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Le cube

De
265 pages
Le Cube! Un nom à refroidir le cœur, même pour un immeuble. Sous sa verrière, vivent des êtres liés par un drame. Sept ans que les enfants sont morts. Et qu’on n’en parle plus. Il faudra le départ de Luce pour soulever le voile. Il faudra ce numéro gagnant au loto, la générosité de Martin et la suggestion d’un adolescent qui ne sait comment grandir. Les habitants du Cube entreprennent alors un curieux pélerinage. Des itinéraires s’attachent : Najet et Julien, adolescents chacun avec son obsession, Maurice et Muriel, délaissés par l’amour. D’autres se libèrent : Caroline adolescente trop facile avec les garçons, Paul drôle de prêtre ouvrier qui succombe au péché d’amour. Luce les conduit au bord de ce ravin qu'ils regarderont sans effroi, pour dire aux disparus : "On vous aime les enfants.
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Le cubeBertrand Dubreuil
Le cube
ROMAN' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1121-4 (pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-1120-6 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
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’ à àY asa mŁre qui parle. Etl autrequin Øcoute pas
ce qu elle dit.
- Mais ça va faire sept ans qu il est mort. C’est
pas normal que d un seul coup je touche plus les
allocations puisque le second n a pas encore vingt
ans.
- C est le premier qui aurait vingt ans.
- Mais il peut pas puisqu’il est mort.
- Il aurait vingt ans s il Øtait vivant.
- Et pourquoi je les ai touchØes pendant sept ans
pour les deux et que maintenant je les touche mŒme
plus pour un ?
- Parce qu il faut au moins deux enfants.
-Mais,depuisseptans,jen enaiplusqu un,vous
le savez bien !
Et a continue. MŒme que a pourrait continuer
sans fin. Julien en a marre. Lui a compris ce que sa
mŁreneveutpascomprendre. Ouellealorsfaitsem-
blant pour avoir une aide. Parce que Marc est mort
dans un car payØ par la Caisse, avec plein d autres,
ils ont continuØ de verser les allocations comme s il
y avait deux enfants vivants. Et maintenant que le
mortatteintsesvingtans,lui,levivant,n’aplusdroit
rien.
- Laisse tomber maman, tu vois bien qu elle veut
pas.
IlfaudraitmieuxquesamŁres enailleavantqu il
soittroptard. Avantqu ellesorteseslarmes,lecou-
pletdupŁrequiestpartietsonfilsquineveutpasal-
leraulycØe ParcequeJuliens Øchapperaengueu-
lantpourneplusl entendre. Ouillasortiradeforce
à cause de la honte.
Si sa mŁre se plaint pour ses Øtudes l annØe pro-
chaine,l assistantesocialeessaierad ensavoirplus.
Et lui ne veut pas en parler.
Leconseillerl aprØvenu: avecsesrØsultats,c est
le L.E.P.
7Le cube
-Tupeuxviser leB.E.P. Et ensuite le bac profes-
sionnel Alors, quelle branche ?
-
- Tiens, regarde.
Julienaparcourulalistequ onluiprØsentait. Son
doigts estarrŒtØ sur Plasturgie. Casonnait bien.
- C est quoi ?
L’autre a sorti un dossier et commencØ d expli-
quer. Tant qu il parle
-Alors?
Julien a hochØ la tŒte. Le conseiller pouvait
mettre ØlectromØcanicien, chauffeur de bus, pom-
pier ou mŒme barman ou footballeur brØsilien
en septembre, il n ira pas au lycØe. Et l arrŒt des
allocations familiales, a l arrange. Sa mŁre ne
pourra pas l obliger pour l’argent.
Il touche son bras, l invitant à partir. Elle le fou-
droie du regard et en profite pour le dØsigner à l as-
sistante sociale.
- Plus c est grand, plus a coßte, vous le savez
bien. On nous dit de faire des enfants et puis
JulienlŁvelesyeuxauplafond. LenØonclignote.
Depuistoutàl heure,çaluiprendlatŒte.L’assistante
socialea dß comprendre. ElleselŁvepourØteindre.
Il demande :
- Les toilettes ?
- Dans le hall, au fond à droite.
…Ils’enfermedansunwater. C estcloisonnØen
haut et en bas de la porte ; il va pouvoir fumer tran-
quille. Ilallumeunecigarette,tirequelquesbouffØes
et se laisse glisser dans un coin, dos contre le mur.
EncorequelquestaffesetlafumØesaturelapiŁce. Il
Øcrase son mØgot. Il aime ce brouillard. Ca tourne
unpeulatŒteetpiquelesyeux;çarappellequandil
fumait avec Marc dans leur chambre. L’odeur sous
les draps ! Il y en avait un qui soufflait la fumØe et
l autre qui mettait la tŒte pour sentir.
8Bertrand Dubreuil
Le problŁme c est qu il est seul. Quand on fume,
onnesentpasdelamŒmefa onquequandonrespire
la fumØe d un autre. C Øtait mieux avec Marc…
Il faudra qu il aille au cimetiŁre lui dire qu on leur
coupe les allocations : alors, tu nous l ches, vieux
frŁre! Maisilsaitbienqu iln irapas. Iln yajamais
ØtØ. C’estdelaconnerie,lesmortsauxquelsonparle.
Julien sursaute. On tambourine dans la porte. Il
ouvre et se heurte à un uniforme. Il le reconna t :
l’agent de surveillance à l accueil. Pas plus grand
que lui, mais Øpais. Un Antillais. Tout de suite il
gueule :
- Tu sais pas lire ! "Interdit de fumer".
