Le déshonneur du Général

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Lorsque le regard du Général avait croisé le mien, au hasard du périple sanguinaire de son couloir optique, j’avais senti la terre trembler sous mes pieds, bien que je fusse persuadé qu’il n’accordait aucun crédit à ma relation cachée avec sa fille Mamlouka. Car si tel était le cas, il aurait sévi contre moi dès qu’il l’aurait su, en montrant le manche du couteau et ébranlant dès la première heure le rituel du crime d’honneur.
Dans une Algérie ravagée par la dictature, divisée par l'absurde quête d'une chimérique identité et coincée dans le fantasme de l'honneur, le jeune amant Tahar, traqué par les hommes du Général, se retrouve à sillonner les lieux de mémoire, inéluctable détour afin d'échapper à son destin comme à celui des habitants, aux relents suicidaires.


Publié le : mercredi 7 octobre 2015
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EAN13 : 9782332965530
Nombre de pages : 132
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ISBN numérique : 978-2-332-96551-6

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À Dina Numidia

À qui jai promis de sélever par ses propres ailes vers les étoiles les plus insoupçonnées

Le Déshonneur du Général

 

 

Ce matin de Juillet le soleil sétait levé sans histoire sur la ville. On sapprêtait à commémorer la fête des martyrs comme à chaque nouvelle année. Le Général vivait paisiblement, un pied à la retraite et son orgueil planté en surplomb sur sa région natale, veillant jalousement sur sa tribu et sur létendue de son sérail, toujours obéissant et discipliné. Comblé de jouissance, à peine dissimulée, que lui procurait la crainte quil inspire aux Habitants, soumis et résignés. Jusquà ce moment exalté, lorsque la rumeur était venue par son sarcasme mettre en péril sa quiétude etfaire vaciller son royaume, quil croyait parmi les mieux gardés et consolidé pour léternité.

Elle sétait propagée au rythme du soleil entamant son périple fulgurant et pointant ses humeurs dété, qui plombent habituellement sans répit latmosphère des hauts plateaux en cette saison, jusquà son coucher. Jusquà la paralysie de toute vie qui oserait saventurer à le défier, y compris les sauterelles qui tenteraient désespérément de se nicher dans lombre des interstices des écorces des mûriers. Il y aura toujours un rayon qui leur soit destiné et venir finir sa course sur leurs carapaces frêles, déjà laminées par la dureté des vents défavorables et par autant de débauches dénergies déployées dans les désastres laissés après leurs passages. Elle était venue par son insolence mettre à nu tout ce que la neige de saison pouvait dissimuler avant leffondrement de son manteau de mensonges, qui seraient happés par la force insondable de cette manie collective qui dicte sa loi sur les secrets mal gardés dans nos mœurs, et qui les auraient propagés aux quatre coins de la ville. Comme un éclair qui viendrait sortir de lombre quelque conciliabule qui se croyait à labri des regards de vaillants espions.

Il se savait pourtant épié avec amertume, depuis quil avait cessé le combat pour ne devenir quun ancien combattant, et se méfiait sourdement de ce moment fatal, celui où les Habitants auraient découvert que les fondations du royaume quil avait bâti étaient pour lessentiel usurpées. Il ne pouvait pourtant ignorer quun tel royaume ne pouvait durer, pour lavoir déjà éprouvé face aux derniers occupants étrangers. Alors que cemoment fatidique se rapprochait de plus en plus violemment de son terme, à la mesure du rythme auquel celui-ci sérodait sous leffet démesuré de ses excès, il continuait cependant à sagripper à la luxuriance que son trône lui procurait, jusquà en faire un point dhonneur. Ce qui comptait pour lui : cétait de durer. Durer autant que la résignation des Habitants le lui permettait, au détriment de tous les moyens avec lesquels il pouvait reprendre le combat, y compris les serments les plus sacrés, ceux sur lesquels les Habitants avaient misé autrefois pour reconquérir leur dignité, pour ne finir par le subir quen mauvaise augure de leur destinée.

