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Le Côrbo de Paname

De
190 pages

D’anciennes prostituées qui prennent le voile. Un journaliste maître chanteur qui finalement aimerait bien mettre les voiles. La malédiction d’un peintre et le souvenir d’une toile… ce sont les premiers éléments d’un inquiétant puzzle que doit assembler le commandant Virgile avant qu’il ne soit trop tard. D’abord traquer le « Corbô de Paname », héritier de lourds secrets et qui tirent les ficelles en se marrant : croâ… croâ… Ensuite ne pas oublier la troublante Barbara qui aimerait parler d’amour… Enfin se protéger du ciel de Paris qui pète un plomb… Sale météo pour nos héros.


Un thriller vif et haletant, qui va crescendo jusqu’à une apothéose étonnante, carrément borderline. Dans l’univers de JM Burke, les personnages ne sont maîtres de rien, et surtout pas de leur destin. Un univers partagé entre ceux qui sont fous et ceux qui risquent de le devenir.


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Corbô de Paname JM Burke
ISBN : 978-2-36151-016-9
Parution : Janvier 2012
Version : Extrait 1.0 – Octobre 2012 Illustration de couverture © 2010, Lawrence Rasson
© 2010, Juste-Pour-Lire pour la première édition
© 2012, Juste-Pour-Lire, pour la présente édition
Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses.
Virgile, Les Géorgiques
La légende dorée voulait que, pendant que la mère rêvassait dans son lit blanc immaculé et que les oncles dodelinaient de la tête d’un air navré, le père s’était directement adressé à la petite chose toute rouge et inerte au fond de la couveuse, âgée d’à peine sept mois, et avait dit avec un beau sourire : « Tu seras un flic mon fils ». C’est que, chez les Virgile, vieille famille des Sables-d’Olonne, les mâles devaient se vouer à ce qui ressemblait plus à des missions qu’à des destins. Longtemps les plus fragiles d’entre eux devaient être pas moins qu’archevêques et les plus costauds maréchaux ou amiraux. L’adaptation à l’air du temps voulait que, devenirflic pouvait être considéré comme appartenir à une forme de chevalerie moderne, avec cet objectif transcendant les temps et les modes : défendre la veuve et l’orphelin.
Le père ne s’était pas trompé. La petite chose rouge et inerte de la couveuse, en prenant du poil sur la poitrine et sur les jambes, une ossature d’athlète et les muscles qui allaient avec, devait se métamorphoser en ce modèle type : leflic, héros moderne et idéal. Bien sûr tout cela ne devait pas aller de façon aussi carrée. Le jeune policier ne pouvait se résumer en cet esprit simple et pur dans un corps sain. Et ce qui devait séduire plus tard une Barbara Saint-Front était ce mélange de virilité et de sensibilité, de fragilité même, une combinaison tout entière contenue dans ce seul nom : Franck Virgile.
1 – LA MORTE DU BOULEVARD RICHARD-LENOIR Le diable est son prochain.
Le front en sueur, Maud s’était brusquement dressée sur sa couche. Non, ce n’était pas la cloche sonnant mâtines qui l’avait tirée du sommeil, mais cette phrase lancinante, sibylline qui depuis quelques nuits tourmentait son repos.
Maud rejeta la méchante couverture grise et rêche, s’habilla en hâte et s’engouffra dans l’étroit cabinet de toilette attenant à sa cellule. Là, elle repoussa en arrière les mèches grises que la sueur nocturne avait plaquées sur son front, ajusta sa coiffe, tenta un sourire, mais le miroir ne lui renvoya qu’une sale grimace.
Dans le couloir aux dalles froides qui menait à la chapelle, Maud s’agrégea aux autres sœurs, ombres furtives qui glissaient plus qu’elles ne marchaient. Dans la chapelle, Maud s’installa au premier rang, entre Sœur Félicité et Sœur Vertu qui la saluèrent d’un respectueux hochement de tête.
Le silence était de rigueur, perturbé par quelques toussotements, mais aussi parfois des petits rires provenant du banc des novices. Là, Maud se contentait de se retourner vers les coupables et de froncer les sourcils. Cela faisait désormais partie du rituel matinal.
À genoux sur son prie-Dieu Maud leva un moment les yeux vers le Christ de faïence peinte qui dominait le maître-autel. Cela dépendait bien sûr de l’humeur du ciel qui filtrait à travers les vitraux, mais il y avait des jours où le Christ semblait sourire et d’autres jours où il semblait fâché. Mais aujourd’hui ce n’était ni le sourire ni la fâcherie que rendaient les traits émaciés du Christ, mais une grande douleur.
