourrit plus de ce qu’elle est mais de ce qu’elle a été. J’ai passé mon enfance à traîner sur le port, au milieu des caisses, des treuils, des poulies, dans les odeurs de poisson pourri, d’eau saumâtre et de fumée de charbon. Avec d’autres maigrichons de mon âge, nous passions notre temps parmi les cordages ou les sacs d’indigo avariés. Les crépusculaires trois-mâts cédaient la place aux vapeurs. Au milieu des sirènes et des piaillements des mouettes, la casquette vissée sur le crâne, nous écoutions les vagues claquer contre les quais en suivant du regard un trognon de pomme ou des cageots tombés d’un cargo. Du quai aux minerais au bassin des remorqueurs, en passant par le quai aux phosphates, aucun recoin du port ne nous était inconnu. Nous étions incollables sur la provenance des navires, le contenu des sacs de toile imprimés et plombés, la nationalité des matelots titubant de bière. C’était la fin des années vingt ; on rêvait d’Amérique et le va-et-vient des bateaux faisait oublier les ventres vides. Quand je me suis embarqué comme mousse, quelques années plus tard, j’ai enfin compris mes émotions de gosse. Le départ d’un bateau a toujours quelque chose d’une particulière gravité. Cette rapide lenteur, cet inexorable éloignement ; est-ce que mon ancêtre en éprouvait quelque chose lorsqu’il doublait la Schreierstoren, où une légende plaça les femmes de marins hollandais pleurant au passage de leurs maris en partance ?

J’ai presque toujours vécu aux extrémités du monde, sur des cargos chargés d’épices, de sucre, de bois précieux, d’encens, de papier, d’animaux exotiques, de feux d’artifice. Surveiller le chargement de milliers de sacs de café ou de thé faisait des préparatifs de départ un instant enivrant. Je suppose que mon ancêtre le Chevalier ressentait les mêmes émotions lorsqu’il contrôlait la livraison à bord de sa Licorne des provisions qu’exigeaient dix à douze mois de mer : lard, petit salé, farine, fromage, huile d’olive, chandelles, eau-de-vie, poudre à canon. Les navires qu’il escortait voguaient vers de mystérieuses cités lointaines, en un temps où l’on ignorait où finissent les terres. Ils se vouaient au négoce de cannelle dont on faisait grand usage dans les Provinces-Unies, de poivre, de muscade, et de toutes ces denrées devenues l’objet de convoitises nouvelles. Prélevait-il son bénéfice sur les cargaisons ainsi que le faisaient armateurs, banquiers, courtiers et marchands ?

Sur un mur de ma chambre, j’ai une carte du monde pleine de points de couleur partout où quelqu’un se souvient de moi. Mais beaucoup de ceux que j’ai connus sont morts ; et il vient un moment où il n’y a plus grand monde à qui dire adieu, tous les gens trop vieux vous le diront ; et je n’ai pas d’illusions : même si la mort semble m’avoir oublié, il ne doit pas rester grand-chose dans le sablier.

 

 

Mon appartement donne sur les bords de l’Amstel, là où le fleuve s’élargit en direction des écluses ; je peux suivre des yeux son cours indolent. J’ouvre ma fenêtre dès les premiers soleils ; mélange d’eau dormante et d’eau salée, les effluves des canaux me troublent encore de leur exotique suavité. Mais, depuis la donation enregistrée chez le notaire, cet appartement n’est plus à moi. Dans quelques semaines, je quitterai Amsterdam. Ce sera pour toujours. Je dirai adieu à ma vie hollandaise, pour en commencer une autre, bien loin d’ici, et qui sera la dernière. Je couperai mes dernières racines, celles qui ont fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui, et j’espère me débarrasser de cette impression d’être infidèle à mon pays natal. Sans un port d’attache, un marin n’est rien. C’est pourquoi nombre d’entre nous sacralisent cet endroit plus précieux qu’une patrie, plus fidèle qu’une maison parfois, surtout si nous en sommes originaires. Depuis tant d’années, Amsterdam a constamment été le point de ralliement des navires et des équipages de notre compagnie. Le temps est maintenant venu de donner un autre centre à mon univers. Au moment de tout quitter, les souvenirs me submergent, et il me faut me livrer au jeu des Mémoires pour tenir le cap et ne pas perdre le sens de ce dernier départ. Ces réminiscences du passé doivent ressembler à une confession destinée à un correspondant plus ou moins imaginaire. D’ailleurs, qui pourrait s’intéresser aux souvenirs d’un capitaine de cargo, même si celui-ci jure de ne pas se faire plus couard ou plus intrépide qu’il ne l’a été ? De dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ?

