Le carnaval de Libreville

51 lecture(s)
Lorsque l'on frappa au carreau, Cyril se saisit , instinctivement, il porta la main à la couture de son pantalon. Une tête ébouriffée et immaculée, sans histoires, s'incrusta dans l'entrebâillement de la porte. C’était le commissaire Roland Gilé en deux-pièces gris et peignoir, en pantoufles, sèche en bouche, cendre en équilibre dans une main qui se décida à entrer, parfaitement décoiffé. Cyril lui jeta un vague regard de désapprobation, il haussa les épaules, continua à fouiller dans les pièces du puzzle, tomba sur l'oeil gauche de la vieille qui, au moment de l'impact avec la soucoupe volante jouait aux cartes en trichant comme une malade. Il eut un mouvement de recul. L'oeil gauche de Lucienne Sycampe n'était pas frais, c'était un sale oeil sur le plat.

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contact@manuscrit.comLe carnaval de Libreville© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0553-2 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0552-4 (pour le livre imprimé)Gilbert Mérague
Le carnaval de Libreville
ROMAN1
Cyrilpritsesjambesàsoncou,ilenfilatouteune
série de couloirs, avala trois étages et se retrouva de-
vant le local 317, c’est-à-dire devant sa chambre, une
longue pièce munie de barreaux, de stores verdâtres et
d’unévierenporcelaine. Ilouvritsilencieusement,avec
précaution, sans faire grincer la porte, il jeta prudem-
mentunoeilautourdeluietconstataavecsoulagement
quelesautres,ceuxquipartageaientavecluicetedenca-
pitonné,étaientsûrementàl’atelierdeconfection,car
il était seul dans la pièce.
Il se calma, fourra son museau dans ses mains et
s’assitsur sa paillasseoù ilfitlepoint. Lorsqu’ils’était
retrouvé nez-à-nez avec Léon, le pilote d’essai de leur
engin,ilavaitcommencéparlesecouer,c’étaitlogique.
Sans réponses à ses questions concernant le vol plané
de l’engin qui lui semblait passablement chiffonné, là,
enbasdesescaliers,ilavaitentreprisdeluisouleverles
paupières puisqu’il roupillait, et ça, c’était de la pure
logique aussi.
Seulement, le poste de pilotage était maculé de
peinturerouge,et,justeàl’avantdelamachine,coincé
entrelestunersetlesamplisdecontrôle,Léon,lepilote
d’essai, souriaitvaguement, appuyé contre lemanche à
balai,etcen’étaitpaslogique. D’autantqu’ilfallaitbien
admettrequelemancheluitraversaitlapoitrineetqu’il
était mort.
7Le carnaval de Libreville
Au bout de quelques minutes passées à contrôler
les paramètres de l’équation, une sorte de charabia à
troisinconnues,unebrutalepeurluinoualagorgeetil
sepassalesmainssursonvisagetuméfiéparl’anxiété.
Il se leva brutalement, commença par siffler une
oudeuxbièreetpuisilressortitencourantpourpasser
un petit coup de fil à l’infirmier-chef qui devait sûre-
mentselacoulerdoucedanssonbureau.
Ses cheveux lui collaient aux tempes, Ma-
rie-Chaussée leur avait saboté la soucoupe volante,
voilà ce qu’elle avait fait, c’était la seule explication
potable:eles’étaitasisededans,àcôtédeLéon,
pour fuir Sainte-Ursule sans doute, elle avait piqué
les robinets en cuivre d’arrivée de fluide primaire, du
médoc à 9 volts, ainsi que les sandwiches au thon. Le
résultatétaitladéconfituredeLéonetlachuteenpiqué
de l’engin.
A l’autre bout de la clinique, au premier étage,
l’infi-chef Steve qui ramassait les pipis de Léa enten-
dit grésiller le téléphone qu’il portait à la ceinture. Il
laissa passer quelques secondes, le temps d’éponger les
besoinsdelachambre123etpuisils’entenditraconter
lamortdeLéon,lepiloted’essaidelasoucoupevolante.
Il écouta patiemment son interlocuteur, et puis,
enreluquantsesmainssouillées,ilditàCyril: "Bougez
pas,lescons… Onarriveavecmonfils…"
EtCyrilrépondit: "Jesuistoutseul…Lesautres
se sont enfuis…"
Aurez-de-chaussée,ledocteurNussins’enferma
à clé dans son bureau. Il venait d’intercepter la com-
munication entre l’infirmier-chef et Cyril. Il déplaça
machinalementdesoutilsquitraînaientsursonbureau
(derrière lui, l’évier était démonté, des écrous étaient
déposés partout), il flûta un petit porto et consulta
l’heure : le commissaire Gilé allait s’amener avec l’ad-
judant-chef Perlot, pas de temps à perdre. D’autant
8Gilbert Mérague
que le sinistre Bonenfant, le patron, avait donné des
consignes particulièrement strictes : il fallait accueillir
lesdeuxpoliciersaveccourtoisieetlescalmer.
Unsifflementstridentdéchiralaclinique. Nussin
serapprochadelafenêtrejusteàtempspourapercevoir
uneombrequirasaitlesbâtiments,commeunesortede
fantôme dont il était particulièrement difficile de cer-
nerlescontoursflous. Ildisparut. Lachoseétaittombé
danslesjardins,exactementsurlacagedespaonsqu’elle
venaittrèscertainementd’écrabouiller. Uneexplosion
suivit. Comme celle d’un pétard mouillé. En bas tout
le monde courait. L’infi-chef se mit à hurler et gagna
lezoo,protégéparunetablequ’iltenaitàboutdebras.
La fumée se dissipa.
Bonenfant…
Un missile tiré par les pensionnaires de Bonen-
fant, juste en face, depuis le bâtiment 1, celui d’où il
dirigeait la clinique.
Nussinretournaàsonbureauetluitéléphona. Ca
grésilla cinq ou six fois, et puis une voix chaleureuse
répondit: "Jesavaisquet’allaistéléphoner,Nussignol!
Alors, qu’est-ce que t’en dis ? Du désherbant et du
salpêtre, voilà,paspluscompliquéqueça… Est-ce que
t’asbienprislescachetsquejet’aiprescrits? Non?»
