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Le criquet de fer

De
102 pages

Les quatre cents coups d'une enfance kurde dans une petite ville du Nord de la Syrie, tout près de la frontière turque. L'évocation d'un univers totalement méconnu – celui d'un Proche-Orient, kurde et rural, aujourd'hui presque disparu – et une rencontre entre langue et culture arabe, tradition et patrimoine kurde.


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couverture

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Présentation

LE CRIQUET DE FER

 

Tout près de la frontière turque, au début des années 1950, une bourgade perdue de la campagne syrienne subit la loi des brigades recrutées dans les tribus bédouines du désert. Comment leur tenir tête sinon en recourant à la violence ? C'est ainsi qu'une société oubliée par l'histoire entraîne dans son délire ses propres enfants à jamais mutilés de leur candeur.

L'enfance kurde de Salim Barakat fut précipitée dans des passions “plus vieilles que son âge”. Loin d'en prononcer l'oraison funèbre, Le Criquet de fer célèbre avec une poésie barbare l'allégresse de ces jeunes années cruelles. Et leur récit s'évade en un lyrisme superbe qui rend le mal au bien et la culpabilité à l'innocence.

Salim Barakat est né en 1951 à Qamishli, au nord de la Syrie, dans une famille kurde. Après avoir milité au Liban dans les rangs de la résistance palestinienne, il s'est expatrié à Chypre, puis en Suède, où il réside actuellement. Son œuvre, aussi poétique que romanesque, se distingue par une virtuosité verbale sans égale dans la littérature arabe contemporaine.

Du même auteur, Actes Sud a également publié Sonne du cor ! (1995), Les Seigneurs de la nuit (1999), Les Grottes de Haydrahodahus (2008) et Les Plumes (2012).

Illustration de couverture : Parade, 2006, Nicola Bealing

© Collection privée / The Bridgeman Art Library

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DU MÊME AUTEUR

Le Criquet de fer Actes Sud, 1993.

Sonne du cor !, Actes Sud, 1995.

Les Seigneurs de la nuit, Actes Sud, 1999.

Les Grottes de Haydrahodahus, Actes Sud, 2008.

Les Plumes, Actes Sud, 2012.

 

Titre original :

Al-jundub al-hadîdî,

Dar al-talî'a, Beyrouth

© Salim Barakat, 1980

 

© ACTES SUD, 1993

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-08868-2

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SALIM BARAKAT

 

 

LE CRIQUET

DE FER

 

 

LES AVENTURES INACHEVÉES D'UN ENFANT

QUI NE VIT QUE TERRE FUYANTE

ET S'ÉCRIA : COQS, VOICI MES PIÈGES !

 

 

récit traduit de l'arabe (Syrie)

par François Zabbal

 

 

ACTES SUD

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Prologue. Prends garde, petit ! Prends garde !
 

Prologue PRENDS GARDE, PETIT ! PRENDS GARDE !

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Que vois-tu ? Dis-moi, petit, ce que tu vois. Deux collines à l'horizon, un chapelet de villages et de la poussière qui tournoie de l'été étourdi à l'hiver imbécile. Ce qui t'attend, petit, c'est ce qui attend la plante ou l'oiseau. Tes yeux se ferment sur un crépuscule qui laisse tomber de sa hotte les vieux masques et tes mains serrent d'étranges rênes, comme si tu te préparais à la vieillesse ou comme si la vieillesse t'apprivoisait, pour abréger, elle et toi, cette magie qui ne palpite qu'une fois et qui laisse la vie dépérir du désir inassouvi d'un regain.

Prends garde, petit, de voir autre chose que ce que tu as vu. Dis-le-moi ! Quoi d'autre sinon des charrettes gémissant et des ruisseaux fuyant devant les rafales de poussière ? Cesse de refaire le monde pour te rassurer, cesse de me pousser au regret ! Les gens de ma terre ont enlacé les racines et se sont endormis. Mais par Dieu ! ne m'épargne pas le fardeau des nuages ni celui de la neige. Je t'y aperçois qui sacrifies les oiseaux et le temps, répandant sur la terre tes sanglots d'enfant et déployant les filets de ton sang ivre pour capturer l'épopée.

Tu es un enfant. Et d'un enfant que puis-je attendre d'autre si ce n'est qu'il secoue de ses habits le pays du Nord tout entier pour en faire tomber maisons, arbres, fleuves, champs, épis, nuages ?... Qu'il brise les jarres de l'horizon pour que se déversent des nuées d'hirondelles et de gélinottes ? Cours autant que peuvent te porter tes jambes, cours d'un ouragan à l'autre et élève ton petit cœur comme une supplique adressée aux plaines où se bousculent les lettres et les étourneaux. N'y a-t-il pas dans ta voix le cri du chacal ? N'y a-t-il pas dans ta voix le fracas d'une rupture ? N'y a-t-il pas en toi l'amer plaisir de la défaite que comporte toute louange ? Tu es un enfant ! Qu'est-ce qui retient en toi les vents sinon un espace balayé par les vents ? Laisse-moi m'étendre sous ta carapace tel le désastre qui se répand, et ouvrir mes bras aux racines et aux renards, comme un désir d'effacement, ou un désir de mort brandissant sa faux au-dessus des vivants... Tu es un enfant ! Qu'as-tu vu de l'enfance ? Réponds ! Parmi les voix, j'ai perçu la tienne, nue, cassée, comme sortie d'un poumon éclaté d'où jaillissent haches et faucilles. Cher petit ! Que de fois t'ai-je entendu, réveillé au temps du récit, conter ton petit cœur et les fragrances de l'œillet, et oublier comment tu as enfoncé la lame de la rosée dans les maisons de Brifa, Mossissana, Aamouda, Kistek, Bahamak, Mozane, Simetk, Halkou, Kojak, Antariyya, Tarbisbi, Aakoula, Haramrach, Haramcheikho, et de tant d'autres villages...

