Le clair de l'aube

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Après la nuit viendra le jour - Barcelone, sur la scène du Majestic, Samantha chante, dans le public, un homme la regarde. Charles Délestan était flic et vivait avec sa femme. A présent Charles Délestan, veuf et paraplégique, joue du violon dans le métro et fréquente le Majestic. Comme tant d'autres fois, il vient ce soir-là et écoute chanter la jeune noire Samantha. Dans le creux de sa nuit, il entrevoit alors le clair de l'aube. Mettre fin au souvenir obsédant de l'accident et sauver Samantha. Dans les rues chaudes de Barcelone déjà le jour point. Avec Le Clair de l'aube, Bernard Tellez signe son huitième roman. Après Venise, New York ou Hanoi, c'est à présent dans la chaude atmosphère de Barcelone qu'il nous emmène sur les pas d'un homme en quête de lui-même.
Publié le : vendredi 17 juin 2011
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EAN13 : 9782748188585
Nombre de pages : 329
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2 Titre
Le clair de l’aube

3

Titre
Bernard Tellez
Le clair de l’aube

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8858-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748188585 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8859-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748188592 (livre numérique)
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. .

8 Le clair de l’aube






Je franchis le seuil du Majestic, filtré, à
l’entrée, mais puisque le chasseur me connaît, il
me laisse passer… J’ai la surprise de reconnaître
Marc Evangelistas, après ces années
d’absence… Il est là, debout, sur la scène, la
silhouette masquée, à peine, par le piano à
queue… Il plaque des accords vertigineux,
amers, presque discordants, en réponse à la voix
de la chanteuse noire qui fait partie du groupe,
les deux autres musiciens, le batteur, le bassiste,
s’efforçant de jouer en symbiose, avec eux.
Après de légers applaudissements, la chanteuse
se lance sur un nouveau thème, qu’elle couvre
peu à peu de son timbre chaud, sa voix vibre,
émouvante, sensuelle, avant de prendre son
envol décisif, les autres instruments, le piano
inclus, l’accompagnent, en sourdine, dérivent
dans le halo d’une clarté diffuse, d’un rose
pâle…
Je viens, ici, parfois, au Majestic, pour
changer d’état d’esprit, quand j’ai du vague à
l’âme… Les groupes musicaux s’y succèdent en
fonction des saisons, ce qui s’appelle être en
tournée, Paris, Copenhague, Madrid, Berlin,
Barcelone… Il fait froid, dehors, ce soir… Les
9 Le clair de l’aube
habitués de la brasserie-restaurant en ont pour
leur argent. Moi aussi, d’ailleurs… Je constate, à
leur vue, dans le cliquetis des verres, qui se mêle
aux éclats de voix des consommateurs, près du
bar, que la plupart ont oublié cette impression
de froid, en entrant… Ce n’est pas vrai, je n’en
reviens pas de ma surprise… Comment se fait-il
que Marc Evangelistas, soit là, ce soir, comment
se fait-il que je suis venu, au Majectic,
justement, à cette heure ? Rien ne m’y disposait,
sauf un certain désoeuvrement… Je suis
redevable, au hasard, de cette conjonction de
temps et de lieu, ce qui ne m’étonne pas,
puisque, à la surprise inattendue de le revoir, je
retrouve l’imprévisibilité de la vie, en général…