Nussin passa un coup de fil au secrétariat, on lui
confirma que les chambres de Gilé et Perlot étaient
prêtes, qu’ils avaient bien payé les arrhes et qu’ils sont là,
dans l’avenue, avec leurs valises, m’sieur Nussin…
- Parfait, fit le psychiatre, faites-les entrer. Et
prévenezlaChinoisequejeseraienretard…
Marie-Joséeretintsonsouffle. Léons’étaittuéau
moment où la soucoupe prenait de l’altitude, ou plus
exactement de la descentitude. Trois mètres de chute
9Le carnaval de Libreville
entre deux paliers, une dégringolade sur le ventre et
touteunevoléed’étoilesdanslementon. EtpuisLéon
était à jeun : il tremblait.
Enhaut,ausecondétage,descoupsredoublèrent
suruneportequicéda. Marie-Joavalalesescaliers,tra-
versalehalldurez-de-chaussée,croisaungroupedevi-
siteurs venus admirer la clinique, et Machin, le joueur
decornemuse. Ellepritàdroite,àgauche,tombadans
lasalleàmangerdupersonnel. Unmoment,ellepensa
sortir et rejoindre les jardins. Maisnon, Julius y était,
Julius,lelynxtrouvéetramenéduJuraparNussin,Ju-
lius, labête dont elle seméfiait.
Elle hésita, jeta un coup d’oeil à l’Ondée, la ri-
vièrequicoulaitauxpiedsdelaclinique. Elleauraitpu
s’enfuir, passer par les eaux tumultueuses de l’Ondée,
barboter jusqu’au moulin et se hisser sur la berge un
peuplusbas. Maisnon,elledivaguait: ellen’avaitqu’à
signer une décharge. Après tout, elle n’était pas collo-
quée,ellen’étaitpascomplètementfolle. Lesvraisfous
étaientenliberté,c’estcequel’infi-chefluiavaitexpli-
qué. IlavaitparlédeKoestler,elleignoraitquic’était,
ilavaitinsistésurlefaitquedeuxmilleguerress’étaient
succédé depuis l’antiquité, ce qui rendait l’homme in-
apte à prétendre au bonheur éternel. « L’homme est
fou! avait-ilsifflé. Irrémédiablement!»
Enclopinant,visageferméàdoubletour,undoigt
sur le coeur, elle rejoignit la salle de détente. Ceux de
laDeuxièmeSection,lesparanos,jouaientaubillarden
s’épiantmutuellement. Ellejetaun coup d’oeil àEin-
steinquividaitlescendriersetquicherchaitducourrier
sur les tables. Ils échangèrent quelques mots : "Per-
sonne m’écrit ou plutôt tout le monde m’envoie des
lettres de partout, chuchotait Einstein en reluquant le
tapisvertsurlequelroulaientlesboulesblanches,mais
le courrier reste coincé quelque part… Sûrement qu’il
est ouvert et dérobé… C’est ça, on me barbote mon
courrier…"
10Gilbert Mérague
Elleallaitluiposerdeuxoutroisquestionsausu-
jetdeNussinquandundeslieutenantsdeCyril,unin-
surgé,arriva. Ilinspectarapidementlapièce,tombasur
elle. Leurs regards se croisèrent et il sourit, car enfin,
il la tenait.
Aussisec,elletournalestalons,dévalalesescaliers
quimenaientàl’étagemoins1,seretrouvadanslasalleà
mangerréservéeàl’aileBdelaclinique. Ellepassaentre
deux rangées de table, klaxonna. Une main l’agrippa,
uneautrelapritaucollet. Ellesedébattit,réussitàleur
fausser compagnie encore.
Essoufflé, l’adjudant-chefPerlotdéposasapetite
valiseàsespieds. Ellecontenaitquelqueseffetsperson-
nelsainsiqu’unpostederadio,unréveiletdeuxlivres,
unbouquinde Marquez (une histoirtede meurtrean-
noncé, il voulaiten savoir plusà ce sujet pour ymettre
son grain de sel) et un autre de Sepulveda, une affaire
de moeurs avec un vieux qui bavait sur des histoires
d’amour.
Il ne comprenait toujours pas ce qui lui était ar-
rivé. Il était navré… Les heures supplémentaires lui
avaient sauté à la figure, il était griffé jusque sous les
poches des yeux, et pas un son correct, c’est-à-dire un
motdoux,unrienrauqueàlamanièredeClaudiaCar-
dinale,nes’échappaitdesongosierdefeu,assoiffé,de
sagorgeblesséeparlesvictimesdesonsensdudevoir.
L’officier Beaufort soupira en l’enjoignant à se
grouiller.
Avouezquand même,Perlot…
-Oui, mon capitaine…
Perlotn’ajoutarien,ilétaittriste,ilavaitpeurdes
psychiatres.
Ilsse remirent enroute.
11Le carnaval de Libreville
Le type que vous avez arrêté, Perlot, sous le pré-
textequevousaviezunflagrantdélitd’armeprohibée,y
vous a pasparu un peu bizarre ?
Perlot changea sa petite valise de main, il secoua
la tête, son front était ridé. Le capitaine laissa passer
unmoment;uneinfirmièrearrivaverseux,habilléede
rouge, lentement, en comptant les petits pavés qu’elle
écrasaitsousses chaussuresbleues.
Lecapitainetoussota: "Cetype, Perlot, yvousa
pas paru bizarre ?"
Ilrefermalecoldesonmanteau. Ilvenaitd’avaler
un petit whisky, un bourbon plus exactement ; et puis
le soleil luisait derrière les nuages, tout ce qu’il fallait
pourluidonnerlaperspectived’unebonnejournée.
Perlotfronçalessourcilsvaguement. Ildit:
Je saispas, mon capitaine…
L’officierBeauforttirasesmainsdespoches,ilse
massa le menton et reluqua l’infirmière qui s’amenait
surunpiedetpuissurl’autre,ensedandinant. Ilsou-
pira :
Flagrant délit d’arme prohibée, Perlot… Quand
même, réfléchissez… Le couteau à cran d’arrêt, vous
avezbienvuqu’illeportaitpasvraiment,Perlot…
-Jesaisplus,moncapitaine…ditPerlotquimar-
chait à côté de lui, un peu comme un animal qu’on
mène à l’abattoir…
Beaufortpassaunbrassurlesépaulesdesonadju-
dant,sûrementqu’ici,ilsallaientbiens’occuperdelui.
Il observa le parc qu’on avait aménagé autour de
la clinique ; son regard s’attarda aux animaux qui dé-
ambulaient dans les allées, à l’infirmier qui essayait de
renvoyerdanssa cagechauffée unegrandebêteà four-
rure.
