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Le coeur du roi

De
448 pages
Voici donc le retour de Viravolta, dit l'Orchidée Noire, espion du roi et "James Bond du XVIIIème  siècle", pour deux tomes qui viennent conclure la saga entamée avec "Le Piège de Dante", traduit dans le monde entier.
Après avoir sauvé Venise et la France de Louis XV, puis aidé Washington et La Fayette à conquérir l'indépendance des États Unis, Viravolta se retrouve plongé dans la tempête de la Révolution française…
Chargé par le roi et Necker d'assurer la sécurité des États généraux, il est victime d'une tentative d'assassinat et laissé pour mort. Mais, revenu pour ainsi dire d'outre-tombe, il va devoir démêler les fils d'une mystérieuse conspiration qui met en péril la royauté finissante autant que la République en gestation... Viravolta lui-même, proche de la Cour mais sensible aux idées nouvelles, ami des philosophes et des Lumières, devra faire sa révolution intérieure... Mais cette fois, le prix à payer sera atroce et foudroyant...
Avec Viravolta, nous participons aux Etats généraux, à la prise de la Bastille, au Serment du jeu de paume, à la Déclaration des Droits de l'Homme, la fête de la Fédération, la fuite de Varennes, la chute de la monarchie, aux massacres de septembre, à la bataille de Valmy, la mort de Louis XVI, au procès de Marie Antoinette, à la déferlante de la Terreur !
L'idée, c'est de revivre l'Histoire caméra à l'épaule. En cette période troublée, il est nécessaire et passionnant de se replonger dans cette époque vibrante, insensée, que fut la naissance tumultueuse de la démocratie en France…
Roman historique et policier, fresque de cape et d'épée, oui - mais surtout, plongée dans un siècle en marche : on s'amuse, on s'étonne, on est emporté dans ce tourbillon…
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Couverture : Arnaud Delalande, Révolution 1 (Le Cœur du Roi), Bernard Grasset
Page de titre : Arnaud Delalande, Révolution 1 (Le Cœur du Roi), Bernard Grasset Paris

1

Comme Lucie de Syracuse

Château de Senlis, 13 décembre 1788.

— Je vous en supplie… Qu’allez-vous faire de moi ?

La pluie battait les carreaux du manoir de Senlis où, depuis quelque temps, Nimrod – de son vrai nom Tobias von Maarken – avait établi son quartier général. Debout dans son manteau doublé de fourrure, il caressait la tête d’un aigle empaillé, qui paraissait jeter un cri silencieux. Dans l’âtre brûlait un feu ardent, réconfortant en ces journées d’hiver. Une table aux pieds ouvragés, sur laquelle était disposée une riche vaisselle d’argent, dominait un tapis cramoisi dont les motifs représentaient une traditionnelle scène de chasse. Deux hallebardes se croisaient au-dessus d’un blason ornant le fronton de la cheminée. Des tentures rouges occultaient de hautes fenêtres. En face de Nimrod, un homme, la chemise déchirée, attaché à une roue, le suppliait ; il l’implorait de le relâcher.

— Je vous en prie… Je ne dirai à personne ce que j’ai vu ! À personne…

Nimrod se contenta d’un vague sourire. Le prisonnier qui se tenait devant lui, crasseux et échevelé, avait été surpris en train de voler certains documents qu’il comptait de toute évidence faire parvenir à Versailles. Des documents des plus importants – et, pour Nimrod, des plus compromettants. L’imprudent espion avait heureusement été arrêté à temps.

Mais bien entendu, il n’était plus question de le laisser repartir.

— Qu’allez-vous faire de moi ? répéta le prisonnier.

Tout en continuant de marcher, Nimrod posa sa coupe de vin sur la table, et sortit de sa poche un petit carnet marron relié de cuir. Il attrapa aussi une paire de lunettes étranges, à verres ovales et double foyer, de meilleure qualité que les lorgnons ordinaires ; du fil de fer encerclait ces singulières besicles, dont les tenons, soudés de chaque côté, étaient traversés d’une vis qui permettait de serrer les cercles autour du verre. Nimrod les chaussa, ce qui lui donna un air effrayant et insolite : il leva des yeux énormes, de chouette démente ; impression accentuée par ses sourcils fournis et sa silhouette plutôt corpulente. Nimrod n’était pas très grand par la taille – mais bien plus, en revanche, par la terreur qu’il savait inspirer.