Les uns caressent nonchalamment leur
compagne, ou leur rencontre d’un soir… Ils
paraissent sensibles au chant de la beauté noire,
venue d’ailleurs, de Manhattan, de Brooklyn,
peut-être de Las Vegas… D’autres, la tête
légèrement rejetée en arrière, semblent rêver,
subjugués par son timbre de voix attachant,
l’ambiance swing du groupe… Son soprano
envoûtant suscite, dans la salle, des allusions
sensuelles, par ses vibratos, ses harmoniques,
mais dans le halo du projecteur, la chanteuse
paraît intouchable, hors d’atteinte… On sent
qu’elle a dû évoluer sur d’autres scènes de
music-hall, ou de bastringue, que d’autres
10 Le clair de l’aube
publics l’ont acclamée, mieux aptes à apprécier
son talent, que dans cette brasserie peuplée de
gens, un peu minables, à peine interlopes, du
Barri Gôtic, à Barcelone, à deux pas de la
Rambla des Caputxin.
Je suis là, près du comptoir, je n’ose
m’approcher davantage… Marc Evangelistas
module ses notes, frappe les touches de son
clavier, du bout des doigts… J’observe le
mouvement de ses mains, fasciné par la
prestesse avec laquelle elles se déplacent sur le
clavier, avant de s’immobiliser, une fraction de
seconde, sur un accord déterminant. Je suis pris,
moi aussi, dans la transe du rythme. Le jeu
recommence à l’infini, jusqu’à la fin de la
mélodie… Les spectateurs, de nouveau,
applaudissent…
J’ai encore du mal à réaliser, que je suis, là, ce
soir… Mais dans la vague impression de croire
que nous nous sommes quittés la veille, au soir,
(à une certaine époque, Marc Evangelistas jouait
du piano, au casino de Juan les Pins, en
distillant de la musique d’ambiance à des
joueurs indifférents, l’attention captée par le
trajet de la boule à la roulette, ou, au café du
Kull, à Amsterdam…), presque,
dubitativement, je sens que mon allusion à
l’ambiance d’une salle de jeux, n’est pas fortuite.
Elle me fait penser à la boule lancée par le
croupier, qui tourne sans fin, avant de s’arrêter,
11 Le clair de l’aube
avant d’être relancée, et ainsi de suite… De
même, pour Marc Evangelistas, jusqu’à ce que
la prestation de ses musiciens prenne fin… Les
spectateurs applaudissent encore … Certains se
lèvent… Je me sens influé par une série de
souvenirs, et me demande pourquoi… J’ai
franchi le cap d’être ému, je suis trop enclin à
me débattre, depuis longtemps, dans un no
man’s land, où nul autre que moi n’a accès.
Mais Sarah, ma femme, aurait aimé ainsi le
rencontrer. A cause d’elle, de la conscience que
j’ai gardée de son vécu, je me sens impliqué, au
sein d’un amalgame de souvenirs,
d’impressions, contre lequel je ne peux rien
faire, il m’est désormais impossible de me
rejeter tout à fait… Si Marc Evangelistas joue,
devant moi, indifférent, s’il représentait une
portion infime de la vie de Sarah, je suis seul,
désormais, à m’en porter garant, qui d’autre
pourrait le faire ? Dans l’ambiance du cabaret, je
reviens, pas à pas, vers ces années perdues…
L’écheveau tissé par le temps, dans un réseau de
ramifications, m’horripile… Tel un moucheron,
un papillon de nuit, je suis, de nouveau,
prisonnier dans la toile d’araignée du souvenir,
avec regret, car il m’est désormais impossible de
m’en dégager… Que dois-je faire ? Partir, s’il
est temps, encore ? Pourquoi suis-je venu, ici,
ce soir, si je dois m’en aller presque aussitôt ?
12 Le clair de l’aube
Cela me gêne, j’ai la sensation de ne pas être
à ma place. Je ferais mieux de partir… Je suis de
trop, mais impossible de ne pas songer aux
cartes postales que nous reçûmes de Marc
Evangelistas, à une certaine époque… Une
partie de ses préoccupations y transparaissait…
Nous le savions toujours vivant, parvenu au but
qu’il s’était fixé, rassurés presque, de croire qu’il
ne lui était rien arrivé de fâcheux, dans un
monde, où les plus forts ont l’avantage, les plus
coriaces, les plus cruels… Puis ce fut le vide,
l’oubli, on n’entendit plus jamais parler de lui…
A cause de cette zone de silence, qui
m’entoure, je considère le personnage, de
nouveau, avec réserve, ce qui ne veux pas dire
que j’ai du mal à accepter de le revoir… Je lui
en veux, simplement, de susciter en moi, par sa
présence, des réminiscences… J’aspire à
conserver mon état d’esprit de toujours… Oui,
j’avais, ce soir, ici, en entrant, mon état d’esprit
habituel : l’indifférence…

Mais pourquoi, ai-je cette stupeur de le
revoir ? Voilà, je lui reproche certains liens, qui
me retiennent, à lui, même si, devant mes yeux,
il est impossible de le nier… Il joue, toujours,
debout, en présence de la chanteuse noire
métissée, du bassiste qui utilise, aussi bien, sa
guitare, que son saxo, (son teint basané laissant
supposer qu’il pourrait être d’origine sud-
13 Le clair de l’aube
américaine), du batteur, jeune, très nerveux,
dont les yeux fixes me paraissent ceux d’un
drogué, qui paraît inquiet, chaque fois qu’il ne
touche pas à ses cymbales… Des questions
m’assaillent, auxquelles je suis censé y répondre,
avec le sentiment d’être un peu fautif…
Pourquoi ? N’ai-je pas assez de mal, à vivre,
depuis la mort de Sarah ? J’ai pris la décision de
ne plus culpabiliser, pour rien, pour personne,
de vivre dans l’instant présent, désormais, c’est
la seule façon de m’en sortir… Dans la salle,
c’est du délire, il faut subir la douche d’un
concert d’applaudissements… Cela dure deux
bonnes minutes, jusqu’à ce qu’un silence relatif,
de nouveau, s’impose… Le groupe se lance sur
un thème mélodique, qui permet, à chacun, de
jouer son petit quart d’heure, en solo… La voix
de la jeune noire s’élève, avec finesse, charme,
et sensibilité, avant d’atteindre un octave au
seuil très élevé, une plage qui parait soudain,
inhabitée… « I will always love you ». Il me
semble entendre Whitney Houston. Nouvelle
bordée d’applaudissements… La chanteuse
s’incline légèrement sous les hourras, se
redresse, le regard lumineux, en esquissant un
sourire de remerciement.