Poussé dans ses derniers retranchements, il sera acculé à se réfugier dans ses fantasmes les plus éculés, jusquau ridicule, ceux de léternel ancien combattant auréolé de gloire, devant ses sujets, depuis longtemps désabusés, incrédules et médusés. Jusquà la suspension du temps qui porte les stigmates de lérosion de son royaume, quil figera à tous jamais dans les méandres de lalibi de la main de létranger, comme pour exorciser lirruption de la clameur des Habitants à chacun de ses grondements sentenciés.

La raréfaction de la rivalité, de plus en plus anéantie par sa vigilance, lavait amené jusquà se laisser vagabonder vers lexaspération de son errance de soldat déserteur. Allant façonner des milices corvéables à outrance, pour imposer son ordre intransigeant à ses sujets et en disposer. Des milices des plus redoutables et à lappétit des plus coriaces. Des prédateurs marqués du sceau de sa cupidité, les panses rivées sur les entrailles de la terre, dos aux habitants et léchine courbée. Se bousculant aux portes du royaume contre une promesse de soupe froide, que peut-être à leur tour les y voilà ! Cétait la ruse par laquelle il sétait fait Roi, sans trop se ménager. Il était tellement méfiant, pour être conscient de sa forfaiture, quil nosait plus se montrer devant des Habitants fâcheusement contrariés. Il se contentait du haut de son trône de jeter en pâture à ses milices des mangeoires pleines de confettis aphrodisiaques, pour quils puissent venir sy abreuver pour services rendus. Des confettis enveloppés dans des coquilles vides, qui faisaient cycliquement lobjet de surenchères, pour aiguiser leur appétit et attiser leur avidité. Était élu celui qui manifestait le plus dardeur dans sa volonté de se soumettre et de glorifier son maître.

À lheure où lérosion des idéaux pour lesquels étaient tombés dans le champ dhonneur des hommes sans ruse, voilà venu le temps des milices. Psalmodiant aux pires moments de leur avilissement des litanies danamnèse pour supporter lhumiliation : à quoi sert lhonneur dans lanéantissement. Par-delà la commémoration du deuil usurpé à lorgueil commun.

Il manœuvrait le plus souvent à partir de sa tanière, qui était nichée dans lopacité de ses arrières gardes, et érigée en un temple vide où nétaient autorisés à séjourner que les spectres de la Révolution. Cela durait depuis le détournement du fleuve, dont le torrent demeure toujours vif dans les désirs frustrés des Habitants, celui qui germa dans leur conscience par tant de méprises des derniers occupants étrangers, pour enfin déborder dans un élan deréappropriation des terres quils avaient confisqué, et sur lesquelles pouvait couver de nouveau notre Humanité.

Jaloux et méfiant de la rivalité fatale qui le hantait, il délégua à lun de ses hommes laudace de distribuer les places et veiller sur la fidélité des heureux élus. Il le choisira comme gros bras fétiche parmi les Capitaines les plus démunis de scrupules, pour pouvoir accomplir ses missions les plus délicates, sans remords, ni état dâme faillible. Un épouvantail des plus épouvantables. Ce qui importait au Général, cétait de les tenir à distance de toute nuisance au royaume. Il lavait doté de tous les pouvoirs, y compris de faire irruption en tout lieu et à tout moment sans que rien ne puisse venir constituer un quelconque obstacle dans laccomplissement de ses missions, qui consistaient à suivre son flair là ou pouvait résider la potentialité de quelque conspiration contre son trône. Il ne lui avait pas suffi beaucoup de temps pour que la seule évocation de son nom puisse mettre un terme à toute discussion entre les Habitants, et provoquer la dispersion de toute forme dattroupement, aussi convivial fusse-t-il.

