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Le chant de la tourterelle

De
217 pages
Ces six nouvelles, sombres ou amusantes, évoquent un moment du destin de grands ou petits blessés de la vie. Un drame est au cœur de chacune. Confrontés à des événements ou des situations telles qu'un drame familial,la solitude,le chômage,l'exclusion,la vieillesse, les personnages semblent impuissants mais ils se débattent, quoi qu'il arrive pour tenter, sinon d'annuler, du moins refuser, chacun à sa manière, le sort qui les accable. Ecrites dans un style naturel, alerte et imagé, nul doute qu'elles laisseront dans l'esprit du lecteur une empreinte forte et durable.
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2

Le chant de la tourterelle

3
Gaétan Loubignac
Le chant de la tourterelle

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9942-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748199420 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9943-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748199437 (livre numérique)

6 . .

8
LES MIETTES SERONT POUR EUX
Elle se dit qu’il faudrait balayer aujourd’hui,
sinon il va finir par avoir une belle gueule de
taudis, son appart. Elle a beau se le dire tous les
jours, le balai reste où il est. Depuis combien de
jours ne l’a-t-elle pas passé ? Elle ne sait plus.
Mais ce n’est certainement pas aujourd’hui
qu’elle va le faire, parce qu’elle ne se sent pas
bien. Elle se dit qu’elle préférerait être un autre
jour qu’aujourd’hui. Il a fallu qu’hier soir Annie
lui téléphone pour lui rappeler cette virée
qu’elle avait complètement oubliée. A-t-elle eu
tort ou raison de vouloir l’entreprendre ? Elle
ne sait pas, mais elle essaie de savoir. Comme
elle n’y parvient toujours pas, elle a ouvert le
frigo et elle mange ce qu’elle y trouve de bon :
deux yaourts, deux éclairs au chocolat, elle boit
de la grenadine, trois verres en dix minutes.
Pendant ce temps, le frigo est ouvert et, depuis
un moment, il lui déverse sa fraîcheur sur les
jambes. Aussi, elle a bien envie de l’engueuler le
frigo. En tout cas, elle lui ferme la porte avec un
bon claquement, ça lui apprendra. Le balai,
9 Le chant de la tourterelle
peut-être qu’elle ne sait pas où le trouver avec
ce désordre. Pourtant, repérer un balai dans un
appartement comme le sien ne constitue pas un
tour de force, mais ce balai-ci est particulier : il
est tout petit : une balayette. Elle l’a bien
cherché un peu partout sans parvenir à mettre
la main dessus. Il n’est pas impossible qu’elle
l’ait oublié quelque part dans l’escalier, la
dernière fois que la lubie l’a prise de le balayer
en totalité, du rez-de-chaussée au dernier étage.
Ce jour-là, la femme de ménage n’avait pas été
très contente. Quelle heure peut-il bien être ?
Elle se sent une lourdeur d’estomac maintenant.
Alors, elle allume la télé pour se distraire.
Elle est installée devant le poste depuis à
peine trois minutes que l’on tape méchamment
à la porte. Elle ouvre, c’est Charlotte, Charlotte
qui lui fait tricoter des pulls pour des gens
qu’elle ne connaît pas et qui sont dans le besoin,
comme elle, à cette différence près qu’Élise,
elle, n’a pas besoin de pulls. D’ailleurs, c’est une
sacrée tricoteuse. Elle se le dit souvent :
Dommage qu’il n’existe pas, en France, de
concours de tricotage, car elle aurait le premier
prix, la médaille d’or sans hésiter. Seulement
Charlotte n’est pas d’humeur ce matin, elle a sa
mauvaise tête, une fois de plus. Élise s’en
aperçoit au premier coup d’œil.
– Moins fort, merde ! Il est sept heures
moins vingt ! Vous battez tous les records !
10 Les miettes seront pour eux
– Excusez-moi, j’ai pas fait attention.
– Excusez-moi ! Excusez-moi ! Non, je ne
vous excuse pas ! Écoutez-moi, Élise ! Un de
ces jours, je vais passer chez le marchand de
télés pour savoir s’il est possible de limiter le
son de la vôtre. Les gens commencent à se
plaindre et vous allez avoir des problèmes.
