Le décès de Melle S

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Cependant, ses dents contraignirent si fort le tuyau de pipe qu'il se rompit par le milieu. « Mince ! s'exclama l'inspecteur, décidément de fort méchante humeur. »Il se baissa, faisant par là même, remonter son pantalon gris au-dessus des chevilles et chaussettes avecques, ramassa les débris de ce qui fut sa pipe fétiche, lesquels gisaient sur le trottoir grisâtre. A dire vrai, il n'avait qu'une seule pipe.« Bonne occasion pour arrêter de fumer, commenta-t-il après avoir fourré les deux morceaux dans son imperméable.- Vous ne pouvez pas faire ça ! se récria spontanément Muriel. »Quelque part entre le roman et le conte philosophique, le décès de Mademoiselle S. reprend les archétypes du roman policier pour mieux les retourner.
Publié le : dimanche 8 janvier 2006
Lecture(s) : 134
EAN13 : 9782748176728
Nombre de pages : 209
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Le décès de Mlle S.
Michel Tornare
Le décès de Mlle S.





ROMAN









Éditions Le Manuscrit













© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7673-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748176735 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7672-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748176728 (livre imprimé)

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– Il fait sombre ici !
– Nous avons allumé toutes les lampes, inspecteur. Il
est impossible d’éclairer davantage.

Il déplaisait quelque peu à l’inspecteur Marais de se
devoir réveiller au milieu de la nuit. Ses paupières
étaient encore imbibées de sommeil. Il avait réclamé
davantage de luminosité dans l’espoir de les stimuler.
Tant p is ! Il ferait avec. Si au moins, ses yeux ne
s’étaient pas parés de ces énormes cernes, gros et noirs
comme des œufs oubliés dans une poêle en feu, il eût
pu faire illusion. Il se sentait hébété, un brin stupide
avec son chapeau à la main. Il était d’autant plus agacé
qu’il avait conscience que les autres se rendaient compte
de son état. En pénétrant dans l’appartement, il avait
ôté son feutre mais il n’avait trouvé où le poser.
Pourquoi s’obstinait-il à porter un couvre-chef alors que
son usage était révolu ? Lorsqu’il était plus jeune, il lui
donnait contenance. Mais, à présent, à quoi bon ? Le
chapeau protège du froid, expliquait-il en hiver. Le
chapeau protège du soleil, expliquait-il en été. Au
moins, je suis le seul officier, encore en exercice, qui ai
quelque similitude avec le commissaire Maigret, se
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consolait-il. Il chercha du regard, un policier en
uniforme, qui détourna aussitôt le sien. Ils se disaient
tous que le vieux était encore plus mou que d’habitude,
que ce n’était plus de son âge. Il sentit un mouvement
de colère sourdre en lui. Oubliaient-ils que l’inspecteur
Marais, désobéissant à la loi de probabilité, élucidait
toutes les enquêtes qui lui étaient confiées ? Il mettait,
peut-être, un peu de temps parfois, mais il trouvait. Bien
des jeunes enquêteurs ne pouvaient en dire autant. Il lui
incombait de rapidement recouvrer toute son autorité,
aussi fit-il mine d’arborer une méchante humeur
quoiqu’il n’eût envie que de pousser un ou deux
bâillements.

En premier lieu, il se palpa la moustache, ensuite, il
conduisit ses pas vers le salon où son assistante Muriel
décrivait dans un calepin turquoise, tout ce qui venait à
rencontrer son regard, de la forme de l’abat-jour
jusqu’aux traces de cigarette sur le linoléum avec un
grand sens du détail. Muriel était toujours d’une rare
élégance. Depuis qu’elle avait intégré son service, il y
avait de cela plus de quatre ans, l’inspecteur Marais ne
l’avait jamais vue deux fois habillée de la même façon. A
l’occasion de cette soirée, son buste était engoncé dans
un fuseau bleu foncé, qui soulignait avantageusement la
silhouette, et ses épaules étaient surplombées d’un long
châle aux reflets verts.
– Où est Barnabé ? éructa l’inspecteur Marais.
– Dans la salle de bains, lui répondit Muriel.
– Il relève les empreintes, je présume.
– Je ne crois pas que ce soit l’activité à laquelle il
s’adonne.
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– Inutile de me fournir davantage de précisions ! Est-
ce aussi horrible que cela ?
– Pas plus que d’habitude. Vous connaissez Barnabé.
– Mouais…