— Alors, mon ami, dit-il. Qu’avons-nous pour toi aujourd’hui ? Nous sommes le 13 décembre.

Il claqua la langue. Puis il plissa les yeux et approcha le carnet tout près de son visage, comme s’il avait des difficultés à lire.

— C’est la Sainte-Lucie.

Il feuilleta un instant son petit carnet relié de cuir, humectant un doigt sur ses lèvres, puis s’arrêta à l’une des pages et s’y plongea encore de plus près.

— Connais-tu Lucie de Syracuse ?

— Comment ?

Nimrod s’éclaircit la gorge puis continua, lisant avec difficulté.

— Sainte Lucie… Elle était issue d’une riche et noble famille de Syracuse. On dit que son nom vient du latin lux, la lumière… On l’associe au solstice d’hiver, à de nombreuses fêtes… Martyrisée sous Dioclétien au début du IVe siècle. Non ?

— Je… je ne comprends pas.

Nimrod sourit. Il le considéra de ses yeux de chouette ricanante.

— Un peu de patience. Laisse-moi te raconter son histoire. L’Église nous enseigne qu’elle vivait à Syracuse avec sa mère Eutychie. Écoute : « Un jour, à Catane, elle demanda l’intercession de la vierge martyre sicilienne Agathe, pour obtenir la guérison de sa mère, qui souffrait d’une terrible maladie des entrailles. Agathe lui apparut en rêve et exauça ses prières : Eutychie fut guérie. Lucie devint patronne de Syracuse. Pour lui rendre grâces, Lucie distribua tous ses biens aux pauvres et fit vœu de virginité. »

Nimrod leva encore vers le jeune homme un visage sardonique.

— C’est là que ça se corse. « Mais avant d’avoir connu le vœu de chasteté de sa fille, Eutychie l’avait promise à un jeune soupirant. Celui-ci, éconduit, entra dans une telle fureur qu’il dénonça Lucie au consul Pascasius, comme ennemie des divinités de l’Empire. En ces temps de persécutions, le juge voulut forcer Lucie à renoncer à sa foi. Mais elle ne trembla pas ! Pour la soumettre, Pascasius la fit traîner dans un lupanar, de sorte qu’elle soit violée par des débauchés. »

Un nouveau sourire ourla les lèvres de Nimrod. Ses épaules tremblèrent tandis qu’il refrénait un rire.

— J’adore.

Devant lui, le jeune espion, en larmes, craquait. Il se mit à grimacer.

— Relâchez-moi, je vous en prie… Je ferai ce que vous voudrez…

Nimrod le contempla de ses grands yeux, haussa un sourcil, puis continua :

— « Advint alors une chose des plus étranges. Car le Saint-Esprit intervint, et rendit le corps de Lucie immobile… au point d’en être intransportable ! Un attelage composé de mille hommes et de mille paires de bœufs ne suffit pas à la déplacer. Pris de fureur, Pascasius fit verser sur elle de la poix, de la résine et de l’huile bouillantes, avant de la jeter au bûcher. Cependant, les flammes ne la touchaient point, et elle continuait à chanter les louanges du Christ ! Alors, on lui enfonça une épée dans la gorge ; encore ne mourut-elle pas avant d’avoir communié une dernière fois. »

Nimrod savourait. Il referma son martyrologe.

— Voilà. D’autres sources racontent qu’on lui aurait arraché les yeux, ou qu’en seule réponse à son fiancé délateur, Lucie se les serait arrachés elle-même, et les lui aurait envoyés dans une boîte ! Mais la Vierge serait venue lui en offrir de plus beaux encore. Elle est devenue patronne des aveugles, aussi invoquée pour guérir les maladies oculaires. Les peintres la représentent souvent portant ses yeux sur une coupe ou un plateau. D’autres ont recours à elle contre les maux de gorge.

Il fit une pause, puis continua avec un sourire ironique :

— Voilà… La gorge, les yeux. Si tu es d’accord, nous ferons l’économie de la résine et de la poix, qui d’ailleurs n’eurent sur Lucie aucun effet – ainsi qu’il est dit. Voilà qui tombe très bien !

