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Le Chant d'Aurore

De
Le 26 mars 1962, lors de la tristement célèbre fusillade de la rue d'Isly, Aurore, six ans, voit sa mère Edwige mourir devant ses yeux. La foule la sépare de son père, le Dr Olivier Mollkirch, lequel, blessé à la tête, plonge dans le coma. L'enfant, sous le choc, ne se rappelle pas son nom de famille et les religieuses qui la recueillent ne parviennent pas à retrouver son père.
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Pour son propre plaisir,Albert Duclozécrit depuis l’enfance romans, poésies, contes et nouvelles. Pourtant, après une carrière de directeur d’établissement de soins, ce n’est qu’en 2002 qu’il publie son premier romanCitadelles d’orgueil. En 2007, il obtient le prix Claude Favre de Vaugelas pourLes Amants de juin. Le Chant d'Aurore est son septième roman aux éditions De Borée.
LECHANT D'AURORE
Du même auteur Aux éditions De Borée Julie bon pain Le Violon d’or Les Dames blanches,Terre de poche Les Jacinthes sauvages Les Trois Promesses Une étrange récolte Autres éditeurs Citadelles d’orgueil La Métamorphose de la cigale La Vengeance du marais Le Piège à loup Les Amants de juin,prix Claude Favre de Vaugelas 2007 Les Enfants des étoiles Les Larmes de Chanteuges Les Mystères d’Anaïs Lettres d’Algérie à mes parents Pas à pas dans la neige
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2015
ALBERTDUCLOZ
LECHANT D'AURORE
Première partie
DEUX ENFANTS
I
Un si joli village
ES « TACATAC » DES ROUES sur les jointures des rails s'espaçaient L davantage. Le grincement métallique des freins insu pportait l'oreille, les sifflements de vapeur déchiraient l'air trop chaud. Tous ces bruits ferroviaires annonçaient le Cévenol ; vaillamment par les Cévenn es et les gorges de l'Allier il relie Paris à Montpellier. Le train ralentissait sa course. La religieuse somnolente fut tirée de son somme. Par la vitre, elle lut Prad es-Saint-Julien-des-Chazes, inscrit en lettres bleues au fronton de la gare. En dormie sur ses genoux, Aurore se réveilla. Durant une longue partie du voyage, la fillette avait d'abord chantonné, puis ensuite somnolé. Depuis Montpellier , toutes les deux languissaient de la chaleur ajoutée à la lenteur du train. - Nous sommes arrivées, dit la sœur à l'enfant. Tu peux te lever. Aurore, blonde petite fille de six ans, aux yeux tr ès bleus, se laissa glisser du siège, s'étira et enfin se mit debout. La religieus e, aussi brune que la fillette était blonde, se dressa sur la pointe des pieds, leva hau t ses bras, saisit de sa main droite la poignée de la valise en carton jaune pour la tirer à elle tandis que sa gauche soutenait le bagage pour l'empêcher de choir trop vite. Ce n'était pas que ce dernier fût lourd, hélas ! Ce 27 août 1962, l'enfant touchait à sa destination après avoir fui l'Algérie ; son maigre bagage ne contenait que le strict nécessaire remis par les religieuses. Celles-ci avaient recueilli la fillette après le dr ame du 26 mars. La sœur elle-même ne portait, passé à l'épaule, qu'un seul sac d e voyage. Les cheveux longs et ondulés de l'enfant lui arriva ient à la taille ; d'un coup de brosse, la religieuse les recoiffa puis avisa le mi roir du compartiment pour redresser sa propre coiffe. Elle sourit à l'enfant ; malgré les fatigues du voyage, le visage d'Aurore demeurait net. La sœur lui saisi t alors la main et toutes deux s'avancèrent vers la porte de la voiture déjà ouver te par d'autres voyageurs. Un couple attendait sur le quai ; la religieuse l'iden tifia par son allure ; de la même façon, celui-ci reconnut sans peine la religieuse e t la fillette. La rassurant par son plus beau sourire, l'homme saisit l'enfant par la t aille, la déposa sur le quai. Il libéra ensuite la religieuse de la valise. Sitôt de scendue du marchepied, la brave sœur reprit la main de l'enfant. La femme, aussitôt, posait un bisou sur le front de la fillette. - Bonjour. Aurore, je suppose ? - Exactement. Nous arrivons de Montpellier. Monsieu r et Madame Cubizolles, je présume ? - Parfaitement. Mme Cubizolles se baissa, prit l'enfant dans ses br as, la souleva à elle, l'embrassa longuement. - Je suis ta nouvelle maman. Mon prénom est Charlotte. - Et moi Augustin, ton nouveau papa, ajouta l'homme qui se contenta de passer dans les cheveux de l'enfant une rude main de jardi nier. Courtoisement, il se chargea également du sac de vo yage de la religieuse. - Venez, la voiture nous attend.