C’est l’heure de la pose, et les musiciens
délaissent leurs instruments… D’un coup, les
conversations se donnent libre cours… Un
14 Le clair de l’aube
léger clin d’œil suffit, à Marc Evangelistas, pour
me reconnaître dans l’assistance. Je le vois se
faufiler parmi les tables, les clients du Majestic,
l’air assuré, malin, stabilisé dans l’espace, ce qui
me donne à supposer, le chemin qu’a parcouru,
le jeune homme que j’ai connu, à une époque,
de son existence, quand il cherchait l’évasion à
tout prix, sans toujours en mesurer le prix, en
donnant, parfois, la fausse impression de fuir,
de chercher à éviter quelqu’un, quand il se
trouvait confronté à un problème d’existence…
J’ai de la difficulté à substituer le personnage
qui vient vers moi, avec ce gamin, l’homme
dégagé qu’il est devenu… Les deux images ont
du mal à coïncider. J’ai beau les juxtaposer,
comme une décalcomanie appliquée, j’hésite,
mal à l’aise… Pourquoi ? M’attendais-je à le
rencontrer, ce soir, en poussant la porte du
Majestic, cela ne pouvait-il pas attendre ? Les
aiguilles, sur le cadran de ma montre, marquent
minuit… Celle des secondes poursuit sa course,
infernale, imperturbable, comme le rythme d’un
cœur qui bat… Ne peut-on pas arrêter le temps,
lui dire : « Halte, laisse-moi le temps, de
respirer, de réaliser ! » Quelques pas encore, une
fraction de seconde, à peine, et Marc
Evangelistas m’aura rejoint… Je détourne
légèrement les yeux, pour qu’il ne s’aperçoive
pas que je l’ai vu venir… Son groupe s’appelle
le Gianni Jazz Quartet… Marc Evangelistas
15 Le clair de l’aube
aurait-il changé de nom, pris un pseudonyme
attaché à son métier de pianiste ? Pour quelles
raisons ? S’il s’appelle désormais ainsi, si ce nom
figure sur son passeport, dans quel but est-ce ?
A Barcelone, il est facile de changer d’identité,
certes, à cause des touristes qui ne se méfient
pas assez. Il y a tant de pickpockets, partout,
auxquels on donnerait le bon dieu sans
confession. Il suffit d’être introduit dans le
monde interlope où ils évoluent, pour se
donner le change, bénéficier d’un autre
pedigree. Avec de l’argent, on a accès à tout…
Une question de longueur d’ondes, d’antennes
réceptives…

Ce qu’il y a de phénoménal, c’est que je
tourne les yeux dans sa direction, et Marc
Evangelistas me sourit.
– Alors, vieux frère, comment vas-tu ?
– Tu le vois, dis-je.
Je sens mon regard, plutôt fermé,
énigmatique Il y a tant de choses auxquelles, je
pense, qui me gâchent l’instant présent… Cela
me rend aveugle, parfois, à toute autre
disponibilité… Va-t-il me demander, si je lui en
veux ? Non, je n’ai pas cette idée…