Celui-ci navait pas échappé pour autant à hériter dun sobriquet parmi les plus humiliants que leur génie était capable dinventer dans un sursaut dorgueil contenu. Il fut surnomméBrékho, par une habitude dappropriation des mots que parlaient les étrangers établis sur nos terres, et qui court depuis la nuit des temps. En effet, la langue que parlaient les ancêtres a toujours su sapproprier les richesses langagières des étrangers qui venaient saventurer à convoiter nos terres, et se développer à leurs dépens. Cest par cette habitude quils avaient transformé le motbourricot, que parlaient les derniers parmi eux, en sa reconversion dans la langue que parlent les Habitants par le motBrékho.Ils lavaient adopté à lunanimité, comme pour conjurer le sort qui sétait abattu sur eux, à devoir le subir jusque dans leur intimité. Il ne sétait jamais remis de cet affront humiliant, ce qui avait exacerbé sa brutalité contre les récalcitrants. Le condamnant définitivement dans son rôle, sans aucune possibilité de sen échapper. Il était devenu leur bourreau incontesté.

Pour renforcer lenceinte de son royaume, le Général nhésitait pas à user malicieusement dun loisir assez sournois. Il samusait, en fin marionnettiste, à tendre des pièges larvés à ses potentiels rivaux, les plus tenaces et les plus disposés à venir menacer sa pérennité. Confinant les uns dans des refuges sans issue, en les élevant de nulle part vers les chemins qui montent, sur les cimes des collines oubliées et les crêtes les plus escarpées, et aux autres, leur réservant le privilège de tomber de quelques cieux chimériques, perceptibles par leurs seuls sens.

Les destinées du royaume allaient comme bon lui semblait, sans grande histoire, ou presque, jusquà ce matin de Juillet troublé, lorsque la rumeur était venue balayer par son torrent tout édifice bâti sur des fondations usurpées. Népargnant sur son passage, ni lhonneur du Général et de sa tribu, ni celui de son sérail et ses milices. Aussi farouche et aussi rusé quil était, cela ne lui a été daucune utilité pour pouvoir échapper au piège quil avait lui-même tendu aux Habitants, celui de les avoir maintenus en captivité dans son royaume, cruellement avilis, dos à lHumanité.

 

 

Tout a commencé le jour où un fort sentiment avait surgi dans la relation que jentretenais dans la discrétion avec sa fille Mamlouka. Les choses auraient pu en rester là, si le Général navait pas imposé son ordre intransigeant, à lencontre du désir souverain des Habitants dans leur volonté de rupture avec les mœurs anciens. Mais les conditions de cet ordre vieillissant avaient permis à la rumeur de se frayer un chemin sans encombre dans le plus sarcastique de leurs fantasmes, au comble de leur oisiveté et au bonheur des plus affectés par leur frustration. Car nous étions très nombreux à la désirer et à cultiver pour elle autant de passions. Alors que nous savions tous, nous autres amants frustrés, quelle était inaccessible à nos complaintes, à cause de sa filiation, étant la fille présumée de lhomme le plus puissant et le plus terrifiant parmi les Habitants.

Cétait lors dun grand jour de floraison et denchantement des nobles sentiments, où son ensorcellement avait réussi à avoir raison sur ma résignation, qui nous lia à jamais par la promesse de vivre lun pour lautre aussi intimement comme le font lesfleuves et les océans. Par-delà la volonté de son géniteur et le lourd fardeau de lhonneur de sa tribu.

Cest cette promesse qui mavait enorgueilli autant, jusquà vouloir lapprocher ce matin de Juillet à la cérémonie de commémoration des martyrs, avec la nette détermination de le mettre devant le fait accompli. Sans que je me fasse trop dillusions sur sa disposition à la faveur de ma folie. Sachant que cette démarche ne fait pas partie de nos mœurs, encore moins auprès dun Général issu de nos traditions. Mais dans mon for intérieur, je me disais que cette déconvenue annoncée, qui avait réduit à néant lespoir de beaucoup dautres amants ayant reçu avant moi pareille promesse, sans être parvenus à accomplir leur désir, nétait après tout que prétexte à démission. Je métais donc résolu à affronter mon destin comme il allait se présenter.