Tous les quatre traversèrent la petite gare, ressortirent sur la place ombragée de frondaisons où stationnait la 203 fourgonnette ; sa couleur grise s'alliait aux roches environnantes des gorges du haut Allier. L'h omme ouvrit la portière droite. - Montez, je vous prie. À trois, nous tiendrons sur le siège ; Aurore s'assiéra sur les genoux de ma femme. Il souleva la porte arrière, déposa la valise et le sac dans l'espace libre où traînaient des traces de légumes. Lui et sa compagn e s'installèrent à l'avant. À travers les quelques rues du village, il conduisit la voiture vers la passerelle métallique qui tenait lieu de pont. Les hauts garde -corps rougis de minium enserraient une étroite voie charretière ; ses deux mètres cinquante de largeur ne permettaient pas à deux véhicules de se croiser. Chacun devait attendre son tour ; par chance, la voie se trouvait libre. À la sortie de Saint-Julien, la religieuse fut surprise de l'église en pierres grises jointoyé es de blanc ; son clocher en campanile se grava dans sa mémoire. Perché sur un p romontoire rocheux où l'herbe trouvait vie, l'édifice dominait le village . Aurore s'ébahit de la route ombragée de frondaisons ; sous les falaises grises en bordure de l'Allier, elle cheminait vers Prades. Partout, l'eau coulait au fo nd de ravins où la fillette imaginait des sources mystérieuses ; les petits pon ts traversés à chaque virage l'intriguaient tout autant. C'est cette présence de l'eau et des forêts moussues qui la surprenait le plus et la désespérait. L'Algérie, le pays d'où elle venait, tout sec et sa ns eaux, se trouvait désormais trop éloignée pour la revoir un jour. Et sa mère ? Aurore la revoyait s'effondrer près d'elle, la tête en sang. Tenant sa fillette pa r la main, elle l'entraînait dans sa chute. À six ans, on se souvient. Aurore se retrouv ait sur sa maman, pleurant toutes ses larmes, les joues et les mains maculées du sang maternel ; sous le trop chaud soleil d'Alger, il noircissait presque a ussitôt. Son père, désespéré, tentait de les relever toutes deux ; il implorait, criait, hurlait, appelait des secours, une ambulance. Médecin, lui-même entreprenait les p remiers soins. Brusquement, sous une poussée irrésistible, telle u ne crue, Aurore se sentit arrachée à ses parents. Bien des années plus tard, à l'âge où l'histoire s' enseigne, Aurore apprendrait que le 26 mars 1962 des combats terribles avaient o pposé rue d'Isly à Alger les 1 fanatiques de l'O.A.S. à l'armée et aux gendarmes ; la foule se trouva pr ise entre deux tirs. Des dizaines de morts et encore pl us de blessés tombèrent sur le bitume. Aujourd'hui, cela faisait presque cinq mois, jour p our jour. Pourtant, ce 26 mars, la journée avait bien commencé. Son père, exerçant en cabinet, se permettait une journée de liberté hebdomadaire. La veille de c e jour, sa mère les avait emmenés tous deux faire des emplettes. Le printemps s'installait et il convenait de reconstituer la garde-robe. Huit jours auparavan t, le 18 mars, le cessez-le-feu avait été signé à Évian, en métropole, et beaucoup croyaient encore possible de demeurer en Algérie, d'y vivre leur vie en paix ave c les musulmans. Sur le siège de la voiture, toutes ces images, ces cris, ces bruits de grenades qui explosaient, d'avions de chasse qui survolaient Alg er, de tirs de mitrailleuses, de grondements de chars ressurgissent dans la mémoire d'Aurore. La foule, terrorisée, refluait brusquement, renvers ant tout sur son passage. L'enfant fut emportée et son père, entre sa mère et elle, ne put la rattraper.