Il frissonna, ils arrivèrent à la porte d’entrée, il
renifla un petit coup, s’aperçut que la fille qu’il avait
12Gilbert Mérague
prisepouruneinfirmièren’étaitpeut-êtrepasplusin-
firmièrequelui: ellevenaitdes’accrocheràsonman-
teau pour lui réclamer un peu d’amour et un verre de
quelque chose, du gin si possible.
Ilsedégageadesonemprise,ilsentrèrent,Perlot
essayadefreinerdesquatrefers,maisBeaufortlepoussa
enavantdetoutessesforces,enahanant.
Perlot,siffla-t-il,letypequevousavezarrêtépour
portd’armeprohibée,cetype,ilavaitpasl’airbizarre?
Je sais pas, mon capitaine… Dites, capitaine,
est-cequevousêtessûrquejedoismereposer?
Le couteau à cran d’arrêt, il le portait entre les
quatrième et cinquième côtes, Perlot… Vous me sui-
vez? Ilvenaitdesefaireagresser,lecouteauétaitfiché
dans sa poitrine…
Ilss’arrêtèrentdevantlaréception,Beaufortten-
ditlesdocumentsdesonadjudantauxinfirmierseten-
voya une petite tape amicale dans le dos de son subal-
terne.
Allez, Perlot, dans quinze jours, vous serez en
pleine forme…
- Mon capitaine, je…
Beauforteutunlégermouvementd’impatience:
La semaine dernière, Perlot, le type qui s’est fait
aplatir et éjecter vingt mètres plus loin par une Mer-
cedes…
-Jesaisplus,moncapitaine…
- Au lieu d’appeler une ambulance, Perlot,
qu’est-ce que vous avez fait ?
Perlotsecoualatête,tenditsapetitevaliseenskaï
àquelqu’un,unpréposéàlaréception,unhommequi
avait l’air de ne pas prêter attention aux élucubrations
de ses contemporains.
Jemesouvienspas,moncapitaine…
Beaufort fit signe à l’infirmier qu’on pouvait le
débarrasserdel’adjudant. Illuisouhaitabonnechance,
fitdemi-touretditencoreenseretournantàmoitié:
13Le carnaval de Libreville
Le type éjecté à vingt mètres, Perlot, vous l’avez
arrêté pour délit de fuite…
L’adjudant-chef Perlot baissa les yeux. Mor-
fondu,ilsuivitl’infirmierjusqu’àunepiècequiservait
d’accueilpourlesnouveaux,ilavaitdeslarmesdansles
yeux.
Marie-JodécidafinalementderejoindreLéa.
Elle fit le train, elle siffla "Tuut-tuut !" dans un
couloir, vira sur le flanc gauche, s’écrasa en catimini
contre une porte.
Elle frappa deux fois du bout des doigts. On lui
ouvrit.
Alors ?
C’estpourcesoiroudemainsoir,j’saispas…
Anxieuse quand même, le Xanax n’agissait pas,
ellesentitqu’onlasurveillait,qu’onl’épiait.
Yveulentmapeau! souffla-t-elle.
Ellesejetasurunlit-enfaitunesortedecanapé,
s’épongea,roulasurledos,soupira.
Léa, sa compagne de chambrée, une grande et
fortefemmequiressemblaitàDepardieu,lecomédien,
avec une perruque, lui massa le front et les épaules.
Bientôt, elle chercha les barbituriques qu’elle avait
trouvés à l’infirmerie une heure plus tôt. Elle compta
six comprimés, en cacha cinq sous son oreiller, en
flanqua unsous le nezdeMarie-Jo.
C’estquoi? interrogeacettedernièreenfrisson-
nant.
C’est du bon tabac, fit l’autre. Du tabac comme
dans un coup de tabac, bien sûr. Du tabac pour aérer ton
museau…
Marie-Jo ferma lesyeux.
14Gilbert Mérague
Dixminutesplustard,Léafronçalessourcils: la
grossebêteronflait,etelleprévintCyrilquelecolisétait
prêt.
Cyril s’amena. Il était seul.
Ellesedoutedequelquechose ?
Elle sait tout, que c’est pour ce soir ou demain.
Qu’est-cequevousferezdeNussin?
Marie-Jo ouvrit un oeil. Elle avaittoutentendu.
Elleavaitpeur,pasunmuscledesonvisagenebougeait,
elle contrôlait sa respiration qu’elle voulait lente, ré-
gulière. Le coup des somnifères, elle connaissait : la
semaine dernière, elle s’était réveillée toute nue, atta-
chée à un radiateur. Ils l’avaient enduite de confiture
rougeetilss’étaientmarréscommedesbaleines. Alors,
aujourd’hui, le somnifère, elle l’avait discrètement re-
craché.
Cyril, un type dans les cinquante ans, un ancien
profdesoudure,sepenchasurelle.
Elle répéta mentalement les prières qu’elle
connaissait,surtoutdestrucsenlatin.
Cyril se redressa, échangea quelques mots avec
Léa,racontaque toutçasenttrèsmauvais,Léa,trèsmauvais,mais
l’évasion, onla réussira…
Perlotbaissalesyeux. Ilétaitdeboutchezledoc-
teuravecsavaliseenskaïàsespieds.
Nussinnotaqu’ils’agissaitdedeuxgodassesnoires
bien cirées et d’un pantalon en accordéon qui venait
mourir dessus.
Faut pas s’en faire, il murmura en se servant un
petit porto. Nussin est tout ce qu’il y a de plus ai-
mable. Une petite musaraigne, pfft, ça vient, ça va, ça
saittout…T’esgendarmeàcequiparaît?
15Le carnaval de Libreville
Perlots’assitavecunemouedéprimée. Nussinlui
désignalabouteilledeSandemandumentonetl’adju-
dant accepta :
Rien qu’unpetit alors…
EtpuisNussinlepritparunbras,l’amenadevant
un miroir.
Tuvasmefaireunsourire,monpetitPerlot. Un
vraisourire,hein,pasunegrimace…
Perlotacquiesça,prisaupiège. Ilsourit.
Nussinsecoualatête,ilobservalaminefripéedu
gendarme :
Non,c’estdeslignesbrisées,tonsourire,etmoi,
je veux desronds, desdouceurs…
- Oui, Monsieur…
Nussin renifla. Le téléphone sonna. Il prit la
communication, raccrochaets’excusa:
Unnouveaupensionnaire,Perlot. Unamipeut-
être… Un Togolais appelé Config. sys, drôle de nom,
hein ?
