Le chef à l'étoile d'argent

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"La pluie ruisselait. Un falot jaune cherchait les hommes. Avec les autres, le Chef à l'étoile d'argent se leva de la boue." J.P.

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246793861
Nombre de pages : 252
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PREMIERE PARTIE
I
Un voyageur mal habitué à l'éblouissante lumière du désert n'aurait pas distingué, dans la vapeur dorée du couchant et des sables, les trois cavaliers qui, par ce soir d'avril 1915, avançaient vers la falaise de Tinghert. Mais le dissident qui, jeté sur leur piste par la poursuite d'un troupeau d'antilopes, les suivait à la trace depuis quarante heures, les reconnut dès que l'ondulation de la dune mourante les démasqua à ses regards.
Les trois méharistes qui faisaient route vers R'adamès, aux confins de la Tripolitaine, étaient le Chef à l'étoile d'argent, de la Compagnie Saharienne du Tidikelt, et ses deux compagnons de chasse, Salem, le Chaambi, et Driss, l'Ifora. Parvenu à l'éperon de la dernière crête, le dissident se coucha dans le sable, car il craignait la balle de Salem, et, la main sur ses yeux protégés par le kohl contre la brûlure du soleil, il attendit que les trois silhouettes eussent fondu dans le pli bleu de la falaise. Puis il rejoignit son méhari caché au creux de la dune, et partit au grand trot jeter l'alerte dans ses campements.
Mais le Chef à l'étoile d'argent et le Chaambi Salem ne s'engagèrent dans le défilé de la falaise que lorsque Driss leur eut fait signe de passer. Depuis qu'ils avaient abordé la zone inquiète, Driss, l'Ifora, marchait en avant, tous ses sens à l'écoute. Aucune trace, sur le sable, fût-elle vieille de plusieurs lunes, n'échappait à ses yeux d'une douceur animale, démasqués par le voile noir, et n'avait pour lui de secret. Driss avait la haute taille et la musculature des Azdjer, leur vêtement, et, au sommet du crâne, leur cimier de cheveux tressés. Car la tribu des Iforas, à laquelle il appartenait, bien qu'elle fût elle-même une tribu arabe, avait, en se fixant sur leurs confins, adopté le costume et les mœurs des Hommes du Voile. Mais, sur sa gandoura noire, et glacée comme une armure, Driss portait orgueilleusement les cartouchières et la ceinture rouge en croix de Saint-André des méharistes de la Compagnie. Pour lui, comme pour les antilopes et les gazelles qui boivent aux puits de la frontière de l'Est, le monde se limitait au désert qui bat les murs de Fort Flatters, et dont il savait, pour les avoir foulés, chaque point d'eau, chaque passage.
Salem, lui, connaissait Ouargla, la Porte du Désert, la Ville aux merveilles. C'était un homme des Chaamba, de noble origine, fier de son sang et des exploits de sa tribu. Ses yeux d'épervier faisaient de lui, sur n'importe quelle piste à reconnaître, l'éclaireur le plus sûr de la Compagnie. Et l'homme qui tombait sous sa carabine était perdu. Familier de tous les terrains de chasse du désert, aussi musclé et aussi grand que Driss, il avait encore sur l'Ifora l'avantage de son teint pâle. Car les lèvres de Driss, épaisses et bestiales, semblaient trahir la honte du sang noir, méprisé des nomades.
Les montures des trois éclaireurs auraient laissé sur place les méhara les plus rapides des confins. Au pâturage du Tassili d'où elles venaient, elles avaient, grâce aux pluies exceptionnelles de l'hiver, pu prendre leur coudée de bosse. Lorsque, le soir, la section montée les ramenait au camp, elles se mettaient d'elles-mêmes au galop, tellement elles avaient de forces grisantes. Celle du chef était un méhari haut de garrot, au ventre et à l'arrière-main de lévrier, à la robe isabelle pâle, et chaussé de balzanes blanches. Sa vitesse, connue de tous les campements, lui avait valu le nom de la Gazelle. Elle portait une bride de cuir anglais garnie de boucles d'argent, et, sur des feutres rouge et blanc qui faisaient l'admiration des nomades, la selle cloutée d'épines fabriquées par un artisan de l'Aïr pour le souverain du Hoggar, Moussa ag Amastane, et ses reins larges de géant.