Durant cinq ans, si je ne l’ai pas revu, je suis
en droit de me demander ce qu’est-il advenu de
lui ? Impuissant à ajuster, bout à bout, des
16 Le clair de l’aube
souvenirs, désuets, par rapport à celui que se
trouve debout, devant moi, j’éprouve de
l’indécision, de la gêne… Tout être, quel qu’il
soit, pour celui qui l’observe, n’est-il pas un
inconnu ? Tout nous échappe, même nous-
mêmes… Son regard durcit volontairement, en
m’observant, puis se détend. Pas facile
d’aborder l’homme handicapé, que je suis… Ai-
je vraiment changé, à ce point ! Je ne pouvais
pas être toujours jeune, brillant, plaire aux
femmes, avoir de l’argent, des relations, je n’ai
plus rien de tout cela… Pour ceux qui m’ont
connu, je suis encore identifiable, je leur donne
le plaisir de contempler l’état du débris, à loisir :
Il y a maldonne, si, assis sur un fauteuil
ergonomique, j’ai conservé le même masque du
visage, mais j’ai trahi, en quelque sorte, leur
souvenir. Marc Evangelistas, en est-il conscient,
m’en veut-il déjà, d’être, devant lui, handicapé à
vie ? Si nous n’avons plus rien à nous dire, par
la force des évènements, si je suis qualifié
d’incurable et d’inutile, si ne représente plus
rien, pour lui, il faudra faire avec… Pourtant, il
vient de me tendre la main :
– Alors, vieux frère, comment vas-tu ?
J’entends encore l’intonation de sa voix, en
écho, me dire : « Comment vas-tu ? ».
– Tu le vois, dis-je, ça va, ça va… Ravi de te
revoir, enfin !
17 Le clair de l’aube
J’ai l’impression de balbutier une phrase
dénuée de sens, incompréhensible, plus que de
m’exprimer avec des mots adéquats.
– Tu es de passage ? je lui demande.
Il me fait signe que « oui », de la tête, et je me
prends au jeu :
– Tu n’as pas changé !
– Tu restes là jusqu’à quand ? me demande-t-
il.
– Jusqu’à la fin, bien sûr ! Nous aurons peut-
être des choses, à nous dire ?
Suis-je en train, comme quelqu’un, qui, faute
de le faire soi-même, commence à vivre, par
procuration, d’éprouver de la nostalgie ? Que
travestissons-nous pas, avec la nostalgie !

Il est loin, le temps où, j’étais inspecteur de
police, et me targuais d’arrêter des malfaiteurs,
les plus coriaces, à une époque où, encore
valide, je ne croyais à rien, et j’ai l’impression de
l’avoir vécue dans une autre vie… J’étais fier de
ferrer les truands, avec finesse, habileté, dans
l’eau trouble où ils évoluaient ! Avec la
fréquence d’un métronome, je rentrais,
rarement, bredouille, j’avais de la chance… Un
brochet, une carpe, un poisson d’eau de mer,
venaient se prendre à mon hameçon… Je le
sortais de l’eau, au filet, avec des bras forts,
puissants, fier d’avoir réussi une belle pêche. Il
s’agissait parfois d’un gros poisson, trop lourd à
18 Le clair de l’aube
porter pour un seul homme, un squale, ou un
loup de mer, mais j’avais de l’aide, je n’étais
jamais seul… A quel point, je me sens séparé de
ce temps-là ! J’ai, comme qui dirait, pris ma
retraite… Un peu plus tôt que prévu, car cela
ne se déroule jamais, comme on l’envisageait, ce
serait trop facile, ça manquerait de piquant, de
mordant ! Vivre sa vie comme on l’avait prévue,
quelle foutaise ! Il y en a qui y croient, qui n’ont
rien à accomplir, dans l’existence, aucun karma
à réaliser, rien, qui meurent prématurément,
comme une preuve supplémentaire de
l’absurdité de leur vie, ce qui démontre à quel
point, celle-ci n’avait pas de sens… Oui, bien
sûr, je ne pêche plus, la nuit, face au large, les
mulets, les rascasses, les esturgeons, avec ligne
de fond, à l’appui… Ni au filet… Ni à la
grenade… Je me demande pourquoi, parfois, je
me souviens de la pêche au « trabucco », encore
en pratique dans certaines zones côtières de
l’Italie méridionale, s’il n’est plus temps de
crier : « Oh hisse ! », à la levée du filet ? « Oh,
hisse ! »… La vie passe…
– Jusqu’à la fin, dis-je, de nouveau, en
m’efforçant de sourire, je t’attendrai, avec
plaisir…
– J’en ai encore pour une heure, ou deux,
j’aurais l’occasion de revenir, répond-il…

