Le Chemin

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Si je maîtrisais ce que charriaient les rivières de mesidées, si je maîtrisais les parcours des lits de leurs ruisseaux, elles ne seraient qu’un vulgaire canal artificiel calme et docile dénué de tout intérêt. Les chutes, les dénivellations, la roche qu’elles sculptent, les blessures et les entailles qu’elles dissimulent dans ses entrailles et qu’elles laissent derrière ne sont que le témoin d’un vif acide naturel et d’une amertume sauvage, sincère et authentique réunis dans le délicieux calice de ma vie.
L'auteur vient vous offrir un bouquet de récits écrits pendant ses moments de solitude. Des voyages de dimensions paraboliques autour de l’objet «Etre» qui vous embarquent sur des tangentes prises au gré de l’auteur et qui, par mégarde ou par malice de celui-ci, se transforment en diagonales transperçant le corps et touchant le centre du sujet «Etre».
Publié le : vendredi 25 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204510
Nombre de pages : non-communiqué
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HAMDA OUAKEL

Le Chemin

 


 

© HAMDA OUAKEL, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0451-0

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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Pris dans les filets de l’urgence matérielle. Pris dans le tourbillon de l’absolue nécessité de réussir, dans une société occidentale où tout se définit et se mesure par rapport à l’argent. C’est ainsi que, pour gagner, j’allais perdre le sens de la vie.

Contaminé par une médiocrité mercantile et poussé par un orgueil démesuré et sans limites, tête baissée, je continuais à lutter vainement contre tous les éléments. Au fond de moi, je ne croyais plus, j’avais perdu tout espoir, mais je ne voulais pas rendre les armes. Je voulais mourir debout. Avec le temps, je ne faisais que de plier et de m’enfoncer chaque jour un peu plus.

À cause de mes basses préoccupations, je suis devenu une proie de choix pour un prédateur qui rôdait autour de moi en m’enveloppant d’une toile qu’il tissait discrètement, mais sûrement. La cruelle solitude. Elle m’a arraché à mes proches. Hormis ma petite fille Namoussa, la solitude m’interdisait de passer un peu de temps en leur compagnie, de partager quelques moments de complicité, d’échanger quelques mots, des instants de bonheur, à défaut, de bons moments tout simplement. Je n’avais plus le temps de penser aux autres, ni en bien ni en mal. Je n’avais plus le temps d’aller les voir. Comme s’ils n’existaient pas. Les plus téméraires d’entre eux osaient, de temps à autre, venir troubler notre intimité et notre tranquillité, ma solitude et moi. Je les recevais avec beaucoup de diplomatie, mais sans doute pas avec beaucoup de réjouissances. Comme, ils ne sont pas dupes non plus, ils se rendaient bien compte, mais, à leur tour, avec beaucoup de subtilité, ils faisaient mine de ne rien sentir. Moi, je faisais tout pour limiter leur présence, pour qu’ils ne s’attardent pas trop. Je les poussais dehors avec un extraordinaire savoir-faire, pensais-je. Je ne voulais pas me mettre à nu devant eux, raconter mes déboires et mes problèmes me pesait beaucoup, je ne voulais pas que mes proches aient pitié de moi. J’avais honte. Et puis, seule ma solitude a réussi à m’apprivoiser. Très jalouse, elle se mettait en beauté pour moi, elle ne s’absentait que pour me surprendre quelques instants plus tard. À chacune de ses fréquentes apparitions, j’accourais vers elle comme un animal de compagnie bien dressé. Je lui faisais la cour, je lui racontais mes cauchemars. Elle m’écoutait avec attention, elle me donnait de bons conseils. En bonne maîtresse, elle m’interdisait de jouer au rêveur. Par contre, des cauchemars, elle en raffolait. Pour lui faire plaisir, j’inventais des cauchemars de toutes pièces, au point de devenir un grand spécialiste. Je transformais tout en cauchemars, même les brindilles de rêves.