Il chasse des volutes.
- Quelle puanteur !
Julien proteste.
- J y peux rien.
-Tutefousdemoi! C estpeut-Œtrepastoiquias
fumØ ?
- Non, je vous jure. C Øtait pire quand je suis
rentrØ.
Ils se fixent. Julien soutient le regard.
- Avec qui tu es ?
Il va vouloir le ramener à sa mŁre.
- Avec mon grand frŁre.
- Ton grand frŁre ?
- Il est venu rØclamer son allocation pour les sor-
tants de prison.
Ca existe peut-Œtre pas. Il en rajoute.
- L aide exceptionnelle. Quand vous avez fait au
moins cinq ans.
L agentdesurveillanceleregardeparendessous.
Il ne sait plus quoi faire, c est le moment. Julien le
contournepoursortir. Aumomentdepasserlaporte,
il entend :
- Allez, dØgage.
Il ne se retourne mŒme pas. A voix basse :
- C est a, mØtŁque.
9Le cube
Et fort :
-On vous a pas appris à parler aux jeunes ?
Sa mŁre est furieuse de ne pas avoir obtenu de
secours.
- Tu vois, a servait à rien que je vienne, lance
Julien.
Elle lui jette un regard noir. Il se dØtourne. Pour
l obliger à venir, elle avait dit : "Si on veut de l ar-
gent, faut montrer qu on a des enfants."
- T allais parler du lycØe, hein ?
- C est pas vrai que tu veux pas y aller ?
-Tu peux pasm’obliger. Je vais avoirseizeans.
-Pourfairequoi? Travailler? Yapasdetravail.
- On verra Je veux pas en parler.
Julien allonge le pas. Muriel le regarde qui
marche. Il est dØj plus grand qu’elle. Pourquoi il a
grandiaussivite? La colŁre luimonte auxlŁvres.
- Pour me quitter ! C est pas assez que ton pŁre
m ait laissØe aprŁs que Marc soit… ?
Sa voix s Øtrangle, elle ne peut toujours pas pro-
noncerson prØnom sans semettreà trembler. Julien
ne se retourne mŒme pas et elle crie, pour se conte-
nir :
-Rentretoutseulpuisquec estcomme a. Jevais
au syndicat.
Elle tourne dans la rue à gauche pour ne plus le
voir. MaisellegardeentŒtelavisiondesesRangers
à semelle double qui mordent le macadam. Au mo-
ment de les acheter, quand elle s est aper ue qu il
faisait du 41, a lui a rappelØ les bottines blanches
qu il avait eu pour ses un an. Il en avait perdu une
dans la rue à force de frotter le pied sur le bord de
la poussette. L autre, elle la garde dans sa chambre
à côtØ de la photo de Pourquoi à c tØ de la photo
deMarc? Ceseraitluiquiauraitperdusachaussure
quand il Øtait bØbØ ? Mais non, ces chaussures, elle
les a achetØes avec sa mŁre. Elle la revoit encore.
10Bertrand Dubreuil
Sauf qu elle Øtait dØj en maison de retraite quand
Julien est nØ. Ah non, pas sßr ! Elle est morte en…
Ilyaquatreoucinqans? Ellenesaitplus. Touts ef-
filoche depuis son licenciement. Elle perd la notion
du temps. C est comme si c Øtait hier. Ou alors elle
a l impression de ne plus travailler depuis tellement
longtemps !
Pendant quelques mois, elle a cru que a s ar-
rangerait. Avec les indemnitØs, on pouvait vivre
presque pareil. Mais maintenant qu elle en voit le
bout et qu on lui coupeles allocations, l angoisse la
prend. Elle aurait peut-Œtre dß accepter sa mutation
dans le Nord. Mais il fallait trouver un logement et
Juliennevoulaitpasquittersescopains. Al idØede
recommencersavieailleurs,àquarantesixans,dans
unevilleoøellen avaitpasdeconnaissances…Par-
fois, elle se sent dØjà vieille. Et moche ! Elle aurait
presqueenvieque afinisse. Lecourageluimanque
maissi asefaisaitsanss enrendrecompte Ellea
envie de pleurer. Bient t, Julien partira faire sa vie.
Sßrement qu il veut travailler pour s’en aller.
Les larmes lui montent aux yeux. Une boule à
l’estomac. Ses trois hommes l auront quittØe. Le
premier,elles enmoqueraitpresque. Maisilssesont
tout de mŒme aimØs. Sßr que a s est vite ab mØ
entre eux. Mais s il n’y avait pas eu l accident,
peut-Œtre qu ils auraient pu vivre sans trop d’his-
toires. Sauf que GØrard avait choisi de tout casser.
Il lui reprochait d avoir envoyØ Marc dans cette co-
lonieparcequ ellecoßtaitmoinschŁreetquec Øtait
sa faute s ils n avaient pas pu en choisir une autre.
Qu elledØpensaitbeaucoupenvŒtementsetenplats
surgelØs,qu ellepayaitlanourricetropcheretque a
neservaitàriendetravaillersitoutpartaitl -dedans.
Il l avait mŒme accusØe d avoir changØ son mois de
vacancespourarrangerunecollŁguedetravail: l’en-
fantØtaitmortàcausede a. Sinon,ilseraitpartien
aoßt.
11Le cube
En fait GØrard retournait sa douleur contre elle.
