Le diable et sa grand-mère

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Le diable s'ennuie en enfer. Une âme en peine rescapée du cloaque infernal vient lui tenir compagnie.

À partir de là s'enchaîne une série de dialogues fantaisistes, qui, de course poursuite en méditation pseudo-philosophique,
finissent par ramener le diable dans le giron de Dieu et de sa grand-mère.
Dans cette œuvre inclassable parue en 1922,
Lou Andreas-Salomé s'amuse avec malice et ironie. Mêlant théâtre et cinéma, poésie et théologie, elle donne libre cours à son imagination
et surtout laisse s'exprimer certaines de ses idées les plus secrètes sur Dieu et le diable, ce qui les sépare et les unit,
sur la création et la réincarnation, et sur le retour attendu du Fils.

Le contenu et le ton sont si subtilement elliptiques que personne encore
ne s'était vraiment intéressé à ce texte,
que la traduction de Pascale Hummel rend aujourd'hui à sa vraie signification.

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728835881
Nombre de pages : 192
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Le diable et Amette
L(bâillant): Ennui  long, très long, interminable E DIABLE ennui ! Voilà ce quon appelle ici la joie de léternité. On passe en revue avidement les morts tout frais ; mais à peine arrivent ils dans le cloaque infernal que le feu se met à flamber devant leurs yeux : je sais bien comment le feu serpente et lèche, comment de peur ils se tordent et se déboîtent. Un tas dâmes en pelote ! À faire pitié ! Impossible de trouver là matière au moindre divertissement.  Tiens, on dirait làbas une âme en peine qui émerge ; aux longs cheveux et en petite chemise. La fange aveugle presque son fantôme de frimousse.(Surpris)À moins que  ne tendelle pas la main vers moi ? AMETTE(fixant les étincelles qui séchappent de la silhouette ignée du diable, et tendant impatiemment les mains vers elles): Des étoiles ! LEDIABLE: Eh bien, voilà quelquun qui ne manque pas doptimisme pour voir des étoiles en enfer ! Tu marrives bien vivante, toi. AMETTE(engourdie): Je ne suis donc pas complètement morte ? LEDIABLE(pontifiant): La peine subie en enfer doit être pleinement éprouvée et ressentie. Cest pourquoi la vie se survit quelque peu. Mais, en général, ça ne dure pas plus longtemps que le regard qui ta été laissé pour contempler la beauté. (Remuant la queue avec vanité) Je veux bien croire que je te plais ! Regardemoi un peu : là où je passe, voistu, tout est pris dans une métamorphose ignée et se trouve absorbé en moi ; tout plie et vient me remplir bien docilement. Les regards me
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traversent sans difficulté, sans jamais toutefois sortir de mon champ  car pour être tranquille mieux vaut être le maître. Mais toi ! qui nas plus que lapparence pour te rabaisser à la simple forme dune ombre, tu es bien peu de chose face à moi. AMETTE(réfléchissant): Au fond de leau je nai rien ressenti. Nétaisje pas étendue alors dans le sommeil de la mort, tout comme autrefois jai séjourné dans le ventre de ma mère ? Je devais bien être enfouie profondément quelque part. La terre est si bonne ; chaque goutte qui tombe dans son sein, elle la réexpédie, toute décantée et purifiée, à sa juste place dans la vie. Ce nest que lorsquelle meut arrachée au terreau de lorigine  dailleurs, on mavait trouvée bien trop légère !  que leau devint toute trouble, sale, visqueuse et rouge, jusquà ce quenfin, submergée par le dégoût, je me fraie un passage, pour ne pas étouffer sous la puanteur. LEDIABLE(engageant): Viens te réchauffer, sèchetoi là, près du feu qui flambe, préparé spécialement pour le régal de ton âme. AMETTE(à ses côtés, une flamme monte très haut ; effrayée, elle fait un brusque mouvement de recul, sans parvenir toutefois à se dépêtrer de la fange. La bouche et les yeux grands ouverts, elle reste immobile et sans voix). LEDIABLE(avec intérêt): Alors, ta voix reste accrochée dans ta gorge ? Cest parce que tu te revois toimême. Quel son pourrait sortir de ta gorge, puisque tu as déjà exhalé ton feu intérieur, dans la peur des péchés ? Aussi lacoustique infernale garantit leffet : ce qui résonne ici ne rend ni son ni écho. AMETTE(se démenant des deux mains dans la fange): En arrière : vers en bas ! Avant tout, éviter de brûler lamentablement dans le feu de lenfer à cause de nos péchés ! LEDIABLE(rassurant): Tout doux, ne taffole pas ; essaie encore ! Alors le feu prend ? Pas assez pour allumer un allume pipe. Les âmesfantômes se limaginent, cest tout. AMETTE(apeurée, scrutant lhorizon):Lesâmesfantômes ? je ne suis donc pas seule ? Je ne vois rien malgré tout ce feu.