Nussin s’épongea la nuque avec un mouchoir. Il
demandaàPerlotcequecontenaitsagrossevalise.
Du linge…
-Parfait…Situveux,onlelaveraici,entrenous,
àSainte-Ursule…
Pas de réponse. Un bruit le fit sursauter, il pro-
venait de la pièce à côté. Perlot tendit l’oreille aussi,
interrogea le médecin. Un autre bruit bizarre reten-
titdansla salled’attente, justeàcôtéducabinet. Cette
fois, Nussin fronça lessourcils:
C’estGilé, ton collègue…
Perlot ne bougea pas. Nussin abandonna son
verre et s’amena dans la salle d’attente encombrée
de chaises. Gilé y séjournait depuis une bonne
demi-heure, couché à terre, à même la moquette, en
état de décomposition avancée, avec son pardessus en
guise d’oreiller. Il sentait le vin bon marché (tantôt,
plusieurs infirmiers avaient dû souffler de l’air dans
sa carcasse avec des pailles pour lui redonner un peu
16Gilbert Mérague
de volume ; et maintenant, il était simplement allongé
entredeuxchaisesavecsonpantalonpleindetaches.)
Nussintoussota,Gilénebougeapas(danslecabi-
net, Perlot se resservit un verre de porto en catimini),
il secoua Gilé qui s’ébroua.
Lesyeuxembués,àmoitiérelevé,ilmurmura:
J’ai pris toutes les gouttes d’Haldol que vous
m’avezprescrites,m’sieurNussin,etj’aimêmeaccepté
le decanoasen piqûre… Et ça m’a pas empêché de voir
une soucoupe volante il y a une bonne heure d’ici,
juste au-dessus de la clinique psychiatrique que vous
dirigez…
Il attendit un moment, le temps de déglutir un
peu de salive, et ajouta : « Y’avait une grosse femme
dedans, m’sieur Nussin. On l’a vue avec Perlot qui est
témoin…Unefemmeavecdesgriffesauboutdesdoigts
et des cheveux gras, c’est ça, une espèce de saucisse vo-
lante… »
Nussinrestamuet,ilexaminaleboutdesesmains
d’un oeil distrait, et puis Gilé, son patient. Gilé avait
l’air d’un oiseau déplumé. Un moment, il s’assit et
écouta Perlot qui flûtait du porto au goulot à grandes
lampéesbruyantesdanslapièced’àcôté. Ilsoupira:
La soucoupe, commissaire, elle était comment
exactement ? Et la fille ? Noire jusqu’au bout des
ongles ? Elle puait, vous dites?
Gilé réfléchit un bon moment, les yeux mi-clos.
Enfin, il soupira et murmura :
Rouge et bleue, la soucoupe, avec un gyrophare
sur son toit en plexiglas. Y’avait des paillettes sur ses
flancsainsiqu’untraind’atterrissageforméderouesde
voiture…DeSafrane,jecrois…Etàbordilss’engueu-
laient…Oui,lasoucoupefaisaitundrôledebruit…Et
c’étaitunesoucoupeàl’arrêt…Unesoucoupeanormale
d’aprèsl’idéequ’ons’enfaitcheznous,àlaGendarme-
rie…
Nussin réprima un rot, écouta Perlot qui glou-
gloutait dans le cabinet.
17Le carnaval de Libreville
Gilé replongea dans son autisme, tête sous son
pardessus.
Nussin haussa les épaules, il regagna son bureau
comme Perlot replaçait en vitesse la bouteille de porto
sur la table en se frottant les lèvres d’un revers de
manche.
Nussinserassit,examinaleniveaudelabouteille
qui avait sérieusementbaissé.
Fais-moiunsourire…grogna-t-ilàPerlotenre-
luquant ses dernières aquarelles épinglées au mur en
face de lui.
Perlotyalladesonsourire. Unsourirefatigué.
C’est pas un sourire, m’sieur Perlot… grinça
Nussin. (Et puis, déplaçant son regard vers les huiles
accrochées au mur devant lui : C’est quoi, cette his-
toire, m’sieur Perlot ? Tu organises une fête chez toi
sous le prétexte que t’as réussi à tous tes examens et
puis, en fait d’examens, c’est un examen médical, une
biopsie plus exactement, et comme on t’annonce que
c’estpositif,tuhurlesquec’estréussiet…
Perlot ne broncha pas. Nussin lui servit ce qui
restait de porto. Lui- même se contenta d’un peu de
bordeaux tempéré. Il observa un moment son verre,
comme s’il rêvait, et grogna :
Tu viensd’où au fond ?
DelabrigadedeXaon,Monsieur…
Nussin hocha la tête.
Tu sais que le coeur des poulets, ça n’a que deux
cavités ? (Et puis, penché sur son visage pour en exa-
miner chaque trait, un rien suspicieux : Fais-moi un
sourire, Perlot…
Perlotréfléchit: "Deuxcavités,Monsieur?"
A ce moment précis, une porte s’ouvrit dans le
couloir. Ou plutôt elle explosa. Nussin alla jeter un
oeilàlasalled’attenteoùGilés’étaitblottidanssonlit
faitdetapisetde chaisesretournées.
Qu’est-ce que c’est ? demanda Nussin qui avait
froncé les sourcils.
18Gilbert Mérague
La porte d’entrée au bout du couloir, m’sieur
Nussin…(Ilsereleva,complètementchiffonné.)
Nussinétaittrèspâle,ilcherchasescigarettes. On
frappapolimentàlaporteducabinet.
C’estpeut-êtrevotrefemme,proposaGilé.
Laportes’ouvritsurunefilled’environquarante
ans. Maquillée sans excès : de la confiture d’abricot
partoutsurlepare-brise,unecerisesurleboutdunez
etdelacrèmepâtissièresursonchemisier.
Elle entra prudemment, elle dit : "Au nom du
Père,duFilsetduSaint-Esprit,m’sieurNussin…"Elle
sourit, sa langue était mauve, ses dents ébréchées, ses
doigts déformés par une espèce d’arthrite. Elle était
habilléed’unpardessusélimé,dechaussuresd’homme;
elleneportaitpasdechaussettes,maisunecravatenouée
autourducou. Etpuiselletenaitungrospistoletdans
lesmains. Unpistoletfabriquéavecdelamiedepainet
du cirage.