19 Le clair de l’aube
Il rejoint la scène, les autres exécutants… On
le regarde, au passage, mais il n’y fait guère
attention. La pose n’est pas finie. Les musiciens,
au repos, respirent lentement, comme des
plantes vertes, des fleurs de serre, qui
s’épanouissent… Je songe aux volubilis, sous
ma fenêtre, qui s’ouvrent, en été, le soir, à
proximité du bassin de Port Vell… En
observant les physionomies des musiciens,
celles des gens dans la salle, au hasard, j’essaie
de les différencier… Les musiciens ont un
certain sourire, dans le regard. Ils se disent
quelques mots, et c’est presque agaçant de ne
pas entendre ce qu’ils disent. Leurs lèvres
remuent, l’expression de leurs visages change, à
mesure. Vu de l’assistance, le groupe a l’air de
baigner dans une eau privilégiée… Très
lentement, comme des cyprins noirs, dans un
aquarium, qui montent et descendent, au gré de
leur fantaisie, à peine si chacun d’eux, donne
l’impression de bouger… Marc Evangelistas
s’assied derrière le piano, la chanteuse décroche
le micro de son pivot, l’interprète jouant du
saxo, d’habitude, plaque quelques accords de
guitare, le batteur caresse doucement ses
cymbales. Cela va redémarrer, je le sens, ce n’est
plus qu’une question de secondes. Voilà, c’est
reparti…
L’orchestre se lance sur un air de blues. Le
bassiste en profite pour troquer, en vitesse, sa
20 Le clair de l’aube
guitare pour son saxo. On est saisi, on est dans
la transe du rythme… C’est prenant, on y est
vraiment. L’enjeu des exécutants, quoiqu’on
pense, ou en dise, est de gagner leur vie, avec le
moindre effort, le plus de talent, possibles, pour
galvaniser l’assistance, la distraire. Ils sont là,
insensibles à l’effet qu’ils produisent, dans le
présent. La plupart des spectateurs, à l’affût de
certaines prouesses, ne demandent qu’à se
laisser investir, imbibés par leur musique,
comme s’il s’agissait d’une odeur de café ou
d’anis, l’odeur d’alcool, ou de marc de café, qui
règne le matin, au bar. L’interprétation des
musiciens, paraît fragile, un peu distante, mais
absolument nécessaire. Rien ne peut la briser.
On est là, pour une transfusion, tout le monde
est venu pour ça : éprouver des sensations, se
laisser griser par le vertige musical, comme de
l’alcool que l’on boit, à petites gorgées. Leur jeu
étant de qualité, les musiciens enrichissent notre
vie spirituelle. Le concert terminé, nous serons
pleins de leur musique, satisfaits, ou
incrédules… Alors, continuerons-nous à
sublimer dans la nuit ? A moins que… Tout
dépend de chacun. J’aime la bonne musique,
parce que le temps a du mal à passer au travers
d’elle, elle brille parfois comme un minéral… Je
suis là, moi aussi, investi comme les autres, qui
s’oublient… Silencieux, muet comme une
carpe, ou un tombeau, j’ai un secret, une
21 Le clair de l’aube
mémoire… Il y a cinq ans, Marc Evangelistas
avait quitté Barcelone, en catastrophe, à cause
de Léna, compromise par El Chirico, l’ex-
danseur étoile. Depuis lors, il est venu ici
beaucoup de groupes hétéroclites, moins bons,
ou mauvais, dont il fallait subir, parfois, la
médiocrité… Chaque nuit, on n’avait rien
d’autre à faire que d’être là, en attente, le temps
de boire une bière, une anisette, ou un pastis,
les oreilles investies… On venait au bar, par
habitude, comme on joue au poker, ou
mécaniquement, pour nier sa solitude, le
cerveau imbibé, bon gré, mal gré, de ce qui se
jouait sur la scène… Je connais les habitués. Ils
me connaissent, eux aussi, mais n’ont pas l’air
d’avoir de mémoire, de passé, ils ne savent rien,
