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LE CRIME DE L’ALBATROS

Thierry Bourcy

Les aventures de Célestin Louise, flic et soldat

 

Le crime de l’albatros

nouveaumondeéditions

Dans la même série :

 

 

La Cote 512

L’Arme secrète de Louis Renault

Le Château d’Amberville

Les Traîtres

Le Gendarme scalpé

Édition : Sabine Sportouch

Corrections : Catherine Garnier

Maquette : Farida Jeannet

 

 

© Nouveau Monde éditions, 2012

ISBN : 978-2-84736-661-7

Dépôt légal : avril 2012

Imprimé en France par La Source d’or

À Yasmina

 

 

 

 

 

NOTE AU LECTEUR

 

 

 

 

 

Voici le dernier tome des aventures de Célestin Louise, flic et soldat, à travers la Première Guerre mondiale. Les lecteurs de mes précédents livres y retrouveront de nom­breux personnages que mon héros a croisés au gré de ses précédentes enquêtes : à la manière des comédiens à la fin de la représentation, j’ai voulu les faire revenir pour un dernier salut. Au cours de ses années de guerre, Célestin Louise a changé, il s’est endurci, il a mûri et sans doute a-t-il perdu les quelques illusions qui lui restaient sur le genre humain. Mais il demeure fidèle à ses valeurs de solidarité, d’amitié, de droiture, dans un monde qui va voir s’épanouir le capitalisme galopant et tous les désastres qui l’accompagnent. C’est peut-être au nom de cette fidélité que Célestin, sans plus s’embarrasser de scrupules ou de faux-semblants, va naviguer au plus près de son désir et, comme le disait Henri Michaux, va « gauchir » son destin.

 

Thierry Bourcy

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE

 

 

 

 

Eugène Ferabout arrivait toujours le premier au studio. Le printemps allait sur sa fin, et le soleil était déjà levé lorsqu’il parvint près de l’immense verrière où se tournaient les films des Russes. La lumière du matin jetait sur les vitres des reflets mauves qui se multipliaient sur les surfaces translucides et se décomposaient en nuances bleutées, presque vertes. Eugène aimait ouvrir le portail de la cour avec sa grosse clef, puis contempler à travers les panneaux de verre le décor que les cinéastes avaient abandonné la veille à la fin des prises de vues. Il s’essayait à deviner les enjeux de la scène, le drame factice qui s’était joué dans ces meubles de pacotille mais dont l’ensemble, entouré de draperies, de peintures et de tableaux exécutés par de jeunes décorateurs talentueux, donnait une idée de luxe qui émerveillait le vieil employé. Il évoquait aussi, bien sûr, la silhouette gracieuse des actrices qu’il voyait parfois quitter leurs loges, emmitouflées dans de grosses fourrures ou, magnifiques et altières, moulées dans des fourreaux somptueux, traverser la cour en brandissant d’interminables fume-cigarette. Il avait même trouvé, un jour, une robe négligemment jetée en travers d’un fauteuil, et il en avait palpé la soie et respiré le parfum.