Ma vieille carcasse est grignotée par l’arthrose ; on ne s’expose pas impunément aux sels marins pendant toute une vie. Mais je marche encore chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente. J’arpente infatigablement les rues d’Amsterdam. Parfois je vais boire quelques bières dans le Jordaan. Certains soirs, on y chante des airs d’autrefois ou, accompagnées d’accordéon, les chansons de Johnny Jordaan qui avait pris le nom de son quartier. Cela me rappelle quand ma mère me cramponnait la main pour ne pas me perdre dans la foule des jours chômés. Pour la millième fois, j’emprunte Snoekjesgracht pour contempler l’une des plus petites maisons d’Amsterdam, la plus penchée sans doute, non loin de la maison de Rembrandt. Je m’arrête au Dantzig ou au Café Américain ; les voûtes sable en contrepoint des briques vert émaillé et les lumières abricot me replongent dans l’Orient de mes jeunes années ; ou, devrais-je dire, tous les Orients que j’ai connus…

 

 

Je suis né en mai 1917 de l’union fugitive d’un maître d’équipage et de la jeune Zélandaise qui deviendrait ma mère. À vingt-deux ans, un beau marin était entré dans sa vie somnolente. Elle l’aima de toute son âme. Ils se voyaient dès qu’il rentrait de Buenos Aires ou de Gdańsk. Un jour son bateau ne revint pas. Elle fit entreprendre des recherches à la lieutenance. Archibald Karel Antonius Lievens ? Son cargo avait été jeté sur les rochers devant le phare de Hartland Point ; il portait du blé des Pays-Bas vers le canal de Bristol. Je suis sûr qu’elle ne l’oublia jamais. Lorsque je naquis, entre huit et dix mois après leur dernière rencontre, elle me donna le prénom du disparu ; sans doute pensait-elle qu’appeler ainsi son rejeton le ramènerait à la vie. En revanche, le nom que je porte me vient de ma mère. Comme mes débuts dans la vie ne s’engageaient pas sous les meilleurs auspices, elle me fit baptiser ; on ne sait jamais.

Je me retrouvais donc avec un nom qu’on écorche et un prénom qui fait sourire. À chaque rentrée scolaire, le maître ne se privait pas de s’étendre sur ce qu’il avait d’ésotérique, et qui faisait davantage penser à un surnom ; sauf que personne n’aurait de son plein gré choisi un tel pseudonyme. Combien de fois n’ai-je pas entendu mes instituteurs s’exclamer :

— Archibald ! Mais où donc ta mère est-elle allée chercher un prénom pareil ?

Paradoxalement, cette pédagogie de quatre sous m’a donné confiance en moi. Bien m’en a pris. Quand, à l’école, tout le monde se moquait de moi, j’ignorais que des perles exotiques de Barranquilla ou du Venezuela me murmureraient un jour à l’oreille de fiévreux Archibaldo mio, de brûlants Archibandido

Comme tous les orphelins, je me suis cherché un père ; sans savoir qu’il était impossible d’en trouver un. La question de mes origines a empoisonné mon enfance ; j’aurais aimé savoir de qui je tenais tel trait de caractère ou bien à qui je ressemblais. J’ignorais alors qu’un généalogiste plein de fantaisie croiserait mon chemin pour me livrer de stupéfiantes révélations.

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Est-ce que je compte vraiment pour quelqu’un ? Pourquoi n’ai-je pas un père comme les autres gamins de ma classe ? Qui était-il ? Comment était-il ? Se serait-il intéressé à moi ? M’aurait-il rapporté des bricoles de ses différents voyages ? Est-ce parce que je ne l’avais pas connu que j’étais devenu marin ? Celles et ceux qui n’ont jamais eu à se poser ces questions douloureusement banales ne peuvent comprendre comment les orphelins marchent avec une invisible béquille et se cognent aux murs de la vie ; comment, sans pourtant se résigner tout à fait, sans renoncer vraiment, ils tentent de s’habituer à n’avoir aucune réponse à leurs questions.

 

 

Ma mère était née à Westkapelle ; aspirant à une vie plus confortable, ses parents vinrent s’installer à Anvers comme fleuristes quelques années après sa naissance. Mais leurs espérances ne furent pas comblées. Ils végétèrent au fond d’une misérable boutique où n’entrait jamais le soleil ; ils moururent dans l’indigence avant l’année de mes dix ans.

