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Le capucin de vos amours

De
175 pages
Ce roman gigogne raconte les vraies-fausses histoires des héros. Georges et Aimé sont les deux facettes d'un même homme qui permettront au narrateur d'aller vers sa destinée. Deux femmes les accompagnent dans leurs aventures. L'une représente l'amour, l'autre, la cupidité. Au fil des pages, de reflets en illusions les hommes ricochent sur la vanité de leurs âmes. Les héros du roman sont à l'image de ce que nous sommes, des paumés vaniteux qui cherchons presque tous à avoir notre heure de gloire. Le rythme de l'histoire va de plus en plus vite, comme le monde qui nous entoure, pour terminer à la vitesse des reflets dans une galerie des glaces.
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2 Le capucin de vos
amours


Catherine Lévy-Hirsch
Le capucin de vos
amours
Recettes de cuisine
romano-journalistiques
Roman
Éditions Le Manuscrit














© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02630-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304026306 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02631-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304026313 (livre numérique)
6 A mon fils, Lévity,
Pour qui, des fractals aux illusions, seules les
mathématiques peuvent réaliser ce prestige, plus
communément appelé « roman ».


A Lucienne Kern (Keller),
Dont la rigueur de l’enseignement a donné un cadre
à mon imagination.


Merci,
- à Marcel Bernat qui, en sa qualité de « Maître
Pigeon », m’a initiée au métier de soigneuse de
roucouleurs et m’a confié son élevage,
- à Jean-Pierre Beck dont l’amitié m’accompagne sur
les chemins aventureux de l’écriture.
7



AUTRES PARUTIONS

- Le testament phylogénétique , nouvelle. La revue des
ressources.

- Sagrada Familia, nouvelle parue dans le recueil Le poids
de l’inachevé. Éditions Funambules

8 .

9Catherine lévy
PIGEON VOLE
Jeu de rapidité intellectuelle.