Tu es un enfant ! Voilà que tu recueilles dans tes poches les fèves sauvages et les fleurs sucrées du chèvrefeuille. Voilà que tu t'arranges pour te faire apercevoir par les gardiens de la récolte pour mieux les tromper. Tel est ton passe-temps, celui d'un âge ivre comme ton sang. Tel est le passe-temps que tu as glissé dans tes pièges pour y capturer tous les champs. Et tu as ri quand ils se sont fait prendre, entraînant dans ton rire le vent qui siffle autour de toi. Le vent et toi avez joint vos efforts et soufflé dans un même cor pour attirer l'attention des vivants étourdis. Après un long périple, nous avons su, de toute certitude, que c'est toi qui as creusé un trou dans la route pour que les pattes du mulet de Semaan, tirant la charrette de paille, s'y brisent. Toi qui as tendu un câble électrique devant la boulangerie de Mradou pour que celui qui ouvre la porte prenne une décharge. Toi qui as roulé la meule de pierre sur la terrasse et l'as fait tomber sur le chien de Filmiz qui en est resté à moitié paralysé. Toi qui as tué le coq de Hilane, petit coq au cou dénudé et à la crête coupée par une pierre. Toi qui as saupoudré de poivre le bassin pour affoler les oies de Sakmour. Toi qui as volé la canne de Kitam l'aveugle. Toi qui as cassé une corne du bélier de Mir. Toi qui t'es endormi d'un sommeil peuplé de rêves où tu ouvrais, l'une après l'autre, les tombes du cimetière Hilaliya pour voir comment les morts conversaient dans leurs étroites cachettes.

Mais tu es un enfant. Qui.gronderait un enfant que les foudres de chrysanthèmes ont frappé et qui s'est éparpillé en bourgeons au milieu des plantes et d'un nuage d'acier ? Que de fois t'avons-nous prévenu : ne t'approche pas, cher petit, ne t'approche pas des débris sur la colline ! Mais tu l'as fait pour ramasser des morceaux de faïences et en décorer les oraisons funèbres.

Nous savons, de toute certitude, que tu n'as cessé d'être éveillé durant cette longue torpeur qui entravait notre marche en avant et imprimait sa marque, comme un sceau, sur des conquêtes qui n'étaient pas pour nous. Mais pourquoi nous as-tu réveillés maintenant et livrés à ces enfantillages ? Nous sommes des grands, cher enfant, des grands qui se distraient du cliquetis du fer devant la porte du temps et font couler l'acier qui se fige. Nous sommes grands. Nous ne livrons pas notre sort à l'hirondelle de passage ou à la joie, et nous ne nous drapons que dans les plis de la sagesse oppressive. Et si tu songes à un nouvel envol, à te dérober à la terre derrière un papillon, inutile de nous attendre car nous nous tiendrons là, soumis aux sanglots muets de cette pantomime, dressant des cornes de bouc au plus fort du plaisir.

Tu étais éveillé et tu nous as réveillés pour que nous te voyions pénétrer l'univers des plantes avec, derrière toi, une comète d'eau et de plumes ; pour que nous te voyions au milieu des armes de l'aurore, poussant les plaines de Kistek vers celles de Nussaybin, sans te soucier des gardiens des villes qui décochèrent sur ta gaieté les flèches d'une histoire muette. Tu étais étendu alors comme un cœur ivre, et tu l'es resté. Mais voilà que tu nous aperçois, nous qui avons rétréci, courant d'une rive à l'autre afin d'empêcher que l'horizon se resserre, de peur de voir le présent sans horizons. Hé ! Reste étendu, petit, reste petit comme te le souhaitent les racines, et brise autant de pots et de jarres que tu le voudras. Car tu es beau dans ton étourderie, beau dans ta souveraineté féroce, beau quand tu ôtes aux roses leurs épines et que tu les broies, beau quand tu grimpes sur le dos du bélier et qu'il s'excite, beau quand tu jettes des pierres dans les ruisseaux et que sursautent les vaches qui s'y désaltèrent, beau quand tu écorches les caméléons ou que tu détruis les nids des oiseaux, beau quand tu pilles les potagers et que tu dresses des pièges aux pigeons, beau quand tu brûles les chats et les champs, beau quand tu libères les taureaux de leur étable et qu'ils s'égaillent, beau quand tu lies le bec de la dinde, beau quand te font divaguer les astres rampants et les vagues qui s'habillent des ailes des oiseaux, le cocher qui fouette les nuages et les charrettes échouées au fond du fleuve, les renards et les boucs de l'ombre, les mulets aux crinières de femmes... Tu es beau, beau ! Appelle la bénédiction de Dieu sur toi !

Mais toi qui es éveillé, réveille-nous pour que nous contions cette farce !

 

Ici s'achève le prologue.

Suivent les cinq épisodes de ces aventures inachevées.

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Premier épisode LA VIOLENCE ORDINAIRE

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Nous étions jeunes, cher ami, très jeunes, semblables à des oisons, debout de chaque côté de la me comme des lignes d'écriture. Il y avait une grande agitation, une terrible agitation. Les instituteurs qui sautaient entre les rangs en agitant leur bâton, pareils à des chats effarés, criaient : “Attention ! agitez les mains quand le président passera !” Et le président passa. Il passa au milieu de nous en agitant les mains, puis les rangs géométriques s'emmêlèrent derrière le convoi et se muèrent en une masse noire, déferlante, dévastatrice et frénétique.