Ce matin-là, il découvrit un décor de bureau, celui d’un milliardaire à l’évidence, mobilier de bois précieux, lourds fauteuils de cuir, livres reliés (mais faux), luminaires aux formes élégantes. Eugène s’amusait à lever les yeux et à retrouver au-dessus de ce luxe d’opérette la lumière du ciel à travers les panneaux de l’immense verrière. Le contraste entre la minutie du décor et le flot de lumière arrivant du plafond et qui en signait l’artifice l’amusait toujours. Comme d’habitude, les artistes et les techniciens avaient laissé l’endroit dans un désordre invraisemblable. C’était à se demander comment ils faisaient pour tourner un film là-dedans. Eugène n’était pas autorisé à toucher le décor, mais il devait quand même donner chaque matin un bon coup de balai sur le sol, avant l’arrivée des décorateurs, des techniciens, puis des artistes. Lorsqu’on changeait de décor, ce qui arrivait chaque semaine, il passait la serpillière sur toute la surface de la verrière, sans toucher aux vitres pour lesquelles on convoquait une entreprise spécialisée. Le vieil homme prit sa pelle et son balai dans un petit local à l’entrée des bureaux et pénétra dans le studio. La nuit avait à peine refroidi l’atmosphère encore lourde des parfums de poudre et de maquillage et de l’odeur plus âcre des charbons des projecteurs. Eugène commençait toujours par le fond. Il soupira en se faufilant entre les meubles, évaluant en passant les fortunes dépensées pour la fabrication des films. Il fallait croire que c’était une industrie rentable et qu’au sortir de cette guerre épouvantable qui avait englouti tant de jeunes gens, les Français ne pensaient plus qu’à se distraire. Le bleu horizon des uniformes des Poilus avait peu à peu disparu des rues de Paris, au profit du kaki des Américains et des Anglais qui semblaient bien décidés à profiter de leurs dernières semaines en France. Eugène n’avait pas d’enfants, mais sa femme avait été très affaiblie par les privations, conséquences des quatre années de conflit. Elle était presque toujours alitée, Eugène devait s’occuper d’elle et sa maigre pension d’ancien jardinier de la ville ne suffisait pas à payer les soins. Il avait donc accepté cet emploi aux studios Albatros récemment rachetés par le producteur Alexandre Mekinoff, un type encore jeune tout juste rentré du front. Un passionné qui avait déniché parmi les exilés russes les cinéastes les plus doués. Depuis le printemps de cette année 1919, il enchaînait les productions et touchait un large public. Eugène écarta un rideau qui masquait une alcôve meublée d’un divan et d’un petit guéridon d’acajou. Un homme était étendu sur le divan, immobile, pâle, les mains crispées sur une blessure à la poitrine dont le sang faisait une tache plus sombre sur le rouge du velours. Ses yeux vides fixaient sans les voir les transparences de l’immense verrière. Eugène reconnut Mekinoff, mort.

– Bon Dieu de bon Dieu ! murmura le vieil homme en lâchant son balai.

 

Le crime de l’Albatros

Prologue

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

LES STUDIOS de l’ALBATROS

 

 

 

Depuis quelque temps, Célestin et Jeanne ne dissimulaient plus leur liaison. Lorsqu’une enquête ne retenait pas l’inspecteur en province, ils arrivaient ensemble aux bureaux de la rue Greffuhle qui abritaient les fameuses Brigades du Tigre. Au début, il y eut quelques remarques amusées de Froment et Gontié, les deux collègues les plus proches de Célestin, des remarques teintées de la jalousie de voir leur jolie secrétaire séduite par le petit nouveau. Jeanne habitait deux pièces confortables qui donnaient sur le square Montholon. Célestin y dormait souvent, mais il n’avait pu se résoudre à quitter son appartement de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Sa concierge Anna Le Tallec parlait toujours de partir, elle voulait retourner en Bretagne avec son fils Loïc dont la moitié du visage avait été emportée par un éclat d’obus.

– Quitte à se saouler, autant qu’il boive là-bas, le vin n’y est pas plus mauvais qu’ici !

Depuis quelques mois, le pauvre type supportait un ouvre-bouche supposé le rééduquer et redonner de l’élasticité à ses mâchoires broyées. Cet appareillage le faisait saliver et signalait son approche par un important bruit de déglutition. Ce qui ne l’empêchait pas de boire ses cinq litres de vin par jour. Les gueules cassées hantaient Paris, certains soldats défigurés se dissimulaient comme ils le pouvaient sous des prothèses inesthétiques, d’autres, plus fiers ou plus désespérés, arboraient leurs horribles blessures. On parlait d’instituts, de chirurgies réparatrices, d’établissements spécialisés, mais dans l’effervescence de la reconstruction du pays, on pensait plus aux usines qu’aux faces mutilées des anciens combattants. Jeanne ne venait presque jamais rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, Loïc lui faisait peur et elle pensait aussi qu’il fallait laisser à Célestin un endroit à lui, un lieu de solitude et de souvenir, une sorte d’espace pour lui permettre de reprendre pied dans la vie civile.

