Le Destin d'Antoinette

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C'est la Belle Époque. Antoinette partage avec ses frères le bonheur simple et paisible d'une famille heureuse. La scierie de ses parents est en plein développement. Mais tout bascule ! La Première Guerre mondiale éclate. Le père et les frères d'Antoinette sont appelés au front. La jeune fille devra assurer à elle seule la pérennité de l'entreprise familiale. Or nombreuses seront les embûches sur le chemin d'Antoinette. Renonçant à l'homme de sa vie, elle épouse par raison Jean de La Seillière mais le sort lui réserve encore bien des surprises...


L'auteur : Dès l'âge de seize ans, Katia Valère embrasse la brillante carrière de chanteuse de variétés françaises. Après de nombreuses tournées au Moyen-Orient et une carrière sous les feux de la rampe à Paris, les voyages, les rencontres et les nombreux rebondissements qui ont rythmé sa vie lui ont insufflé un vrai désir de liberté qu'elle réussit à exprimer à travers ses romans toujours plus profonds, intimes et passionnés.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914256
Nombre de pages : 185
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Extrait
I

EN TOURNANT LES PAGES DE L’ALBUM, la première photo qui retint l’attention d’Antoinette fut « la Sapinière ». C’était une propriété qui s’étendait sur plusieurs hectares. La maison, grande bâtisse bourgeoise du XIXe siècle, sans caractère particulier, inspirait toutefois un confort certain. Elle semblait bien ancrée sur ses terres. Entourée d’un parc arboré, d’un terrain de tennis et d’un petit étang, sur lequel se balançait, lorsque le vent modulait sur l’eau quelques ondes, une grosse barque en bois. L’étang était alimenté par un ruisseau assez fougueux qui serpentait dans les bois et prenait sa source Dieu seul savait où.
Un superbe escalier de pierre menait à l’entrée de la demeure. On arrivait directement dans une vaste véranda où quelques vitraux dispensaient des couleurs chatoyantes à l’intérieur. De nombreuses plantes agrémentaient ce salon, fait de fauteuils et canapés en osier gris perle. Des coussins à ramages vifs, dans lesquels on s’enfonçait avec délice, leur donnaient l’harmonie et le confort que l’on attendait. De magnifiques dalles cirées couvraient le sol. Une fois la véranda passée, on pénétrait dès lors dans une autre entrée. Elle distribuait, à droite, un petit salon-bureau, confortable, intime, dans lequel la famille aimait à se réunir pour converser en toute quiétude ; suivait une immense salle à manger lambrissée, avec, en son centre, une table de chêne conséquente entourée de chaises Louis XIII, pièce où l’on pouvait aisément convier une vingtaine de personnes. Contre l’une des parois s’appuyait un magnifique coffre ancien, sur lequel trônait un grand bronze représentant un couple, dont la femme serrait contre sa poitrine un nouveau-né. De belles toiles de maître, quelques œuvres d’art ennoblissaient l’ensemble. À gauche, une salle à manger plus modeste pour les repas journaliers et la liberté des enfants. (Souvent, après leurs promenades en forêt, ils rentraient les bottes maculées de boue. Ils se dirigeaient alors vers le vestiaire en marquant de leurs pas la petite salle à manger, sous les exclamations outrées de leur gouvernante.) Puis une grande cuisine, ainsi qu’une arrière-cuisine qui, jeune enfant, terrorisait Antoinette par l’obscurité qu’elle retenait entre ses murs n’ayant pas de fenêtres. Pour elle, chaque recoin semblait abriter des ombres maléfiques prêtes à l’engloutir dans une étourdissante obscurité ; elle avançait les paupières mi-closes, à tâtons, là où se dessinait un rectangle de lumière. Pour les adultes, les yeux s’habituaient à la pénombre. Enfin, au bout de ce vestibule un peu sombre, un large et long couloir répartissait plusieurs vastes chambres et salles de bains. La maison était harmonieuse, bien organisée et facile d’entretien.