Parmi les proches téméraires, il y a une personne, plus que d’autres, elle habite à quelques lieues de chez moi. De temps à autre, elle venait me voir par surprise. Quelles étaient ses motivations profondes, conscientes ou inconscientes? Noyé dans un verre d’eau, je ne me posais pas la question. Tellement préoccupé par ma situation, que je n’accordais aucune importance à celles des autres. Pour détourner son attention et camoufler mes camouflets, je l’évitais. Je ne lui posais pas de questions non plus, ou alors des questions futiles qui concernaient essentiellement son chien.

Je faisais comme si elle était condamnée au bonheur, comme si elle ne traversait pas le même fleuve de la vie comme tout le monde, avec ses crues et décrues, comme si elle vivait dans une tour d’ivoire. Quand soudain, j’apprends qu’elle mène un combat d’une autre nature et d’une autre intensité contre un cancer qui la ronge de l’intérieur depuis quelques mois déjà. J’ai cru que le ciel me tombait sur la tête, je n’ai rien vu de son malheur. Comment ai-je excellé à ce point dans l’art de l’aveuglement?

Avec du recul, avant de partir en expédition pour venir me voir, je l’imagine faire ses emplettes, un gros panier de sourires, un autre d’oublis de ses propres malheurs, un autre de mots gentils et d’encouragements, un autre de petites attentions, etc. Toutes ses provisions, qui lui auraient manqué, elle les prenait sur elle. En partie dans son cœur et en partie sur son visage. Elle me les offrait pour me soutenir, pour me redonner goût à la vie. Alors que sa vie était suspendue au verdict des médecins et qu’elle était prise en otage par ce salaud de cancer.

Depuis ce jour, j’ai décidé de m’affranchir de ma solitude, de lui fausser compagnie. Mieux, avec force et assurance, je lui ai fermé la porte au nez, je l’ai renvoyée. Dehors. Je lui ai interdit de prendre quartier aux alentours. J’ai allumé mon ordinateur, et avec mon cœur et mon âme, j’ai tapoté sur le clavier un premier message, auquel cette personne a répondu tout de suite et avec beaucoup d’enthousiasme et de plaisir. Ainsi, j’ai continué, un deuxième, puis un troisième, etc.

À part des mots, je n’avais rien d’autre à lui offrir pour la soutenir dans sa lutte pour la vie. Alors, j’ai essayé de m’appliquer dans le choix et dans l’ordonnancement de ceux-ci. Aussi, je me suis employé à les farcir, à les confire ou à les enrober d’images, de sons, de sensations, de goûts, d’arômes et de parfums plutôt exotiques et humains, tantôt prononcés tantôt subtils.

Son enchantement était tel qu’elle est revenue pour me demander avec insistance de partager «mon talent» avec d’autres en écrivant pour eux. Alors, j’ai cédé à son appel à la seule condition qu’elle n’abandonne pas sa lutte pour la vie et, qu’à chaque fois que cette idée saugrenue d’abandon lui traverse l’esprit, ça ne sera que pour s’abandonner pleinement à la vie et à elle seule. Tacitement, promesse contre promesse, chaque jour qui passe, elle est de plus en plus rayonnante et épanouie. Et, moi, tant bien que mal, je me suis lancé avec beaucoup de difficultés, mais surtout avec un immense plaisir à écrire.

Si par la lecture de ces quelques pages, je peux apporter un petit bonheur ou tout simplement un moment de plaisir à certains d’entre vous, alors, j’aurais atteint un objectif inattendu.

 

 

 

 

 

ERRARE

 

 

Chapitre I
Un jour historique

 

À l’aurore, peu à peu la nuit se dilue dans la lumière naissante d’une journée historique. Hadi a sept ans, chétif et naïf il quitte la terre aride et poussiéreuse de ses ancêtres. Il quitte Oued-Glette1, où ruisselle un filet d’eau salée. Comme un serpent, l’Oued-El-Maleh2 se prélasse au soleil doux et guette ses proies pour leur injecter un jet de son venin mortel. Tellement salé qu’il brûle les quelques herbes qui s’enhardissent à pousser à travers une épaisse couche d’argile. L’été, il se transforme en une large couche de sel sablonneuse qui reflète au lointain les rayons d’un soleil brûlant et aveuglant.