Louise s’était vu attribuer un bureau qu’il partageait avec Froment. Les Brigades du Tigre accumulaient les succès, grâce à un matériel moderne et à des méthodes plus systématiques faisant appel à des fichiers sans cesse remis à jour par Jeanne, à des photographies et aux derniers progrès de la science. Si Froment avait d’emblée accueilli chaleureusement le retour de leur collègue, Gontié était resté plus réservé.

– Louise est un pistonné, il a des relations à l’État-Major. Et l’armée et la police n’ont jamais fait bon ménage.

– Parle pas comme ça, Laurent. Célestin est un bon flic, et ça a été un bon soldat. Je vois pas ce que tu lui reproches. Ou plutôt si…

– Quoi ?

– D’avoir mis la main sur Jeanne.

– T’es con !

 

Ce matin-là, Célestin avait du courrier, une lettre tamponnée de la poste aux armées, une écriture qu’il ne connaissait pas. Assis derrière l’autre bureau, Froment, qui avait planqué toute la nuit devant un hôtel de passe, dévorait un casse-croûte aux rillettes. L’odeur de charcuterie avait envahi la pièce et, tout en ouvrant l’enveloppe, Célestin ne pouvait s’empêcher de saliver. Il déplia la feuille de papier et lut :

 

Monsieur,

Voilà près de six mois que vous avez quitté notre section pour rentrer à Paris. J’ai souvent pensé à vous pendant ces six mois. J’espère que vous allez bien. J’ai eu le temps de réfléchir à tout ce que nous avions dit quand vous étiez encore ici. Je ne me sens pas, finalement, d’entrer dans la police. J’ai apprécié les enquêtes que nous avons menées ensemble, mais je me vois mal passer les menottes à des voyous, je les connais trop bien et cela me ferait mal au cœur. Je ne veux pas dire que je les défende, mais je crois que vous me comprendrez. En plus, l’examen est trop dur pour moi : je suis encore obligé de faire écrire mes lettres par notre camarade Charbut, celui qui a toujours quelque chose à raconter sur les régions que nous traversons, les monuments, ou même les animaux. Nous avons beaucoup bougé depuis l’armistice, et je ne peux pas vous en dire plus, la censure veille, on se croirait encore en guerre. Nous sommes fatigués et personne ne nous explique pourquoi on nous garde encore sous les drapeaux. Mais la quille viendra ! Je vous envoie cette lettre aux Brigades du Tigre. Pour moi, je suis toujours dans notre 134erégiment, 22ecompagnie, 3esection. Fontaine a rejoint sa famille, mais Flachon est toujours là, et il râle sans arrêt. Il vous transmet quand même son bonjour. À bientôt de vous voir à Paris, j’espère. Germain Béraud

 

Célestin eut un petit sourire en repliant la lettre. Il se remémora cette première nuit de mobilisation, dans la salle d’une école réquisitionnée, lorsque le jeune pickpocket qu’il avait déjà arrêté plusieurs fois était venu s’installer près de lui, tout timide, au prétexte qu’il ne connaissait personne d’autre dans la compagnie1. Les quatre années de guerre, il les avait partagées avec le petit Germain qui était devenu plus qu’un ami, autre chose, comme un frère cadet qui n’aurait jamais su le tutoyer. Et surtout un auxiliaire précieux au cours de ses enquêtes en plein conflit2. Il lui répondrait.

– Les nouvelles sont bonnes ? demanda Froment, la bouche pleine.

– Je ne suis pas sûr que ce soit des nouvelles.

