Le crabe-tambour

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Du Delta tonkinois aux fiords de Norvège, des Maldives à Saint-Pierre et Miquelon, le roman de Pierre Schoendoerffer est un voyage au long cours à la rencontre du destin. Un livre profond, qui renoue avec la grande tradition du roman, et qu'on suit passionnément, comme si l'on était porté de chapitre en escale, par la rumeur des vagues et l'enivrante odeur des océans.
Publié le : samedi 1 octobre 1977
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246806523
Nombre de pages : 336
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Eternité aux lèvres et dans nos yeux,

Félicité sur nos paupières...

William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre

 

Sous une forme ou une autre, la stimulation non pénienne des parties génitales de la femelle est quasi universelle chez les mammifères inférieurs mais, en l’absence de mains préhensiles, l’activité est dévolue au nez et à la bouche du mâle.

 

Alfred C. Kinsey,

Le Comportement sexuel de lafemelle humaine

 

Pour Robert Coover, mi apreciadísimo maestro

NOTE DE L’AUTEUR

Ce livre est un roman. Tous les personnages et situations sont inventés, à l’exception d’Alfred C. Kinsey et de son épouse, Clara Bracken (McMillen) Kinsey, qui ont réellement existé. Je suis redevable aux biographes du Dr Kinsey (Cornelia Christen-son, Jonathan Gathorne-Hardy, James H. Jones et Wardell B. Pomeroy) pour la plupart des éléments factuels qui concourent à créer leur personnage. Merci, de même, à Jenny Bass et Shawn C. Wilson, du Kinsey Institute, pour leur aide et leur générosité.

PREMIÈRE PARTIE

Le bâtiment de biologie

 

1

Bravade ou pas ce jour-là à la brasserie, je dois admettre que la perspective de l’entrevue m’inquiétait légèrement et je sais que ça peut paraître ridicule venant de ma part, puisque mon implication matérielle dans le projet n’a jamais été surpassée que par Corcoran et Prok lui-même, et qu’en fin de compte j’ai mené en personne environ deux mille entrevues mais, pour dire le fond des choses, j’avais la trouille. Ou, plus exactement, j’étais « intimidé ». Comprenez bien qu’à l’époque, le sexe et la sexualité, on n’en parlait pas, nulle part, dans aucun forum, et certainement pas dans un amphi à la fac. On avait vu se multiplier les cours sur le mariage dans d’autres universités aux Etats-Unis, notamment depuis les frayeurs causées par les maladies vénériennes dans les années 30, mais ils étaient insipides, pratiquaient l’euphémisme et, pour ce qui était de conseils en la matière, pour ce qui était de discussions entre quat-z-yeux sur les pathologies et les orientations sexuelles, l’homme de la rue n’avait d’autre recours que le pasteur ou le curé et les banalités qu’ils vous dévidaient.

Donc – le Dr Kinsey le répéta lors de sa dernière conférence –, il se lançait dans un projet de recherche révolutionnaire, visant à décrire et à quantifier le comportement sexuel des humains, dans le but de dévoiler ce qui était resté longtemps caché sous le voile du tabou, de la superstition et de l’interdit religieux ; il rendrait accessibles les données à ceux qui en avaient le plus besoin. Et il nous demandait, à nous, pauvres étudiants lascifs, fébriles, aux mains moites, présents dans l’amphithéâtre ce jour-là, de l’aider. Il venait tout juste de terminer son résumé du cours, de reprendre rapidement ses commentaires sur les variations individuelles et ses remarques sur le contrôle des naissances (ajoutant, comme s’il venait à peine d’y penser, que si les préservatifs manquaient de la lubrification naturelle procurée chez l’homme par les sécrétions des glandes de Cowper, la salive pouvait en faire office) : et le voilà qui se tenait devant nous, visage expressif, mains croisées sur le pupitre.