Vivant chichement de ses appointements d’employée de maison, ma mère hésitait constamment entre rester à Anvers ou rejoindre sa sœur aînée à Zierikzee, sur ce qui est aujourd’hui l’île de Schouwen-Duiveland.

C’est là que nous passions les étés, au cœur d’une campagne bordée de tous côtés par la mer, dans une maison résonnant des jeux, des cris et des chamailleries de mes cousines.

De cette enfance hollandaise me restent par dizaines des souvenirs d’instants délicieux et de bonheurs éphémères grâce auxquels mon corps et mon esprit s’ouvrirent à d’inédites sensations ; j’observais en moi l’effet de ces émotions nouvelles. Je découvris ainsi ce que j’aimais, comme m’enfouir au fond de mon lit durant les nuits d’orage, marcher pieds nus dans l’herbe fraîchement fauchée, m’éveiller en me croyant au matin d’un lundi ou d’un mardi puis m’apercevoir que c’était dimanche, contempler les nuages formant des voiles mystérieux devant une pleine lune, être le premier levé dans la maison, avant ma tante et mes cousines, regarder les parures de peuplades lointaines dans les planches du dictionnaire, être autorisé à allumer le feu de la cheminée, le parfum de cannelle chaude lorsque ma mère mettait un appelgebak au four ; et ce que je n’aimais pas, comme devoir embrasser des visiteurs inconnus, sentir les premiers froids d’automne sur mes jambes lorsque je portais encore des culottes courtes, les traces d’encre que laissait le journal sur les doigts, la tristesse qui m’étreignait l’âme lorsque sonnait l’angélus, voir des gens se séparer sur le quai de la gare d’Anvers ou de Bergen op Zoom où nous changions de train, entendre les adultes parler haut et rire fort après avoir bu deux ou trois verres de vin blanc, les voir subitement baisser la voix lorsqu’ils évoquaient un sujet qui, pour d’obscures raisons, devait me rester inconnu ou interdit ; cette exclusion linguistique m’a toujours paru humiliante et stupide, car j’étais, comme la plupart des enfants, persuadé de pouvoir comprendre ce qu’on me dissimulait.

 

 

Le temps passait différemment en Zeeland, s’étirant tout au long d’après-midi pluvieuses passées accroupi sur le dallage de la cuisine à jouer avec le chien, ou de radieuses matinées dans la chambre où tante Ester repassait les draps, les housses de couettes et les taies d’oreillers.

Le jardin était aussi le lieu d’apparitions magiques, escargots glissant à toute vitesse sur l’empierrement de la terrasse ou les marches moussues du potager bordé de buis impeccablement taillés, libellules de fins d’été qui semblaient n’exister que pour avoir inspiré l’invention de l’hélicoptère, hérissons attardés au retour de leurs expéditions nocturnes au pied d’une glycine ou d’un rosier grimpant.

La préparation de la gelée de mûre constituait toujours un moment important dans nos rituels familiaux. Dès le matin, nous partions le long des digues, des talus ou des fossés où poussaient de vigoureux ronciers chargés de fruits.

Quelques fous échappés d’un asile n’auraient pas eu plus étrange apparence : endimanchés de vieux imperméables aux couleurs démodées que tante Ester n’avait jamais jetés, nous marchions en chahutant gaiement. Grâce à ces oripeaux, dérisoire cuirasse pour nous protéger des épines, nous pénétrions dans les ronces pour faire main basse sur des fruits à parfaite maturité qui seraient restés inaccessibles sans le truchement de ces déguisements. Quel bonheur de détacher de belles mûres fermes, grosses et lourdes, au lieu de les sentir s’écraser sous les doigts comme lorsque la pluie des jours précédents avait dilué leur concentration. Au bout d’une heure de ce manège, nos mains s’empourpraient d’un jus collant qui coulait jusqu’aux manches de nos capuchons. Il ne se passait pas deux minutes sans que l’une ou l’autre de mes cousines, lorsque ce n’était pas moi, ronchonne et se plaigne bruyamment des incessantes piqûres des épines. Comme l’avaient décidé les filles, il était interdit de manger le produit de notre cueillette ; mais elles étaient les premières à transgresser cette règle.