Elle visa Nussin. Gilé ne bougea pas d’un cil.
Nussin reculad’un ou deuxpas.
Y’a que des estampes japonaises dans le coffre !
grogna-t-il sansse démonter.
Marie-Joséeclignadesyeux,ellejetaunoeildans
la salled’attente etobservaGilé:
C’est ton complice ?
Un patient…
Nussinfronçalessourcils. Marie-Joséesedébar-
rassa de son pardessus noir corbeau, elle avisa les bou-
teillesposéessurunmeubledanslecabinetetsonregard
pivotaversl’uniquefauteuildelapièce.
Et celui-là ? (Elle avait désigné Perlot du men-
ton).
Un autrepatient, unbleu…
Sonpistoletbougeaunpeu,ellesourit:
C’est une arme hadronique, ne faites pas un
geste… Ca tire des hadrons… Ils se faufilent partout :
entre tes yeux, entre les molécules qui composent ton
cerveau…
19Le carnaval de Libreville
Depuis son fauteuil Perlot pensa : "Je m’efforce
de faire des grimaces et ça marche pas, mais bon, c’est
peut-être pas le moment…"
Marie-Joséeclignadesyeux,sesmâchoiressecris-
pèrent :
Ym’ontviolée! Etpuisym’ontenduitedeconfi-
ture ! A plusieurs !
Nussin observa le pistolet. Elle insista sur les
mauvaistraitementsqu’elleavaitsubis.
C’est,c’estdescompliments…bredouillaNussin.
Le pistolet tremblota, visa Perlot (dans la salle
d’attente, Gilédressa l’oreille).
Ym’ontfaitsubirdestraitementspascroyables…
insista Marie-Jo.
Je veux des noms.
Cyril, Léa…
Sous l’oeil assoiffé de Perlot, Nussin qui leur
tourna le dos remplit un gobelet de bordeaux qu’il
tendit à Marie-Josée. Elle but lentement, il consulta
la trotteuse de sa montre, fit une grimace, répéta
qu’il fallait quand même pas exagérer, parce que les
traitements…
Elle acheva son verre, en réclama un autre, un
propre. Elles’arrêtadetrembler,séchaseslarmes,ob-
servaPerlot,reluqua,mata. Ellelaissaéchapperunsou-
pir car Perlot lui convenait : il avait l’air autoritaire,
portait une raie sur le côté droit de la cafetière, une
ombredemoustache,etpuis…
Gilé pointa le bout de son nez en se tenant des
deux mains au chambranle de la porte qui séparait le
cabinet de la salle d’attente.
Uninstant,ilfronçalessourcils,sonregardpassa
de Perlot à Nussin et de Nussin à Marie-Josée. Il resta
interdit entre les deux pièces. Marie-Jo ne lui prêta
aucuneattention,elleprituneforteinspirationetdit:
JeveuxdéposerplaintecontreCyril…
Nussinopina. Ilfouillasespoches,ytrouvauntas
depapiersqu’ilsecouaauboutdesonbrastendu.
20Gilbert Mérague
Je m’occupe de tout…
Elleserecoiffaduplatdelamaingauche.
Restelasoucoupevolante.Jeveuxuneplaceà
bord…
Nussin réfléchit.
A quel étage ?
LeregarddeMarie-JocroisaceuxdeGiléetPer-
lot. Lepistolethadroniquepivota.
Jeveuxlaplaceàcôtédupilote…
- La place du mort ?
Marie-JoserapprochadePerlot. Perlotallaitde-
venir son Jules, c’était décidé.
A ce moment Nussin consulta l’heure, et si ses
comptes étaient justes…
Oui,çatombaitpilejuste: Marie-Joroulasurla
moquette.
Ilbonditdesaplace,ilsepenchadessus:
Qu’est-ce que vous dites de ça : elle a son
compte…
Gilé s’amena :
Vous la connaissez ? Quel compte ? Pourquoi
ellevousademandésij’étaisvotrecomplice?
Nussin répondit pas, il glapit : "Je l’ai eue !
C’étaitdubordeauxmélangéàunsomnifère!"
Ilcourutjusqu’àsonbureau,aucabinet. Ilfouilla
sestiroirsetrevintavecunappareilphotoPolaroid.
Elle se réveilla…
Perlot et Nussin reculèrent. Elle avait une mau-
vaise tête. Cette fois, elle avait sorti un vrai pistolet de
sonchandail. Ungros,un9mm…
Etpuisl’infi-chefdébouladucouloir…
212
L’infi-chef plaqua une oreille contre la porte
capitonnée du cabinet de Nussin, il devina une vague
odeur de trouille et il reconnut surtout la voix de
Marie-Josée. Ilfitunegrimace,ilindiquaàsonmôme
quil’accompagnaitpartoutdepasbouger,pasrespirer.
Il toussota. A l’intérieur, ils se turent et il fredonna :
"J’aidubontabacdansmatabatière…"
Ilattenditunmomentetrépéta.
"Connard!"fitunevoixdanslecabinet.
Il ajouta : "… Pom-pom-pom-pom-pom, tu
n’en auras pas…"
A l’intérieur, tout un conciliabule s’engagea.
Nussinfinitpars’énerveretMarie-Jodécidaque,bon,
d’accord,c’étaitl’heuredesonjoint. Ellecriaàtravers
la porte : "Je vais te laisser entrer, Steve, mais si tu
bouges d’un demi-millimètre, je te rase la nuque avec
mon calibre !"
L’infi-chefchuchotaqu’ilavaitunpleincabasde
sachets de tabac :
Etdonc,c’estpourcetteraisonque…
- Oui, ça va ! grogna Nussin (Marie-Josée l’at-
trapad’unemainparlesreversdesonvestonetl’étran-
gla à moitié vu qu’il n’avait qu’un vulgaire petit cou de
poulet)
Alors,letabac,c’estpourpriseroupourfumer?
demanda l’infi-chef à travers la porte (se retournant
verssonfilsd’unmètrequatre-vingt-dix,ilajoutadans
23Le carnaval de Libreville
un murmure : "On va gagner ! Je le sens ! Allez, boy,
siongagne,jetepaieraiquelquechose!")