Incroyable ! Réveillée à cinq heures du matin, elle
avait trouvé temps et moyen de se relever les cils, de se
teindre de vert les paupières et de se souligner de rouge
les lèvres. M. Marais était d’autant plus admiratif qu’il
sentait la fraîcheur s’exhaler de son être ; fraîcheur d’un
grand laboratoire cosmétique parisien, qui avait
délocalisé sa production en Thaïlande, en l’occurrence.
– Bon ! Quand Barnabé sera prêt, dites-lui de me
rejoindre… Où est le corps ?
– Dans la chambre à coucher. Suivez-moi,
inspecteur, je vous y conduis, intervint le policier en
uniforme, au regard fuyant.
Ils n’accomplirent qu’une dizaine de pas avant
d’atteindre la pièce susnommée, où s’affairaient déjà
deux paires de fonctionnaires. L’inspecteur Marais
aurait, de lui-même, très bien pu la trouver, mais il avait
apprécié qu’on le guidât car on indique toujours le
chemin aux personnes d’importance. Après le court
vestibule, l’inspecteur s’était dirigé à gauche, au salon,
qu’il venait de quitter. L’unique chambre était de l’autre
coté, à droite. Pour l’atteindre, le policier au regard
fuyant et l’inspecteur à la moustache palpitante
passèrent devant deux portes grises et closes. Ce dernier
supposa que la première devait correspondre aux
toilettes et, au râle hoquetant qu’il perçut en passant
devant la seconde, il inféra qu’il s’agissait de la salle de
bains.

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Les quatre fonctionnaires de police gesticulaient en
tous sens, usaient la pauvre moquette grise des cent pas
de leurs godillots cirés. Elle soupirait, cette pauvre
moquette, usée jusqu’à la corde : jamais n’avait-elle
autant été foulée aux pieds. Outre un tournoiement
silencieux des avant-bras, les policiers accompagnaient
leur danse par la douce mélopée d’intempestifs
criaillements. On eût dit des cailles enfermées dans une
lessiveuse. Ces messieurs devisaient cuisine :
préparation du civet de lapin, en l’occurrence. Le plus
grand expliquait à ses confrères qu’il convenait, au
préalable, avant toute cuisson, de laisser tremper,
pendant au moins vingt-quatre heures, le lapin dans du
porto qui venait de cuire dans une poêle avec quelques
plantes aromatiques. Le plus petit ne se laissait convertir
et soutenait, au contraire, que l’arôme résidait dans la
qualité du vin employé lors de la cuisson. Le troisième,
quant à lui, prônait que, pour transformer ce plat en
œuvre d’art, il convenait de délayer correctement le sang
du mammifère lagomorphe. Le quatrième n’aimait pas
le civet et tentait maladroitement d’orienter la
controverse vers le bœuf mironton. Cet appétissant
vacarme agressa les oreilles de l’inspecteur, lesquelles
soupiraient, avec nostalgie, après la tendresse de
l’édredon. Peu poliment, le fonctionnaire moustachu
ordonna à ces messieurs d’aller cuisiner ailleurs, de
préférence, en silence.