Avec des cannes, elles aussi d’un autre temps, nous attrapions les tiges hautes, et, après quelques heures, notre troupe intrépide rentrait triomphale avec un butin d’une dizaine de kilos. Ma mère et ma tante achevaient le nettoyage des baies en éliminant les queues oubliées ; les mûres étaient ensuite pesées, on leur ajoutait leur poids de sucre cristallisé puis on versait le tout dans deux grandes bassines en cuivre qu’on mettait sur le feu.

J’aimais écraser les fruits avec la grosse spatule de bois qui resservait chaque année, jusqu’à obtenir un jus foncé comme du vin dans lequel fondait le sucre. Alors, jusqu’au coucher, la maison embaumait de ce parfum de fruit confit que nous espérions trouver lorsqu’on picorait les mûres sur leurs tiges cruelles. Restait ensuite le broyage dans une mousseline pour obtenir une gelée brillante comme des cerises noires.

Des gaufres et de grands chocolats chauds coiffés de crème fouettée récompensaient notre labeur et faisaient oublier les meurtrissures de nos doigts violacés. Puis, au dîner, nous avions droit à un dessert exceptionnel par sa rareté et sa délicatesse. Ma mère apportait dans une jatte l’écume prélevée durant l’ébullition, succulente friandise couleur aubergine, couverte d’aspérités craquelantes ou crémeuses que nous mangions en léchant nos cuillères et nos soucoupes pour n’en pas perdre une miette. Par un clin d’œil à cette époque de bonheurs simples et d’insouciance, ma mère glissait souvent un ou deux pots de gelée dans mon paquetage lors de mes escales. Lorsque je les dégustais dans ma cabine, j’étais pour un instant l’enfant d’autrefois, le fils de Janneke que la famille de Zeeland ne voyait jamais assez.

 

 

Avec des parents dans l’incapacité de débourser le moindre florin, ma mère et sa sœur avaient très tôt interrompu leurs études. Nous connûmes, ma mère et moi, l’existence des nécessiteux. Il lui fallait tout compter, honteuse de n’avoir pu m’offrir d’autre destinée que celle d’un crève-la-faim. Le dimanche, nous allions dans les beaux quartiers d’Anvers comme au cinéma, pour contempler un monde de rêve et d’illusion qui ne serait jamais le nôtre. Il n’était pas rare de croiser ce que ma mère appelait une grande dame vêtue d’un élégant manteau assorti à de fins escarpins. Alors la promenade tournait court, et ma mère abandonnait le flamand quotidien pour signifier par notre néerlandais que nous n’étions pas d’ici. À l’école, il y avait un gars très doué en dessin qui ne cessait de me dire à tout bout de champ :

— Va-nu-pieds ! Va-nu-pieds !

Il me fallut lui casser la gueule pour le faire taire. Mais je ne pourrais dire que j’ai été malheureux. L’amour de ma mère valait toutes les sucreries et tous les jouets que je n’ai pas reçus. En grandissant, j’étais devenu son protecteur, et je l’aidais de mon mieux dans toutes les tâches domestiques. Peu à peu, j’avais pris l’habitude de l’appeler Janneke ; dans son prénom coulait l’âpre beauté des vieilles villes de Hollande, le j mouillé prononcé comme dans yacht, le Jan prononcé lui au fond du palais, et non avec la mâchoire inférieure, à la manière des Français, et le diminutif eke simultanément empreint de douceur, de charme infantile et de rusticité.

Il me suffit de fermer les paupières pour voir le visage de ma mère, ses boucles miel et le bleu parfois perçant mais un peu rieur qu’ont les yeux des filles du Nord. Cependant, jamais je n’ai pu me libérer du souvenir de son visage en larmes, lorsque, du haut de mes quinze ans, je lui annonçai que j’embarquais sur le Black Star, de la South African Steam Ship Company, destination Le Cap. Cette douleur est restée en moi, malgré le temps. À l’heure où le cargo sortait de la passe, les carillons de la ville se mirent à tintinnabuler joyeusement dans l’air frais de mon premier printemps de matelot. Ma mère y vit un heureux présage. Il faut croire qu’elle avait raison, car je n’ai cessé de partir et de toujours revenir. À cette époque, naviguer ne constituait pas seulement un moyen d’existence, c’était comme une fierté nationale.

J’ignorais tout de la géographie de l’Afrique du Sud ; mais je ne voulais plus être à la charge de ma mère. Je voulais vivre ma vie. Et, comme d’autres avant moi, j’avais été attrapé par une envie d’ailleurs aussi inexplicable qu’incompréhensible. J’avais lu des récits de marins ayant fait fortune auxquels je donnais foi, même si le krach boursier de 1929 qui s’était abattu sur le monde rendait cet espoir plus qu’incertain.