Célestin s’assit à son bureau. Depuis quelques jours, il était sur la trace d’une bande d’escrocs qui se faisaient passer pour des officiers anglais, dont ils avaient récupéré les uniformes. Paris était devenue la ville de tous les trafics, on y trouvait de tout, et en grande quantité, de la grosse voiture américaine à la pipe d’opium, en passant par tous les types d’armes et de munitions. Les cafés des Grands Boulevards étaient envahis par des soldats de nombreuses nationalités, on s’interpellait en anglais, en russe, en gaélique… Les ligues caritatives continuaient à fleurir pour venir en aide aux mutilés, aux veuves, aux orphelins, sans qu’on puisse contrôler véritablement où passait l’argent qu’elles recueillaient. Après l’explosion de joie de l’armistice, les rancœurs affleuraient, celles des familles décimées ou qui attendaient le retour d’un fils bloqué en Allemagne, celles des éclopés qui ne décoléraient pas contre les officiers qui les avaient envoyés au casse-pipe, celles de ceux qui rentraient à peu près entiers du carnage et qui découvraient l’arrogance des embusqués, des planqués qui péroraient dans les dîners en revendiquant la Victoire. On découvrait avec indignation que certains industriels avaient fait fortune dans l’économie de guerre, on disait même qu’il avait fallu attendre d’avoir écoulé le stock de pantalons garance pour envisager de donner aux poilus des uniformes moins voyants. La préparation du traité de paix soulevait des passions, une partie de l’opinion internationale le trouvait trop humiliant pour les vaincus. Célestin se rappelait les visages exsangues de ces prisonniers allemands hagards, et qui leur ressemblaient tant. Il ouvrit son dossier. Les escrocs opéraient dans l’ouest de la capitale, dans les beaux quartiers. Comment s’étaient-ils procuré les uniformes anglais ?

– Si je reste ici, je vais m’endormir ! lança Froment en se levant. Tu as toujours ton colt ?

– Oui, pourquoi ?

– Parce que j’irais bien faire un carton. Tu m’accompagnes ?

– Pourquoi pas ?

Les Brigades du Tigre s’étaient ménagé un stand de tir vers la porte d’Asnières, dans une friche où une ancienne fabrique de chandelles achevait de se décomposer. Les deux hommes passèrent devant la porte ouverte du bureau de leur collègue Gontié qui ne releva même pas la tête. Au rez-de-chaussée, Jeanne leur sourit. Elle avait pourtant le cœur lourd d’un obscur pressentiment, Célestin se perdait trop souvent dans des silences interminables que toute sa douceur ne parvenait pas à briser. Il était ailleurs, un ailleurs effrayant auquel elle n’avait pas accès et qu’elle devinait au travers des quelques cauchemars qu’il lui racontait. Certains soirs, elle avait dû ravaler ses larmes en se demandant si la guerre n’avait pas tué chez son fiancé la tendresse et l’amour. Elle entendit l’automobile de la Brigade qui démarrait. Elle poussa un long soupir et releva la tête : en haut des marches, Gontié l’observait.

 

D’une seule rafale, Froment vida le barillet. À l’autre bout du terrain vague, trois des six bouteilles avaient explosé. Satisfait, il rendit l’arme à Célestin.

– Un sacré joujou que t’as là !

Louise entreprit de recharger le colt que lui avait offert le caporal Hubbley, le souriant « sammy » qui lui avait servi d’interprète3. Ils s’étaient promis de se revoir à Paris, autour d’un bon dîner bien français. Son revolver avait fait l’admiration de la Brigade où chacun s’équipait à sa convenance. Et à ses frais. Froment avait mis de nouvelles bouteilles en place. Célestin visa et enchaîna lui aussi ses six coups, un par seconde, en relâchant doucement sa respiration, ainsi qu’on le lui avait appris. Il toucha cinq bouteilles, la sixième se mit à tourner sur elle-même, bascula et roula aux pieds de Froment, qui eut une mimique d’admiration.

– Joli tir, inspecteur Louise !

La voix familière fit se retourner Célestin. Le commissaire Minier se tenait en face de lui, visiblement heureux de surprendre son ancien subordonné. Les deux hommes se serrèrent la main.

– Comment ça va ? Vous vous plaisez dans votre nouvelle affectation ?

– Je suis surtout content d’en avoir fini avec l’uniforme !

– Ouais… Au risque de vous rappeler de mauvais souvenirs, c’est un peu pour ça que je viens vous voir.

Froment s’était approché, Célestin fit rapidement les présentations. Tout en retournant vers leurs automobiles, le commissaire résuma aux deux inspecteurs l’affaire des studios Albatros.

– La victime s’appelle Mekinoff, Alexandre de son prénom. Un Juif russe dont la famille s’était installée en Pologne, et qui a dû fuir après un pogrom en 1910. Ils sont venus s’installer à Paris, à Meudon, pour être précis.