Maisellel avaitcomprisseulementaumomentdese
quitter. EllenesupportaitplussesØclatsdeviolence,
sa rancoeur toute la journØe. Sur le coup, Julien
lui en a voulu d’avoir l chØ son pŁre. Mais ensuite
ils ont eu du bonheur ensemble. Aujourd hui, c est
plus difficile. Pourtant, il reste du sentiment entre
eux, autour de Marc. Julien en parle parfois et elle
Øvite de pleurer pour qu il ait encore envie. Et elle
aimebeaucoupquandillaprendparl’Øpaulepourle
protØger, à la sortie de la cafØtØria, dans une fŒte de
famille, au retour du cinØma.
Mais il va avoir seize ans. Et elle perd les al-
locations. C est Marc qui meurt une seconde fois.
Chaque annØe, elle recevait une notification : "Vous
avez deux enfants et ouvrez droit… " Maintenant, elle
n estplusunefamille. Elledevientunefemmeseule.
Les autres ne la regarderont plus de la mŒme fa on.
Ellea l impressiondedescendred unemarchedans
le respect qu elle a droit.
Muriel Granger presse le pas. Des gouttes
s Øcrasent sur le trottoir poussiØreux. Elle n a pas
misdemanteauparcequ ilfaisaitbeauenpartantet
ellevaseprendrel averse. ElletraverselarueMau-
passant à la diagonale. La maison des syndicats est
juste au bout : une porte dans un mur aveugle avec
des affiches arrachØes. Il n y aura mŒme peut-Œtre
personne. Lesheuresdepermanenceontdßchanger
depuis le temps. Peut-Œtre que ce sera Maurice.
Quand on s est battu avec le ComitØ des Familles
Orphelines, il Øtait le plus engagØ. Pas le meilleur
pour parler, mais toujours en avant et visitant toutes
lesfamilles. Oualors,c estparcequ ilshabitentsur
le mŒme palier. Ou parce qu ils sont nØs la mŒme
annØe.
ElleactionnelapoignØedelaporte. C’estouvert.
Elle pØnŁtre dans le couloir. Le vitrage d un bureau
diffuse une lumiŁre jaune. Des Øclats de voix lui
12Bertrand Dubreuil
parviennent. ElleareconnucelledeMaurice,l autre
ce doit Œtre Martin Lobeau. Elle hØsite, manque de
sortiretfinalementdØcided attendredanslasallede
rØunion à côtØ.
C est Martin qui sort le premier, en claquant la
porte,sanslavoir. CanevaplusentreluietMaurice
depuis leur bagarre à l usine.
Elle pØnŁtre dans le bureau. Maurice l accueille
gentiment.
- Qu est-ce qui t amŁne ?
- On m a coupØ les allocations.
- Ma pauvre Muriel, t es la troisiŁme à me l’an-
noncerdepuisledØbutdel’annØe Vu lesâges des
plus grands à l Øpoque, c est normal que a arrive
maintenant.
Muriela un sursaut. Mauricelui prend le bras.
- Excuse-moi Tu comprends ce que je veux
dire.
-Non,c estpasnormal. J aiencoreunenfant. Et
c’est justement quand je suis licenciØe. Les petits,
tout nous arrive en mŒme temps.
Maurice hoche la tŒte, compatissant. Muriel le
considŁre. Levisages estunpeuemp tØetlebasdu
mentonsecouperose. Est-cequ ilboit? Entoutcas,
ilaprisduventre. MaisilsetienttoujourscambrØ,la
poitrineenavant,àlafoisfieretjovial. Elles assied,
lasse.
- Qu est-ce qu on peut faire, Maurice ?
- Pas grand chose, je crois.
Muriel est partie. Maurice l a embrassØe. Ca lui
a rappelØ les annØes de lutte. Il la sentait tellement
dØsemparØe ! La peur de manquer, mais aussi une
humiliation lorsqu elle a dit :
-Jesuisplusàl usine. JesuisplusàlaCaisse. Ils
m’ont virØe de partout.
Il a essayØde la rattraper comme il pouvait.
13Le cube
- Ils ne t ont pas retirØ ton aide au logement, tout
de mŒme.
- C est diffØrent. Je touche pas l argent. Juste un
papier pour dire que ça sera retirØ du loyer.
Elle relevait la tŒte avec un pauvre sourire.
- Et puis c est pas pour les enfants.
…MauriceLerougeestretournØs asseoirdansle
bureau. Pourvu que plus personne ne se prØsente à
la permanence. Martin, Muriel, il a eu sa dose.
MartinØtaitvenureprocherausyndicatden avoir
rien fait pour la grille indiciaire des agents de sur-
veillance. Sansdoutequ’ilauraitprØfØrØtombersur
un autre. Entre eux il y avait une certaine soirØe de
dØcembre
Maurice l a laissØ parler, avant de lui rØpliquer
que le syndicat ne roulait pas pour les jaunes et que
son indice il pouvait se le mettre oø Martin s est
levØ en montrant le poing. Maurice l a dØfiØ :
-Tunevauxriensanstamatraque.
Martin a commencØ à secouer le bureau mØtal-
lique et à l’insulter. La ferraille vibrait, les feutres
tremblaient sur le plateau et il Øtait Øcarlate, tandis
que Maurice rigolait.
- Continue, j appelle les flics. T es pas dans ta
guØrite, ici.