Vous n’avez pas l’air de vous en douter. Vous
m’avez entendue descendre les marches ?
– Non.
– Non ! Évidemment ! Pourtant, figurez-
vous que j’ai claqué des talons pour que vous
sachiez que j’étais en colère. Avant de
descendre, j’ai pris mes chaussures les plus
bruyantes. Vous ne me trouvez pas bizarre en
talons hauts et en robe de chambre ?
– Non, je vous trouve très bien comme ça !
– C’est ça, fichez-vous de moi ! Le son de
votre télé est tellement fort que vous ne m’avez
pas entendue descendre et, pourtant, j’ai fait le
plus de bruit possible. Alors la télé, comme ça,
vous l’entendez, oui ou non ?
Charlotte baisse le son de la télé.
– Oui, je l’entends.
– Vous ne touchez plus ce bouton, vous
serez gentille ! D’accord ? Si cela se reproduit
encore une fois, je ne pourrai plus être votre
amie, je me contenterai d’être votre tutrice.
Vous êtes déjà habillée à cette heure ! C’est bien
la première fois que je vous trouve habillée chez
11 Le chant de la tourterelle
vous autrement qu’avec votre robe de chambre.
Vous allez vous promener, aujourd’hui ?
– Je vais voir ma grand-mère.
– J’ignorais que vous aviez une grand-mère
vivante !
– Oui, je vais la voir.
– À propos, vous vous souvenez que nous
avons rendez-vous ce soir à sept heures avec
Madame… Madame comment déjà ? Son nom
m’échappera toujours.
– Bien sûr, que je m’en souviens. Madame
Jugeals.
– Madame Jugeals ! C’est ça ! Je compte sur
vous. Alors, à ce soir, sept heures ! N’oubliez
pas ! Pour la télé, faites attention, vous n’êtes
pas seule ici. C’est pas bien compliqué à
comprendre, quand même !

Charlotte sort, remonte chez elle. Élise
hoche la tête, murmure, comme si elle pouvait
être entendue : Saleté ! Saleté ! Est-ce que c’est
de ma faute tout ça ? D’ailleurs la télé ne
marchait pas fort. Elle a toujours marché de
cette manière, la télé, sans que personne ne se
plaigne. Y a qu’elle pour me faire chier ! Et est-
ce que ça la regarde où je vais aujourd’hui ? Elle
se prend pour qui, cette gourde ? Élise se dit
qu’elle n’aurait jamais dû accepter ce logement à
l’autre bout du monde, de son monde à elle,
sous prétexte que ceci et que cela. C’était pour
12 Les miettes seront pour eux
mieux la surveiller que Charlotte lui avait
suggéré de le prendre, puisqu’elle loge juste au-
dessus. D’ailleurs, elle l’avait bien entendue avec
ses talons dans l’escalier, mais elle n’allait pas le
lui dire. Elle ne va pas tout lui dire simplement
pour lui faire plaisir. Saleté ! Et l’argent, son
argent à elle, qu’est-ce qu’elle en fait alors
qu’elle en aurait besoin, Élise, pour s’acheter ce
qui lui manque ? Elle ne supporte pas d’être
obligée de quémander constamment trois sous
pour un rien. Si elle ne se retenait pas, elle
jetterait par la fenêtre toutes les foutaises qu’elle
lui a offertes en diverses occasions, son
anniversaire, sa fête ou autres sornettes : du
petit miroir dans lequel elle ne voit que le bout
de son nez à l’image de montagne accrochée au
mur. Elle n’aime pas la montagne, Élise.
D’ailleurs elle n’y a jamais mis les pieds.
Charlotte aurait mieux fait de se renseigner
avant de lui offrir cette croûte à deux balles. Le
cadeau qu’elle a le plus apprécié, ces derniers
mois, l’album de photos, ne vient même pas de
Charlotte, mais d’Annie qui est sa vrai copine.
Même si l’album est resté vide jusqu’à présent.