En trottinant pieds nus sous un soleil de plomb, Hadi donne la main à ce qui reste de la Fouta3 que sa mère Aïcha porte sur le dos. Aïcha, les pieds moulés dans une épaisse couche de corne, si épaisse qu’on dirait qu’elle porte des sandales confectionnées à base de pneus de véhicules militaires datant de la Première Guerre. Son corps enduit d’une boue jaunâtre faite de sueur répugnante et de poussière irritante. Elle transporte son petit dernier sur le dos.

Le soleil s’est levé depuis bientôt deux prières. Hadi pleurniche de fatigue, de soif et de faim. Pour qu’il continue à marcher, Aïcha tantôt le couvre d’une salve de brimades, tantôt l’encourage, lui promettant des festins de pain blanc à l’huile, de couscous aux fèves et de Mhammsa4 aux œufs. Par ses oreilles grandes ouvertes, le petit remplit son estomac des bonnes promesses de sa maman: Pendant de longs mois de disette, Aïcha a appris à ses enfants à se nourrir par les oreilles. La nuit tombante, elle les prenait sur ses genoux et leur contait généreusement de grands plats à peine sortis de sa féconde imagination. En silence, les enfants dévoraient tous ces plats avec délectation. Plus leur silence était profond, plus ils gobaient les paroles de leur maman. Comme des chiots, ils finissaient toujours le repas en se chamaillant à cause d’un mot. Pour la digestion, elle les réchauffait en les couvrant par des bouts de sa Fouta, dont elle colmatait les trous par beaucoup d’amour et de longues prières. Les ventres pleins, bien au chaud, calés entre sa poitrine et ses cuisses, les enfants s’endormaient paisiblement dans ses bras.

La route qui mène à Ksar-Hellal est encore longue. Quelques minutes après avoir englouti son repas par les oreilles, sous l’effet de la digestion, le petit Hadi commence à somnoler en marchant. La maman, en plus de l’art de la cuisine virtuelle, a développé d’autres talents, dont celui de maintenir un enfant éveillé aussi longtemps qu’elle le veut. D’une voix lente et douce, elle l’encourage en lui montrant, à l’oreille, des photos de son père et de son modèle, son grand frère, qui ne sont plus très loin. Les mots d’Aïcha sont en tous points identiques à des pièces ordonnées d’un puzzle, que l’enfant se contente de poser méthodiquement. Dès qu’une photo est complète, l’enfant sourit et interpelle sa maman pour la commenter et en affiner certains détails. Et il marche. Il marche avec force et énergie à la rencontre de son père et de son héros de frère aîné: Son Sidi. Il le voit grand, beau, souriant et protecteur. L’image que Hadi se fait de Sidi est qu’il est très grand, qu’il sait beaucoup de choses, qu’il sait tout. Il sait même les étoiles. Sidi est très intelligent. Il a de beaux habits et il a même un peigne pour se coiffer quand il le veut.

Aïcha, profitant de l’euphorie qui envahit le petit, presse le pas un peu plus. Elle ne sait pas quelle distance lui reste à parcourir jusqu’à Ksar-Hellal. Elle a une vague idée de la direction à prendre, sans plus. Elle craint que la route ne soit très longue. La peur au ventre, elle continue à marcher en scrutant au loin le bout de la piste. Elle appréhende le moment où ses pas vont se fracasser contre un maudit croisement. Une frayeur cruelle lui suggère de ralentir l’allure pour retarder le rendez-vous tant redouté avec le sale croisement, mais la fibre maternelle qu’elle habite la pousse, au contraire, à accélérer et à rallonger sa foulée pour alléger la souffrance de ses petits. Les indications qu’elle a reçues de son frère sur la route se sont en grande partie évaporées de sa mémoire. Elle espère que sa route pourrait continuer longtemps sans rencontrer de croisement. Malheureusement, en avançant, elle distingue à peine les contours d’une immense croix qui se dessine par terre et qui s’affine au fur et à mesure que la distance qui la sépare d’elle se raccourcit. Peu de temps après, ça y est, ses craintes se révèlent fondées lorsqu’en s’approchant, elle se trouve inévitablement devant un croisement de routes. Elle s’interroge: «Dois-je aller à droite, à gauche ou continuer tout droit? Et si je prends la mauvaise direction, j’arriverai où? Et à quelle heure? Et si la nuit tombe? Je ne verrai même plus les chiens errants. Ils mangeront mes petits?» Elle est dévastée par un vent de panique qui l’envahit et, dans son esprit tout devient diffus.