Il s en veut d avoir parlØ des flics. Entre tra-
vailleurs, ça se fait pas. Mais pourquoi Martin Øtait
entrØ dans le jeu du patron ! Veilleur de nuit, d ac-
cord. Pas vigile ! Quand Martin l avait matraquØ
devant le portail des entrep ts, est-ce qu il se ven-
geait? SixansaprŁs! Est-cequeLuceavaitfinipar
lui dire
D accord,prendresafemme,Mauricen auraitpas
dß. Mais Luce n avait pas rØsistØ. Au contraire.
Cette fa on qu’elle avait de lui tenir la main quand
ilsfaisaientlacha nedevantlaCaissed Allocations.
Une main de jeune fille, fra che et menue, qu il en-
fouissaitdanssapaume. Sespetitsseinspointussous
14Bertrand Dubreuil
son dØbardeur quand elle brandissait sa pancarte en
l’air : "Vous allez payer pour nos enfants morts." Et
ses bras nus dans le bureau du conseiller gØnØral un
aprŁs-midi de mai, ses bras qui prenaient le veloutØ
de l’abricot et la couleur du miel sous le soleil de la
baievitrØe. Alors,quandilsavaientinvestilasociØtØ
d’autocars,quandilss ØtaientrelayØslanuitpouroc-
cuperlesbureaux Martinn avaitqu faireØquipe
avec safemme s il voulaitpasqu on lui prenne.
Etpuisc’ØtaitpasseulementphysiqueavecLuce.
Il y avait du sentiment. Ils auraient pu avoir une
histoire d amour. AprŁs tout, leurs enfants disparus,
plus rien ne retenait Luce auprŁs de Martin.
Mais, aprŁs l’occupation, elle lui avait dit :
- Je peux pas, Maurice. Tu comprends, il a dØj
perdu ses enfants. Maintenant, je suis sa vie.
Est-ce qu elle n’Øtait pas sa vie à lui aussi ? Et,
de son c tØ, elle Øtait accrochØe, puisqu ils avaient
continuØ de se voir. Jusqu au jour oø elle avait an-
noncØ :
- C est fini, Maurice.
Elle lui avait dit ça aprŁs l amour. Il Øtait restØ
abasourdi.
- Mais pourquoi ? On vient juste Comment tu
peux
- Si je te l avais dit avant, on l aurait mal fait. Je
voulais rester sur un beau souvenir Ou alors, tu
m’aurais demandØ une derniŁre fois. Et j aurais ØtØ
obligØe de te cØder sans le vouloir.
Ca, c Øtait Luce. Toujours des raisons Øvidentes,
mais aussi cruelle que gØnØreuse. Deux mois plus
tard, Martin lui apprenait qu’elle Øtait enceinte.
Maurice n avait pas osØ demander à Luce si l en-
fant Elle ne le rencontrait qu en prØsence de
Martin, l embrassait en camarade, faisait mine de
rien. Etposaitsamainsursonventrearrondicomme
une provocation.
15Le cube
Al Øpoque,Martinluiavait demandØuncoupde
main pour des travaux de ma onnerie dans le pa-
villon qu ils venaient d acheter. Maurice n aurait
pas dß y aller. Quand ils l invitaient à manger dans
leur maison du bonheur entre une dalle de bØton et
la pose de pavØs autobloquants Mais il y avait ce
plaisirderegarderLuceetd imaginerque arecom-
mencerait. Saufqu ilavait vul enfantarriver,gran-
dir,quesestraitss ØtaientaffirmØsetqueçasevoyait
comme deux gouttes d eau : c est pas de lui qu elle
s Øtait trouvØe enceinte. Luce l avait quittØ pour re-
faire un enfant avec Martin.
Qu est-cequ illuiarrivait,cesoir,deramenerces
images ? Quarante-six ans ! A trente-neuf, il avait
retrouvØ un second souffle avec cette lutte à soute-
nir aprŁs l accident de l autocar et sa passion pour
Luce. Maintenant,lesfamillesluiannon aientlafin
desallocationsfamilialesversØesautitredesenfants
morts. Pour lui aussi, c Øtait la fin. Gr ce à eux,
il avait vØcu une belle aventure. Gr ce à leurs en-
fantsmorts. Uneaventurequ onnesouhaitaitàper-
sonne mais l AbbØ et lui allaient de l un à l autre
pour panser les blessures, soutenir la colŁre, la por-
teràsonpointdefusion. LamortavaitfrappØparla
fauted’imbØcilescriminels. CettefatalitØ,aumoins,
devait servir le combat du peuple.
Des phrases qui lui venaient de camarades ; lui
ne sait pas formuler des pensØes pareilles. Des
phrases qui avaient nourri son combat mais qui,
aujourd hui Il Øteint la lumiŁre du bureau puis
celleducouloir,claquelaporteettournelaclØ,jette
son blouson sur l Øpaule et rejoint sa voiture à deux
rues de l , en bras de chemise tellement le fond de
l air est doux en ce dØbut de soirØe.
Sa route passe devant l ancien pavillon de Luce
et Martin Lobeau. Vendue la maison du bonheur.
A la suite d un incendie qui avait ravagØ l Øtage, ils
s ØtaientdØcouvertssansassurance. PartisenfumØe
16Bertrand Dubreuil
les sacrifices consentis, les week-ends à bosser de-
dans,lerŒved yvoirgrandirlesenfants. QuellenØ-
gligence !