Pourtant Annie, elle, ne profite pas de son
argent comme l’autre.
La mère Jugeals d’ailleurs, rien à cirer !
Vraiment rien ! Qu’ils crèvent, elle, son fils, sa
fille ! Couic ! Comme ça, sans avertir ! Y a pas
de raison. Elle se précipite vers l’armoire dans
13 Le chant de la tourterelle
laquelle les deux tricots, un pour chaque
marmot, sont rangés, pliés sur une étagère avec
d’autres tricots. Elle les prend, les jette par terre,
les trépigne, se baisse, tire sur les manches pour
les arracher, mais sans succès. Elle se relève
péniblement, recule, regarde à nouveaux les
pulls par terre avant de s’effondrer en sueur sur
une chaise.
La prostration dure quelques minutes
pendant lesquelles elle ne bouge plus. Elle reste
ainsi, la tête basse, les mains sur ses cuisses, le
temps du reflux de la colère et de son
accompagnement de chaleur. Puis elle relève la
tête, ouvre les yeux, hoche les épaules, ultime
protestation ou mouvement de l’incertitude qui
est la sienne au moment de choisir combien de
croissants et de paquets de gâteaux elle va
emporter, car toute fureur est oubliée
maintenant. Elle se décide pour trois croissants
qu’elle place dans un sac en plastique avec deux
paquets de gâteaux. Pour la boisson, ele se
souvient d’une canette de cidre, au frigo depuis
des mois, depuis l’été dernier peut-être. Elle
glisse le tout dans un grand sac en toile et se
laisse tomber à nouveau sur une chaise devant
la télévision qu’elle regarde jusqu’à ce qu’elle
s’endorme. Se lever d’aussi bonne heure n’est
pas dans ses habitudes.
Lorsqu’elle se réveille, l’horloge a avancé de
presque une heure. Elle s’étonne d’être là, se
14 Les miettes seront pour eux
met debout, décide de prendre une deuxième
douche car elle pense que plus elle se douchera,
moins elle aura chaud dans la journée. Quarante
minutes lui suffisent pour être prête. Certains
trouveront ça relativement long, mais comme le
temps ne lui est pas encore compté, elle en
profite. Elle peut même, ensuite, se préparer
une nouvelle tasse de café. Pour elle, la
préparation du café est la préparation d’un bon
moment, le boire son plaisir favori avec la
douche. Manger aussi, manger.
Dans le bus, elle occupe la première place
dans la rangée de droite, côté couloir, près
d’une vieille dame au maquillage très marqué
qui lui fait un visage étonnamment gai. La
dame, qui l’a obligée à se lever pour s’asseoir à
sa droite, la regarde reprendre place
difficilement, ranger son volumineux sac entre
ses genoux. À l’ouverture des portes, Élise était
montée la première en bousculant un
bonhomme placé devant elle, laissant les autres
passagers à leur papotage matinal et jacassant.
Elle avait remarqué : tous des vieux. La suite
avait justifié cette opinion. Mais elle aussi est
vieille à sa façon, elle le sait parce qu’elle le sent
et qu’il est difficile d’aller contre le sentiment.
Le bus tarde à se mettre en route, mais, au
moins, elle est assise et elle peut fermer les
yeux, laissant le vide s’installer à son aise.
15 Le chant de la tourterelle
Le sommeil d’Élise est un état des plus
volatils, interrompu facilement par une voix
criarde juste derrière elle : Qu’est-ce que ça a
changé depuis le temps ! Elle entend, aussitôt
après, le chut ! à la fois impératif et indulgent de
la voisine, suivi du silence gêné qui s’établit
autour d’elle. La jeune femme déteste se trouver
au centre des événements, même très petits
comme celui-ci. Réveillée, persuadée d’être la
cible de tous les regards, elle continue de fermer
les yeux dans un effort d’oubli du dérangement,
pour s’oublier elle-même. D’ailleurs tous ces
gens, dans le bus ou dans la village, elle ne les
aime pas, même s’ils ne sont pour rien dans ce
qui lui arrive. Ce sont d’autres personnes,
d’autres endroits qu’elle aimerait retrouver,
qu’elle préfèrerait n’avoir jamais quittés, mais
pas ce village, cette campagne, cet appartement
vieillot, cette Charlotte qui est une emmerdeuse.