« Je vous lance un appel, à vous tous, dit-il après une pause. Je vous demande de venir me présenter en privé vos cas individuels, parce qu’ils sont absolument vitaux pour la compréhension de la sexualité humaine. » La lumière était faible et uniforme, l’amphi trop chauffé, une vague odeur de poussière et de cire à parquet flottait dans l’air. Dehors, la première neige de la saison blanchissait momentanément le sol mais nous ne voyions rien de tout cela : autant nous avoir enfermés dans un tombeau scellé ! Nous gigotions sur nos sièges. La fille devant moi regarda discrètement sa montre.

« Voyons, nous connaissons mieux les mœurs sexuelles de la mouche de Hesse, la cécidomiye destructrice, que celles de notre propre espèce ! » La voix assurée, les yeux fixés sur son auditoire, le Dr Kinsey continua : « Nous en savons davantage sur les mœurs des insectes que sur ce qui se passe dans les chambres à coucher de notre propre pays, sur les canapés de nos salons et les sièges arrière de nos automobiles, sur l’acte auquel nous devons tous d’être ici aujourd’hui. Est-ce là une attitude scientifiquement viable ? Est-ce le moins du monde rationnel ou défendable ? »

Laura était encore assise à côté de moi, nous étions encore fiancés « pour de faux », même si, au cours du semestre, elle s’était éprise d’un joueur de l’équipe de basket du nom de Jim Willard et avait été par deux fois surprise en sa compagnie par la doyenne Hoenig, qui savait comme personne flairer les romances de campus. Les deux fois, Laura avait réussi à s’en tirer (Jim était un ami de sa famille, un cousin, en fait, un cousin germain, et elle avait décidé de l’aider dans ses études car le basket lui prenait beaucoup de temps). N’empêche : la doyenne Hoenig nous avait à l’œil. Elle s’était sensiblement hérissée quand nous avions passé la porte ensemble, elle avait même fait une remarque sur les liens sacrés du mariage que j’avais jugée tellement déplacée qu’au milieu de la conférence je fulminais encore. Mais, quoi qu’il en soit, Laura était à côté de moi, tête baissée sur son carnet, faisant mine (que de mensonges !) de prendre des notes alors qu’elle griffonnait, dessinait des silhouettes longilignes vêtues de robes de soirée, de fourrures et de chapeaux à plumes et au moins un cœur palpitant, percé par l’habituelle flèche vagabonde.

Ce que le Dr Kinsey voulait de nous (ce pour quoi il sollicitait notre aide), c’était notre entière collaboration dans l’organisation d’entretiens privés avec lui, au cours desquels nous lui donnerions l’historique de notre carrière sexuelle. Pour l’amour de la science. Toutes nos révélations seraient codées et demeureraient strictement confidentielles : en fait, personne d’autre que lui ne connaissait le code qu’il avait conçu, et personne ne pourrait jamais faire le lien entre la description d’un cas et une personne particulière. « Je dois souligner l’importance de votre entière coopération, ajouta-t-il, avec un geste rapide de la main, parce que tout ce qui serait moins qu’une collaboration franche et entière compromettrait la crédibilité de nos statistiques. Si nous n’enregistrons que les cas de ceux qui viennent à nous de leur propre gré, nous obtiendrons une image faussée de la société, alors que si nous pouvons compter sur cent pour cent des membres de groupes donnés, tous les étudiants présents dans cet amphithéâtre, par exemple, tous les jeunes gens d’une certaine résidence, les membres du club des Elans, le personnel féminin non enseignant, les femmes incarcérées au pénitencier de Putnamville, alors nous aurons une image fiable, du haut en bas de l’échelle sociale. » Il marqua une pause, jeta un regard panoramique sur l’assemblée, de gauche à droite, d’avant en arrière. Plus un bruit, plus un mouvement dans la salle. Laura leva la tête.