Maurice Lerouge tourne dans la rue qui mŁne à
la gare, franchit le passage à niveau en lorgnant le
poste de triage - c est un camarade qui tient le pu-
pitrel -haut-etprendladiagonalegauche. Illonge
la SociØtØ d Outillage et d Electronique, la marbre-
riefunØraireetleCentredeSecours,passequelques
pavillons encore, avant de stopper devant l avenue
du MarØchal Leclerc. La barre des Marronniers oc-
cupe tout l horizon. On entrevoit le parking du su-
permarchØ à l une de ses extrØmitØs. Pour rejoindre
le Cube, il faut remonter l’avenue à l opposØ. C’est
le seul b timent de la CitØ dont les c tØs Øquivalent
la hauteur - trois Øtages seulement. On dØsigne les
barres et les tours par leurs noms : les Mimosas, les
FrŒnes, les Acacias en oubliant que le Cube s’ap-
pelait les Tilleuls. Il se tient juste au milieu de la
CitØ. Quand quelqu un cherche un b timent, on lui
dit : "Vous allez jusqu au Cube et puis ", "C est
avant le Cube.", "Deux barres aprŁs le Cube."
Au dØpart, c Øtait des studios et des F2 destinØs
à des jeunes. Mais, il y a eu des dØgradations et
pluspersonne n yacceptait unlogement. Onymet-
tait des cas sociauxet desimmigrØs, qui ramenaient
leur famille en douce. La Tour de Babel ! Des fa-
millesentiŁresdansuneseulepiŁce,desindividusde
toutes les couleurs, des ribambelles d enfants sales.
Jusqu des clochards et des droguØs qui campaient
danslesappartementsvides. Onrempla aitlesvitres
brisØes par du contreplaquØ et on murait les portes
pourØviterlessquats. Aleurtour,lesimmigrØss en
allaient. Danslescaves, on parlait de rŁglements de
comptes et de partouzes. Il y a mŒme eu un dØbut
d’incendie.
Alafin,leCubeaØtØfermØ.Onenvisageaitde
leraser. MaisilaØtØrØamØnagØdefondencomble.
17Le cube
C estdevenulesymboledelarØhabilitationduquar-
tier. Le prØfet est venu inaugurer en grande pompe,
avec remise des clØs aux nouveaux locataires. Une
populationmixte,disait-onàl Øpoque,parcequ ily
avait des Øtrangers et des fran ais, des jeunes et des
vieux, des familles et des cØlibataires. AprŁs, la vie
a repris. Les plus fortunØs sont partis en accession.
L’Office a recommencØ d attribuer des logements à
des familles prØsentØes par les services sociaux. Le
Cube s est de nouveau appauvri.
Mais il ne se fait plus remarquer. On dirait que
d en avoir tellement vu il s impose à ses locataires
commeunvieuxsage. Celatientpeut-Œtreàsacage
d escalier. Avec sa verriŁre au sommet, elle offre
une luminositØ exceptionnelle. Des volets roulants
la protŁgent en ØtØ des fortes chaleurs, tandis que
les nuits de pleine lune offrent une clartØ blafarde
et que les averses y crØpitent à la fa on de graviers.
Maurice aurait pu dØmØnager comme d autres mais
il est restØ à cause de ce c ur qui bat au centre du
Cube,entourØdeseshuitappartementsetouvertsur
le ciel. Lui qui habite au dernier Øtage, il n imagine
plus se passer de cette respiration des saisons, de
cetteintimitØaveclavoßtecØlesteetlesphØnomŁnes
atmosphØriques.
Il gare sa voiture sur le parking qui devance le
Cube. Une Øtroite bande de gazon, bordØe de buis-
sonsmalingres,entrecoupØedecheminsnaturels,un
escalier de quelques marches sous un auvent, et le
voilà dans le hall. Avant, on pØnØtrait directement
dans la cage d escalier. Cette entrØedatedela rØha-
bilitation, comme les balcons triangulaires surmon-
tØs d une vØranda. Il para t que c est pour donner
du relief à la fa ade et rompre la p leur de la pierre
avec des couleurs vives. Sauf qu au premier hiver,
il a fallu mastiquer les joints à cause des courants
d air et qu aux beaux jours c est devenu des Øtuves.
18Bertrand Dubreuil
Etcommeilsnepouvaientplusyvivre,lesgensont
pris l habitude d y entasser leurs rebuts.
- Bonsoir Maurice.
- Bonsoir monsieur Grenier.
Il tra ne un sac poubelle.
- Vous voulez que je vous aide ? demande Mau-
rice en lui tenant la porte.
Monsieur Grenier a dß emmØnager en mŒme
temps que lui. Il a perdu sa femme d un cancer,
deux ans plus t t. Maurice l appelle "Monsieur"
à cause de la diffØrence d ge. Au dØbut, celui-ci
voulait qu on l appelle David. Comme Maurice n y
arrivait pas, le vieil homme a t tØ du "Monsieur
Lerouge" et puis arenoncØ: "Ah non ! Je peuxpas.
C’est commesi je disais "Monsieur" à mon fils."
En arrivant sur le palier du premier Øtage, Mau-
rice a presque l idØe de s arrŒter chez Luce. A cette
heure-l , Martin attaque sa veille de nuit. Mais il le
saurait ensuite. Ca ne s expliquerait pas que Mau-
ricesoitvenulavoiraprŁsleurengueulade. Etpuis,
sixannØes ont passØ depuisleurliaison. Elle adeux
nouveaux enfants. EffacØs les morts. Et mŒme sa
maison du bonheur qui a brßlØ ne l empŒche pas de
sourire. Elleet Martin, personnene comprendcom-
ment ils continuent à sourire. Lui, on devine par-
fois une tristesse. Au moins une mØlancolie. Mais
elle,c estcommesielleavaitvingtans. Toujoursla
mŒmeinsolence. Elleaunpeuforci,maissonvisage
est restØ celui d une frŒle enfant.