Un frisson parcourut tout le corps de Maud.
Il m’en veut, c’est sûr. La perspective d’une très longue promenade ensoleillée emplit d’une saine joie le cœur de Sœur Marie-Clotilde. À la paroisse Saint-Georges, son ami aumônier des prisons lui avait donné d’excellentes nouvelles de son frère. Oh bien sûr, celui-ci n’avait pas encore rencontré Dieu et ses bienfaits, mais, disons que le diable et ses pompes avaient cessé de le tenter. À sa sortie, et malgré les récriminations de Sœur Marie-Ange, l’économe hostile à toute intrusion masculine dans le couvent, la mère supérieure, comme promis, lui confierait cette place de jardinier. Marie-Clotilde sourit à cette perspective : la rédemption au milieu de nos amis les plantes et les oiseaux. Certes, on prenait le risque de faire entrer le loup dans la bergerie, mais, après tout, la mère supérieure elle-même n’avait pas toujours été l’irréprochable bergère qu’elle était devenue.
Décidément tout était merveilleux aujourd’hui : le ciel bleu et ses fins napperons de nuages posés sur les toits luisants, la grosse étoffe moirée des eaux du canal Saint-Martin, et ces ponts aux faux airs japonais. D’ordinaire Sœur Marie-Clotilde n’appréciait pas ce moment quand le canal disparaissait sous la chaussée, dans un interminable tunnel qui s’achevait dans le bassin de l’Arsenal. Mais ce jour-là cela lui était égal, et Sœur Marie-Clotilde souriait toujours quand on la découvrit vers 5 heures du soir sur ce banc du boulevard Richard-Lenoir. C’est un petit garçon qui, intrigué par ce sourire radieux et figé, avait fait basculer le corps sur le côté après avoir tiré sur l’une des manches de la longue robe de la sœur. A priori, pour les agents du commissariat Voltaire, l’affaire était, et si l’on ose dire vu la qualité de la morte, d’une simplicité biblique : assise sur un banc du boulevard Richard-Lenoir, une religieuse était décédée suite à une probable crise cardiaque. Mais la mine contrariée d’un
médecin présent sur les lieux, puis les premières constatations d’un légiste de la criminelle, Pierre Anselme, agirent comme un noir nuage s’annonçant dans un ciel trop serein. Le commandant Franck Virgile, chef de groupe à la brigade criminelle de la 2ème DPJ, rue Louis-Blanc, posa une main sur l’épaule du légiste.
— Qu’est-ce qui se passe toubib ?
— J’n’en sais trop rien. Disons que je n’aime pas trop ces taches cyanosées sur le visage et les bras.
Avec fatalité Anselme ajouta :
— Bah ! Les Anubis du quai de la Rapée nous en apprendront plus.
Le commandant Virgile ressentit alors ce léger picotement sur la nuque, toujours annonciateur de sérieuses embrouilles. Et cela ne pouvait qu’exciter son instinct de limier. À 33 ans, formé dans une BAC de banlieue, Franck Virgile avait cru trouver dans cette mutation dans une brigade criminelle non pas cette tranquillité dont il avait horreur, mais une ambiance moins « commando », moins « sécuritaire » et plus « flic à l’ancienne ». Il échangerait la fureur suicidaire des banlieues contre de bonnes affaires dedetective story. Le retour à ses rêves d’adolescent, quand un Jules Maigret ou un Vidocq lui apprenaient les ficelles du métier. Seulement voilà, il avait parfois l’impression d’avoir troqué un excès d’adrénaline contre un trop-plein de routine et le petit ronron des tâches administratives, même s’il n’avait pas à expérimenter les affres de la vie d’un petit commissariat de quartier : chiens écrasés, querelles d’ivrogne, maris violents, contrôles, bureau des pleurs… Bien sûr, Franck savait que s’il n’y avait personne pour exécuter ces tâches modestes et ingrates, la vie des gens serait un enfer, car c’étaient bien des affaires de « chiens écrasés » ou d’incivilités qui empoisonnaient leur vie, beaucoup plus que les belles affaires de grand banditisme ou les imbroglios criminels.