– Ils faisaient quoi ?

– Des gens modestes. La mère faisait des travaux de couture, et le père était chauffeur de taxi. Il avait aussi monté une revue il y a quelques années, une revue de poésie. Il semblerait qu’ils soient tous plus ou moins poètes…

Minier levait les yeux au ciel, la poésie, ce n’était pas son rayon. Il poursuivit :

– Ils sont morts tous les deux. Le fils, Alexandre, au retour de la guerre, est devenu producteur de cinéma, il avait racheté depuis trois mois les studios Albatros à Montreuil et faisait travailler pas mal de ses compatriotes.

Le commissaire sortit un petit carnet de sa poche.

– Vous aimez le cinéma ?

– Pas plus que ça. Mais Jeanne… ma fiancée, m’entraîne de temps en temps au Gaumont Palace, elle est bon public.

– Viktor Tourjansky, ça vous dit quelque chose ?

– Absolument rien.

– Mekinoff venait de produire un film réalisé par ce Tourjansky, La Promesse de minuit. On l’a trouvé assassiné hier matin dans le décor du film. Un coup de couteau en plein cœur. Le crime a forcément eu lieu la nuit précédente, parce que la veille il est venu en fin d’après-midi sur le plateau pour régler une histoire de costumes, toute l’équipe l’a vu.

– Ça me paraît clair. Et en quoi puis-je vous aider, commissaire ?

– Mekinoff s’est engagé en 14, il a fait toute la guerre au 35e RI. Il a été démobilisé au début de l’année, à dire vrai, il ne reste plus grand-chose de son bataillon. J’ai pensé que… vous pourriez plus facilement… enfin… aborder certains aspects de son passé.

L’embarras de Minier était visible. Et tellement évident : lui n’avait pas fait la guerre, il était resté à la préfecture de Police, il n’avait pas envie de se confronter à la famille d’un ancien poilu. Froment avait compris, lui aussi. Il échangea un regard avec Célestin qui restait silencieux.

– Le dossier est dans ma voiture, je l’ai pris avec moi.

– Vous avez hâte de vous en débarrasser.

– Je ne vous cache pas que nous sommes débordés, Louise. Il est possible que ce soit un coup des bolcheviques, entre rouges et blancs, ils ne se font pas de cadeaux. Mais vous ne ferez probablement pas l’économie d’une enquête dans son régiment. Et pour ça, dans mon équipe, je n’ai personne.

Il attrapa le dossier sur le siège de sa vieille Panhard, jetant en passant un coup d’œil de connaisseur à la Chenard & Walcker neuf chevaux des deux inspecteurs.

– Voilà, tout ce qu’on a est là-dedans. Bonne chance.

Minier fit un signe de tête à Froment, démarra sa conduite intérieure d’un vigoureux coup de manivelle et s’installa au volant.

– Je vous tiens au courant ? demanda Célestin avec un brin de malice.

– Bien sûr, bien sûr. Passez quand vous voulez.

Il démarra et s’éloigna dans un nuage de poussière. Célestin soupesa le dossier et se tourna vers Froment.

– Ils n’ont pas grand-chose…

 

Entre deux piliers en carton-pâte, un Moïse à la longue barbe noire levait son bâton devant un groupe de prêtres de Pharaon, visiblement terrifiés. Le pharaon lui-même ouvrait de grands yeux outrageusement maquillés en agrippant les accoudoirs de son trône doré. Ça allait barder pour les Égyptiens. Planté à l’entrée de la grande verrière des studios Albatros, Célestin s’amusait de la mise en scène très expressionniste et des grands gestes des comédiens.

– Coupez ! cria le metteur en scène, un grand type maigre au front immense et aux pommettes saillantes, coiffé d’une casquette négligemment posée de travers.

Aussitôt, d’un coup de baguette magique, toute la cour de Pharaon perdit de sa superbe, l’Égypte se transporta à Montreuil et chacun se mit à vaquer à des occupations plus prosaïques, certains se plongeant dans la lecture du journal, d’autres sortant pour aller se rouler une cigarette. Célestin s’approcha, impressionné malgré tout de traverser le palais du souverain. Le réalisateur donnait des indications à son comédien principal. Il parlait avec un très fort accent russe.