Je métais rendu alors à la salle des fêtes des anciens combattants ou se tenait la cérémonie, que le Général présidait habituellement. Javais eu cette idée, qui pouvait apparaître a priori insolite au commun des résignés, parce que jétais convaincu que ce soit là lendroit et le moment idéal pour évoquer ce genre de compromis. Lui faire comprendre que jétais déterminé à accomplir ma promesse, quelle que soit sa volonté à vouloir men dissuader.

Javais poussé la porte de la salle des fêtes des anciens combattants, sans hésiter, et jétais rentré. Ils étaient tous là, agrippés aux humeurs du Général, tels des spectateurs de cirque, à laffût du moindre rugissement du fauve, lorsque celui-ci est un peu trop agité sur la piste, tous crocssaillants, la bouche grande ouverte. Jai été accueilli par des regards, farouchement tournés vers moi, me dévisageant sans retenue, ni pudeur, dès mon franchissement du seuil de la porte. Suivis immédiatement par des murmures et des chuchotements qui traversèrent la salle tel un courant marin, dont les effets à la surface demeurent si mystérieux au commun des pêcheurs. Comme si jétais le diable en personne qui venait de faire intrusion dans leur quiétude. Un trouble-fête dont lusage est souvent associé à qui viendrait contrarier les certitudes des habitués de ce genre de cérémonies, un chahuteur comme aiment à les appeler les notables fraîchement cooptés dans quelque clan du sérail qui entoure le Général. Ils avaient toujours eu la hantise que lon vienne un jour empiéter sur les faveurs quils tiraient à lentourer avec autant dallégeance et de soumission, et dont la réputation avait depuis longtemps gagné nos villes et villages, jusquaux campagnes les plus reculées.

Le Général, qui était sous les projecteurs au centre de la tribune, avec à ses côtés les orateurs du jour, nétait pas non plus à son aise. Une sombre inquiétude semblait laffecter. Cela se voyait surtout sur la gêne quil laissait entrevoir sur son visage aigri et sur ses gestes brusques et injustifiés. Alors quil lui arrivait autrefois de sendormir dennui en pleine cérémonie. La scène ressemblait étrangement à un peloton dexécution face à un condamné à mort, et que laccusé, en loccurrence le Général, feignait dignorer tout sur les motifs de sa condamnation. Mais il ne pouvait pas ne pas douter que quelque chose de fâcheux se tramait contre lui. Il restait là, impassible, avec ses coupsdœil perçants et orbitant en feu envers lassistance, persuadé quils navaient ni laudace, ni le courage de dresser la nuque et lever les yeux pour le lui déclamer en toute franchise. Convaincu quils nétaient réduits quà la seule exécution de vilaines besognes, permettant de colmater ses excès face à la conscience désabusée des Habitants.

En effet, depuis quil sétait réfugié au maquis pour combattre larmée des étrangers, sans armes, ni grades, il navait cessé dinspirer respect et crainte. Chacun devait dire à son propos, du moins publiquement, longtemps après la fin de la guerre, quil est lincarnation même de lhonneur et de toutes les valeurs que véhiculaient les héros de la patrie depuis la nuit des temps. Ceux-là, comme lui, qui avaient porté la fierté et lorgueil des Habitants au bout de leur combat. Il aimait tant ces moments de commémoration des martyrs et ne ratait aucune cérémonie dentre-elles. À chacune de ces occasions, il était là, installé aux premières loges, et lorateur nomettait jamais de rappeler le rapprochement de son combat avec celui des plus anciens héros parmi les souverains. Il était souvent accompagné dinvités de son rang, venus du continent. Des soldats déserteurs devenus Rois, comme lui, à la suite des combats triomphants que leurs Habitants eux aussi avaient menés contre leurs occupants étrangers. Tous les orateurs qui se sont succédés lors de ces cérémonies périodiques se sentaient obligatoirement redevables de lui rendre cet hommage, en sefforçant de relater sans retenue ses actes de courage et de bravoure durant son engagement. Ne pas le faire, avec zèle et signesdallégeance explicite, les exposait à de fâcheuses conséquences. Cest alors que lon a appris, à lune de ces occasions, quun jour il avait réussi à sinfiltrer dans le camp de lennemi, égorgeant une douzaine...

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