À quelques mètres de là, Aïcha remarque, à droite de la route, un olivier bien touffu. Elle se dit: «Je ne vais pas me risquer à me tromper de direction, non… non… non, c’est trop dangereux! Je vais attendre à l’ombre le premier passant pour lui demander mon chemin». Elle enjambe le talus en direction de l’olivier et, à l’ombre de celui-ci, de son dos elle dépose le petit et demande à Hadi de venir se reposer. Il refuse, il reste debout au milieu de la piste en pleurant en plein soleil. Il ne comprend pas la décision de sa maman. Il était embarqué dans une belle histoire à la rencontre de Sidi et, soudain, elle arrête tout et elle l’extirpe de son rêve éveillé pour lui ordonner de rester assis sous un arbre à ne rien faire! Il crie en sanglotant: «Je veux Sidi! Je veux Sidi!»

Aïcha est partagée, elle est face à un dilemme. Dire la vérité, qu’elle ne sait pas comment y aller et risquer de voir les pleurs de l’enfant redoubler? Ou inventer un petit mensonge pour calmer son enfant? Après une brève réflexion, elle se décide en faveur du mensonge. Mais au moment de s’adresser à Hadi, probablement par instinct maternel, elle lui dit:

— Ton Sidi nous envoie quelqu’un et l’on doit l’attendre ici.

Ce qu’elle venait d’annoncer au petit, ce n’était ni vérité ni mensonge. Elle est soulagée de ne pas raconter un gros mensonge à son fils. L’enfant accepte et la rejoint sous l’olivier. Dans l’attente du messager de Sidi, impatient, Hadi fait le guet de façon rigoureuse. Puis, le temps lui paraissait long. Alors, il se remet à s’agiter et soumet sa maman à des rafales de questions sur ce messager. Pour le calmer, Aïcha le prend sur ses genoux et lui masse le crâne, tout doucement. Il ne met que quelques clignotements de paupières pour s’endormir.

Personne n’apparaît aux quatre horizons. Au fur et à mesure que le temps passe, une peur s’empare d’Aïcha, qui s’interroge de nouveau: «Et si la première personne qui arrivait ne serait pas une personne de bon augure? Et si elle m’indiquait intentionnellement un faux chemin? Et si elle nous voulait du mal?…»

Pour se sortir de cette situation épouvantable, Aïcha se dit: «Mais non, il faut que tu réfléchisses, ma fille. Il doit y avoir un moyen de distinguer entre une bonne et une mauvaise personne. Dieu va m’aider. À l’approche d’une bonne personne, il m’inondera d’une lumière qui illuminera mon cœur et, à l’approche d’une mauvaise personne, il m’enverra une lumière qui m’aveuglera. Et si, malgré tout, un bandit ou un voyou m’interpelle sans que je lui demande quoi que ce soit? Eh bien, je me retournerai là-bas, en direction du figuier, et je ferai semblant d’appeler mon mari, je crierai «ya Habib, ya Habib», par ce subterfuge, le malintentionné aura peur et il s’en ira honteusement».

Il s’ensuit un moment creux et, en balayant des yeux les horizons autour d’elle, Aïcha se dit: «Bon, tout compte fait, je ne sais toujours pas comment différencier, au physique, entre deux personnes. Laquelle est bonne et laquelle est mauvaise? Tant que Dieu ne m’éclaire pas, je ne m’adresserai pas au premier passant». Puis, après un court silence, Aïcha a eu une idée lumineuse: «Le premier qui se présentera, je l’utiliserai comme cobaye pour élargir mes connaissances et mon expérience. J’observerai alors son allure, la propreté de ses habits et sa prestance. Et si nécessaire, tant que je ne serai pas capable de distinguer entre les deux catégories, je continuerai à en faire de même avec les personnes suivantes, je ne m’arrêterai pas au premier venu».

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