Après qu’ils eurent obtempéré, l’inspecteur Marais
put, de lui-même, juger ce dont il retournait. Dans le
coin gauche de la chambre se tenait un lit deux places
de dimensions françaises, recouvert d’un drap de satin
noir. Sur ce drap de satin noir reposait le corps d’une
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jeune fille, selon toute vraisemblance anémique. Elle
avait porté (l’emploi du plus-que-parfait sembla à
l’inspecteur Marais plus approprié) un chemisier lavande
et un pantalon d’une noirceur extrême. Ses pieds étaient
déchaussés de deux pantoufles vertes, ornées d’un
pompon rose pivoine, lesquelles se tenaient au garde à
vous, scrupuleusement juxtaposées au pied du lit satiné.
Ils laissaient ainsi entrevoir des collants couleur chair et
non marron légèrement boueux, comme l’inspecteur,
encore mal éveillé, le crut dans un premier temps.
Instinctivement, ses yeux se levèrent vers le plafonnier,
du moins, si on pouvait qualifier comme telle l’ampoule
malingre chargée d’éclairer cette pièce pourtant menue
mais qui lui devait paraître bien grande, avant de se
rabattre sur le corps diaphane, en particulier, sur les
yeux clos qui faisaient tellement envie. L’inspecteur
s’approcha du lit sur la pointe des pieds, comme s’il eut
entendu les supplications de la moquette. Assurément,
ces yeux étaient si parfaitement clos, ce visage si
reposé… Comme il était différent du sien ! Il avait pris
dans la mort, une expression de sérénité inexprimable
tant elle paraissait complète. Même les touffes de
cheveux blonds, éparses sur l’oreiller cramoisi,
semblaient paisibles. Le chemisier était suffisamment
remonté et boutonné pour dissimuler la poitrine,
perceptible par la seule tension qu’elle lui insufflait, mais
suffisamment descendu pour dégager un cou strié d’une
dizaine de petites fentes qui laissaient échapper de fluets
filets d’hémoglobine coagulée. Sans ces marques, on eût
dit que la jeune fille dormait du sommeil le plus juste.
Aucune expression de souffrance n’était perceptible.
Pourtant, elle avait dû souffrir si c’était bien cette lime à
ongles, métallique et acérée, étendue de biais sur la table
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de chevet en acajou, qui avait été à l’origine des coups.
Cette lime intriguait fort l’inspecteur Marais. Il n’aurait
jamais cru un tel ustensile suffisamment acéré pour
transpercer la chair coriace. Il ne la toucha pas, non
seulement parce qu’il ne savait pas si les empreintes
avaient été relevées, mais aussi et surtout parce que le
sang aux commissures de son tranchant, qui s’éparpillait
en longues traînées sur le plateau de la table de chevet
en acajou, le rebutait. Aussi détourna-t-il son regard de
l’arme supposée du crime pour méditer longuement sur
les longs bras blancs, découverts, comme ceux d’une
héroïne homérique, la paume tournée vers le plafond
comme pour recueillir les derniers photons provenant
de cette direction. La course de cette Nausicaa moderne
avait été coupée nette par la lime à ongles sardonique
qui, baignant dans le sang volé, semblait fort enjouée de
son énorme farce. Elle riait bien peu discrètement ; si
peu, qu’instinctivement l’inspecteur Marais porta ses
mains aux oreilles. Il apaisa progressivement son
angoisse, respira, relâcha la tension de ses bras, les fit
glisser le long de son corps, et contempla, l’œil morne,
le cadavre. Il tentait de réprimer le sentimentalisme qui
gisait au fond de son âme, lequel lui voulait faire
considérer cette mort particulièrement horrible et
odieuse. Quoi donc ? Serait-elle plus tolérable si au lieu
de cette jeune fille, une dame âgée fut étendue dans ce
lit ? Pire, s’il se fut agi d’un enfant ? Et bien plus
acceptable, dans le cas d’un homme ? Quels étaient ces
préceptes éhontés, qui rendaient la vie plus méritoire
selon l’âge et le sexe ! Dans la contrainte d’un choix
difficile, lors d’un naufrage par exemple, que l’on
privilégie les plus jeunes, l’inspecteur Marais le pouvait
concevoir, mais dans la vie courante, qu’on élève
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l’existence d’un bébé, d’un enfant ou d’une jeune
femme au-dessus des autres, cela, l’inspecteur Marais ne
le pouvait intellectuellement accepter. Non, ce crime
n’était pas plus infâme que cette pauvre quinquagénaire
frappée mortellement par son époux, le trimestre
dernier… Comment était-elle morte, déjà ? Quel était
donc ce coup mortel ? Il était singulier pourtant… Il ne
se le rappelait pas… La peste soit de cette maudite
mémoire ! Je demanderais bien à Muriel, mais elle me
croirait gâteux. Qu’importe ! Cela me reviendra bien, un
jour ou l’autre.