« Parfait, dit-il enfin. Dans ce but, je commencerai à prendre les rendez-vous dès la fin de cette conférence. »

A cause de notre ruse, en tant que futurs mari et femme, Laura et moi fûmes programmés l’un après l’autre, même si Laura n’avait plus besoin de moi et mettait un point d’honneur à m’éviter quand elle se promenait dans le campus en compagnie de l’impressionnant Jim Willard, qui, avec son mètre quatre-vingt-quinze et ses quatre-vingt-quinze kilos, était un pilier de notre équipe de basket. Nous nous rendîmes séparément au bâtiment de biologie par un venteux et glacial après-midi de décembre. Les squelettes des feuilles virevoltaient sur la lande morte de la pelouse, les arbres étaient glabres et tragiques, et tout le monde à la fac reniflait parce que tout le monde avait le même rhume. Laura devait passer la première et, comme les entrevues à cette époque duraient un peu plus d’une heure, il n’y avait pas vraiment de raison que je l’accompagne. Néanmoins, la veille, j’avais tout à coup été pris de panique et, lorsque je les avais croisés, Willard et elle, sur les marches de la bibliothèque, j’avais proposé que nous y allions tout de même ensemble pour sauver les apparences ; ça ne me faisait rien d’attendre, j’emporterais mes livres, et je travaillerais pendant son entrevue. Laura avait fait non de la tête avant même que j’aie commencé. « C’est très gentil de ta part, John, et j’apprécie que tu te soucies de ça, vraiment... mais le semestre est pour ainsi dire terminé. Qu’est-ce qu’ils peuvent nous faire ? »

Willard, qui faisait du surplace en arrière-plan, me lançait le genre de regard qu’il me réservait d’ordinaire lors des entredeux au centre du terrain après une faute de jeu.

« D’ailleurs, précisa Laura, montrant ses dents sous couvert d’un petit sourire pincé, l’amour, ça va ça vient, n’est-ce pas ? Même la doyenne Hoenig doit être réaliste, elle ne peut s’attendre à ce que toutes les fiançailles tiennent ! »

Je n’eus aucune envie de lui concéder ce point. Je ressentais quelque chose de tout à fait inédit, que je n’aurais pas su définir (pas à ce moment-là, pas avec les maigres moyens dont je disposais alors, et étant la personne que j’étais), mais je dois avouer que son visage était un petit miracle de la nature, dans cette lumière qui filtrait des hautes fenêtres cintrées... Je me rappelai notre baiser dans la brasserie, la sensation que Laura m’avait procurée, rien qu’à être assise à côté de moi dans l’amphi. Puis-je avouer tout cela et mettre le couvercle dessus ?

« Et les mesures disciplinaires ? »

Elle lâcha un rire cassant. « Des mesures disciplinaires ? Tu plaisantes ? » Elle jeta un coup d’œil à Willard avant de se retourner vers moi. « Je me moque de leurs mesures disciplinaires ! »

C’est ainsi que, dans le vague sillage de son parfum, je me rendis seul au bâtiment de biologie, un tas de livres sous le bras, le col du pardessus remonté contre le froid. Le bâtiment, comme la plupart sur le campus, était en calcaire du cru. Il s’arrachait à la sombre étreinte des arbres, tel un temple érodé sur fond de ciel délavé ; je ne pus m’empêcher de songer qu’il paraissait très différent de ce qu’il m’avait semblé être en septembre quand il était enveloppé de feuillage. En remontant l’allée, feuilles crissant sous mes semelles, je ressentis un brusque coup au cœur : l’appréhension. Je ne connaissais pas encore Prok... ou je le connaissais seulement sous la forme d’une présence lointaine et officielle plantée sur une estrade : j’avais peur de ce qu’il pourrait penser de moi. Voyez-vous, ce n’était pas seulement le subterfuge avec Laura qui projetait son ombre sur tout, mais toute mon histoire. J’en avais honte, profondément honte, honte de qui j’étais et de ce que j’avais fait, et je n’avais jamais abordé le sujet du sexe avec quiconque, pas avec mes amis les plus proches, pas avec le conseiller à l’école, pas même avec mon oncle Robert, le frère cadet de mon père, qui avait fait de son mieux pour prendre la place de mon géniteur évanoui dans la nature, jusqu’à ce que le démon du voyage le prenne aussi et qu’il disparaisse à son tour.