Que s'était-il passé ensuite ? Aurore se souvenait avoir été emmenée par des religieuses qui d'abord la mettaient à l'abri sous un porche d'immeuble où beaucoup se pressaient. Ensuite, une fois la foule retirée, les braves sœurs la conduisaient dans leur couvent sur les hauteurs d'A lger. Pendant plusieurs mois, en vain, elles recherchèrent le père. Le 5 juillet, l'indépendance algérienne se trouvait proclamée. Il fallait partir. Au début d'a oût, avec des dizaines d'autres enfants trouvés, les braves sœurs embarquèrent sur leKairouan, ce même cargo qui transportait les appelés pendant cette gu erre interdite de nom ; après trente-six heures de traversée, les religieuses et leurs enfants se retrouvaient dans le port de Marseille, accueillies par d'autres couventines. Celles-ci les acheminaient vers leur monastère en pays montpellié rain. Alors, durant plusieurs semaines, les braves religieuses mettaient à contri bution leurs réseaux monastiques pour repérer des familles d'accueil. En fin, elles dénichèrent à Prades, en Haute-Loire, un couple sans enfants, heu reux d'accueillir la fillette. La voiture pénétrait dans un charmant petit village enserré par une boucle de l'Allier ; deux rivières le traversent et l'arrosen t, la Seuge et la Besque. Il niche son bourg sous d'énormes rochers d'orgues basaltiqu es coiffées de bonnets de granite. Aurore, visage collé à la vitre de la voit ure, se distrayait du vol des hirondelles et autres martinets gîtés parmi les roc hes. Parvenu au cœur du village, Augustin arrêta la 203 devant une vieille maison construite de grosses pierres où l'on pouvait s'introduire par trois entrées : un escalier qui accédait à un très long balcon et deux portes en sous-sol. Adossé e au flanc de la maison, une grange jouxtait l'habitation. Unmontadouen permettait l'accession aux chars de foin, tombereaux et tracteurs ; sa voûte servait d' abri aux rondins orangés parfaitement empilés. Illustrant le bonheur d'habit er cette maison, un luxuriant rosier sauvage s'agrippait aux interstices pierreux de l'escalier d'accès. Il rappela à Aurore le rosier rouge de sa maison d'Alger ; cel ui-ci grimpait de même à son grand escalier. La religieuse, puis Mme Cubizolles tenant Aurore pa r la main, toutes les trois suivies de M. Cubizolles, descendirent de voiture. Aussitôt, sur l'escalier, Aurore avisa un chaton tigré qu'elle s'empressa de caresse r. Ses nouveaux parents la surprirent à chantonner sur la marche. - Elle aime chanter ? demanda Charlotte à la religi euse. - Je l'ignorais. Durant ces cinq mois, jamais nous ne la surprenions à chanter. J'ai découvert son chant dans le train. Mais la gue rre à Alger marqua les Algérois de si terrible façon. Nous revenons de loin ; ici, en métropole, presque tout vous fut caché. Si vous le désirez, je vous raconterai. - Si elle chante, ajouta Augustin, la maison lui pl aît ! Nous serions si heureux de son bonheur. - Oui, expliqua Charlotte, nous n'avons pas pu avoi r d'enfants ; quelle joie serait la nôtre de découvrir Aurore joyeuse ! - Je prierai pour cela. Mais, à voir votre maison, je sens déjà qu'elle le sera. D'un large geste de semeur, laissant Aurore à sa co mptine et à son chaton, l'homme désigna la demeure. - C'est une vieille ferme ancestrale restaurée de n os mains ; accolée à la nôtre s'élève une autre demeure. Des voisins charmants l' habitent ; plus heureux que nous, trois enfants leurs sont nés. Eux comme nous vivent de l'horticulture. Demain, nous descendrons vers l'Allier visiter les jardins.