Pour cette virée en bus, c’est Annie, sa
copine, qui lui avait forcé la main en insistant
pour qu’elle s’active un peu :
– Tu te conduis comme si tu étais malade ou
impotente, à ne jamais sortir, lui avait dit Annie.
– Mais je suis peut-être malade ou
impotente !
– Si tu continues, tu vas le devenir ! Je parie
que depuis que tu es ici, tu ne mets le nez
dehors que pour acheter de quoi manger ou
boire. Je me trompe ?
16 Les miettes seront pour eux
Élise avait souri, un aveu dans un sourire.
Annie lui avait alors mis le bulletin d’inscription
sous le nez, un crayon dans la main. Elle lui
avait presque ordonné de s’inscrire au voyage
dans la Vallée Verte, organisé pour la journée
par le foyer des anciens du village.
Alors que le bus roule, Élise aimerait avoir
son tricot, le sortir, regarder les aiguilles se
toucher, se séparer, sorte de conversation qui
laisserait derrière elle une traîne de mailles, la
substance de leur bavardage. Ele rouvre les
yeux. Le large pare-brise lui offre l’image
panoramique et mouvante de la ville. Elle
reconnaît un carrefour, le long boulevard sous
les platanes qui décrit une grande courbe
enserrant les vieux quartiers. Quelqu’un
demande si le bus doit s’arrêter encore pour
prendre d’autres personnes. Le chauffeur
répond en se retournant rapidement :
– Tout à l’heure au lycée.
– Nous prenons des jeunes ? questionne à
son tour la voisine.
Le chauffeur rigole, les voyageurs aussi. Pas
Élise.
À l’approche de l’arrêt du lycée, Élise se
redresse, empoigne les anses de son sac entre
ses genoux, observe attentivement les
mouvements du véhicule qui ralentit et
l’animation de l’avenue. Tout de suite après le
carrefour, le bus se range sur l’emplacement qui
17 Le chant de la tourterelle
lui est réservé dans un renfoncement du
trottoir. À l’extérieur, le groupe des futurs
passagers, qui s’était avancé pour le voir arriver,
recule comme pour éviter de se faire écraser,
puis s’avance vers la porte qui tarde un peu à
s’ouvrir.
Élise se lève alors, son sac fermement
empoigné serré contre sa jambe droite et,
comme par une sorte de synchronisation
miraculeuse, la porte s’ouvre devant elle. Elle se
précipite dans l’ouverture étroite, refoule la
première tentative d’escalade des deux marches
d’une femme qui en profite pour se montrer
désagréable. Entendant à peine les protestations
des nouveaux venus bousculés, fuyant les
appels du chauffeur qui ne comprend pas ce qui
se passe, elle s’échappe, prend la première rue à
droite, peu fréquentée à cette heure, poursuit
une course lourde et déterminée, le sac
tressautant contre sa jambe.
Elle s’arrête enfin à bout de respiration, se
retourne, aperçoit la portion de rue vide qu’elle
vient de parcourir. Assurée de ne pas être
poursuivie, elle se remet à avancer, balançant le
sac d’avant en arrière. Après une vingtaine de
minutes d’une marche ininterrompue, elle
pénètre dans des quartiers qu’elle connaît bien
pour y avoir vécu durant sa jeunesse et il n’y a
pas si longtemps encore. La cité de Gaubre
n’est plus très loin maintenant. Elle rejoint la
18 Les miettes seront pour eux
rue Delacroix où elle a laissé une partie de son
enfance. Elle pourrait même énoncer le nom
des familles qui occupaient ou occupent peut-
être encore chacune des maisons devant
lesquelles elle passe sans y jeter le moindre coup
d’œil : Donadieu, Laleu, Entraygues, d’autres
encore dont l’empreinte ne s’est pas effacée de
sa mémoire. Elle traverse cette partie de la ville
en baissant la tête de peur d’être reconnue,
arrive à une placette au sol goudronné et strié
d’emplacements destinés au stationnement de
quelques voitures. Il y a là, aussi, deux bancs.