Laportes’ouvrit. L’infi-chefprittoutdesuitela
situation en main : il entra, suivi de son fils et de la
tabatière. Ilavisasonmonde;minederien,ilsoufflaà
Gilé que ta chambre est prête et que celle de ton copain aussi, ce qui
veut dire que vous n’avez plus rien perdu ici…
Il salua Nussin et Marie-Josée à qui il refila une
Gauloise allumée. Elle s’empressa de tirer dessus et de
tousseretdedéclarerqueçafaitdubienparoùçapasse,
Steve, parcequejustement, je…
A cet instant, un rideau de fer lui tomba sur la
tête, elle venait de faire connaissance avec le tranchant
de la main droite de l’infi-chef, elle s’endormit aussi-
tôt. Nussinfonçaàsonbureau,ouvritletiroir,ensortit
son Polaroid.
C’est pour mes archives… Je compte très bientôt
écrireunlivresurtoutcequej’aiinventé…
-Quand mêmepaslafolie ? Vousn’avezpasin-
venté la folie ? souffla Gilé.
L’infi-chef, aidé par ses p’tits Marc, débarrassa
le cabinet de la grosse bête tandis que Nussin tirait
des portraits de la fille. Ils gagnèrent le restaurant du
rez-de-chaussée où ils déposèrent Marie-Chaussée sur
une chaise. Ils l’arrosèrent d’eau des carafons, elle se
réveilla.
C’étaitpourt’arracheràleursgriffes,c’estdessa-
lauds! grognal’infi-chefenluicaressantlementon.
Etpourlerevolver9mm? Vousmel’avezconfis-
qué !
On t’en achètera un autre quand tu sortiras
d’ici…
Il se fit raconter dans le détail tout ce que Cyril
lui avait fait subir et quand elle eut terminé de parler,
ildéfitsonnoeuddecravate,toutecettehistoiresentait
24Gilbert Mérague
le rissolé, et se dit que cette Léa, hein, et que, Marie-
Chausséeetque…
Nussinselavalesmainssoigneusement,ilsemassa
enfin les yeux, le nez et le menton. Il se retourna vers
Janvier, un confrère, qui venait de le rejoindre. Tout
enréfléchissantàlasuiteàdonner àcetteaffaire, ilsse
mirentd’accord surl’apéro: du kiretquelquesolives.
Nussinpréparaletout,ils’assitprèsdeJanvier.
Ilsburent,Janvierfitlagrimace:
-Pasassezde crème decassis…
-T’avaisqu’àlepréparertoi-même…(Etl’autre
répondit qu’il aurait simplement mis un peu de blanc
de blanc dans la crème et pas l’inverse. Une vraie dis-
cussion entre toubibsquoi.)
Nussinenrevintquandmêmeàsonaffaire. Jan-
vier et lui n’étaient pas d’accord sur la soucoupe ou du
moinssurleprincipemêmedecréationdelasoucoupe
volante.
Tuasdonnédesillusionsinutilesauxmalades,re-
grettait Janvier. Et puis je sens que cette année le car-
naval va mal tourner…
-Maisjustementilsnesontpasmalades! rétorqua
Nussinenlorgnantsonverre. Lepointdedépartdema
théorie, c’est qu’ils vont trèsbien!
Etlapsychotiquedela323? interrogeaJanvier.
Nussinréfléchit,levisagecalamistrédeMicheline
vints’inscrirejustedevantsesyeux,ilfitlamoue:
C’est une exception…
Aprèsunedeuxièmegorgéedekir,ildonnaàJan-
vierlalistedesabonnésàSainte-Ursule.
Regarde bien, dit-il. C’est des déprimés… Ils
croientplusenrien,ilspensentqu’àsesuicider,même
les pilules n’ont pas d’effet. Qu’est-ce que je leur dis,
moi ?
25Le carnaval de Libreville
Jesaisplus,fitJanvier,ungrandtypequiressem-
blait à Bernard Blier.
Nussinselevaetmenaçal’autred’unindextrem-
blotant.
Tu sais ce que je leur dis ? Je dis : "Oké, mais
quitte à vous envoyer en l’air, m’sieur Nussin va vous
aider !"
Absurde,fitJanvierquiétaitchauve.
Nussin se rassit :
Desdéprimés,jetedis. Y’aqu’unesolution: les
pousserà croireenquelque chose…
-Y’avaitpasmieuxqu’unesoucoupevolante?
Non,fitNussin. Carunesoucoupe,c’estàlame-
suredeleurdésespoir. Ecoute,jedivisemesabonnésen
deuxgroupes: un,lesmalades,lesvrais,lesdécérébrés;
etdeux,lesdépriméssuicidairesquineveulentplusde
leur existence à la noix. Je m’intéresse à ces derniers.
La soucoupe, ça les occupe, ça leur permet de croire
qu’ilestpossibledes’évaderd’icisansseflinguer…Tu
piges? D’ailleursjetesignalequ’audépart,Bonenfant
du CHU de Libreville était d’accord avec moi… (Son
visage se crispa : Seulement il fait cavalier seul et, visi-
blement,ilestoccupédecréersonpropreengin…
-Vousn’allezquandmêmepaspousserceprojetà
fond? s’étonnaJanvierenavalantunegorgéed’apéro.
Si !
Nussin alla se relaver les mains. Quand il revint,
Janvieravaitchangédeplace: ilétaitassisàsonbureau,
lespiedsdessus, à l’américaine.
Et ma théorie de la grimace, reprit Nussin,
qu’est-ce que t’en penses ? (Il fronça les sourcils, car
lessouliersdeJanvierétaient sales).
Semoquerdesoientoutecirconstance?
Janvierfitunpetitbruitavecseslèvres.
J’en pense rien… A part que tu me sembles fort
nerveux et que tu ferais bien, justement, de ne pas te
prendre au sérieux… Et de prendre les gouttes que
26Gilbert Mérague
Bonenfant et moi, on t’a prescrites… N’oublie quand
mêmepasquetunevaspassibienqueça…
Ils causèrent un peu de la Chinoise, la maîtresse
de Nussin (Janvier était son gynécologue) et puis ils
décidèrent de se voir ce soir-même au restaurant ita-
lienpourmangerdescannellonisaucetomate,boiredu
Chianti ettaquinerlesserveuses.
Janvier prit congé, car il avait d’autres patients à
visiter ; à ce moment précis, ils entendirent un hurle-
mentdéchirantquivenaitdel’autreboutdelaclinique.
Leursangsefigeadansleursveines,Nussinseleva
et décrocha le téléphone pour demander des explica-
tionsàl’infirmier-chef,Steve,etpourexigerqu’onlui
envoie,pourluietJanvier,unoudeuxgardesducorps.