Je ressassais tout ça, je me demandais quel genre de questions le Dr Kinsey voudrait me poser et si je pourrais user de faux-fuyants (voire mentir, mentir outrageusement), lorsque la porte d’entrée s’ouvrit et Laura sortit du bâtiment. Elle portait un manteau noir avec une ceinture à la taille, des socquettes blanches et des chaussures bicolores ; jambes nues, elle paraissait infime et fragile au pied du bâtiment, devant la masse imposante et lestée de la porte. Une bourrasque, à ce moment-là, lui fit porter les mains mécaniquement à son chapeau. Si elle n’avait pas levé les yeux, si elle ne m’avait pas vu, j’ignore si je n’aurais pas fait volte-face et ne serais pas reparti. Mais elle leva les yeux. Elle m’adressa un drôle de regard, comme si elle avait eu du mal à me reconnaître ou était surprise de me voir là. Je n’eus d’autre choix que d’aller de l’avant, de gravir l’escalier. Elle m’adressa un sourire triste. « C’est ton tour, fit-elle, ha ! »

Plantée sur le perron, elle me tenait la porte. « Quelles questions est-ce qu’il t’a posées ? » demandai-je en haletant, grimpant les marches deux à deux. Le couloir, derrière elle, était désert. Je vis le miroitement mat du lino, les lumières à intervalles réguliers, la cage d’escalier, au fond, ouverte comme une bouche.

« Oh, je ne sais pas... Tout. » Son haleine fumait dans l’air froid.

« Est-ce qu’il t’a posé des questions... des questions sur nous ?

– Hum, je crois qu’il se moque de ce genre de choses. Il est... il croit à ce qu’il fait et il veut que les gens... se dévoilent, je suppose que c’est le mot. C’est de la recherche, une façon d’aller au fond des choses, et sa façon de faire... je veux dire, ce n’est pas ce que tu imagines. On n’est pas embarrassé, pas du tout. Il te met à l’aise. »

Je ne sus que répondre. Elle était là, tout près de moi, si près que je devinais l’arôme de son dentifrice à la menthe, qui se mêlait à son parfum et à l’odeur de son shampooing. Son expression était avenante, ses lèvres étaient entrouvertes mais ses yeux ne me voyaient pas, ils étaient portés vers un point derrière moi, comme si elle s’était attendue à ce que Jim Willard ou Prok, qui sait, sorte de la rangée d’arbres de l’autre côté de l’allée. Elle regardait fixement un point au loin comme si elle venait à peine de se réveiller ou avait été hypnotisée par un charlatan de foire. Le vent me soufflait dans la nuque mais la chaleur du bâtiment me soufflait au visage comme une bête sauvage. « Il ne t’a pas hypnotisée, au moins ? »

Appuyée contre la porte, elle me lança un long et lent regard évaluateur. « Non, John. » Le ton était paternaliste. « Non, il ne m’a pas hypnotisée. Mais, écoute... » Elle leva une main pour glisser une mèche folle sous son chapeau. « Je ne t’ai jamais remercié pour ce que tu as fait... Beaucoup de garçons que je connais n’auraient jamais osé assister à ce cours, et c’était bien de ta part. Alors, merci. Sincèrement.

– Pas de quoi. » Un simple marmonnement. « Tout le plaisir était pour moi. » Sur quoi, elle lâcha la porte, que je rattrapai d’une main, avant de pénétrer dans le bâtiment alors que Laura descendait les marches.

Le bureau du Dr Kinsey se trouvait au second, au fond du couloir. Mon rendez-vous était le dernier de la journée et les couloirs, qui résonnaient de la cohue des étudiants à peine une heure plus tôt, étaient déserts. Le personnel était parti, il n’y avait plus de lumières, ni dans les bureaux ni dans les salles de classe ; même le gardien semblait avoir trouvé mieux à faire ailleurs. La gorge sèche, je m’arrêtai au distributeur d’eau avant de m’engager plus avant ; mes bruits de pas retentissaient comme des détonations dans les entrailles vides du bâtiment. Je débouchai enfin sur un modeste vestibule, aveugle et miteux, derrière lequel apparut le bureau à proprement parler, faiblement éclairé. A travers la porte ouverte, je vis deux bibliothèques en métal, archipleines, qui montaient jusqu’au plafond, et puis un éclair blond, que je devinai être la tête de Kinsey, penché sur sa table de travail dans un nimbe de lumière dorée. J’hésitai un instant avant de frapper sur le chambranle.