L’inspecteur Marais se composa un visage, expira
trois fois et inspira une fois lentement, fronça ses
sourcils puis hurla : « Où est le médecin légiste ? Que
fait-il ? Et que fait Barnabé ? Il ne va tout de même pas
passer toute la journée à régurgiter son petit-déjeuner !
Quand on est aussi fragile, on prive son organisme
d’aliments ou on change de profession. »
Le médecin légiste avait accouru dès qu’il s’était
entendu nommer. Il écoutait, quinaud, les dernières
remontrances de l’inspecteur, lesquelles s’adressaient
principalement et fort heureusement à un autre, les yeux
perdus dans la contemplation de sa sacoche en cuir
vachette véritable, qu’il tenait à bout de bras,
timidement, devant ses genoux. C’était le plus petit des
quatre fonctionnaires, celui qui avait théorisé sur
l’axiome culinaire selon lequel l’épithète bon juxtaposé
au nom civet était fonction de la qualité du vin employé.
Quoiqu’il ne se fût hâté que sur une dizaine de mètres,
soit la distance entre la chambre et le salon où il s’était
réfugié après le premier coup d’éclat de l’inspecteur, il
respirait bruyamment en avalant goulûment chaque
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bouffée d’oxygène. Ses joues s’étaient maculées de
taches écarlates. Son front blanc, partiellement dégarni,
n’en ressortait que davantage. Il avala spasmodiquement
sa salive, pomme d’Adam incluse, et rajusta ses lunettes
à la naissance de son appendice nasal, tandis que
l’inspecteur le contemplait d’un regard inquisiteur. Ils
restèrent immobiles, plusieurs secondes durant, l’un fort
indisposé et en nage, l’autre dissimulant parfaitement
son ensommeillement en le scrutant non sans quelque
malice. On eût dit un bourreau face à sa future victime.
Le torturé fut le premier lassé. Il s’écarta de son
tortionnaire, s’approcha du pied de lit, puis tout en
marchant, débita : « La mort est récente, très
récente… »
Il n’eut le temps d’atteindre la table de chevet en
acajou que l’autre le coupa. « Halte ! clama-t-il. Qui êtes-
vous ? Ne vous a-t-on jamais appris qu’il était des plus
inconvenants de ne pas se présenter ?
– Mais, gémit l’autre, vous me connaissez,
inspecteur… Nous avons travaillé ensemble… Il y a
trois ou quatre mois, guère plus… Augustin Dunez,
médecin légiste, ne me reconnaissez-vous pas ?
– Pas le moins du monde ! s’exclama joyeusement le
moustachu à la mémoire défaillante. »
L’autre fut vexé qu’on ne se rappelât point de lui.
Toutefois, il devait accorder la primauté à son devoir,
aussi reprit-il, sans davantage tergiverser, ses
circonvolutions autour de la dépouille. Les mains dans
le dos, il semblait un charognard immaculé, connaissant
bien son sujet comme le démontrait ses cris :
– Comme vous le pouvez aisément constater, le cou
de la victime a été, à maintes reprises, tailladé par un
objet effilé, tranchant et contondant… Ces nombreux
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percements ont fini par provoquer un étouffement
jugulaire, sans aucun doute possible, des plus
douloureux, aussi est-il extrêmement surprenant que le
visage de la victime ne soit pas violacé… Il n’est, de ce
fait, pas à exclure que la cause du décès puisse se situer
autre part, par exemple (notez qu’il s’agit d’une simple
hypothèse) dans l’ingestion d’une substance nocive,
mais seule une analyse en laboratoire me permettra
d’être catégorique sur le sujet.
– A quand remonte le décès ?
Le médecin s’accroupit au bord du lit, saisit le
poignet de la jeune fille, remonta le petit bracelet en or
qu’elle portait, et fit mine de tâter son pouls. Au bout de
quelques secondes qui parurent interminables,
l’homme de science, le regard soucieux, reprit la parole :
« Et bien, comme première approximation, je dirai une
heure ou deux ou, peut-être, trois ou quatre, guère
plus. »
Le policier s’étonna fort que son interlocuteur, pour
donner plus de poids à son assertion, n’eût point léché
son index avant que de le dresser dans l’atmosphère afin
de repérer le sens du vent. Il donna libre cours à son
ressentiment : « Pour résumer vos propos, docteur,
vous ne savez rien de plus que ce que, par moi-même,
j’ai pu facilement conjecturer au premier coup d’œil. »
Le médecin se sentit insulté. Il ouvrit bêtement la
bouche. Enfin, il se ressaisit ne laissant plus attendre sa
réplique : « Comment ! …Vous êtes injuste,
inspecteur… Ce cas-là est difficile… C’est pourquoi il
m’est malaisé de trancher… Eussiez-vous préféré que je
tirasse sans réserve des conclusions qu’il est impossible
de démontrer ? La science doit laisser sa place au doute
et à l’erreur. C’est ce qui la fait progresser. D’autre part,
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j’ai déjà montré à maintes reprises, ce dont j’étais
capable. Je n’ai plus à prouver ma haute qualification.
Voulez-vous une illustration ? Tenez ! La première
affaire qui nous a réunis par exemple, il y a de cela à
peine trois mois et dont vous ne vous souvenez