- Hélas, je dois repartir dès le matin. D'autres en fants m'attendent. - En ce cas, dit Charlotte, installons Aurore dans sa chambre, puis dînons. Tout est prêt. Ensuite, nous profiterons des jours encor e longs pour visiter les jardins, puisque vous ne le pourrez demain. Le plaisir, à moins que ce ne fût le bonheur, de ca resser son chaton captivait suffisamment la fillette. Connaître sa chambre et d îner passaient au second plan. - Comment t'appelles-tu ? l'interrogeait Aurore tou t en promenant ses doigts dans sa fourrure. Augustin et Charlotte échangèrent un sourire. De la gare de Saint-Julien jusqu'à Prades, durant tout le trajet en voiture, absorbée par ses réminiscences, Aurore n'avait pas prononcé une seule parole. Jusqu'alors, tous les deux ne connaissaient de sa voix que son chant. - C'est une minette. Nous l'appelons Mounette. À pr ésent, désires-tu voir ta chambre ? Aurore lâcha le chaton, suivit dans la maison ses n ouveaux parents. Tout se montrait simple dans l'habitation ; les seuls matér iaux utilisés étaient la pierre et le bois ; au bout d'un large couloir tapissé de fru its et de fleurs, deux portes s'ouvraient : l'une sur la chambre des parents, l'a utre sur celle d'Aurore. - Sitôt prévenus de ton arrivée, Aurore, nous avons retapissé ta chambre en motifs de fleurs des champs et acheté des meubles n eufs. Sur la commode, un vase de potier, garni des mains de Charlotte d'un bouquet de roses blanches, jaunes et roses coupées sur le r osier, donnait à la chambre la marque de l'affection. - Il te plaît ? Tu aimes les fleurs ? Elle prit le vase, l'abaissa à la hauteur d'Aurore. Des yeux mais aussi de tout le visage et des doigts, l'enfant explorait les fleurs et leurs couleurs, respirait leurs parfums. - Elles sont belles et elles sentent bon. - Tout à l'heure, dans le jardin, tu les verras sur pied. - Tu te plairas ? lui demanda la religieuse. Aurore souriait, écarquillait ses yeux bleus, passa it ses doigts dans ses cheveux, ne sachant quelle attitude prendre devant tant de g entillesse. Elle s'assit sur le lit, des deux mains en éprouva le moelleux. - Merci, merci beaucoup. Ne sachant comment remercier, elle rejoignit celle qui désormais serait sa mère et se blottit contre elle. Pour le père, elle n'osa pas ; Aurore se convainquait que le sien était vivant. Depuis la séparation, l'enfan t se heurtait à un problème, elle ne retrouvait ni le nom ni le prénom paternel. À la maison, elle l'appelait papa ; elle se souvenait que sa mère s'adressait à lui en le nommant « mon chéri » ou par d'autres petits noms gentils. À l'école, l'inst itutrice lui avait appris à écrire, et entre autres mots son nom. C'était un nom bien comp liqué, que personne d'autre ne portait, qu'elle-même prononçait difficilement. Entre petites filles, elles s'appelaient par leurs prénoms. La vision de sa mèr e en sang, de son père hurlant fut pour l'enfant un tel traumatisme que ce nom quitta son esprit. Une fois arrachée à ses parents, ce nom ne remonta plus jama is du fond de sa mémoire. Plus elle le cherchait, moins elle le trouvait ; co mme si de ne plus voir ses parents entraînait en même temps l'oubli du nom. Pa rfois, elle s'interrogeait : « Quand le retrouverai-je ? » Plus elle cherchait, moins elle trouvait. Elle s'ob ligea un jour à cesser de