Dans ce couloir, avant d’aller se coucher, on mettait sous ses pieds des patins de feutre afin d’éviter de salir ou de rayer le superbe parquet marqueté dont Edmond, le père d’Antoinette, s’enorgueillissait. C’était le moment rêvé pour elle et ses frères, Abel et Joseph, de se défouler en de longues glissades, jusqu’à ce que Charlotte, la gouvernante du moment, vienne y mettre bon ordre. Que de fous rires et de joies ces murs ne renfermaient-ils pas ?
Antoinette attendait avec impatience chaque vendredi soir. C’était le retour de ses frères, la fin des études. Ces retours signifiaient, au long des mois scolaires, « gaieté et réjouissances ». Avant de quitter la maison, maman Mélanie habillait Antoinette, l’hiver d’un bon manteau et d’un bonnet chaud, l’été d’une robe propre, de son chapeau de paille au ruban rouge et de ses souliers vernis. Elle partait alors en voiture avec son père, la fierté au cœur de rouler à ses côtés, pour aller à la gare chercher Abel et Joseph qui revenaient de la pension. Ils adoraient leur petite sœur et se sentaient respectivement investis d’un rôle protecteur. Chaque fois qu’ils se retrouvaient sur le quai, les embrassades se déroulaient aussi chaleureuses que s’ils s’étaient quittés une année auparavant. Il y avait de joyeuses boutades, de gentilles interpellations… Ils parlaient tous les deux en même temps.
– Salut, Toinette. Tu nous as manqué, disait Joseph, l’aîné, à peine plus calme que son cadet qui enchaînait :
– Alors, la biche… tu connais… « La biche brame au clair de lune et pleure à s’en fendre les yeux. » Ah ! Ah ! Quelle sottise t’as encore fait à notre mère ? Elle t’aura enfermée à l’arrière-cuisine… où mademoiselle aura eu peur !… Ouh ! Ouh ! Le loup-garou !
– Arrête, Abel ! T’es méchant, je ne t’aime plus… Je vais pleurer…
– Viens ici, la puce…
Abel la balançait par-dessus ses épaules sur lesquelles elle se laissait porter, les bras serrés autour de son cou. Il courait jusqu’à la voiture en la faisant sauter, provoquant ainsi ses éclats de rire.
– Un peu de sérieux, les garçons, grondait gentiment leur père.
Arrivés à la maison, la mère les attendait en haut de l’escalier, ouvrait grand ses bras pour recevoir son petit monde, et le bonheur se poursuivait par un copieux dîner préparé par ses soins.
Le soir dans son lit, Antoinette pensait avec réjouissance à la journée du lendemain. Dimanche… Ces jours resteraient dans sa mémoire les moments privilégiés vécus avec ses frères. Les jeux comportant quelques risques pour la fillette, souvent interdits par les parents, Joseph, en tant qu’aîné, demeurait le maître des gentilles désobéissances. La jeune bande s’abstenait avec sérieux de pénétrer dans l’usine et les locaux adjacents. Même s’ils ne manquaient pas de coller leur nez aux vitres pour y regarder les outils et la machine à vapeur à l’arrêt, impressionnante aux yeux d’enfant d’Antoinette. Mais leur plus grand plaisir était de grimper sur l’un des petits chariots qui transportaient des bottes de parquet. Joseph tenait bien fort la barre. Sa sœur s’installait sur les châssis, coincée entre lui et Abel auquel elle se cramponnait pour ne pas tomber. Le grand frère, alors, rabattait le manche de direction et ils commençaient leur descente… elle démarrait doucement depuis la route qui passait à l’arrière de la maison, pour aller de plus en plus vite jusqu’à l’entrée de l’usine !

Bousculés par les nids-de-poule et les cailloux, ils se mettaient à crier de toutes leurs forces sous les vibrations du chariot. Leurs voix tremblaient, se transformaient en des sortes de grelottements : « Ah ! Ah ! Ah !… » Et surtout en multiples éclats de rire ! La petite Antoinette était certaine que leur père entendait. Complice de leur jeu et surtout fier de voir son rejeton féminin n’avoir peur de rien. Même si les enfants prenaient quelques risques, il faisait confiance à son aîné pour limiter les dégâts et se régalait intérieurement sous le déferlement de leur gaieté !
Oui, c’était une période heureuse… Les années passèrent dans l’atmosphère équilibrée d’une famille qui s’aimait dans la plus grande simplicité. Ils s’étaient installés, parents, amis, dans l’insouciance de ce que l’on appelait la « Belle Époque ». Rien ni personne n’aurait pu faire croire à Antoinette que les événements allaient bouleverser sa vie, changer son univers affectif.
Leurs études terminées, les deux fils s’étaient engagés aux côtés d’Edmond dans la fabrication des parquets de haute qualité et l’exploitation forestière. L’usine tournait à plein rendement.
On était à l’apogée de l’optimisme, d’un matérialisme aisé. Les nouvelles et nombreuses inventions facilitaient le développement. L’aviation, le téléphone invitaient à la communication, l’automobile sollicitait les déplacements, même assez lointains ; sans compter les découvertes qui apportaient les plaisirs comme un paradis naissant : le cinéma, la T.S.F. ! Pour ce temps, on ne pouvait que se réjouir de ce déploiement d’un monde moderne, civilisé, où tout semblait possible.
Antoinette, dans sa dix-septième année, était une jeune fille accomplie et comblée aux divers talents. Elle avait joint à ses études ses sports favoris (cheval, tennis, natation), et ses conditions de vie lui permettaient d’en jouir pleinement. Belle, noble et sauvage, montée sur Gitan, son cheval noir, elle partait avec son père pour de longues randonnées en forêt. Il lui apprenait la beauté, la valeur de ces maîtres de la nature, les arbres. Elle les connaissait tous dans leurs différentes parties, de la racine au fût, des branches aux houppiers. La diversité des sapins, plantés ici pour leur bois dont la hauteur permettait d’imaginer d’imposantes charpentes, de luxueux parquets, travaillés par les mains d’ouvriers spécialisés. Elle aimait leurs verts sombres, persistant aux hivers rigoureux des Vosges. À travers chaque saison, elle en vivait les variétés. C’était son univers.
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