Mauriceatteintlepalierdusecond. Avectoujours
cetteenviedevoirLuce. LedØsird elle,lesouvenir
deson corps. Une jeunesse qu il neretrouverapas.
Quelquefoisilsemauditd avoirfaitvenirlesLo-
beauauCube. Aumomentdel incendie,s iln avait
pas indiquØ à Martin qu un logement se libØrait
Est-ce que c Øtait une fa on de se faire pardonner ?
Ou de prolonger leur histoire à trois. C est pas
comme a qu il refera sa vie !
19Le cube
Luce Lobeau vient de coucher les enfants. Tony
chantonne dans son lit. Depuis quelque temps il
s endortdecettefa on. Lorsquesavoixs Øteint,elle
vacontr lerqu ilrespire. Elleretourneàsonchevet
au milieu du film. Et une fois encore au moment
de se coucher. Elle ne peut pas s empŒcher. Avant
c Øtait avec Laetitia.
Elle s est enfoncØe dans le canapØ, la tØlØvision
allumØe pour le tirage du loto. Depuis plusieurs se-
maines, elle joue en alternant les dates de naissance
des deux enfants morts dans l accident. Ca lui est
venud uncoup. Lesentimentdevivreàl Øtroitdans
cet appartement, l envie de reconstruire une maison
avecMartin. L idØequelachancepeutsuccØderàla
fatalitØ. Et aussi pour contenir un dØsespoir depuis
quelquessemaines. Bient tjuillet,lemoisdel acci-
dent. Le7juillet. C Øtaitilya7ansetsafillemorte
venait d avoir 7 ans.
Ce chiffre ne la l che plus. Elle est comme a,
Luce : des obsessions que personne ne soup onne.
MŒme pas Martin. Quand il la surprend à pleurer,
sescaresseslaconsolentsansqu ilcherchelaraison.
Elle aimerait parfois qu il lui demande, mais aucun
des deux ne sait rØclamer à l autre. Les choses se
font sans parler. Lorsqu elle n arrivait pas à avoir
d enfant, Martin a dØclarØ : "On va en adopter un."
Et ils ont fait les dØmarches sans rien dire d autre.
Quelques mois aprŁs l adoption, elle Øtait enceinte
et il a eu l air de trouver a naturel.
Les deux sont morts dans l accident d autocar.
Avec les quinze familles dont les enfants Øtaient
morts, ils se sont battus pour obtenir le maintien
des allocations familiales à cause du manque à
gagner que cela reprØsentait. Luce et Martin n en
avaient pas autant besoin que ceux à qui il restait
des enfants. Mais c Øtait une fa on de survivre.
20Bertrand Dubreuil
Ils ne parlaient pas des deux enfants morts et
peut-Œtre que sa liaison avec Maurice venait de l .
Pendant la lutte, lui et l AbbØ allaient voir les fa-
milles. Maurice savait Øcouter une confidence. Il
avait une façon à lui : d’abord jovial, un peu enva-
hissant, et puis trŁs doux. Elle avait besoin de a.
Martin est trop intØrieur.
N empŒche qu ilavaiteu l idØe d acheterlamai-
son. Au dØbut, Luce ne voulait pas. Mais il avait
dit: "Pourlesenfantsàvenir."Parinstants,lespen-
sØesdeMartinsemblaientmagiques. Neufmoisplus
tard, Laetitia naissait dans leur maison. Puis Tony.
AlamaternitØ,l infirmiŁreavaitdØclarØ: "Lechoix
duroi."PourLuce,c Øtaitsurtoutuncheminrecom-
mencØ. Laetitia et Tony, elle les avait voulus fille
et garçon pour remplacer les deux petits morts. Du-
rant ses grossesses, le dØsespoir le disputait encore
au bonheur. Il y avait des puits d ombre, des trous
d’eaux,desgouffresnoirs,entrelesbrumesdesoleil,
lesvaguesquichantaientetlesplagespours endor-
mir. EtpuiselleavaitcommencØd ycroire. Avecla
naissancedeTony,ils pouvaients imaginerrevenus
aupoint de dØpart Alors la maison a pris feu.
Ils se sont rendus compte qu ils n Øtaient pas as-
surØs. Canonplus,ilsn enontpasparlØ. Ellen ima-
ginait pas reprocher sa nØgligence à Martin. C Øtait
luiquis occupaitderØglerlaquittance,maiselleau-
raitdßluiredire. SurtoutquandlerappelØtaitarrivØ.
Cette lettre, ils l avaient vue l un et l autre. C Øtait
un matin, à l heure ou Martin rentrait de son tra-
vail. Les enfants dormaient encore et, il l a surprise
en chemise de nuit dans la cuisine, il l a embrassØe,
enlacØe, entra nØe jusque dans la chambre. Luce se
souvientdelalettrederappelqu illisaitetposaitsur
la table, qu ensuite elle poussait de son coude en se
levantetquitombaitsurlecarrelage. Elleretrouvait
aussi cette image d’aprŁs l amour : Tony, à quatre
pattesdanslacuisine,attrapelalettreetlachiffonne,
21Le cube
sansqu elles enprØoccupe. EtcettederniŁreimage,
le soir, de Martin qui va vider la poubelle de la cui-
sine.