Le commandant Franck Virgile ne s’en voulait même pas d’espérer que la religieuse n’ait pas rejoint son créateur de façon naturelle, même s’il ne pouvait s’agir d’une de ces belles affaires qui faisaient la gloire des collègues de la Tour Pointue, le fameux 36 quai des Orfèvres, pour peu que les journalistes et leur pif extra-sensoriel flairent là l’embrouille du siècle.
Franck s’approcha du capitaine Cécile Tanguy, une jeune et jolie Bretonne, à la peau très mate, aux yeux très verts, aux cheveux très blonds, presque blancs, coupés très courts, comme si Cécile cherchait à s’en imposer plus à elle-même qu’à ses collègues masculins en se virilisant. Mais quoiqu’elle fasse, elle n’en restait pas moins très féminine, sexy même. Il y avait eu une petite histoire entre Franck et Cécile, et ce fut une histoire délibérément terminée comme elle avait délibérément commencé. Une sorte de petit contrat amoureux à durée déterminée. Cela n’avait pas empêché la parfaite harmonie physique et spirituelle, mais ni lui ni elle n’en ressentaient le besoin d’en parler. Ils ne seraient jamais les anciens combattants de leur brève histoire d’amour.
— On a l’identité de la victime ? Cécile se tourna vers lui avec une petite lueur futée dans ses yeux très verts. — Pour l’instant on n’a que, et si j’ose dire, son nom de guerre : Sœur Marie-Clotilde… Faudra peut-être apprendre à ces saintes femmes que ce n’est pas parce qu’elles vivent hors du monde qu’elles ont le droit de se balader sans papiers. Une carte pas plus bavarde qu’une carte orange nous apprend qu’elle est religieuse dans un couvent de la rue de Picpus. Enfin, je n’y connais pas grand-chose, mais je crois savoir qu’il s’agit d’un ordre religieux spécialisé dans l’aide aux prisonniers.
Virgile se contenta de répondre :
— Tiens, tiens…
Cécile Tanguy regarda son ex-amant d’un air suspicieux.
— Je te connais, mon beau commandant, tu n’attends jamais trop longtemps avant de monter sur ta patinette ! Pour l’instant nous n’avons que trois certitudes : elle s’appelle Sœur Marie-Clotilde, elle est religieuse dans un couvent de la rue Picpus et elle est morte. Point barre.
La nuit commençait à tomber sur le boulevard Richard-Lenoir. L’éclairage urbain n’était pas encore activé et on ne voyait bouger que les brassards fluo des policiers en train de dérouler le ruban de la scène du crime et qui accrochait les lueurs tournantes des gyrophares et l’éclat des flashs d’un appareil photo de la police scientifique. Il y eut alors un ricanement un peu rauque à cinq mètres derrière Franck et Cécile. L’œil maintenant plus noir que vert, la jeune femme s’approcha du drôle de type qui venait de ricaner. L’homme n’avait rien d’engageant : une touffe rousse et mal peignée au-dessus de sourcils broussailleux, des yeux rapprochés qui donnaient une impression de vice ou tout au moins d’absence de sens moral. Il était impossible de savoir si c’était son nez qui était tordu ou si c’étaient ses lunettes anciennes qui étaient plantées de travers. L’homme était petit, sanglé dans un imper que le climat ne justifiait pas et qui avait dû voir pour la dernière fois le tambour d’une machine à laver et une table de repassage à une époque où Franck courait derrière les méchants avec un pistolet à eau.
Cécile dominait l’homme d’une bonne tête. Elle planta ses mains sur les hanches, se cala solidement sur ses jambes écartées et fit :
— Qui êtes-vous ?
L’homme sourit avec un mélange d’obséquiosité et d’ironie et sortit d’une poche intérieure une carte barrée de tricolore. Mais il ne s’agissait pas d’une carte de police. L’homme était journaliste.
— Hubert Lafouine, journaliste au « Corbô de Paname », magazine paraissant en kiosque chaque vendredi pour la modique somme de 3 euros.