Nimrod, alors, ouvrit son manteau. Les yeux du prisonnier s’agrandirent en voyant cet homme, chevalier noir à lunettes et aux allures frappées de folie, sortir lentement de son fourreau l’épée qu’il avait au côté. La lame émit un sinistre chuintement. Puis Nimrod se tourna vers la cheminée où crépitait le feu ardent. Il y plongea la lame de son épée, la faisant jouer mollement dans les flammes, agitant les braises de temps à autre.

— Que… qu’est-ce que vous faites ?

Cela dura un long moment, entrecoupé des gémissements du prisonnier, presque au point que la lame de l’épée en rougisse.

Le prisonnier sentit son cœur s’emballer.

Il fut secoué par une décharge d’adrénaline.

Oh non. Pitié, non.

— Tu n’aurais pas dû, mon ami, mettre tes yeux n’importe où. Je me dois donc de les mettre n’importe où à mon tour. N’est-ce pas un juste retour des choses ?

— S’il vous plaît, s’il vous plaît, non !

Nimrod se dirigea de nouveau vers son captif.

— Toi qui fus l’Œil et la Gorge du Roi…

— Oh non. S’il vous plaît s’il vous plaît par pitié non non nOOOON !!

— Tu vas périr de la même façon que sainte Lucie.

Il approcha du prisonnier le voile de son manteau et son immense regard de chouette. Et dans la pénombre du château de Senlis, le jeune espion hurla, hurla, tandis qu’on lui transperçait la gorge ; ce cri ne s’arrêta que lorsque Nimrod, avant de lui arracher les yeux, acheva lui aussi de répéter, dans des rires et des étranglements furieux :

— … comme Lucie, Lucie de Syracuse !

2

Cette année-là

Versailles, 31 décembre 1788.

Ce matin-là, le Roi se réveilla vers huit heures. Il passa dans sa salle de bains, puis sa garde-robe, usant de la cuvette d’argent et de son meuble de toilette intime, au siège recouvert de velours et garni de galons d’or. L’esprit embrumé, il se posa sur le petit cabinet à l’anglaise, lambrissé de boiseries, à l’assise ourlée d’un tendre bourrelet de soie cramoisie. Durant quelques instants, il regarda le ciel gris par la fenêtre qui donnait sur le balcon – au-delà, le vaste monde. Il frissonna ; les vitres du château étaient pétrifiées de gel scintillant. C’est que l’hiver, cette année, se faisait décidément terrible : le thermomètre de Réaumur indiquait près de 20 degrés au-dessous de zéro.

Sont glorieux les papes

Sont puissants les rois

Mais assis sur ce trône

Sont tous comme moi.

Dès qu’il eut fini, Sa Majesté Louis XVI se releva, rajusta ses longues chemises. Sa bouche exhala un souffle froid. Puis il s’apprêta à faire face à cette nouvelle journée.

 

Car pendant ce temps, dans tout Versailles, les 600 domestiques affectés à sa seule vie quotidienne et matérielle se mettaient en mouvement. Courtisans et courtisanes se fardaient devant leurs miroirs ; les armées de fonctionnaires du Roi gagnaient d’un pas vif les bureaux des Ailes des ministres ; des plus hauts dignitaires au plus vil de la valetaille, tous gagnaient leurs postes comme une armée en campagne. Les puissants du royaume, le grand aumônier, le grand chambellan, le grand maître et leur suite tapèrent dans leurs mains, ouvrirent des dossiers, donnèrent leurs ordres. Alors, telle une innombrable foule d’automates, la nuée enchantée s’anima : serviteurs confinés dans les cuisines et les communs, échansons, tranchants, panetiers, pâtissiers, rôtisseurs, potagers, fruitiers, porte-tables, verduriers, sommeliers, cavistes et bouteillers, barbiers, cordonniers et chaussetiers, hâteurs et avertisseurs, valets, pages et galopins ordinaires du Roi, gardes du corps et gardes suisses, écuyers, huissiers, cochers et maîtres de cérémonie – les milliers de personnes au service de l’homme le plus puissant, et peut-être aussi le plus impuissant du monde, sonnèrent le matin nouveau.

Le Soleil se levait sur le château de Versailles.