– Tu ne dois pas douter ! Moïse ne doute pas, il sait que Yahvé est avec lui. Tu comprends ? C’est Dieu qui parle par ta bouche !

Il remarqua Célestin qui s’était immobilisé un peu en retrait.

– Allez vous mettre en tenue, voyez avec l’habilleuse, troisième porte en sortant.

– Inspecteur Célestin Louise, Police judiciaire. Vous êtes Viktor Tourjansky ?

– Bien sûr ! Qui voulez-vous que je sois ? Vous venez pour le meurtre de ce pauvre Mekinoff, n’est-ce pas ? On nous a déjà posé beaucoup de questions, trop de questions ! Venez-vous m’apporter des réponses ?

– Je reprends l’enquête de la préfecture de Police. Je crains devoir vous poser beaucoup de questions moi aussi. Vous pouvez m’accorder un moment ?

– Je n’ai pas le choix, soupira Tourjansky.

Il héla au passage un jeune assistant qui passait avec une grande épée et un bouclier.

– Constantin, vérifie les accessoires pour la scène suivante. Le dresseur est arrivé ?

– Oui, monsieur. Je prépare combien de danseuses ?

– Six. Les plus belles.

– Bien, monsieur.

Le jeune homme disparut derrière une statue d’Osiris. Tourjansky se laissa tomber sur le trône de Pharaon et fixa Célestin.

– Allez-y, je vous écoute.

– Vous connaissiez Alexandre Mekinoff depuis longtemps ?

– Depuis février, le 13 exactement, qui est l’anniversaire de mon ami Georges Zenitine. Mekinoff était là, lui aussi, à la fête. Il est arrivé avec du champagne et deux jeunes femmes d’une grande beauté. Il n’est pas resté longtemps. Georges me l’a présenté presque tout de suite, il savait que j’avais fait des films en Russie, il m’a immédiatement proposé de travailler pour lui. C’était inespéré. Nous avons pris rendez-vous pour le lendemain.

– Et ensuite ?

– Ensuite, il est reparti sans le champagne, mais avec les deux jeunes femmes. Nous nous sommes revus. Mes projets lui plaisaient. J’ai commencé par un mélodrame moderne, La Promesse de minuit, adapté d’une nouvelle méconnue du grand Dostoïevski. Alexandre a été assassiné le dernier jour du tournage. Est-ce une coïncidence ?

– Et vous avez démarré un nouveau film ?

– C’est ce que nous avions convenu avec Mekinoff. Je respecte ainsi sa mémoire.

– Bien sûr, monsieur Tourjansky. Avez-vous la moindre idée de qui a pu le tuer ?

– Non. Alexandre était un personnage complexe, il avait des projets grandioses et fréquentait toutes sortes de gens. Il aimait beaucoup les femmes, même mariées.

– Vous a-t-il parlé de la guerre ?

– Pas une seule fois. Moi-même, je ne lui ai jamais posé de questions à ce sujet. Les soldats que j’ai croisés et qui revenaient du front n’aimaient pas en parler.

Célestin ne releva pas. Lui non plus n’aimait pas parler de sa guerre, et Jeanne avait rapidement compris qu’il ne fallait pas l’interroger sur ces quatre années d’horreur.

– Et vous-même, monsieur Tourjansky, où étiez-vous pendant la guerre ?

– Essentiellement dans des trains, des trains de voyageurs, des trains de marchandises, des wagons à bestiaux, survivant n’importe comment dans un pays déchiré. Nous avons eu nous aussi notre lot d’atrocités, inspecteur Louise. Ma famille n’a pas eu la chance d’émigrer à Paris. Je ne sais pas ce que sont devenus mes parents, ni mes sœurs. À vrai dire, je préfère ne pas le savoir.

Un sifflement bizarre surprit Célestin. Un gros bonhomme traversait le studio, une caisse en bois dans les bras. Tourjansky parut ravi de le voir et se leva.

– Ah ! Vous voilà ! Je peux voir ?