Je devais avoir neuf ou dix ans lorsque les choses de la vie, en l’occurrence la mort de ses parents, voulurent que ma mère ait un jour besoin d’un notaire. Pourquoi et comment se retrouva-t-elle dans l’étude de Julius Van Puffelen dans la rue des Trois-Harengs ? Je ne saurais le dire. Mais les événements s’enchaînèrent vite. Leur mère étant décédée quelques années plus tôt, Van Puffelen lui demanda de devenir en quelque sorte la gouvernante de ses enfants. Puis elle devint sa maîtresse ; la peur de perdre cet emploi aussi inespéré que bien rétribué faisait d’elle une proie facile. Contre toute attente, il voulut l’épouser. Cela signifiait que ses enfants devraient vivre avec leur demi-frère. Un simulacre de goûter fut organisé chez Kressner. On se regarda en chiens de faïence en lapant nos chocolats chauds à petites gorgées ; faire durer cette dérisoire occupation nous dispensait de toute conversation. Je détestai immédiatement celui qui allait devenir mon beau-père. Le mariage ressembla à un cadeau enveloppé de papier chiffonné. L’église Saint-Paul avait été choisie pour la cérémonie religieuse. Chacun regardait les statues innombrables, les peintures de Rubens ou Van Dyck et les autels baroques en se demandant ce qu’il faisait là. Un lunch attendait les invités dans un restaurant excentré. La promenade digestive sur les bords de l’Escaut annonçait la lugubre monotonie de Julius Van Puffelen qui marchait comme il faisait tout le reste, de façon mesurée. Les invités se séparèrent sans chaleur après un goûter de koffiekoeken, spécialité d’Anvers si justement surnommée Koekenstad.

Dès cet instant, la vie de ma mère et de mon beau-père par adoption sombra dans une éternelle répétition des jours. Van Puffelen lisait Le Vingtième Siècle mais avait décrété que sa lecture m’en était interdite. Je le revois me disant à tout propos avec cet air faux-cul de petit scribe de sous-préfecture :

— Archibald, vous n’êtes qu’un crétin, je le dis pour votre bien.

M’humilier lui faisait plaisir. À ses propres enfants, il imposait une inflexible discipline. À table, il était interdit de lui adresser la parole sans en avoir préalablement sollicité l’autorisation. Encore était-ce le plus souvent pour s’entendre répondre :

— Es-tu sûr que ce que tu as à dire en vaille la peine ?

À ses côtés ma mère vivait dans une espèce de crainte propre à toutes les femmes dominées plutôt qu’épousées. Elle d’ordinaire si gaie, si fleurie, semblait sous l’emprise d’une implacable menace dès que cet homme trop froid pour elle pénétrait dans son champ de vision.

Heureusement nous nous échappions à la moindre occasion en Zeeland, chez ma tante Ester. Entre le Zeeland et moi, ce fut le coup de foudre. L’éternel combat que menait cette province contre la mer composait l’image de ce qu’allait devenir ma vie. Je jouais des journées entières avec mes cousines qui m’avaient surnommé Bart.

 

 

Peu après le mariage de ma mère, l’atmosphère devint irrespirable dans la famille d’adoption qui ne fit rien pour m’adopter. Il fut rapidement décidé qu’on m’inscrirait au collège Saint-Boniface. Pour celles et ceux qui ne le savent pas, une institution religieuse est un endroit où l’on apprend, dans l’ordre ou le désordre, à fumer, se masturber et jouer aux cartes, en admettant que chacune de ces pratiques soit étrangère aux novices.

J’ai souvent occupé des cabines exiguës durant mes voyages. Mais aucune ne fut laide et triste comme mon internat. Une paillasse sur un étroit sommier en ferraille, une table de nuit noire contenant un pot de chambre, une vieille chaise et un crucifix composaient mon mobilier d’apparat. Tout autour, des lambris surmontés d’un plâtre brun décrépi. Mes résultats scolaires reflétaient mon moral : des montagnes russes.

J’avais surpris des conversations entre Van Puffelen et ma mère au sujet de ce que coûtait cette scolarité ; le notaire semblait la trouver luxueuse. L’idée qu’il puisse persécuter ma mère à cause de moi me devint insupportable. Je n’avais pas perdu l’habitude d’aller traîner sur le port le samedi ou le dimanche. Ma décision fut vite prise.

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