 

La foule vint s’entasser dans l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf : princes, prélats et maréchaux de France attendaient le lever officiel de Sa Majesté. Ouvert aux seules « grandes entrées » – pour les principaux personnages du royaume –, le seuil de la chambre de parade fut barré de lourdes portières à écussons. Les musiciens du Roi s’installèrent à leurs pupitres. Les violons miaulèrent. Les flûtes et les clarinettes sifflèrent doucettement, et trouvèrent le « la » à l’unisson ; les cors et les bassons, encore bougons, maugréèrent un peu avant de se joindre à leur tour à l’orchestre. À onze heures, le Suisse de faction, un colosse de deux mètres à l’air conquérant, saisit comme tous les matins sa hallebarde et frappa sur le parquet. Alors un huissier s’avança et donna de la voix : « La garde-robe, messieurs ! » Dans le même temps, le chef d’orchestre Martin toqua de la baguette sur son pupitre, et les instruments entamèrent leur ritournelle. Le son aérien de M. Haran, premier violon, retentit sous les lambris. Dans le Grand Cabinet du Conseil, venait maintenant le temps des « entrées », dont le défilé des membres du chapitre de l’ordre du Saint-Esprit.

 

Lorsque les présentations matinales furent achevées, on fit procession vers la chapelle. Le Roi et la Reine se donnèrent la main dans un sourire, après une tendre inclinaison de tête. On salua les Enfants de France. Les princes avancèrent derrière Louis XVI, qui portait son bel habit de monarque, au cordon bleu et à la plaque de diamants, et Marie-Antoinette en robe bleue et blanche. Même si la tribune était protégée d’une solide charpente dorée et vitrée destinée à contrarier les vents coulis, le froid était si intense que la messe ne durerait guère plus d’une demi-heure. Tant mieux, car Sa Majesté commençait déjà à avoir faim. Dans les antichambres précédant l’Œil-de-Bœuf, on se pressa bientôt pour profiter du « grand couvert ». Louis et Marie-Antoinette prirent place face à face, dans leurs fauteuils de brocart vert. Les duchesses, charmantes, s’assirent non loin sur les tabourets prévus pour leur auguste et non moins douillet fondement, tandis qu’au-delà s’assemblait la foule, car le déjeuner était public ; et le cérémonial débuta. Les servants apportèrent les « cadenas » dorés renfermant couverts et condiments, ainsi que les serviettes et les carafes gelées sur leurs dressoirs. La Reine, à ce moment du spectacle, ainsi sous l’œil du public, ne mangeait pas, se contentant de regarder son mari engloutir les plats. Comme de coutume, ces derniers – une bonne cinquantaine, où Sa Majesté pouvait picorer à loisir – furent apportés sous de belles cloches de fer-blanc par les officiers des gardes du corps, après avoir effectué un long parcours depuis les cuisines.

 

Sa Majesté Louis XVI alla-t-elle chasser cet après-midi-là ? Tint-elle quelque conseil sur l’une des affaires urgentes et préoccupantes du royaume, en ces temps troublés ? Alla-t-elle causer serrurerie avec le sieur Gamain, ou s’enquérir des nouveautés de la science auprès de ce physicien hollandais de passage ? L’après-midi s’en fut en tout cas, vif et tranquille ; la soirée commencerait tôt aujourd’hui, car en cette saison, et par ce temps, la lumière déclinait à grande vitesse. Aussi, l’obscurité s’abattit-elle rapidement sur Versailles. Le soir vint comme en précipitation – et pour cause, avec un air de fête, car il devait aussi donner le signal du début des réjouissances.

 