Gilé était sûr d’avoir perçu un grattement à la
porte, c’est ça, y’avait des souris. Il tendit l’oreille, se
passaunemainsurlemuseau,s’ébroua.
Nouveaugrattement. Unevoixsourde: "Ouvrez!
C’est moi !"
J’aipasconfiance! Quic’est?
Leplombier! Allez,Gilé,ouvrezbonDieu!
Giléselevavaillequevaille,c’étaitPerlotquientra
en pyjama dans tous ses états : ébouriffé, tremblotant,
àlalimited’unebonnecrisedelarmes.
Tu l’as ?
Oui. Jel’aipiquéedanslachambreàcôté. (Illui
tenditlabouteillederouge: Y’enad’autres…Ecoutez,
jetiendraijamaislecoup,ysontcinglés…
Ilsburentuncoup,Perlotsecouasatêtedechien
mouillé,semassalementon,lesjoues,demandalaper-
missiond’aller pisser dansl’évier.
Après, ils s’assirent sur le lit de Gilé cependant
qu’une camionnette virait dans l’allée qui menait aux
jardins (elle s’immobilisa devant la porte d’entrée de
27Le carnaval de Libreville
Sainte-Ursule, deux types en blouse blanche en extir-
pèrent une grande fille aux cheveux roux qui se débat-
tait).
Alors,qu’est-cequ’onfait? demandaPerlot.
L’autrefitlagrimace: "Signerunedéchargeetse
tailler vite fait…"
-Onpeutpasrester,Gilé,ysonttousdingues…
Gilé secoua la tête :
Perlot, vous avez vu cette soucoupe comme moi,
n’est-ce pas ?
La soucoupe ne volait pas au moment où ils
l’avaient aperçue, elle rampait. Pas normal. Gilé but
encoreuncoupderougeàlabouteille. Ilsl’avaientvue
tout comme ils avaient vu et entendu la grosse femme
se faire éjecter de son siège.
Cequin’estpasnormal,repritPerlot,c’estqu’on
soitboucléstouslesdeuxalorsqu’onn’arienfait…
Gilé ne répondit pas, il se moucha, se redressa,
sentitlesgrossespattesdePerlotsursesépaules.
Lâchez-moi,Perlot. Lecon,c’estvous…
-Mais, je… bredouillaPerlot.
Si,c’estvousquinousavezdénoncés…
-Maisàqui?
Quand vous m’avez sauvé la vie, Perlot… Non
seulementvousavezcoupél’arbreauqueljemependais,
et cet arbre, j’y tenais, mais en plus vous avez ameuté
tout le quartier… (Et puis, au bout de deux ou trois
secondes: Vousavezdesnouvellesdemafille?
Perlotcherchadanssamémoire. Vide. Lenéant.
Aucune nouvelle.
-Etsionsignaitcettedécharge?
Gilé haussa les épaules:
Y’a pas de décharge à Sainte-Ursule… J’ai fait
mon enquête… Y’a pas de bureau, pas de secrétariat,
pas d’armoires, pas de dossiers… Perlot, quand on
nous a flanqués à la porte du cabinet sous le prétexte
que c’était le couvre-feu et qu’il fallait rejoindre nos
chambres, j’ai piqué la clé et j’y suis retourné peu
28Gilbert Mérague
après… LestiroirsdubureaudeNussinsontvides! Et
sonbureau,c’estenfaitunechambre!
Perlot blêmit :
Pas de décharge ?
Etpasdestylopourapposernossignatures…
-Pasdedécharge,pasde stylo?
Et pas d’encre… On est condamnés à passer ici
une quinzaine…
L’infirmier-chefassitsonfilssurunechaise,loin
de la soucoupe :
-Tubougespas,mesp’titsMarc…
Illuitournaledos. IlrejoignitMarie-Chaussée.
ElleétaitpenchéesurlecorpssansviedeLéon,lepilote
de SV1, et elle pleurnichait.
C’est pas grave, dit-il. Dans une heure tout sera
nettoyé…
- Et qui va piloter ?
Il s’assit à côté d’elle.
Nussin est au courant ? Parce que j’ai pas envie
qu’ilnousfasseunedesescrisesdontilalesecret!
Impossible…
-Parcequesimescomptessontjustes,çafaitdéjà
unedizaine de morts, je parledesanimaux… Ca com-
menceàbienfaire,Marie-Jo…Onpeutpascontinuer
comme ça… Allez, raconte-moi tout, je dois faire le
constat…
Ellefouillasamémoire. Aumomentdefairedé-
collerSV1,ilyavaiteuunepannedecarburant. 9volts,
c’était pas assez, il manquait des piles dans la machine
ou alors ils avaient mis des piles usées, c’est ça, c’était
des piles au mercure usées…
Ilnotatoutsoigneusementsurunboutdepapier
quadrillé.
29Le carnaval de Libreville
Au moment du décollage, donc, panne de com-
bustible. Alors? Elleestretombéecommeça,plouf?
Elle se passa une main dans ses cheveux gras. Se
moucha. Sapeauétaitunesortedecuirluisantparsemé
deboutonshuileux(l’infi-chefessayadenepasyprêter
attention. Fallait se concentrer sur la soucoupe, car
SV1,c’étaitsurtoutsonfuturvoyageàlui…)
- Marie-Jo, j’ai besoin de détails très précis.
Manque de carburantet puis?
Et puis le trou noir. Happés dedans… Tu com-
prends? Leslampes-témoinssesonttouteséteintes…
-Les vertes ou lesrouges ?
Lesvertes. Etpuislasonneriearetenti…
Il nota encore.
EtLéon,qu’est-cequ’ila dit?
"Miaou!"iladit. "Miaaaoouu !"
Vous avez glissé ?
A terre. Sur le côté… C’est-à-dire que la sou-
coupe s’est renversée…
- C’est à ce moment qu’il a reçu le balai dans la
figure ? Pourquoi vous avez mis un chat dans la sou-
coupe, hein ?
Dans le derrière, Steve, dans le derrière… Et le
balail’atraversédepart enpart…
Elle se moucha encore, elle avait dû batailler
fermepourluiretirercebalaiduderrière.
L’infi-cheffituncroquisdeslieux. Lasoucoupe
avait fait un bond de deux mètres cinquante dans l’es-
pace-tempsetpuiscelaavaitlarecontreaveclesolglacé
de la clinique.