– Bien sûr, monsieur.

Le bonhomme ouvrit le couvercle de la boîte et un superbe cobra royal sortit sa tête plate en sifflant.

– Magnifique ! Magnifique !

Et comme le jeune Constantin revenait, suivi par une demi-douzaine de beautés à moitié nues, il frappa dans ses mains.

– Allez ! Tout le monde en place ! Où est le bâton de Moïse ?

Célestin comprit que l’entretien était terminé. Il se fit confirmer par l’assistant l’endroit où l’on avait retrouvé le corps de Mekinoff et pénétra dans l’alcôve qu’on avait laissée dans l’état. Il vit la tache de sang sur le divan. Le dossier de la Préfecture indiquait qu’on n’avait rien retrouvé, ni l’arme du crime, ni le moindre indice. Pas de témoin non plus : toute l’équipe s’était réunie à la Nation pour fêter la fin du film, Mekinoff était resté seul au studio, prétendument pour faire des comptes. Un crime crapuleux ? La vengeance d’un mari trompé ? D’un acteur incompris ? La personnalité du mort laissait ouvertes toutes les hypothèses. Et si Viktor Tourjansky s’était disputé avec le producteur, compromettant ainsi la suite de sa carrière ? De toute évidence, le metteur en scène ne s’intéressait qu’à une seule chose : lui-même. La disparition de Mekinoff ne l’affectait que dans la mesure où elle pouvait remettre en cause ses projets de films. Il s’était du reste empressé de démarrer sa nouvelle réalisation. Il appelait ça : respecter la mémoire du défunt… Le son de trompes et les rythmes d’un tambourin tirèrent le policier de ses réflexions. Il repassa derrière le rideau : les danseuses à peine voilées se déhanchaient au son des percussions, Pharaon faisait une mine terrifiante, son grand prêtre ricanait, mais Moïse restait impassible, son bâton à la main. Célestin avait repéré Constantin, il le prit par le bras et le poussa derrière les piliers.

– Dépêchez-vous, par ici…

Ils se retrouvèrent dans la cour, devant la verrière. Un machiniste tirait un char de guerre hors d’un hangar.

– Juste un mot… Vous avez travaillé sur La Promesse de minuit ?

– Oui, je suis sur la plupart des projets de M. Tourjansky.

– Le soir du dernier jour de tournage, toute l’équipe s’est réunie pour faire la fête, c’est ça ? Il ne manquait personne ?

– Non. En tout cas, je ne m’en suis pas aperçu.

– Tourjansky était avec vous ?

– Bien sûr. Vers minuit, il nous a même récité des poèmes de Tsvetaïeva, ajouta l’assistant d’une voix vibrante.

L’inspecteur hocha la tête. Il n’avait pas la moindre idée de qui était cette Tsvetaïeva.

 

Mekinoff habitait depuis quelques mois une très grande maison rue des Ruisseaux, près de la gare de Meudon. Le jardin, déjà bien fleuri, ne manquait pas de charme, et les cerisiers promettaient. Célestin fut reçu par une créature lymphatique aux jambes interminables qui se promenait encore en peignoir au milieu de l’après-midi et qui se présenta comme la secrétaire particulière du producteur. Elle s’appelait Simone Nasson, elle était parisienne et fumait des petits cigares. Elle entraîna le policier dans les dédales d’un étonnant désordre où des projecteurs de cinéma jouxtaient des restes de décors, des maquettes de costumes et tout un fatras de bibelots de provenances diverses. Curieusement, ce fut la femme qui posa la première question.

– Qu’est-ce qu’il faut faire de ses affaires ?

– Ses affaires ? Il n’a plus de famille ?

– Non. Ses parents sont morts, sa sœur est restée en Russie mais il n’avait plus de nouvelles d’elle.

– Je n’en sais rien. Gardez-les, vendez-les, donnez-les aux studios… Il était locataire de cette maison ?

– Pour ça, pas de problème, il a versé six mois de loyer d’avance, ça me laisse jusqu’à l’automne.

– Vous me donnerez le nom du propriétaire. Quels étaient vos rapports avec Mekinoff ?