Elle s’assoit lourdement sur le premier,
farfouille dans le sac, en sort un croissant
qu’elle se met à manger. Tout en finissant de
mâchonner, dans la bouche il lui reste un goût
de sucre et de pâte, elle sort un mouchoir de la
poche de sa robe, essuie son visage qu’elle
enfouit ensuite dans le mouchoir étalé sur ses
mains, se concentre peut être sur une sorte de
vide où il est facile de n’être plus rien du tout,
de se sentir un néant habillé de chair molle.
Après quelques minutes de prostration, elle
range le mouchoir, se lève, repart de la même
démarche courte la portant au même rythme
pressé vers une destination sans doute connue
d’elle sous les figures du hasard et de
l’improvisation.
Depuis quelques minutes, elle pouvait
apercevoir les derniers étages de la cité au
19 Le chant de la tourterelle
dessus des toits du quartier. Elle finit d’y
arriver, se dirige sans hésiter vers la deuxième
entrée du bâtiment F, qui s’ouvre au milieu
d’une longue façade grise. La porte est grande
ouverte, l’entrée, devant la porte de l’ascenseur,
déserte, le grand escalier, obscur. Soulagée par
cette absence de vie, elle commence à monter
les marches, attentive aux bruits proches ou
lointains. La fatigue l’oblige bientôt à ralentir.
Elle s’assoit sur une marche entre le quatrième
et le cinquième étage, pose son sac près d’elle,
retient difficilement son souffle, s’essuie le
visage et les bras, écoute battre le cœur des
appartements. Au fond d’elle, elle appelle : Les
enfants ! Les enfants ! Cela dure deux ou dix
minutes, puis elle sombre à nouveau dans
l’image fixe et noire à laquelle, parfois, se réduit
la réalité.
C’est au bout de deux ou dix minutes qu’une
porte s’ouvre soudain sur l’irruption violente
d’une course et de cris joyeux de filles, quelque
part dans les étages supérieurs. La galopade et
les cris roulent vers elle par paquets de marches
à une allure effrayante. Élise, empoignant son
sac, se lève dans le même mouvement et se met
à descendre la longue fraction d’escaliers
escaladée auparavant, deux marches après deux
marches, aussi vite qu’elle peut. Mais la
cavalcade cesse, les cris s’étouffent, remplacés
20 Les miettes seront pour eux
par des échanges rapides de paroles et des rires
déjà éloignés.
Elle a peut-être reconnu une ou deux voix
dans le brouhaha, celles d’Agathe et de Chloé
sans doute. Elle aurait aimé surprendre les deux
filles, s’étonner et rire avec elles de se retrouver
subitement ensemble après tout ce temps, leur
offrir des gâteaux, mais elle ne l’a pas pu. Elle a
eu peur de découvrir des filles qui ont
inévitablement grandi depuis son départ de la
cité, qui l’auraient à peine reconnue, qui, sans
doute, auraient eu envie de rire d’elle et de la
fuir en voyant ce qu’elle était devenue. Se
montrer, alors, n’aurait plus voulu dire grand-
chose.
Encouragée par le silence vite retombé, Élise
termine la descente des dernières marches.
Après une courte et inquiète halte, elle ose
s’aventurer vers la porte, s’assure de la vacuité
des lieux et déguerpit, silhouette de jeune
femme tôt vieillie, au corps gagné par la graisse,
propre, mais à l’allure et à la mise sommaires.
Dehors, le soleil, non plus, n’est plus tout à
fait le même. Il chauffe encore davantage et
l’éblouit à la sortie de l’escalier plongé dans un
gris diffus. Elle aurait aimé revoir Madame
Rougier, la mère des filles dont elle a cru
reconnaître les voix dans l’escalier. Elle n’a pas
dû déménager Mme Rougier, pour aller où ?
Elle était pauvre et doit l’être encore et toute sa
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