Oui, reprenons. Vous avez raison. Si je
continue comme ça, je ne ferais que répondre à
côté de la plaque. Ce n’est pas ainsi que nous
avancerons, et vous ne pourrez jamais achever
votre enquête. Je suppose que je ne suis pas le
seul à qui vous devez tirer les vers du nez
tantôt. Si tout le monde se met à vous faire
perdre votre temps, vous ne pourrez rien
ramener à votre employeur, et vous serez viré.
La réalité de notre époque est dure, jeune
homme, il faut de la rentabilité.
C’est très à la mode, ces enquêtes
sociologiques. En vieillissant, on se rend
compte que c’est ainsi que vont les hommes et
le monde : de mode en mode. Pour un vieillard
de mon âge qui n’a plus grand-chose à faire
dans la vie, c’est amusant, les modes. Les
enquêtes aussi. A croire qu’elles sont devenues
les thermomètres des décideurs. Ce temps que
11 Le capucin de vos amours
nous allons passer ensemble n’aura pas la même
finalité pour nous. Vous l’utiliserez de façon
mesurable. Il me donnera un peu de chaleur
humaine.
Je vais continuer ; une question devant
amener une réponse. J’en étais à : « Quand êtes-
vous arrivé ici ? » Nous sommes arrivés il y a un
mois. Mi-avril. Je dis nous car je n’étais pas seul.
Les locations hebdomadaires commencent
les samedis. Nombreux sont les curistes qui
arrivent ce jour. Les cures, quant à elles,
démarrent les lundis. Nous avions décidé de
faire la nôtre quelques semaines auparavant,
alors que nous étions dans un centre de
rééducation à essayer de réparer les dommages
causés par le temps.
Sans mon ami, je ne serais pas ici. Il sera
donc intégré aux réponses que je vous donnerai.
Nous retrouver à Ax-les-Thermes a été l’effet
d’un ricochet. Initialement, nous ne devions,
l’un et l’autre, ne faire qu’un séjour au Centre de
rééducation de Cintegabelle (bourg découvert
par hasard, j’y reviendrai plus tard). Georges,
après une opération orthopédique - il avait dû
se faire remplacer la rotule par une prothèse et,
quelques complications l’avaient obligé à
retourner en clinique pour y subir une nouvelle
intervention. Moi, après une deuxième fracture
du col du fémur qui m’avait considérablement
affaibli, et dont j’avais du mal à récupérer. De
12 Pigeon vole
mi-mars à mi-avril, nous avions partagé une
chambre au Castella, le centre dont je vous
parlais il y a un instant.
Nous nous sommes rendus au Centre par les
transports remboursés. C’est ainsi que Georges
nommait les convoyeurs de malades. Il avait
horreur des prises en charge. Quelles qu’elles
fussent. Je ne sais plus pourquoi j’ai commencé
à vous parler de lui. Tout s’embrouille dans ma
tête. Je crois que c’est l’âge. Il faudrait que mon
cerveau se calme.
C’est curieux cette tête intrépide qu’une
espèce de manche à balai relie à ce corps qui ne
répond plus à grand-chose. Parlons-en, de ce
machin qui se délabre de partout. Mes jambes
ne veulent plus bouger. Je ressemble à un
escalier mécanique en panne. D’autres fois, ce
sont mes bras ou mes mains qui manifestent
leur mécontentement d’avoir été sollicités. Les
douches chaudes et onguents divers sont des
alliés, certes. Mais leur efficacité est limitée. Mes
chairs se sont si doucement étiolées que je ne
les ai pas vues faire. Nuit d’amour après nuit
d’amour mon sexe s’est fatigué. Un jour, il a
clamsé. Sans me prévenir. En traître.
Mon cerveau est un étalon qui s’emballe, il
agit à l’inverse de la proportionnelle. J’ai
l’impression d’avoir une centrale électrique
branchée sur un amas d’os, de peau, de restes
de muscles presque désertés de toute énergie. Il
13 Le capucin de vos amours
me fait peur parfois. Je n’arrive plus à le
maîtriser et crains qu’il ne m’emmène dans les
forêts épineuses que j’ai fuies, ou dans quelque
sable mouvant qui m’engloutirait à tout jamais.
Je suis une masse qui s’engourdit tous les jours
un peu plus. Cette putain de vieillesse est
lamentable. Flasque et lamentable. Tiens,
regardez ; quand je pense qu’on appelle ça un
bras !
L’histoire de Georges ne m’appartient pas. Je
l’ai faite mienne, parce qu’il était ce que je
voulais devenir. Il a fait ce que j’ai toujours rêvé
de pouvoir faire. Mais je suis trop lâche. Jamais
je n’aurai cette liberté qui fut la sienne. Ni pour
vivre, ni pour mourir. Pardon, vous êtes jeune.
Mort est un mot proscrit pour votre génération
stérilisée aux détergents et pour laquelle les
mots sont des ovnis. Moi, qui les ai tellement
aimés, j’assiste impuissant à l’exclusion de
certains passeurs et à la naissance d’une
nouvelle vague de subterfuges. Les faux-fuyants