On alluma bientôt les mille lustres de la galerie des Glaces : la belle flamboya d’un coup, splendeur scintillante de ses lustres et de ses torchères, soudain livrée au regard comme la plus merveilleuse des images de contes de fées. Des éclairages à la douceur inspirée investirent les galeries de bronze ; une lumière orange s’épandit sur les escaliers de porphyre, sur les fresques et les plafonds où tournoyaient des chérubins dissipés, dans les jupons des divinités logées dans leur Olympe, le tout épanoui parmi les marbres, les dorures ruisselantes et les infinies richesses de Versailles, ce Toit du monde. Après le somptueux banquet donné pour la Cour, les salons de jeux s’illuminèrent ; et la nuée des Grands, apprêtée, masquée et fardée, soyeuse et chamarrée, se précipita pour la fête du soir, qui la conduirait jusqu’au feu d’artifice et à ses déluges de plaisirs. Fidèles au poste, les musiciens revinrent attaquer leur programme. Mignardises, confiseries et gâteries, pâtisseries et torrents de desserts bariolés furent déposés au milieu des verres ciselés et des alcools les plus fins. Dans les salons de jeux, on se pressa autour des tables ornées. Les rires ne tardèrent pas à s’envoler par-dessus les parties endiablées de trictrac et de whist. Déjà un peu échevelée, les joues rouges, Marie-Antoinette s’en donnait à cœur joie. Non loin, la toujours sublime Franco-Vénitienne, Anna Santamaria de Lansalt, l’allure sereine, jouait aux cartes.

Cette nuit, comme tant d’autres à Versailles, serait belle jusqu’à l’explosion finale, embrasée de cris, d’exclamations ravies, jusqu’à ce que les yeux, enfin, s’emplissent des pluies de lumière pyrotechniques, que les cœurs achèvent de s’enivrer, de saluer les jets étincelants des fontaines, dans les jardins. Les dés volaient, on dépensait pour rire, les pièces dégoulinaient en cascade des doigts délicats et maniérés, et Marie-Antoinette jouait, jouait en s’écriant : « Je suis en déficit ! » Or, pendant ce temps, dans une autre aile du château, Necker, chargé des finances de la France, restait sourd à la fête. De son côté, il refaisait, lui, de véritables additions. Ce soir-là, il acheva son solde dans une grimace, la bouche sèche. Il manquait 650 500 000 livres pour compenser la gabegie de l’État, et il n’avait plus la moindre idée de la façon dont il fallait s’y prendre pour les trouver.

 

Les réjouissances avaient réchauffé l’atmosphère, c’était une chance, car dans le château on luttait toujours contre le froid. Louis XVI, qui promenait parmi ces festivités sa silhouette accorte et souriante, sans toutefois prendre part à aucune d’entre elles, voulut profiter du calme de ses appartements quelques minutes avant minuit ; par chance, il parvint à profiter d’un peu de répit et à s’extraire brièvement de cette avalanche. Il déposa un tendre baiser sur le front de Marie-Antoinette et lui souffla :

— Je reviens tout de suite.

La Reine acquiesça, rieuse, lui enjoignant de ne pas manquer le moment fatidique. De toute façon, au centre des attentions comme de coutume, Marie-Antoinette était déjà ailleurs ; chacun, ivre de fête, n’attendait plus que les plaisirs du soir et les feux d’artifice pour son propre compte. Il arrivait que Louis, renouant avec sa discrétion coutumière, mais si mal assortie à ses fonctions, trouvât le moyen de s’abstraire ainsi quelques minutes de ces vertiges, quittant les vacarmes sur la pointe de ses souverains pieds. À combien de Jours de l’An, de Grandes Eaux et de feux d’artifice avait-il assisté ? Mais ce soir, il ne pourrait rester seul bien longtemps. Il monta au premier étage, au seuil de son Petit appartement, congédia les deux gardes de faction et fit refermer les doubles battants derrière lui pour profiter de cette brève accalmie.

Ah ! Enfin seul. Quelques secondes, juste une poignée de secondes.

 

Il était dans le cabinet des Pendules, et il souffla un peu. En vérité, Louis, ce bonnet de nuit, se serait volontiers fait débotter pour retrouver le calme de sa chambre et de son cabinet lustré d’abondance, en oubliant tout le protocole du coucher. Il aurait demandé un petit feu, comme souvent – car à Versailles, on se gelait les pieds. Lui-même – le Roi, pourtant ! – ne disposait la plupart du temps que d’un bois humide et vert peinant à prendre, et qui se contentait de dégager une fumée âcre qui faisait tousser et piquait les yeux. On avait beau être monarque absolu, placé sous les auspices du Soleil et gouverner des armées de serviteurs, pas moyen de trouver un endroit correct pour garder du bois au sec. Un comble. Au moins, grelottant à l’unisson de tous, Le Roi se sentait-il en ces instants plus proche encore de son peuple qu’à l’ordinaire. Il aurait pris son parti du froid de la nuit, se serait enveloppé dans son plaid d’hermine comme d’un suaire, et se serait volontiers contenté du fumet émanant d’une bûche guère réconfortante ; mais au moins, il aurait été tranquille.