ignorent tout. A la vue de Marc Evangelistas,
j’évoque aussitôt Léna, pas quelqu’un d’autre…
Léna, avec sa silhouette fluide, souple, son
charme indéniable, qu’elle déployait à chaque
mouvement, à la moindre inflexion, au moindre
regard qu’elle posait sur vous. On était
subjugué, comme on peut l’être par la musique,
par ce qu’il était possible de voir de son grain de
peau satiné, chatoyant comme du velours…
Elle jouait le double-jeu, à cette époque, en
jeune femme, trop courtisée… Comment se
dégager des manigances d’El Chirico, gerfaut,
au vol troublant, autour de cette beauté
d’exception, avant de la prendre dans ses
22 Le clair de l’aube
serres ? Devant ses manœuvres, sa roublardise,
sa rouerie, Marc Evangelistas fut-il à la
hauteur ? Drôle de personnage, ce « El
Chirico », qui chercha à tout faire pour nuire à
Evangelistas, à le rançonner, à lui mettre les
bâtons dans les roues, sous prétexte de clarifier
la situation. Léna n’était la propriété de
personne, à cette époque, et Marc y tenait
encore… El Chirico par ses accointances
spéciales dans le milieu de la pègre catalane,
avait des amis bien placés, et ils avaient leurs
hommes de main… Son cours de danse n’était
qu’une couverture, mais à quelles occupations
se livrait-il ? Après quelques intimidations de la
part des gens du milieu, en plein dancing, une
nuit, il vint traiter Evangelistas de proxénète.
S’il ne quittait pas la ville dans les vingt-quatre
heures, il avertirait la police des mœurs…
C’était scandaleux, le métier qu’il faisait n’était
pas joli du tout ! Il joua le protecteur bafoué,
qu’on mésestimait… Léna couchait avec lui,
pour de l’argent, et cela l’humiliait… Il fallait
bien que cela profitât à quelqu’un ! El Chirico,
devenu amoureux fou de la jeune femme, ne
pouvait plus supporter de la partager, avec
Evangelistas. Son orgueil, sa réputation étaient
en jeu. Tout cela, pour une jeune femme
française, qui avait de la conversation, du
maintien, un joli cul, et qui avait su s’arranger
pour les posséder, tous les deux.
23 Le clair de l’aube
Près du bar, je me sens concerné par
l’injustice que je ressens à l’égard de Marc, un
goût amer me vient à la bouche, aigre, comme
du fiel, ou du vinaigre… El Chirico avait jeté
son dévolu sur Léna, parce qu’elle avait du
talent, paraît-il, sans lui demander vraiment son
avis. La jeune femme ne fut-elle pas lassée de
ces rapports à sens unique ? Elle n’allait pas
tarder à ruer dans les brancards, comme une
jument très rapide, fine et libre, que l’on veut
dresser, au trot attelé, contre son gré… Il
voulait en faire quelqu’un, une vraie danseuse…
Elle finit par y croire, un moment, mais
continua de le faire payer, en retour… Marc
n’était pas dupe. Peut-être cela l’arrangeait-il ?
Ce n’était pas avec son maigre cachet de
pianiste qu’il pouvait se permettre de rivaliser
avec El Chirico, mener la grande vie, se placer
sur un pied d’égalité avec lui. Que pouvais-je
faire, à cette époque ? Me contenter d’assister, à
la levée du piège, en spectateur, contrecarrer les
projets du gerfaut ? Ce n’est pas mon genre…
Marc a bien fait de partir, au bon moment, cela
allait tourner mal pour lui, il a su sentir le
vent… Le voilà revenu, comme après un tour
de passe-passe, une séance de prestidigitation :
Le lapin, ou le pantin, est ressorti de sa boîte.
Attention, il peut mordre, cette fois… Est-il
venu pour se venger ? Je ne crois pas. Léna,
c’est du passé… Les juments fougueuses, les
24 Le clair de l’aube
êtres libres, sont rares, et partent souvent, à
l’aventure, sous d’autres cieux, d’autres
espaces…