ne peuvent qu’aboutir au purgatoire pour les
anonymes que nous sommes.
Vous vous gavez de films et de jeux vidéo
violents avec la mort au bout de vos manettes.
Ce mot a sa place dans votre monde virtuel.
Mais, dans le monde de la réalité, vous dites
partir ou s’en aller à la place de mourir. Parfois
vous dites que l’autre vous a quittés. Comme s’il
s’agissait d’une séparation ou d’un divorce.
14 Pigeon vole
Georges ne trichait pas avec les mots. Quand
on ne triche pas avec les mots, on ne triche
jamais avec la vie.
C’est le seul, dans cet établissement de cure,
« qui est mort guéri », comme aurait dit
Chamfort. Ce jour-là, il était passé me saluer.
Les studios que nous avions loués étaient sur le
même palier. La journée touchait à sa fin. En ce
mois de mai, la fraîcheur du soir se faisait
attendre. Comme à l’accoutumée, il était venu
me proposer de faire un tour dans le parc. Nous
avions jeté notre dévolu sur un banc de bois
dont l’armature était en fer. La peinture était
écaillée par endroits, principalement sur les
volutes du dossier. On pouvait ainsi deviner
que l’ancienne couleur était verte. La surface
des autres bancs était restée nickel. Trop
exposés au soleil, ils n’attiraient pas les passants
venus se ressourcer dans ce petit jardin public.
Le nôtre offrait à ceux qui voulaient se délasser
le bénéfice d’un peu de la fraîcheur dispensée
par les branches de l’unique marronnier.
L’Oriège coulait à nos pieds. Habituellement
vif, d’après ce que nous avaient dit les
autochtones, ce cours d’eau ressemblait plus à
un ruisseau qu’à une rivière de montagne. Trop
peu de neige avait recouvert les monts l’hiver
précédent. Toutes sortes d’objets hétéroclites
meublaient le fond du cours d’eau. Certains
étaient coincés entre les pierres, tels ce pneu et
15 Le capucin de vos amours
ce morceau de bâche en plastique, dont la place
n’était certainement pas là. Parfois, mon ami se
taisait pendant d’interminables minutes. En fait,
il observait. Il engrangeait tout ce qu’il voyait et
entendait. Cet homme si nerveux pouvait être le
silence personnifié. Rien n’échappait à cette
caméra humaine qui filmait son entourage. Je
lui en avais fait la remarque un jour. Il m’avait
répondu que nous avions perdu cette capacité
en cessant de vivre au contact de la nature et
des animaux. Il m’a appris que celui qui observe
a des pouvoirs magiques ; il peut changer le
monde.
Mon ami parlait fort avec cet accent mi-
chantant, mi-rocailleux qui caractérise les
habitants du Sud-Ouest. Je l’entends encore me
dire : « Vous savez ce qui tombe des arbres en
automne ? Des feuilles, con. » Ici, on termine
les phrases par con. L’expression complète est
« au bout du con ». Avec le temps, c’est devenu
« boudu » et « con ». Vous vous y ferez.
Nous étions sur le point d’achever notre
séjour. Etant mal fichu, je ne m’étais pas rendu
sur notre lieu de conversation habituel. Il avait
eu la gentillesse de venir voir si j’allais bien.
– Venez. C’est mon dernier jour ici. Boudu,
secouez-vous un peu !
J’avais repoussé son offre. Mon fémur me
faisait souffrir. Ne pensant qu’à moi, je
n’écoutais mon compagnon qu’à demi-mot. Si
16 Pigeon vole
j’avais compris ce que son invitation sous-
entendait, je l’aurais suivi. Dernier jour. Tout
était dit.
Nous terminions nos trois semaines de
thermalisme. Ce fameux « dernier jour » est une
fête pour les curistes, malgré le fait qu’ils soient
balancés entre la joie de ne plus avoir à inhaler
cet émétique qu’est l’odeur de soufre et la
tristesse de la séparation d’avec leurs camarades
annuels. Les plus anciens me disaient que la
meilleure saison pour venir était l’automne,
avant l’apparition des rhumatismes hivernaux.
La cure de septembre fait des miracles paraît-il,
elle freine l’ardeur des douleurs dues au froid.
La beauté de la montagne en cette saison
compensait la fatigue générée par les soins. De
surcroît, les touristes n’avaient pas encore
envahi les rues. Le bourg était donc plus
tranquille.
C’était la deuxième fois de ma vie que je
passais à côté d’une perche que me tendait un
candidat au suicide. La première fois, c’était
dans les années 1970. Mon jumeau voulait
m’entretenir du souci qu’il se faisait pour nos
vieux parents. Je lui avais répondu que nous
devions remettre cette conversation à plus tard,
car je n’avais pas le temps ce jour-là.
Cet évènement est tellement violent qu’on en
est comme anesthésié les premiers temps. Il
faut que la vie quotidienne reprenne le dessus
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