Le Dr Kinsey pencha vivement la tête de côté pour mieux voir la porte, et puis il se leva d’un bond. « Milk ? » Il se précipita vers moi, main tendue, l’air joyeux comme si j’avais été l’être qu’il avait le plus envie de voir à ce moment-là. « John Milk ? »

J’acceptai sa main tendue et fis oui de la tête, m’acquittant avec peine des gestes de politesse usuels. Je dus dire quelque chose comme « C’est un plaisir », mais si bas que je doute qu’il m’ait entendu.

« C’est bien... que tu sois venu », déclara-t-il, ma main toujours dans la sienne. Nous restâmes ainsi un instant à la porte, et je pris conscience de sa taille – il était très grand –, de sa présence physique : je songeai même qu’il aurait bien fait la paire avec Jim Willard si ses penchants l’avaient porté dans ce sens-là. « Entre donc », dit-il, lâchant ma main et m’entraînant dans son bureau, où il indiqua la chaise la plus proche de sa table de travail. « Milk... dit-il, tandis que je m’asseyais et que lui-même s’installait derrière son bureau. Est-ce un nom allemand... A l’origine, j’entends ?

– Oui, autrefois, c’était Milch. C’est mon grand-père qui a fait le changement.

– Trop teuton, c’est ça ? Bien sûr, il n’y a rien de plus robuste que la bonne vieille race anglo-germanique, sauf, peut-être, les Ecossais. Nous, dans la famille, nous sommes écossais, vois-tu, mais je suppose que tu l’as deviné... à cause de mon nom... Une cigarette ? »

Sur la table de travail, devant moi, étalés comme une offrande, se trouvaient des paquets de cigarettes neufs de quatre marques différentes, un cendrier et un briquet. J’ignorais alors combien Prok détestait le tabac (il était favorable à l’interdiction dans les lieux publics et, sans nul doute, dans les plus intimes aussi) ; j’ignorais qu’il offrait ces cigarettes en dépit de sa répugnance, ainsi que des sodas, du café, du thé et, dans les lieux qui s’y prêtaient, de l’alcool, tout cela pour rendre les entrevues plus conviviales. Parce que ce qu’il souhaitait, par-dessus tout, c’était établir une intimité favorable aux confidences. Et il avait un vrai génie pour ça : pour mettre les gens à l’aise et leur faire dire ce qu’ils cachaient au tréfonds d’eux-mêmes. Sans quoi le projet n’aurait jamais vu le jour.

Bref, je choisis une cigarette de ma marque préférée, trop onéreuse pour mes finances, je l’allumai et pris une longue bouffée palliative. Je laissai les douces pulsations de la nicotine m’apaiser. Pendant tout ce temps, Prok me regarda avec son sourire radieux. C’était l’homme le plus gentil, le plus avenant du monde, et, à voir son expression, on aurait cru qu’il avait inventé lui-même les cigarettes et qu’il avait des actions chez Pall Mail. « J’espère que le cours sur le mariage t’a plu, et que toutes les idées erronées que ta fiancée et toi pouviez avoir... charmante, au fait, adorable, adorable... ont été balayées. »

Je détournai le regard (une erreur de son point de vue car c’était une règle cardinale que de toujours croiser le regard du sujet : c’est le premier indicateur de véracité). Je répondis par une platitude ou, plutôt, je marmonnai une réponse à la fois plate et inaudible.