Ils n en ont pas parlØ. Qu est-ce que ça aurait
changØ! Ilsavaienttellementpeurdumalheurqu ils
sentaient revenir. Est-ce qu il ne fallait pas mieux
penser qu au moins les enfants n Øtaient pas morts
dans l incendie ?
Ils ont vendu la maison pour solder le crØdit. De
toutes les fa ons, il n auraient pas dß l acheter avec
l argent que continuait de leur verser la Caisse pour
les enfants morts. C Øtait ce qu on disait autour
d eux. Cequecertainsleurrapportaientavecdefaux
airs.
C Øtait vrai sans l Œtre. Depuis plusieurs annØes,
ils mettaient de c tØ chaque mois. Mais, les enfants
vivants,ilauraitencorefalluquelquesannØesd Øco-
nomie. Alors que l ils avaient autant d argent pour
moins de dØpenses. En plus, l assurance de la so-
ciØtØ de transports avait versØ une somme pour les
obsŁques et ce qu ils appelaient les frais affØrents au
traumatisme. Cela reprØsentait beaucoup plus que
l argent dØpensØ dans le rapatriement des corps, le
caveau,lescouronnesmortuaires. Certainesfamilles
l avaientemployØpourØdifierdesmonumentsfunØ-
raires,desinscriptionsdorØesdanslemarbre,desta-
bleaux d aprŁs les derniŁres photos…
Lucenevoulaitpasdetout a,maisl idØedeMar-
tin l avait d abord choquØe. Ca lui faisait peur. Cet
argent Øtait maudit.
Sauf qu il avait lancØ ça sans penser qu elle ne
voudraitpasetLuces Øtaitditqu ellenepouvaitpas
lui refuser. Martin restait un enfant, avec ses dØsirs
etsesgØnØrositØsimmØdiates,etelleaimaitcettefa-
onqu’ilavait. Mais,aprŁsl incendie,l angoissel a
gagnØe: ilscommen aientàpayerleurdØfi. Martin
lui-mŒmesemblaitatteint. Sonsourireneseressem-
blait plus. Et son regard s Øloignait.
22Bertrand Dubreuil
Alors,elleaeuunmouvementd instinct: ilfallait
faire comme si de rien n Øtait. Comme si ça conti-
nueraitmalgrØtout. Et,pendantquelquetemps,elle
a rØussi. EllenedisaitrienàMartin. Ilpouvaitpen-
ser que tout allait bien. La moindre confidence, elle
auraitcraquØ. C Øtaitcommeletroudeladigueque
bouchait le petit hollandais avec son poing : il ne
fallait pas laisser passer une goutte d’eau. Elle se
croyaitforte. S iln’yavaitpaseucesbattementsde
cœur et ce souffle court dans les escaliers du Cube,
ces Ølancements à la poitrine en fin de journØe. Et
maintenant qu on approchait du 7 juillet Une las-
situdelagagnaitcommeuneobscuritØ. Pasladouce
pØnombre ou la nuit profonde, mais un brouillard.
Ce loto qu elle faisait chaque semaine depuis dØbut
mai, c’Øtait Elle n avait pas les mots pour le dire,
seulementdesexpressionsquiluivenaientàl esprit:
le dernier souffle, une p le lueur, la main tendue, le
sangquisauve L ellecommen aitàdØlirer. Cette
juivepolonaiseenpyjamarayØ,assisesurunechaise
danslebrouillard,adolescenteauvisageØmaciØ,qui
n’avaitplusderegard,oøavait-elleØtØlachercher?
Parfois elle rŒvait que c Øtait elle.
Alorsellecaressaitdanssapochel argentquiser-
vait au loto. Deux mille francs prØlevØs sur le vi-
rement de l assurance pour les frais affØrents aux ob-
sŁques. Vingt semaines de loto pour gagner. Cette
idØe que l argent de la fatalitØ devienne celui de la
chance.
L Øcran de la Fran aise des Jeux s affiche avec sa
prØsentatrice,lamachinequitireleschiffresdubon-
heur. LuceregardeàpeinelespremiŁresboulestom-
ber. Le son ne vient pas soutenir son attention, elle
l’a baissØ pour que Tony s endorme. Il chantonne
toujours.
Est-ce que Martin fait sa ronde à cette heure ?
23Le cube
Est-ce qu il se tient dans le poste de veille, le tØlØ-
phoneàsesc tØspourqu ellepuissel atteindre? Si
c Øtait ce soir
Martin Lobeau entame sa premiŁre ronde. A
cause de son engueulade avec Maurice, il s est
rapidement ØchappØ de l appartement. Parfois ses
mains lui font peur. S Øtant retenues de renverser
le bureau sur Maurice, elle risquaient de se venger
sur Luce Ses mains sur son visage d enfant ! Sa
fureur pouvait AprŁs l’incident avec Maurice
pendant la grŁve, le directeur l avait sermonnØ : "
Si vous ne savez pas vous ma triser, il ne fallait pas
choisir agent de sØcuritØ." Tu parles d un choix :
agent de sØcuritØ ou ch meur ! Il n allait pas lui
confier que son grand-pŁre avait presque tuØ un
gendarme et que lui-mŒme avait ØtalØ un officier
instructeur pendant son service militaire.