d’investigation
De là où il était, le commandant Franck Virgile avait entendu. Il ordonna : — Capitaine, virez-moi ce porte-torchon ! Ce type est à la presse, ce que Landru était à la gastronomie française ! L’homme leva les mains en signe d’apaisement et tourna les talons en secouant sa grosse tête rouquine d’un air navré. Mais il n’avait pas fait trois mètres qu’il virevoltait déjà et lançait :
— Au fait, votre Sœur Marie-Clotilde a eu, et comme vous dites, un autre nom de guerre dans un passé pas si lointain : Gigi-la-Girafe. D’accord, avec le voile et l’âge elle s’est bien un peu tassée, mais je l’ai bien reconnue. Elle était payée au bouchon dans un bar montant de la rue Fontaine. Une arnaqueuse de première, et pire encore. Il prit à nouveau son air faussement navré et ajouta avant de s’éloigner : — Comme quoi toutes les voies du Seigneur…
Les deux officiers se regardèrent, lisant dans le regard de l’autre un mélange de surprise et d’incrédulité. Franck marmonna entre ses dents serrées : — Le pire est que c’est son vrai nom… — Comment ? — Hubert Lafouine, c’est bien le vrai nom de ce type. Cécile s’ébroua comme pour sortir de ses songes.
— Bon, je file au couvent récupérer les vrais papiers de la… de la dame puis je creuse. Et t’inquiète pas pour les photos de la victime, Farville s’en est déjà occupé. Avant de grimper dans la Mégane tricolore, le capitaine Tanguy dressa le menton en direction d’une façade éclairée du boulevard Richard-Lenoir. — Au fait, c’était là qu’il habitait…
— Qui ça ? — Jules Maigret.
Les pneus de la Mégane crissèrent.
Mains dans les poches, mine pensive, le commandant Franck Virgile hocha la tête :
— D’accord, mais quel étage ? Et derrière quelle fenêtre ?
2 – DES POULETS ET DES PIGEONS C’était une sale histoire. Enfin, plus sale que pas mal d’affaires auxquelles le commandant Barbara Saint-Front avait été jusque-là confrontée. Cela avait commencé au 12 du quai de Gesvres, dans les locaux de la Brigade des Mineurs. Une jeune fille d’à peine 16 ans, Nadja, probablement d’origine roumaine, était venue, accompagnée par ce qui semblait être son petit copain français, porter plainte pour coups, blessures et viol de la part de ses employeurs, propriétaires de deux bars de nuit de Pigalle. L’affaire avait très vite atterri à la BRP, Brigade de Répression du Proxénétisme, et plus exactement dans le service dirigé par le commandant Barbara Saint-Front. Il avait été en effet démontré que les employées mineures de ces établissements, évidemment clandestines, étaient contraintes à la prostitution. Grâce au courage de la gamine, l’affaire fut vite réglée, mais, pour la jeune femme, c’était encore une victoire sans joie. Chaque affaire était une nouvelle marche descendante dans l’abject, et Barbara n’avait de cesse de pester contre ces imbéciles qui avaient une conception « littéraire », voire romantique de la prostitution. Ah ! la goualante charmante et charmeuse de la fleur de bitume, la femme fatale certes, mais généreuse, accorte, insouciante, frondeuse et toujours libre. Ah ! la belle époque quand la Mondaine, ancêtre de la BRP, jouait au chat et à la souris avec ce petit monde interlope bruissant de rires, de froufrous, de fêtes au champagne s’achevant dans les alcôves surannées du One-Two-Two ou du Chabanais. Tu parles ! Les hommes pouvaient avoir gardé dans leur inconscient un souvenir nostalgique et égrillard de cette époque, tout en continuant à avoir une certaine indulgence pour la prostitution moderne, mais les femmes… Barbara avait toujours refusé de se demander pourquoi, dès l’école de police, elle avait choisi d’intégrer la BRP alors que tous ses petits camarades louchaient vers la prestigieuse Crim, et surtout le mythique 36. Sans doute, et en cela, elle était très féminine, elle préférait s’occuper des vivants plutôt que des morts. Mais encore ? Un psy ne manquerait pas de lui mettre le nez sur quelque faille, un domaine interdit, une obscure nécessité de règlement de compte. Détestable discours. On n’entre pas dans la police pour régler des comptes personnels !
Le commandant Barbara Saint-Front, froid et sûr élément de la BRP, et le lieutenant Cécile Tanguy, gouailleuse et pragmatique fliquette de la brigade criminelle, ne se connaissaient pas, du moins pas encore. Et, si un jour elles devaient se rencontrer, elles seraient surprises de leur mutuelle ressemblance : même corps finement musclé, travaillé par le sport, aux angles plus arrondis que fuselés, même visage plein et sensuel, aux yeux très larges, même coupe ultra courte des cheveux qui ne compromettait pas leur féminité et leur sex-appeal. Très ressemblantes donc, mais comme une photo ressemble à son négatif. En effet, à la peau très mate de Cécile, à ses cheveux très blonds et à ses yeux verts et clairs s’opposaient le noir lustré des cheveux de Barbara, la blancheur de sa peau et le sombre de ses yeux.