Le néant, il était comment ? il demanda à Ma-
rie-Jo en caressant soncalepin.
Elleréfléchitdeux secondes:
Pluvieux. Commeunefuiteenavant…
- Et Cyril ?
Elle en eut la chair de poule. Comment osait-il
lui parler de Cyril ?
30Gilbert Mérague
Vous avez bien eu une liaison la semaine passée,
non ?
Y m’a plaquée…
-Pourqui? Tul’asditàNussin?
Iladit: "Ca,c’estpasuncompliment,Mademoi-
selle, je veux bienl’admettre…"
L’infi-chef jeta un oeil à ses p’tits Marc, sonfils,
qui avait quitté sa chaise et s’était couché par terre, à
côtédelui(ilremuaitlatêteenchantantquelquechose
d’incompréhensible), il en revint à ses problèmes du
jour.
Y a-t-il des témoins ?
Non…(Etpuis: Témoinsdequoi?
Del’accidentmorteldontonparle…
-Non…
- T’en as parlé à qui ?
Ellesereleva,caressalasoucoupe:
Faut qu’elle vole… (Elle se rapprocha de l’infi-
chef, ses yeux vinrent fouiller les siens). Je veux voler,
tucomprends? Voler! T’aurastoutenéchange!
Voler où ? (Il détourna le regard, fixa un mo-
mentsesgrossesmainsnoueuses: Etpuis,j’aurais"tout
quoi" ?
D’abordlafairedémarrer,coupaMarie-Joenfai-
sant virevolter sescheveuxgras.
(A quatre mètres d’eux, tapi dans un coin, Cyril
serralespoings: nonseulement,elleluiavaitsabotéla
soucoupe, mais, maintenant, elle s’était mis en tête de
lafairepiloterparcetimbéciled’infirmier-chef.
Il tourna les talons sans faire de bruit, alla re-
joindrelesautres,danslasalledebains,pourmettreau
pointlesderniersdétailsdel’évasionaveclasoucoupe.)
L’infi-chef fit quelques pas dans la pièce, il
aperçut par la fenêtre une espèce de fumée anormale
qui montait au-dessus du toit d’un immeuble en face,
un immeuble qu’il connaissait très bien. Il fouilla
31Le carnaval de Libreville
ses poches et en extirpa des petites jumelles. Il fit le
point,observaavecsoinunpointprécisdupaysage. Au
bout d’une ou deux minutes, il dit à Marie-Jo : "Les
Martiens sont prêts…" Un peu après, il ajouta : "Et ça
sent très mauvais… Je crois que Bonenfant a décidé de
vouscouperlesvivresetlesjouets… »
Marie-Jo regarda par la fenêtre, mais elle ne vit
rien de spécial.
Ils sont prêts? Les Martiens? Mais à quoi? Tu
nepensespasquevousêtestousoccupésd’exagérerdans
cetteclinique? Vousn’enrajoutezpasunpeu?
C’estlesordres,ditl’infi-chef. FautlaisserNus-
sintravailler,aumoinsilnousemmerdepasavecautre
chose…
Cyril s’arrêta un moment dans sa chambre. Il
bougeasagarde-robesdeplace,détachalepapierpeint
dumur(ilétaitlégèrementcolléavecdublancd’oeuf),
fouilla la niche qu’il avait aménagée dans la pierre et
se saisit des deux pistolets automatiques qui s’y trou-
vaient,parfaitementhuilésetchargés. Ilvérifialeurbon
fonctionnement,replaçalagarde-robesdevantlemur,
quittasachambreetseretrouvacommeconvenudansla
salle de bains du second étage.
Les autres s’y trouvaient déjà. Il les compta :
quatre. Plus lui ça faisait donc les cinq doigts de la
main. Parfait. Il leur désigna les armes qu’il avait
confisquées à Nussin.
Vousavez bienréfléchi ?
On te laisse agir…
Il sifflota, se déshabilla et constata que son visage
était passablement défraîchi. A 45 ans, c’était un peu
tôt. C’était de la faute aux élèves, de la faute à la vie
et de la faute à Nussin qui avait réussi à empêcher ses
évasions…
Ilpassasousladoucheaprèsavoircachésesarmes
sous son tas de frusques. L’eau était à peine tiède, il
ne s’éternisa pas sous le jet pisseux abandonné par le
32Gilbert Mérague
pommeau. Après, ildistribua àtout lemonde, ycom-
prisàlui-même,lesgouttesdeNussin. Indispensables.
Il ajouta un antidépresseur pour Fernand et un peu
d’Haldolpourleplombier. Quandilseurentavalétout
ça, ilcommençaenfinsondiscours.
Tout d’abord les caves…
Sonregardparcourutl’assembléedesélus.
Ils acquiescèrent. Les caves, bon début. Il était
prévud’emportervingt-quatrebouteillesdebourgogne
(celuideNussin)pourlevoyageencasderencontreavec
des extraterrestres.
C’est Fernand qui s’occupera de les emballer, il
grogna.
Fernand opina. Il décida en même temps de se
garderdeuxbouteillesenguised’agios.
Pointsuivant: lesarmes.
- Réparties en deux groupes, expliqua Cyril.
(Deuxgroupes,confirmaFernand,chargédelesré-
partiretdelesplacerdansdessacsdechezGenty.)
Cyrilsevidaunedentcreused’uncoupdelangue
bienplacé. Secondemouedelajournée: ilsavaitplus
où était le premier groupe d’armes. Ils restèrent sus-
pendusàseslèvres. Iltrouva: danslacageàpoulesqu’il
nettoyaitlui-mêmetouslestroisjours.
Je vous rappelle qu’il s’agit de gros cailloux, de
silex pointus etde fléchettes enbois, dit-il. A prendre
au sérieux malgré lesapparences…
Ils acquiescèrent. Dans les couloirs, les deux
pensionnaires chargés de siffler les R.A.S s’arrêtèrent
de siffler. Des bruits de pas dans le couloir se rap-
prochèrent pour s’estomper juste devant la porte. On
frappa trois fois. Une voix beugla : "Bande de pédés !
Vousavezenplusdeçavoléduchocolatetunrevolver!
Je vais vous dénoncer !"
Cyril se posta derrière la porte ; les mains en
porte-voix, il gueula : "Le chocolat, c’est pour toi,
Mémé !"
Del’autrecôté,ilyeutunehésitation:
33

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