La femme donna un coup d’épaule et son décolleté s’ouvrit largement sur la naissance de ses seins.

– Je m’occupais de ses rendez-vous, de recevoir ses invités, de préparer les réceptions. Alexandre était très généreux.

– Je peux visiter ?

Le salon donnait sur une vaste salle à manger qui avait servi récemment de piste de danse : la grande table et les chaises étaient encore serrées contre les murs. Un piano demi-queue occupait un des coins, face à une desserte à alcools. Un couloir au sol à damiers noirs et blancs menait d’un côté à une cuisine, de l’autre à l’escalier conduisant aux étages. Devant l’évier de la cuisine, une femme sans âge se battait contre une pile d’assiettes sales, de cendriers pleins et de plats de toutes dimensions. Elle lança un regard effrayé à Célestin avant de replonger ses mains dans l’eau grasse.

– C’est Tassia, la femme de ménage. Elle habite à côté. Elle vient tous les jours.

Louise essaya de lui soutirer quelques phrases, mais elle prétendait ne pas parler le français.

– De toute façon, elle n’est au courant de rien, comment voulez-vous ?

– Vous avez fait la fête hier soir ?

– Nous nous sommes réunis une dernière fois en l’honneur d’Alexandre. Il sera beaucoup regretté.

Le policier n’insista pas. Il parcourut rapidement les pièces du premier étage, trois chambres, un cabinet de toilette et un petit salon encombré de livres. Une bible chargée d’annotations au crayon était encore ouverte au chapitre de l’Exode. Un dossier marqué « CONTRATS » fermé par un caoutchouc était posé sur une petite table.

– Vous permettez ? demanda Célestin.

Simone haussa les épaules et écrasa son cigare dans un cendrier en forme de soleil. L’inspecteur feuilleta les contrats que Mekinoff avait signés avec divers réalisateurs, techniciens et comédiens, sans rien trouver de particulier. Il prit note de l’établissement bancaire avec lequel il travaillait et dont l’agence se trouvait près de la Madeleine.

– Je peux l’emporter ?

– Je ne vais pas vous dire non.

Le dossier sous le bras, Célestin redescendit au rez-de-chaussée, prit congé de Simone en lui demandant de ne pas quitter Meudon jusqu’à la fin de l’enquête et quitta la demeure. Des bruits de vaisselle dans la cuisine trahissaient l’activité de Tassia.

 

Le soleil avait disparu à l’ouest, laissant traîner un peu d’or sur les cimes des arbres du bois de Meudon. Célestin avait trouvé un poste d’observation idéal sur un banc, tout en haut de la rue. Il avait vu passer des familles d’étrangers : des femmes bavardes, des enfants bruyants et des hommes trop silencieux, tous le regard inquiet et la plupart bien maigres. Ils parlaient russe et les quelques phrases qu’il surprit en français évoquaient des journaux, des postes de professeurs ou des travaux de traduction. Certaines femmes à la blondeur un peu lasse étaient d’une émouvante beauté. Puis il n’y eut plus dans la rue que le passage furtif de chats faméliques poursuivis par des aboiements lointains. Et puis le grincement d’une grille : Tassia quittait la maison de Mekinoff. Elle remonta la rue et ne se rendit compte qu’au dernier moment de la présence du policier. Elle eut un mouvement de recul, Célestin tenta de la rassurer d’un geste apaisant.

– Je voudrais vous poser encore quelques questions, Tassia.

– Pas comprendre, pas comprendre, bredouilla la femme. Moi pas dire français.

Louise la regarda en hochant la tête.

– Je ne vous veux aucun mal, Tassia, et je vous promets que vous n’aurez pas d’ennui. Mais ne vous moquez pas de moi. Vous me comprenez forcément. Alors vous allez faire un effort et répondre à mes questions. Je suppose que vous allez faire renouveler votre carte de séjour à la Préfecture, vous aussi ?

Tassia ouvrit de grands yeux, elle était au bord des larmes. Célestin la fit asseoir près de lui sur le banc.

– Je veux simplement que vous me parliez de votre patron, Mekinoff. Et de cette femme, soi-disant secrétaire, Simone.

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