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LEDIABLE: Cest que le vide na pas à être éclairé. Regarde à travers moi : tu verras alors clairement les lueurs se serrer, lune après lautre, autour du peuple des ombres. Lenfer est plein de poésie : comme dans le ciel, lorsque la nuit le regard scrute à perte de vue lapparition continuelle des étoiles  ces étoiles auxquelles tu veux bien me comparer AMETTE(linterrompt en tremblant): Quel silence effrayant !  On dirait un cri. Un cri sans voix, que la bouche aurait ravalé pour ne plus jamais  plus jamais  avoir à sécrier : « Pourquoi  pourquoi ne sommesnous pas morts  morts  morts ! » (Reculant devant la flamme menaçante)Feufantôme au milieu de lhumidité ! LEDIABLE: Arrête ces simagrées ! Ne saistu pas que les rognures scintillent ? Même dans les déjections du ver luisant cette lumière froide nous regarde. Nastu jamais vu des feux follets traverser la surface dun marécage ? La rumeur chuchote : les morts reposent làbas dans les profondeurs. Et la science proclame : le phosphore est un excellent combustible pour le feu follet. Du phosphore de cervelle : voilà au moins une certitude, personne narrive en enfer sans cela. Jy tiens fermement ! La cervelle comme carton dinvitation ! Par conséquent : tu es ici dans une compagnie choisie. Et même sans te connaître, je suppose que tu es pleine desprit. AMETTE(avec un reniflement de dégoût et de défiance): Ce nest pas un marécage LEDIABLE: Tu es un ange plein de préventions et boudeur ! Je ne vais pas te parler plus longtemps détoiles et de feux follets, car ce nest que sur un cul que vous êtes assis. Le cul de Grand Mère, voilà votre lot. Un souffle dair ne suffit plus, mes chers : le moindre vent rend lodeur encore plus fétide. Celui à qui cela ne plaît pas, quil sen arrange, plutôt que de sinstaller ici dans le giron dAbraham. AMETTE(submergée de désarroi): Aidemoi ! Dieu du ciel, au secours !