Lorsque l usine a commencØ de dØgraisser, c est
pas le syndicat qui aurait sauvØ Martin. Les licen-
ciements se sont succØdØs au K3 sans rien y pou-
voir. Peut-Œtre qu il a jouØ sa carte sans s’occuper
des camarades. Mais les camarades ne lui ont pas
apportØ grand chose depuis qu’il est ouvrier. C est
facile pour Maurice de dire qu il fait le jeu du pa-
tron. Seul, on peut toujours refuser. Mais quand tu
as une femme et ses petits à protØger, il faut choi-
sir. Il a choisi Luce : son sourire aux lŁvres et ses
yeuxquis effraient. SansLucepourdØsirerd autres
enfants, pour les aimer avec lui, sa vie n existerait
pas. C est une pensØe qui lui prend parfois la tŒte.
Sansdouteque anetientpasdebout: sansLuce,il
n auraitpaseu d enfantset donc ceux-ci ne seraient
pasmorts,nidenouveauxenfantsetunemaisonbrß-
lØe Peut-Œtre qu il aurait connu une autre femme,
un autre bonheur. Peut-Œtre qu il aurait vØcu seul,
sanstouscesdrames. Ouqu aveccetteautrefemme
ses enfants auraient aujourd hui quinze ans. Une
24Bertrand Dubreuil
autre vie quoi Mais ça ne sert à rien d y penser.
Leurhistoire,àluietLuce,esttellementincroyable,
tellement fragile, qu’il ne faut rien en dire. Telle-
mentpuissantequ ilsesouvientd’avoirquelquefois
faitl amourcomme aneluiseraitjamaisarrivØavec
une autre femme.
Martin est arrivØ devant le K3, son ancien ate-
lier. Il en a tirØ le vantail. Les nØons clignotent
avant d inonder la piŁce d une lumiŁre froide. Sous
cetØclairage,lacha nepara tplusinhumainequede
jour. Les moteurs sont protØgØs par des carters et
tournent au ralenti ; les bandes roulantes restent im-
mobiles. EnpØriodecreuse,onnelancelesmachines
que de jour mais, il y a quelques semaines, ça tour-
naittouteslesnuitsàcaused unegrossecommande
de l’Øtranger.
Trois bonshommes surveillent le tout. Avant,
c’Øtait un atelier qui occupait vingt-deux ajusteurs,
chacun sur sa machine-outil. Dont Martin. Avec
ses grands mots, Maurice n a rien empŒchØ. Sans
pourautantperdresaplaceàl entretien. Siçanelui
plaisait pas que son meilleur copain devienne agent
de sØcuritØ, il n avait qu’à lui cØder son poste.
Ayant fait le tour de l atelier, Martin sort par la
porte opposØe. Il verrouille manuellement et recode
l’alarme. Une allØe de gravillon à travers la pelouse
mŁne aux entrep ts. L’ØlectromØnager sort directe-
ment du K3 sur une bande roulante jusqu au centre
de l entrep t. Par palettes, les fenwicks stockent
lesØquipementsdansdiffØrentshangarsoulestrans-
fŁrent directement dans les semi-remorques à quai.
C’est ici que Maurice et Martin se sont accrochØs.
Au moment de la grŁve, les syndicats ont voulu oc-
cuper l entrep t pour empŒcher le patron de livrer.
Martinetl autreagentdesØcuritØavaientre uleren-
fort d une sociØtØ de gardiennage. Ils jouaient tous
de la matraque et il a acceptØ celle qu on lui propo-
sait : "T as le droit de te dØfendre."
25Le cube
Il aurait mieux fait de se tenir à l Øcart. Mais
c estluiquidØtenaitlesclØsdel entrep tetMaurice
avait essayØ de le raisonner pour qu il se joigne aux
camarades en grŁve. A la fin, Martin a dß gueuler :
"Je t emmerde." et son ami l a traitØ de jaune.Ils
ont commencØ à se prendre par les vŒtements. Là
encore,ilauraitpufairesemblant,parcequeMaurice
ne s acharnait pas. C Øtait plut t le principe devant
lesautres. IlauraitsuffiàMartindeselaissertomber
commes ilavait ØtØfrappØ. Ou depousser Maurice
en arriŁre et de montrer les poings. Seulement pour
voir si c Øtait sØrieux.
Et au contraire il s Øtait enragØ. Il restait au-
jourd hui sans comprendre pourquoi. L envie de le
dØtruire, une espŁce de vengeance pour tout ce que
lui rappelait Maurice : les enfants morts, ce mØ-
tier d ajusteur qui dispara t, cette maison du bon-
heur qui brßle et l humiliation ressentie à l arrivØe
dans le Cube. Il n aurait pourtant pas dß voir son
ami comme a. Lorsqu ils avaient investi la sociØtØ
d autocars aprŁs la mort des enfants, Martin avait
placØ Luce sous sa protection. Il la remettait à une
frŁre. Et ces journØes ensemble pour amØnager la
maison. Une camaraderie joyeuse, des plaisanteries
d homme,l effortavantdepartageravecLucelere-
pas de l amitiØ. L amour et l’amitiØ rØunis MŒme
ensuite,lorsqueMauriceluiavaitparlØdecetappar-
tementlibreau Cubeetqu ilpouvaitsoutenirsade-
mande de relogement. Martin y avait vu un geste
d amitiØ. Mais peut-Œtre que c Øtait trop, peut-Œtre
que Maurice finissait pas crØer une dette.
Martin se demande s il a commencØ de frapper
aveccetteidØe-l . Ensuite,ilnecontr laitplusrien.
C Øtait la matraque qui frappait. Ou alors d autres
imagesquiremontaient,desrancoeurs,deshumilia-
tions,destrahisons,bienavantMaurice. Oø allait-il
chercher cette haine ?
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