Je me tiens là, près du bar… Des
consommateurs arrivent, de temps à autre,
jettent un œil sur l’orchestre, écoutent, un
instant, mais la musique n’a pas l’air de les
intéresser vraiment. Ils repartent, après avoir
bu. D’autres viennent, et s’installent dans la
salle, parmi quelques places restées libres… Je
songe à toute l’eau qui est passée, sous les
ponts, depuis, cinq hivers, cinq étés… On
oublie vite, c’est la vie qui veut ça. Occupés par
d’autres activités, d’autres relations, certains ont
tout oublié, d’autres sont morts… Qui se
souvient de Sarah, aujourd’hui ? La vie passe,
continue… J’allume parfois un cierge pour
Sarah, chez moi, sur la cheminée… J’attends,
jusqu’à ce qu’il se consume, en entier, et pense à
elle, en vain. Il n’y a rien de l’autre côté, rien…
S’il me reste la triste consolation du souvenir, il
suffit de ne pas y avoir recours trop souvent, il
convient de l’économiser, pour revivre certaines
séquences.

J’ai beau écouter Marc Evangelistas frapper
les notes sur le clavier, moduler sa sarabande, à
l’infini, il ne joue plus comme avant. Quelque
chose a changé dans son style, même si je n’ai
25 Le clair de l’aube
pas eu de mal, à le reconnaître, en entrant, à sa
modulation spécifique, parfois, agressive…
D’emblée, j’ai su que c’était lui qui jouait, que
cela ne pouvait pas être quelqu’un d’autre,
même si le temps parait loin, où il pianotait
chez ma femme, en France, après une soirée
mémorable, à l’Ubu, avant de rencontrer Léna,
qu’il jouait pour nous deux, au salon, jusque
tard dans la nuit… Ce temps aboli, effacé, sans
doute, de sa mémoire, a son importance, même
si son interprétation conserve une qualité
reconnaissable, entre toutes, vaut encore par sa
densité, sa vitesse d’exécution. . Pour combien
de temps ? L’érosion de la vie y est-elle déjà
pour quelque chose ? Il est jeune encore, même
si la vie parait courte, et longue, quand on la
vit…
Quel sens a-t-elle, pour un homme de trente
ans ? Aimer, s’en sortir, asseoir sa réputation,
faire de soi un objet d’art, qui a réussi, être sûr
de son talent, être payé en conséquence, subir le
moins possible, profiter de son charisme au
détriment de la crédulité des autres, devenir un
emblème, une star ? Leur permettre de vivre,
d’évoluer au travers de l’image emblématique
qu’on leur donne ? S’entendre dire : « Ce Marc
Evangelistas, quand même, quel talent ! »
Comme un « matador de toros »… Devenir un
personnage célèbre, champion du monde, pour
quelques temps, comme Jake La Motta, ou
26 Le clair de l’aube
Marcel Cerdan ? Avant de faire, comme tout le
monde, de descendre, d’apprendre à se
survivre… A moins que la vie ait raison de
vous, brusquement, sans appel. Le plus tôt sera
le mieux. Mais on y tient : on ne veut pas
crever.
L’idée qu’il doit se faire de son interprétation,
a mûri, à moins que je ne perçoive plus de la
même manière… J’ai dû baisser, j’ai changé,
avec perte de mon potentiel de compréhension,
moins accessible à jouir du talent des autres…
C’est l’hiver… Le temps, dehors, ne prédispose
guère aux interprétations exceptionnelles.
Chacun a l’air de rester sur ses positions, dans
l’attente d’une température plus clémente, du
regard plus gai du voisin, d’un sourire, cela fait
des mois que l’on suppute l’arrivée du
printemps. Un hiver qui n’en finit pas, au ciel
plombé, froid, pluvieux… Tant de facteurs
agissent sur l’ambiance du cabaret, cette nuit,
peut-être sur la disposition d’esprit du public,
des musiciens ? Ce n’est pas sûr… Les
musiciens ont tant l’habitude de jouer à droite, à
gauche, indépendamment du climat, de la
latitude, etc. J’ai tort de me laisser aller, à ces
suppositions… Marc Evangelistas est trop
jeune pour avoir connu cela, la violence des
vents qui érode nos moments les plus précieux,
les plus intimes, qui nous enlise, peu à peu, dans
l’indifférence… Depuis des mois, tout paraît
27 Le clair de l’aube
changé, ici : la clarté, les dimensions de la salle,
la scène, l’air ambiant, l’attitude étrangement
ridicule des spectateurs, qui n’ont pas le
recueillement, qu’il faut, pour écouter la
musique de mon ami, et manquent de tenue…
Je voudrais les voir, humbles, dans l’expression,
tous, l’air compassé, attentifs aux moindres
inflexions, aux moindres changements de
rythme.