Le chef qui montait la Gazelle, le maréchal des logis Le Brazidec, était digne du chef hoggar. Il devait le nom de légende que lui avaient donné les goumiers à l'étoile d'argent qui ornait le nasal de sa bride, et qui passait pour son amulette de bataille. Breton, comme tant d'autres fanatiques du désert, il portait la gandoura blanche, le pantalon flottant de cotonnade, serré à la cheville par un poignet boutonné, les naïls de cuir d'antilope des Sahariens, Il ne se distinguait de Salem que par le képi bleu de ciel qui couvrait son front bossué par une volonté têtue, ses yeux gris, si profondément abrités qu'ils en paraissaient sombres, son visage boucané, la large barbe blonde qui le faisait prendre pour un Berbère. Pas un détail de ses traits gravés par le soleil et par le sable, aile hardie du nez, pli ferme de la bouche, relief du masseter, qui n'accusât le courage. Pas un des mouvements de son corps mince, tressé de muscles comme sa cravache de lanières de peau d'oryx, qui ne trahît la réserve de forces accumulées, cette réserve des départs, destinée à se dépenser en même temps que celle de la bête, durant des semaines et des mois de campagne, jusqu'à la dernière usure.
Mais, plus que sa force et sa bravoure, les Chaamba vénéraient la boussole à l'aiguille blanche que le Chef à l'étoile d'argent portait, comme une autre amulette, dans une sacoche de cuir pendue à son cou : l'amulette à l'aiguille inspirée, conduite par le doigt de Dieu, qui avait permis au maréchal des logis Le Brazidec, après le combat victorieux de Grizim, de traverser tout droit, comme un grand aigle blanc, les dunes inconnues de l'enfer de l'Erg Chèche, et de sauver, avec le courrier dont il était chargé, les trois Chaamba de son escorte. Transmise par les messagers du désert, la légende de sa traversée de l'Erg Chèche avait précédé le jeune chef sur les pistes de l'Est, telle une renommée maraboutique. Et c'est pourquoi Driss et Salem avaient accepté de l'accompagner seuls au delà de la falaise dangereuse de Tinghert.
La Guerre Sainte venait d'éclater en Tripolitaine.
Déjà dans le Tassili, au pâturage d'où étaient partis les trois éclaireurs, l'inquiétude était apparue : au fond du cirque noir des grès ferrugineux, sur la mer foisonnante des luzernes d'hiver, le détachement de la Compagnie avait élevé, autour de l'ancien bordj des Turcs, un rempart de briques séchées. Le Tassili, haut plateau montagneux du Sahara Oriental, parcouru par les Touareg Azdjer, fait face, à l'ouest de R'at, à la Tripolitaine, occupée par les Italiens. Or, la garnison italienne de R'at avait dû évacuer la ville sous les premiers coups de la révolte fomentée par les Senoussistes à la faveur de la guerre d'Europe, et qui allait peu à peu incendier tout le désert de l'Est. Harassés par la famine et les étapes de montagne, deux cents Somalis aux foulards jaunes, rouges ou bleus suivant qu'ils avaient tué un lion, un éléphant ou un léopard, s'étaient réfugiés en territoire français.
La révolte déclenchée en Tripolitaine menaçait de gagner les mille kilomètres qui courent de R'at à la mer tunisienne, de franchir la frontière du Sahara français, ligne illusoire qui ne coupe que sur les cartes la continuité de l'erg fauve et de la hammada sanglante. Echelonnés du nord au sud, nos postes de Fort Flatters, de Fort Polignac et de Djanet, dont le dernier, celui de Djanet, ne datait que de 1911, allaient former la couverture
sur le front. Or ils étaient ravitaillés par les bases lointaines d'Ouargla et des ports algériens. La liaison avec les postes du Sud-Tunisien et le port de Gabès, beaucoup plus courte, apparaissait d'une importance capitale. Mais serait-il possible de l'établir à temps ? La frontière de l'Est était encore inconnue.
Le maréchal des logis Le Brazidec, parti du Tassili avec ses deux hommes d'escorte, avait reçu mission de la reconnaître, et d'étudier la possibilité du ravitaillement du Sud par la Tunisie. Toute l'insistance de son chef n'avait pas pu le persuader d'emmener avec lui, pour cette reconnaissance, une force plus imposante. Avec Salem et Driss, et leurs trois méhara rapides, devenu lui-même un nomade, il ne craignait pas les rencontres de la hammada de Tinghert.
A l'aube, les trois éclaireurs quittèrent le fond d'oued envahi par une végétation vivace d'asphodèles et de coloquintes, et débouchèrent sur la hammada vernissée. Mais la pluie, le miracle de ce printemps heureux, faisait verdoyer jusqu'à la pierre couleur de sang, toute semée de fleurs mauves du lobelia.
— C'est cette trace qui t'inquiète ? demanda Salem à Driss, qui venait de suivre une trace coupée par le seuil rocheux. Si nous sommes poursuivis, nous n'aurons qu'à trancher les cordes des guerbas.
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