« Ne crains rien, Milk, personne ici ne va te mordre, personne ne te jugera et je suis conscient qu’un certain nombre d’ingénieux étudiants ont formé des liens... nous dirons... de circonstance pour satisfaire la doyenne Hoenig et les autres piliers de la moralité autoproclamée de la faculté et de la communauté. »

Je tapotai ma cigarette sur le cendrier et examinai le cylindre parfait qui en tomba, avant de regarder le Dr Kinsey droit dans les yeux. Je rougis : j’étais percé à jour. « Je suis désolé, sir. »

Il eut un geste impatient de la main. « Il n’y a pas de quoi, Milk, pas de quoi. Ce que je veux, c’est recueillir des informations pour des gens qui en ont besoin et si cela ne tenait qu’à moi et à moi seul, le cours serait ouvert à tous. Mais parle-moi donc de toi. Quel âge as-tu ?

– Vingt et un ans.

– Date de naissance ?

– 2 octobre 1918.

– Tu es de l’Indiana ? Je veux dire... tu es né dans l’Etat ?

– A Michigan City.

– Et tes parents ?

– Ma mère est institutrice. Mon père est mort. Il a été tué dans un accident sur le lac... Hum, en fait, personne ne sait ce qui s’est passé. Ils... on n’a pas retrouvé le corps. »

Sans me quitter des yeux, Prok prenait des notes sur une feuille volante. A mon insu, l’entretien avait déjà commencé, ce qui ne l’empêcha pas de s’interrompre pour m’exprimer ses condoléances. Il me demanda l’âge que j’avais à l’époque de la mort de mon père. J’avais neuf ans, on n’était pas loin des vacances d’été, mon père s’était pris de passion pour la voile, il avait poncé et verni son voilier pendant tout l’hiver et le printemps. Une fois qu’il eut mis le voilier à l’eau, je ne pensai plus qu’aux longues journées resplendissantes à venir, quand nous voguerions sans encombre sur les flots agités, comme le dieu qui avait créé l’eau et Son fils qui était descendu sur terre pour marcher dessus. Le Dr Kinsey m’apprit que lui aussi avait dû se passer de l’appui d’un père, du moins une fois qu’il était entré au lycée et s’était libéré d’une influence paternelle étouffante. Son père voulait qu’il devienne ingénieur, or lui-même préférait la biologie. La biologie était sa passion. D’un geste nonchalant, il indiqua le bureau surchargé dans son dos, les impressionnantes piles de plaques sur lesquelles étaient épinglés les insectes. « Est-ce que tu sais que j’ai identifié seize nouvelles espèces de cynips ? – il gloussa. Si mon père avait eu gain de cause, elles seraient encore inconnues aujourd’hui. » Ses yeux brillaient. « Pauvres bestioles ! »

Notre conversation – car ce n’était rien de plus – avait généré sa propre logique, son propre rythme. C’était troublant. Plus la conversation avançait (c’était presque comme se parler à soi-même ou se confier au médecin de famille), plus le Dr Kinsey semblait savoir ce que je pensais et ressentais. Et ce n’était pas simplement du fait qu’il était un maître dans son domaine mais aussi parce qu’il était en empathie avec son interlocuteur : si votre cœur se brisait, le sien aussi.

Ce qui nous amène au contenu de l’entrevue : ma carrière sexuelle. Nous parlions depuis un bon quart d’heure lorsqu’il insinua la première question, sur le même ton léger qu’il aurait employé pour m’inviter à un commentaire sur mes parents ou mon éducation. Nous en étions à mes camarades de jeux pendant mon enfance et j’étais perdu dans la nostalgie des souvenirs : des visages, des lieux, des noms flottaient dans ma tête comme une gaze, lorsque le Dr Kinsey demanda, d’une voix douce et calme : « Quel âge avais-tu lorsque tu t’es aperçu des différences anatomiques entre les garçons et les filles ?

– Je l’ignore. Tôt, je pense. Cinq... six ans ?

– Est-ce qu’on pratiquait la nudité parfois chez toi quand tu étais enfant ? Tes parents, toi ? »

Je pris le temps de réfléchir. « Non, je ne crois pas.

– Tes parents te forçaient-ils à t’habiller si tu étais nu ?

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