J’aspire, en secret, à voir passer la chanteuse
près de moi, à la voir descendre de l’estrade, un
chapeau à la main, pour quêter dans les rangs,
avec son haut de forme vide, que l’on
couvrirait, à profusion, de billets de banque, de
pièces de monnaie, pour la remercier d’être là,
parmi nous, de nous offrir, par son timbre
vocal, un spectacle de qualité qui tire les gens
que nous sommes, de notre médiocrité, nous,
les clients venus là, pour l’entendre, sous
prétexte de boire, et de passer le temps… Le
mouvement lent, voluptueux de sa démarche…
Elle nous donne une leçon d’amour, d’humilité,
par le don de sa voix qu’elle offre à un public de
gens désoeuvrés, venus pour la voir, et
l’entendre, avec un parti pris mesquin mêlé, à
priori, d’ennui, de pauvreté d’esprit, de
suffisance, et d’hypocrisie. Comment faire pour
lui donner le change, avons-nous vraiment
mérité son charme décapant ? Elle est
28 Le clair de l’aube
l’imprévu, le cadeau-surprise, dans cette nuit
d’hiver monotone, froide, dans cette salle, où
tassés les uns près des autres, dans la crainte
d’aller nous coucher, nous l’écoutons ? Mais la
beauté noire ne chante pas pour nous,
uniquement pour nous, Marc Evangelistas non
plus, ni le bassiste, le batteur… Je ne le regrette
pas… Je me sens investi du droit de les couver
d’un intérêt particulier, de les protéger… Les
autres spectateurs me volent mon intimité
d’être avec eux, et je suis avare du plaisir qu’ils
me donnent… Les autres n’ont pas l’air d’être à
la hauteur. Sans le leur reprocher vraiment, j’en
veux simplement à leur esprit niais,
présomptueux. Je voudrais entendre la
chanteuse noire faire vibrer sa voix, pour moi,
uniquement pour moi, Marc Evangelistas aussi,
tous pour moi seul, le bassiste, le batteur… Les
autres n’ont pas d’importance. Si le quartet
manque un peu de ferveur, est-ce parce que les
interprètes sont fatigués, ce soir, ou cela vient-il
du public, de la salle ? D’autres facteurs
interviennent, que j’ignore… Marc Evangelistas
ne peut pas être élimé par la vie, il n’en a pas
l’âge, il ne connaît pas ces tempêtes que l’on
voit se lever sur le désert de sa solitude, qui
détruisent tout sur leur passage, les points de
repère, ces vents de sable qui enfouissent les
corps étendus, recouvrent les épaves
abandonnées, les cités à jamais disparues, en
29 Le clair de l’aube
envoûtant de leurs sortilèges ceux qui sondent
le sol, à l’endroit où elles ont été enfouies… Du
bla-bla-bla… J’ai besoin de traduire ce que je
ressens… Fâcheuse tendance que j’ai,
désormais, à revenir sur le passé : cinq années
écoulées, comme s’il s’agissait de siècles ! C’est
très peu de chose, dans la vie d’un homme… Je
songe à Miles Davis, l’un des meilleurs
trompettiste que le monde ait connu, aux sons
qui sortaient de son instrument, inimitables, par
leur tonalité, leur quintessence… Tout s’en va,
si certaines tonalités restent, changent un peu la
face du monde… Tout s’en va, c’est le cas de le
dire : ma femme est morte, il y a trois ans, je
suis cloué sur une chaise roulante, un petit
scooter électrique, obligé de lever le bras, pour
saisir mon verre de bière sur le comptoir…
La technique de Marc Evangelistas a évolué,
mais saurait-on le lui reprocher ? Il semble
toujours consacrer à la musique le moins
d’effort possible, à peine concerné par le
morceau qu’il interprète, peut-être de sa
composition, avec suffisamment de recul, pour
ne pas être impliqué à fond dans ce qu’il fait,
caractéristique de son tempérament, comme s’il
se dédoublait à chaque phrase musicale. N’est-
ce pas ce que j’ai essayé de faire tout au long de
ma vie de flic : chercher à me préserver le plus
possible des agressions des autres, du monde
moderne, hostile, de cette foutue mélasse, des
30 Le clair de l’aube
imbéciles que je côtoyais, chaque jour, dans la
vie professionnelle, ceux que je voyais centrés,
uniquement, sur eux-mêmes, motivés par leur
instinct de survie ? Ils entraient, sortaient
comme au théâtre, puis disparaissaient… On les
oublie vite, mais d’autres, nouveaux,
apparaissent, dans le méli-mélo… Ca joue dans
tous les sens, dans tous les tons, il y a la grosse
fanfare, la basse, la flûte, et le haut-bois. Le chef
d’orchestre, s’il y en a un, a besoin
constamment du souffleur. Les couacs, pets,
rots. Et les cadences à respecter… Ce n’est pas
la cadence plagale ! Pas étonnant que
Beethoven soit devenu sourd ! Du bruit,
partout, dans les villes, toujours… Celui des
motoculteurs, des tronçonneuses, des
marteaux-piqueurs… Que ne peut-on faire avec
un bulldozer ? Ramasser les gens dans le godet
des pelleteuses…
Brouhaha vertigineux, où je revois, avec
nostalgie, l’adolescent qui venait chez nous, à
qui Sarah donnait des leçons de piano et de
solfège, qui a fait son chemin, depuis. Mais
nous avons tous pris tous des chemins
différents, il y a longtemps…
Je tourne le dos aux musiciens, j’en ai assez
d’observer leur spectacle dans la salle… Mon
regard se concentre sur la rue, les voitures qui
passent, phares allumés… Dehors, il bruine, et
j’attends quelqu’un… Ils sont plusieurs… J’ai
31 Le clair de l’aube
besoin de poser mon regard sur la perspective
de l’avenue. Ceux que j’attends, ne sont pas là,
ce soir, encore… Ne pas se laisser conditionner
par la durée du temps à venir, où je les verrai
apparaître, par les gens de l’orchestre, par les
gens qui m’entourent, le public. Je devrais partir
seul, dans la nuit, sous la pluie, même si quelque
chose me retient encore…
Et-ce un hasard, si je suis là, ce soir, même si
ce n’est pas pour Marc Evangelistas, que je suis
venu, malgré le plaisir que j’éprouve à le
revoir… Il y a autre chose… Je mène mon
enquête en fonction de Sarah… Je ne suis pas,
sans intentions… Personne ne peut vivre à ma
place, ce que je ressens, personne d’autre n’a
d’importance. Je n’ai jamais cru totalement en
moi, mais je représente certaines valeurs… Sans
vouloir être manipulé par elles, je voudrais
qu’elles s’expriment à travers moi : être leur
résultante, la force qui agit… Voilà… Depuis
combien de temps ne suis-je pas revenu au
Nijinski ? Depuis que Léna n’y danse plus ?
(Une page est tournée, depuis longtemps…)
Qu’est devenu le maître, El Chirico ? A-t-il
toujours, par son profil de médaille, la même
morgue, en prenant la pose, sous une lumière
appropriée, la même insolence aristocratique, au
centre d’un cercle de jolies femmes ? J’ai
rarement rencontré quelqu’un imbu de son
image à ce point. Je le plains… A croire qu’en
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