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LEDIABLE(sur un ton de reproche): User sans raison du nom de Dieu irrite le Créateur. De toute façon, ça ne sert à rien. Le seul endroit où il ne met pas son nez dailleurs, bien quIl soit présent partout, cest ici. Cest bien ce qui caractérise lenfer justement, labsence totale de Dieu. Même privé de cul depuis longtemps, Dieu est nettement plus prude encore au petit coin que lhomme. Très affaiblis par de puissants laxatifs, presque privés de cul, voilà dans quel état Il admet les bien heureux. AMETTE(cherchant une nouvelle fois à sarracher à la fange en tremblant): Mes pieds sont pris comme des racines  et tout autour il ny a que de la vermine. LEDIABLE: Ce ne sont que des vers dégout. Ceux de GrandMère. AMETTE(sur un véhément ton de regret): Si seulement javais écouté les conseils quon ma donnés sur la séduction et la fourberie du diable ! LEDIABLE(avec suffisance): Bien ! Je suis un séducteur, cest vrai ! Par goût et par vocation. Toujours prêt à vous arracher à vos illusions. Finis la lâcheté, le doute, la peur, le regret ! Une fois satanisés, vous jouirez pleinement de vousmêmes : abandonnetoi complètement à moi  et tu seras pleinement à toimême. AMETTE(incrédule, avec hésitation): Dismoi ! Y auraitil donc un moyen de sortir de cet enténèbrement, de cet empêtre ment dans leau et le feu de lenfer ? LEDIABLE(avec un sourire): Tu peux toujours y croire. À vrai dire : presque rien ne mest impossible. AMETTE(les yeux fixés sur la silhouette ignée du diable): Quel sourire ! Ce nest même pas un rictus diabolique  juste un sourire charmeur, comme si les étincelles, caressant familiè rement sa bouche, lui baisaient les lèvres. Il brille presque comme si on devenait soimême lumière et, à son contact, pouvait échapper subitement à lombre.
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LEDIABLE: Intérieurement ta décision est déjà prise ; tu fais juste mine dhésiter encore. Alors écoute : de même que tu peux voir sans obstacle à travers moi, de la même manière je te perce complètement à jour. Seul Dieu fait aussi bien, et encore. AMETTE(comme ensorcelée): Que ditil là ? ! (il connaît déjà le dénouement ? !) Il le tient de moi ? Je ne peux rien y changer ? Ce nest pas une menace toutefois  juste un sourire. Si au moins il était menaçant ! ! Comme la victoire est acquise, il sourit. (Les cheveux mouillés et défaits dAmette se hérissent deffroi ; mèche par mèche, ils se dressent, comme des cierges, de tout leur long sur sa tête.) LEDIABLE(débonnaire)! On dirait une espèce: Regarde dauréole autour de toi ! Illuminés comme par magie, tes cheveux dessinent un nimbe autour de ta tête. Rassuretoi : même les authentiques auréoles, faites avec le meilleur matériau céleste, ne se dressent que sous leffet de la peur.  Sainte de Satan, je te bénis ! (Il sapproche dAmette avec des gestes dexorcisme, lindex tendu le long de la flamme, le regard lubrique. La flamme disparaît.) AMETTE(avec espoir, tressaillant): Quel sort me réservestu ! (Silence, obscurité) 2 LEDIABLE(solennel): Tu seras semblable à Dieu ! AMETTE(se tord et se balance à tâtons ; telle une plante, accrochée à la tige de ses pieds ; troublée, confuse): Je vis toujours ? Encore les ténèbres  toujours pas de lumière ? Éteins la flamme ? Non ! !(Elle observe comment à lintérieur de la grotte du diable la flamme se met à ondoyer en un flot de sang brûlant.)Elle était au diable. Elle était pour lui ce quautrefois elle était pour moi : du sang.(Avec hésitation, elle cherche à sapprocher de la flamme de sang, surveillant à la dérobée le diable toujours immobile et louchant vers la flamme.)Alors, cest toi ?  oui ! Cest toi, mon feu ! Ah, quel malentendu : secrètement nous sommes faits lun pour lautre. Alors, obéismoi ! Le diable ne le remarque pas ; il