malencontreusement pas… J’ai été le premier à
diagnostiquer que cette malheureuse dame était décédée
suite à un coup de pied au nez. »
Un coup de pied au nez ! C’était le crime incongru
dont l’inspecteur ne se rappelait plus et qui lui revenait à
l’esprit dans ses moindres détails. Il rit : « Pour ce faire,
il n’y avait point besoin d’être grand druide : l’empreinte
de la chaussure était encore visible sur le visage de la
victime, ce qui nous a permis d’inculper le mari, car il
était le seul dans son entourage, à chausser du quarante-
quatre. La terre relevée sur le sourcil gauche provenait
des bords de la Garonne, où il aimait à se promener.
Confronté à des preuves aussi accablantes, il est passé
aux aveux. Dites-moi, à quel moment votre intervention
s’est-elle avérée déterminante ?
– En votre présence, je joue de malchance, du moins
en ce qui concerne l’élucidation d’enquête criminelle,
néanmoins je sais bien des choses à propos de cette
jeune fille que vous ne sauriez seulement supposer.
– Quoi donc ? Je suis impatient de vous entendre.
– Et bien, par exemple, que cette jeune fille a été, de
son vivant, sujette à la dépression.
– A quoi voyez-vous cela ? demanda l’inspecteur
étonné. »
Le médecin jubila. Il délaissa son accroupissement
pour porter la main au sommet du front de la défunte,
puis d’un geste sec, il rejeta ses cheveux en arrière avant
de proclamer un « voilà » des plus triomphants.
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L’inspecteur Marais perdit le strict contrôle qu’il
imprimait à son visage. Ses yeux étaient grossis
d’hébétude. Un sourire narquois se dessina sur les lèvres
de son interlocuteur. Il savoura cet instant aussi
longtemps qu’il le put, puis doctement, il reprit de sa
voix claire et nasillarde : « Les racines capillaires…
Observez leur implantation autour du front… Vous
voyez sur les côtés… Le haut du crâne est très
nettement dégagé, c’est le signe indubitable d’une
certaine forme de dépression ou, pour l’exprimer plus
précisément, d’une neurasthénie caractérisée. »
M. Marais éclata d’un rire gras et sonore, avant de
lancer :
– Allons bon ! Un instant, je vous pris au sérieux. Il
est rare de rencontrer un médecin légiste faisant preuve
d’humour.
– Mais je suis on ne peut plus sérieux ! se courrouça
l’autre.
La bonne humeur de l’inspecteur s’envola aussi
précipitamment qu’elle était survenue. Il resta un temps
indéfinissable, abasourdi, l’œil gauche agrandi et
humecté. Il avait le choix entre la dérision et la colère,
ce fut vers cette deuxième option que le portèrent ses
cernes :
– Jamais de ma vie, de telles âneries n’ont frappé mes
ouïes ! Et pourtant, je puis dire qu’en trente-trois ans de
carrière, elles en ont vu des vertes et des pas mûres.
C’est bien ma chance ! Tomber sur le dernier adepte de
la physiognomonie au monde, à cinq heures du matin…
– Et bien, je constate, interrompit l’autre, que vous
êtes imbibé de préjugés à l’égard de cette noble science.
En revanche, je suis persuadé que vous acquiescez sans
réserve, aux dernières découvertes en matière génétique
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et que vous vous gorgez des dernières enquêtes
sociologiques, qui envahissent les honnêtes librairies.
Vous admettez, j’ose du moins l’espérer, l’existence des
gènes et leur causalité propre sur l’apparence physique,
et peut-être même sur les prédispositions caractérielles.
Ainsi, s’il a été, dès le début de l’aventure généticienne,
évident que la physionomie découlait des propriétés de
certains gènes, comme les cheveux bruns ou blonds, ce
n’est que plus récemment qu’a été prouvée son
influence sur les comportements ; c’est un gène qui est à
l’origine d’une prédisposition à l’alcoolisme ou à
l’obésité par exemple, influence comportementaliste, qui
avait été, pourtant, dès le commencement, inférée.
Autrement dit, le génie génétique ne fait que confirmer
ce que la physiognomonie, qui vous révulse autant, avait
depuis longtemps constaté. C’est pourquoi il serait
grand temps que l’on songe enfin à réhabiliter Johann
Kaspar Lavater. Je sens poindre aux commissures de
vos lèvres, une objection. Si, si, ne le niez pas ! Je la lis
dans votre regard. Vous voulez vous récrier que le
modus operandi de la génétique n’a rien à voir avec
celui de la physiognomonie. Et bien, détrompez-vous !
A ces mots, le médecin retira ses mains des cheveux
de la victime pour décrire avec son index droit, des
circonvolutions autour du visage du policier. Selon
toute vraisemblance, le sujet lui tenait à cœur. Son sang
avait remonté en masse si bien que ses tempes étaient
devenues aussi écarlates que ses joues. « Comment la
physiognomonie procède-t-elle ? Elle collecte les
informations, puis en tire les conclusions. Le plus
complexe étant, bien évidemment, d’isoler un trait
physique pour déterminer l’influence comportementale
dont il est le révélateur. Je vous l’accorde, il n’est pas
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