Et c’est cette ressemblance en négatif qui frappa d’abord le commandant Franck Virgile quand il entra dans le bureau, ou plutôt le box qui en tenait lieu, de Barbara. Sans se lever, elle tendit une main chaleureuse à son collègue. — Asseyez-vous commandant, on m’a prévenue de votre visite. En quoi puis-je vous être utile ? — C’est le meurtre de cette religieuse qui m’amène. Une certaine Sœur Marie-Clotilde…
— J’en ai entendu parler.
Là, Barbara ne put s’empêcher d’ébaucher un sourire amusé. — Mais je vous préviens tout de suite, capitaine. À la BRP, les religieuses ne font pas vraiment partie de notre fonds de commerce. Franck sourit à son tour.
— Sauf que dans une vie antérieure Sœur Marie-Clotilde s’est appelée Gilberte Giraud et sévissait dans un bar montant de la rue Fontaine sous le pseudo de Gigi-la-Girafe, rapport à sa taille. Certes, c’était le passé et Gigi semblait s’être refait une virginité sous le voile, mais le passé n’est pas quelque chose qu’on fait disparaître avec des prières.
— Vous pensez donc que sa mort peut être liée au milieu de la prostitution ?
— C’est une hypothèse.
— Quel a été le mode opératoire ? — Probablement empoisonnement, mais on attend le rapport d’autopsie pour en savoir plus. Barbara eut une moue dubitative. — L’empoisonnement n’est pas un mode opératoire très courant dans le milieu du proxénétisme, mais bon, je vais quand même mettre un homme sur le dossier de Gilberte Giraud, dite Gigi-la-Girafe. — Autre chose commandant. Connaissez-vous un certain Hubert Lafouine, journaliste ? Barbara eut un plissement de nez qui, tout charmant qu’il fut, marquait son dégoût. — Ce type-là est toujours dans nos pattes. Méfiez-vous de lui, terriblement tordu, mais très intelligent, ou disons plutôt malin comme un singe. Toujoursborderline. Nous sommes nombreux à souhaiter qu’il bascule de l’autre côté de la légalité.
Franck s’apprêtait à sortir après un bref hochement de tête quand il prit soudain conscience qu’un changement s’était opéré dans l’attitude du commandant Saint-Front. Elle s’était légèrement raidie, comme dans une position défensive, sa voix, tout à l’heure sincèrement chaleureuse était blanche, lointaine.
— Quelque chose ne va pas commandant ? Vous semblez… troublée. Barbara secoua la tête, se leva vivement et tendit à nouveau la main avec la même énergie que la première fois, mais une énergie à laquelle elle semblait se forcer. — Un rendez-vous que j’avais oublié, mentit la jeune femme. Au revoir commandant Virgile, le premier qui a du nouveau prévient l’autre. Vous semblez troublée.
Le commandant Franck Virgile n’aurait pas dû sourire au moment où il évoquait la transformation incongrue de Gigi-la-Girafe en Sœur Marie-Clotilde. Un sourire naturellement enjôleur, encore juvénile qui avait brusquement transformé le fonctionnaire de police, le simple collègue, en homme terriblement intéressant,troublantjustement. Pendant que Franck parlait, Barbara avait essayé de mémoriser chaque détail physique. Sans être grand, l’homme était plutôt bien bâti, dégageant une nonchalance presque exotique. Les pommettes saillantes au-dessus d’une barbe de trois jours savamment entretenue, rêche et noire, les yeux en amande au bleu sombre, mais devant varier avec la lumière naturelle, la brosse noire des cheveux, tout cela accentuait cette étrangeté troublante, terriblement sensuelle.
Pour la première fois depuis bien longtemps Barbara regretta de ne s’être pas maquillée aujourd’hui. Et très vite elle s’en voulut de tomber dans le piège de cette séduction ritualisée qui ne donnait pas aux femmes le meilleur rôle. En lançant le moteur de sa Citroën Pluriel, le commandant Virgile se fit cette réflexion : « Joli brin de femme. Elle ne se maquille pas, ce qui peut vouloir dire deux choses : elle a déjà quelqu’un dans sa vie, donc elle ne cherche plus à plaire. Ou alors elle n’a personne et se moque totalement de plaire. Mariée avec la police, comme tant d’autres. Un cœur certes, mais barré de tricolore ».
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