 

Il aimait la plongée au cœur de ces nuits profondes. Dans le cabinet, Louis XVI savoura le silence provisoire. Son regard se porta sur l’horloge devant lui, qui égrènerait bientôt les douze coups de minuit. Elle lui faisait face, la belle pendule astronomique de Passemant, de plus de deux mètres de hauteur, trônant fièrement en pièce maîtresse du cabinet. Elle avait jadis été acquise par son grand-père, Louis XV. De style rocaille, avec ses aiguilles sereines frappées d’ombre douce, elle avait pour particularité d’indiquer l’heure réelle, mais aussi la date, l’heure moyenne et les phases de la Lune. À son sommet, un globe de cristal contenait une sphère armillaire où se trouvaient représentées, en temps réel, les positions des planètes, suivant le système héliocentrique de Copernic. Ainsi scandait-elle le passage du temps et la révolution des astres, son précieux mécanisme conservé dans le secret d’un coffre en bronze doré. Louis était plongé dans ses pensées lorsque, enfin, elle tinta ! Le Roi en fut surpris et son visage solitaire s’éclaira d’un sourire. Il goûta ce moment, avec cette émotion singulière que procure le sentiment inéluctable d’une seconde mêlée, à la fois, d’éphémère et d’éternité. Tempus fugit. L’horloge astronomique sonnait, elle sonnerait douze fois, à mesure qu’apparaissait lentement, sur son cadran, le nouveau millésime.

Il entendit, venue des salons et des jardins, la clameur qui déjà explosait.

Vite, vite ! On l’attendait pour le feu d’artifice final.

S’arrachant à ses songes, le Roi tourna les talons.

Cette fois, on y était. Il était venu, le temps de l’année nouvelle !

Louis XVI s’avança avec empressement vers les portes lambrissées pour rejoindre la fête. Aussitôt il entendit les Suisses aux aguets aboyer :

— Le Roi !

Avant de sortir, il regarda une dernière fois sa pendule, souriant encore. Louis prit une inspiration…

Puis il passa de l’autre côté.

 

L’horloge astronomique indiquait :

1789.

DU MÊME AUTEUR

Romans :

NOTRE-DAMESOUSLATERRE, Grasset, 1998.

LÉGLISEDE SATAN, Grasset, 2002.

LA MUSIQUEDESMORTS, Grasset, 2003.

LE PIÈGEDE DANTE, Grasset, 2006.

LA LANCEDELADESTINÉE, Laffont, 2007.

LES FABLESDESANG, Grasset, 2009.

LE JARDINDESLARMES, Grasset, 2011.

NOTREESPIONEN AMÉRIQUE, la véritable histoire de la naissance des États-Unis, Grasset, 2012.

LE PIÈGEDE LOVECRAFT, le livre qui rend fou, Grasset, 2014.

Bandes dessinées :

CODEX SINAÏTICUS (avec Bertorello/Lapo/Quattrocchi), trois volumes, Glénat, 2008/2011.

LE DERNIER CATHARE (d’après L’Église de Satan, avec E. Lambert), quatre volumes, 12 bis, Grasset, Glénat, 2010/2016.

SURCOUF, ROIDESCORSAIRES (avec E. Surcouf, G. Michel), quatre volumes, 12 bis, Glénat, 2012/2017.

ALIÉNOR, LA LÉGENDENOIRE (avec S. Mogavino, C. Gomez), six volumes, Delcourt, 2012/2017.

CAGLIOSTRO (avec H. Prolongeau, A. Lapo), deux volumes, Glénat, 2013/2016.

LES EXPLORATEURSDELA BIBLE (avec Bertorello/Lapo), one-shot, Glénat, 2015.

LE CAS ALAN TURING (avec E. Liberge), one-shot, Les Arènes, 2015.

Autres :

PHILOMÈNEETLESOGRES, conte musical (lu par Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson), avec Chaillou / Dutertre, Gallimard Giboulées, 2011.

LITTLE NEMO, livret (avec O. Balazuc), opéra de David Chaillou, création Nantes-Angers Opéra, 2017.