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est comme sous leffet dun envoûtement ; pourquoi lui avoir cédé ? Pourquoi mavoir abandonnée ? Tu es comme la farce qui remplit son vide de mendiant affamé ? Il nest que vide  un pur trou ! Je sais  cest la faute à Dieu ! Tu es corruptible.  Alors, sors de lui !(Rampant sur le sol glissant, le bras tendu et les doigts recourbés, encore plus furtivement, presque haletant) Regarde ! Audessus de son sabot répugnant, je légratigne jusquau sang : sors de là  sors de lui  deviens Moi ! LEDIABLE(se réveillant, avec ravissement): Qui marrache à livresse de lengourdissement ?  « Elle me pique au talon, mais moi je vais lui écraser la tête », comme dit le proverbe. La tête, oui, une tête de linotte ; le feu a faibli, pour mieux exciter mon envie !  Vous, flammes chéries, ne vous éloignez pas ! Nous ne nous laisserons pas distraire par le plaisir. Où trouveriez vous de quoi remplacer la fougue du diable ? Quoi de plus désintéressé que lamour du diable ? Je ne suis rien dautre que lespace où vous flambez, rien que le vide dont vous vous remplissez, rien quune nuit damour enflammée. Nimbé de milliers détincelles, je déambule comme un lumignon, pour vous fêter. Simple monogramme, je vous tiens enfermés sous scellés en vue dune volupté infernale sans pareille. AMETTE(encore allongée, appuyée sur ses bras, les yeux fixés attentivement)? Plutôt: Estce là le langage dun diable dun amant  comme il nen a jamais existé chez les mortels. Méditetil une ruse satanique, une trahison, une corruption ? Non, seulement lamour, lamour et encore lamour. Pour moi, quil a bénie, il na pas une pensée ; il ma oubliée. Comme ça brûle, ça tire et ça fait mal ! Nul besoin de la flamme pour ça  qui, la vilaine, ma dénoncée à lui. Seraitce une vapeur qui se dégage déjà de mon feu ? La vermine fait surface, comme une nervure répugnante ? Elle rampe sous ma chemise, et vient se nicher sous mes aisselles comme pour y chercher refuge ? Si seulement je pouvais mextraire de cette fange, si seulement je pouvais me dégager pour foncer sur ces deuxlà jusquau cur  jusquà ce que le diable soit à moi, entièrement à moi(Avec
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violence, les mains tendues vers le diable, bondissant) Perfide, perfide, le feu qui tirrigue ! Méfieten ! Je le connais trop bien ! Toi aussi, il te trahira ! (Au même moment, le feu de sang se brise contre les oreilles du diable, qui répercutent linsulte, et de colère jaillit hors delles.) LEDIABLE(attrapant les deux langues de feu pour les enrouler autour de son cou en vue de les apaiser)! Mes: Stop chères ! Il ny a rien à percer ici ! Du calme, très chères ! Une pauvre âme, qui dénigre ainsi son feu, se déconsidère ellemême. Vous deux, giclées de sang, grillées de colère  vous savez bien : une insulte, tombant du ciel en enfer, fait la culbute jusquà atterrir chez nous comme un titre honorifique du plus grand style. Ce quon appelle perfidie oscille pour les hommes entre tromperie céleste et vérité infernale. De plus, tout nestil pas également respectable en esprit et en vérité ? Seul Dieu fait appel à des vigiles aux portes du ciel, qui par des interrogatoires serrés veillent à ce que ne lapprochent que des gens triés sur le volet. Ceux qui ont le nez trop long, ils les laissent tomber. Jusquà ce que  parmi les refoulés, méchoie ma douce flamme de vie. AMETTE(observant jalousement comment le diable, sa tête cornue inclinée sur le côté, câline de tous côtés le serpent de feu accroché à son cou): Comme ivre, il se plonge une nouvelle fois dans son jeu, et mon sang coule encore plus rouge dans ses veines. Il sillonne en tous sens le noir infernal. Comme au moment dune naissance, il tourne en rond bizarrement pour prendre forme dans le néant. Il larrache presque au néant : au lieu de tortures infernales, on lui inocule avec art  en son point névralgique  une substance corrosive. LEDIABLE(sadressant aux serpents de feu enroulés autour de son cou, et frottant délicatement son menton contre eux): Attention, je le vois : Amette saméliore ! Elle naime pas souffrir, mais plutôt faire souffrir. Elle va finir par devenir dune sagesse diabolique. Elle est déjà amoureuse : bientôt elle sera en état dadoration. Seul lamour enseigne à trouver les mots de la prière.
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